Gustave III (éd. Dentu)

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Œuvres complètesE. Dentu, libraire-éditeur (p. 139-232).

OPÉRA HISTORIQUE EN CINQ ACTES


MUSIQUE DE D. F. E. AUBER


THÉÂTRE DE L’OPÉRA. – 27 Février 1833.




PERSONNAGES. ACTEURS.
GUSTAVE III, roi de Suède MM Ad. Nourrit.
ANCKARSTRŒM, gentilhomme suédois Levasseur.
LE COMTE DE HORN Dabadie.
LE COMTE WARTING } conjurés Alex. Dupont.
UN CHAMBELLAN Trévaux.
ARMFELT, ministre de la justice Ferd. Prévost.
KAULBART, général, ministre de la guerre Wartel.
CHRISTIAN, matelot Massol.
UN VALET d’Anckarstrœm Hens.
ROSLIN, peintre
SERGELL, sculpteur
UN MAITRE DE BALLETS
AMÉLIE, comtesse Anckarstrœm Mmes Falcon.
OSCAR, page du roi Dorus-Gras.
ARVEDSON, devineresse Dabadie.

Courtisans et Députés aux états, Officiers de service auprès du roi, Gardes du roi, Matelots, Soldats, Peuple, Conjurés, Masques, Dominos, etc.

A Stockholm, les 15 et 16 mars 1792.

ACTE PREMIER

Le palais du roi à Stockholm. — Un vaste et riche salon d’attente. Aux portes extérieures, des grenadiers suédois se promènent. A droite, une porte qui conduit à l’appartement du roi ; du même côté, le corps diplomatique et plusieurs officiers généraux. Au fond, des députés de la bourgeoisie et de l’ordre des paysans, en habit national[1]. A gauche, les comtes de Horn, Warting et plusieurs conjurés ; près d’eux, Roslin le peintre, Sergell le sculpteur, et un maître de ballets : ils attendent tous le lever du roi.


Scène PREMIÈRE.

DE HORN, WARTING, ARMFELT, KAULBART, ROSLIN, SERGELL, Un Maître de ballets, plusieurs Conjurés.
INTRODUCTION.

LE CHŒUR.
––––Repose en paix, honneur de la Suède !
––––––Toi, notre père et notre roi !
––––Qu’un doux sommeil à tes travaux succède !
––––––Ton peuple heureux veille sur toi.

DE HORN, WARTING, et LES CONJURÉS, à part.
––––Toi dont le joug opprime la Suède,
––––––Tyran, qui prends le nom de roi…
––––Que la vengeance à la honte succède ;

(Montrant leur épée.)

––––––Ce fer parviendra jusqu’à toi !

DE HORN.
––Nous faire attendre ainsi, nous les grands de l’empire,
––Confondus sans égards avec tous ses sujets,
––Des bourgeois, des soldats, des maitres de ballets !

WARTING.
––––Artiste-roi que le vulgaire admire,
––Et qui fait, pour régir et charmer ses États,
––Des conquêtes, des lois et des vers d’opéras.

LE CHŒUR.
––––Repose en paix, honneur de la Suède !
––––––Toi, notre père et notre roi !
––––Qu’un doux sommeil à tes travaux succède !
––––––Ton peuple heureux veille sur toi.

DE HORN, WARTING, et LES CONJURÉS, à part.
––––Toi, dont le joug opprime la Suède,
––––––Tyran, qui prends le nom de roi…
––––Que la vengeance à la honte succède ;

(Montrant leur épée.)

––––––Ce fer parviendra jusqu’à toi !

OSCAR, page du roi, sortant de la chambre de Gustave.
––––Le roi, messieurs !

TOUS, se découvrant avec respect.
––––Le roi, messieurs ! C’est le roi, c’est le roi !

Scène II.

Les mêmes ; OSCAR, GUSTAVE, en robe de chambre de velours, garnie de fourrure. Il s’approche des différents groupes qu’il salue.

GUSTAVE, aux officiers généraux, leur tendant la main.
––Mes soldats, mes amis, mes nobles frères d’armes !

(Aux députés de la bourgeoisie et de l’ordre des paysans.)

––Et vous tous, mes enfants !

(Ils lui présentent des pétitions qu’il prend avec empressement.)

––Et vous tous, mes enfants ! Ah ! donnez !… C’est à moi
––D’écouter vos chagrins et de tarir vos larmes ;
––––––C’est pour cela que je suis roi !

(S’approchant de Roslin à qui il frappe sur l’épaule.)

––Salut, et qu’Apollon te soit toujours en aide !
––Mon jeune peintre, il faut préparer tes pinceaux.

(Se retournant vers Sergell.)

––Et toi, grand statuaire, honneur de la Suède,
––Je veux te commander des chefs-d’œuvres nouveaux.[2]

(Aux autres artistes.)

––––Tous vos talents dont l’éclat m’environne
––Seront, dans l’avenir, mes titres les plus beaux ;
––Des palmes, qu’à chacun la gloire ici vous donne,
––Détachez un laurier pour former ma couronne !
AIR.
––––––O vous qui consolez mon cœur !
––––––––Doux charme de ma vie,
––––––––Beaux-arts, par qui j’oublie
––––––––Les soins de la grandeur,
––––––––Venez ! Je vous implore ;
––––––––Que par vous seuls encore
––––––––Je rêve le bonheur !

(A part, s’avançant au bord du théâtre.)

––––––Et toi, dont l’image chérie
––––––Me poursuit de son souvenir,
––––––Amélie !… hélas ! Amélie !
––––––L’honneur m’ordonne de te fuir !
––––––Et de mon cœur pour te bannir…
––––––––Doux charme de ma vie,
––––––––Beaux-arts, par qui j’oublie
––––––––Les soins de la grandeur,
––––––––Venez ! Je vous implore ;
––––––––Vous seuls pouvez encore
––––––––Consoler ma douleur !

KAULBART et ARMFELT, s’approchant du roi.
––Sire…

GUSTAVE.
––Sire… Que voulez-vous ?

KAULBART.
––Sire… Que voulez-vous ? Le travail de la guerre.

ARMFELT.
––Celui de la justice.

OSCAR.
––Celui de la justice. Et le bal de demain.

GUSTAVE.
––C’est pour toi, mon beau page, une importante affaire.

(A Kaulbart, à Armfelt et à Oscar, prenant les papiers qu’ils lui présentent.)

––––Donnez !… donnez !

OSCAR.
––––Donnez !… donnez ! Oh ! notre souverain
––Dicte comme César, à plus d’un secrétaire !

GUSTAVE, lisant.
––––––« Armer sur-le-champ nos vaisseaux ;
––––––« Mettre en étal nos arsenaux. »

(A part.)

––––––Oui, la fortune moins jalouse,
––––––Sur les rives de la Néva,
––––––Bientôt vengera Charles-Douze
––––––Et les affronts de Pultava !

(Lisant un autre papier.)

––––––« Nous octroyons le privilège
––––––« Promis par notre aïeul Wasa. »

(A part.)

––––––Et du peuple que je protège
––––––L’amour seul me protégera.

(A Oscar.)

––––––Des dames je veux voir la liste.

OSCAR, la lui donnant.
––Oh ! rien que des beautés !

GUSTAVE.
––Oh ! rien que des beautés ! Sur ce point-là j’insiste.

(Lisant.)

––La duchesse d’Holberg et celle de Gothland…
––La comtesse Anckarstrœm !…

OSCAR, à part et le regardant.
––La comtesse Anckarstrœm !… D’honneur, c’est étonnant ;
––Oui… depuis quelque temps, j’ai cru le reconnaître,
––Ce nom-là fait toujours de l’effet sur mon maître.

(Gustave reste plongé dans la rêverie.)

Ensemble.

GUSTAVE, rêvant.
––––––Elle y viendra… par sa présence
––––––Cette fête s’embellira.
––––––Je dois la voir !… et d’espérance
––––––Je sens mon cœur battre déjà.

LE CHŒUR.
––––––Voyez ; il médite en silence
––––––De grands et d’utiles projets.
––––––Ne le troublons pas, car il pense
––––––Au bonheur de tous ses sujets.

DE HORN, WARTING et LES CONJURÉS, à part.
––––––Voyez comme il rêve en silence ;
––––––S’il se doutait de nos projets !
––––––Amis, redoublons de prudence
––––––Pour en assurer le succès.

(Sur un geste du roi, tout le monde sort par le fond.)


Scène III.

GUSTAVE, OSCAR, puis ANCKARSTRŒM.

GUSTAVE, à Oscar.
––Que je sois seul !

(Au moment de se retirer, Oscar aperçoit Anckarstrœm qui entre par la parte à gauche ; il va à lui et lui dit à demi-voix :)


OSCAR.
––Que je sois seul ! Le roi ne voulait voir personne ;
––Mais le comte Anckarstrœm, mais son meilleur ami,
––––––A toujours accès près de lui.

(Il sort en lui montrant le roi qui est près de la table, la tête appuyé dans ses mains.)


ANCKARSTRŒM.
––Quel air sombre et rêveur !

GUSTAVE, à part.
––Quel air sombre et rêveur ! A toi je m’abandonne,
––Amélie ! Amélie !…

(Levant les yeux et apercevant Anckarstrœm qui s’incline devant lui.)

––Amélie ! Amélie !… O ciel ! c’est son mari !

ANCKARSTRŒM.
––Quel désir en son cœur pourrait former Gustave,
––Quand l’empire des czars qu’il menace et qu’il brave,[3]
––Et quand l’Europe entière admirent sa valeur ?

GUSTAVE.
––C’est beaucoup pour la gloire et rien pour le bonheur.
DUO.

ANCKARSTRŒM.
––––––O Gustave, ô mon noble maître !
––––––O vous qu’en mon cœur je chéris,
––––––Mon zèle ne peut-il connaître
––––––Et partager tous vos ennuis ?

GUSTAVE.
––––––Une vague mélancolie,
––––––Des tourments cruels et secrets
––––––Consument lentement ma vie,
––––––Qui me fatigue et que je hais !

ANCKARSTRŒM.
––––––De grâce ! Achevez…

GUSTAVE.
––––––De grâce ! Achevez… Ah ! je n’ose.

(A part.)

––––––Craignons de rougir à ses yeux !

ANCKARSTRŒM.
––––––Eh bien ! et quoique je m’expose
––––––En vous faisant de tels aveux,
––––––De vos chagrins je sais la cause.

GUSTAVE, avec effroi.
––––––O ciel !

ANCKARSTRŒM, froidement.
––––––O ciel ! Je le sais.

GUSTAVE.
––––––O ciel ! Je le sais. Toi ? grands Dieux !
Ensemble.

GUSTAVE.
––––––––Par sa seule présence
––––––––Je tremble humilié ;
––––––––Car malgré moi j’offense
––––––––L’honneur et l’amitié,

ANCKARSTRŒM.
––––––––Je romprai le silence ;
––––––––Car je suis sans pitié,
––––––––Alors que l’on offense,
––––––––L’honneur et l’amitié.

(A demi-voix.)

––Sachez donc qu’ici même, et je vous le confie,
––Parmi vos courtisans, vos amis, vos flatteurs,
––Il se trame un complot pour vous ôter la vie !

GUSTAVE, avec joie.
––Ah ! ce n’est que cela ?

ANCKARSTRŒM.
––Ah ! ce n’est que cela ? J’en connais les auteurs ;
––Je les ai devinés.

GUSTAVE, de même.
––Je les ai devinés. Grâce au ciel, je respire !

ANCKARSTRŒM.
––Dans l’ombre je veillais et je puis tout vous dire…

GUSTAVE.
––––Non, non, tais-toi.

ANCKARSTRŒM.
––––Non, non, tais-toi. Parler est mon devoir.

GUSTAVE.
––Il faudrait les punir ; je ne veux rien savoir.
Ensemble.

GUSTAVE, à part.
––––––––Qu’un amour qui l’offense
––––––––Par moi soit oublié :
––––––––Dans ma reconnaissance
––––––––Respectons l’amitié !

ANCKARSTRŒM.
––––––––Ah ! c’est trop de clémence !
––––––––Non, jamais de pitié,
––––––––Alors que l’on offense
––––––––L’honneur et l’amitié !

GUSTAVE.
–––––––Ne cherche pas dans ton zèle
–––––––A punir d’obscurs complots,
–––––––Quand la gloire nous appelle
–––––––A de plus nobles travaux.
Ensemble.

GUSTAVE.
––––––––Oui, le fier Moscovite
––––––––Aux combats nous invite !
––Marchons, et contre lui dirigeons nos soldats !
––Si je meurs, que ce soit au milieu des combats :
––La victoire me doit un semblable trépas !

ANCKARSTRŒM.
––––––––Oui, le fier Moscovite
––––––––Aux combats nous invite ;
––Marchons, et contre lui dirigez vos soldats.
––Il est beau de mourir au milieu des combats ;
––Et la gloire vous doit un semblable trépas !
––Mais ces conspirateurs dont le bras vous menace,
––Comment, sans les punir, déjouer leurs projets ?

GUSTAVE.
––––––Qu’ils sachent que je les connais,
––Cela seul suffira.

ANCKARSTRŒM.
––Cela seul suffira. C’est doubler leur audace.

GUSTAVE.
––Je sais que leurs poignards sont levés sur mon sein ;
––Mais redouter toujours le fer d’un assassin,
––C’est mourir mille fois ! et bravant leur atteinte,
––J’aime mieux m’y livrer sans défense et sans crainte ;
––Peut-être ils n’oseront !… La main tremble, crois-moi,
––Quand on veut immoler et son père et son roi !

(Oscar rentre par la porte du fond.)


OSCAR, à Gustave.
––Le grand surintendant qui dirige la fête
––A Votre Majesté veut parler sur-le-champ.

GUSTAVE, à part, souriant.
––Mon Gustave Wasa[4] qu’aujourd’hui l’on répète !

OSCAR.
––Le maître des ballets l’accompagne et prétend
––––––Qu’on ne peut rien en votre absence.

GUSTAVE.
––Je ne puis cependant sortir en ce moment ;
––Alors ; qu’ils viennent tous, et le chant et la danse !

(Mouvement de surprise d’Anckerstrœm.)

––La salle d’opéra que ma main fit bâtir
––Allient à ce palais : ainsi tout se compense ;
––Ainsi près des ennuis j’ai placé le plaisir.

(Oscar qui était sorti rentre avec le maître des ballets et tous les acteurs et danseurs habillés en paysans Dalécarliens. La grand surintendant, le maréchal du palais, un chambellan, de Horn, Warting et les seigneurs de la cour viennent se placer derrière le roi.)

(Au maître des ballets.)

––Voici tous nos acteurs. Devant nous qu’on commence !

(A Anckarstrœm, lui faisant signe de s’asseoir à droite à côté de lui.)

––Toi, tu peux critiquer sans façons, sans égards,
––Car il n’est plus de rois où règnent les beaux-arts !

(Se tournant vers les seigneurs de la cour qui sont derrière lui.)

––Nous sommes dans les champs de la Dalécarlie,
––Où Gustave Wasa, dont les jours sont proscrits,
––Vient chercher un asile[5].

ANCKARSTRŒM.
––Vient chercher un asile. Et sauver son pays…
––Comme vous, sire…

GUSTAVE, l’interrompant et s’adressant au maître des ballets.
––Comme vous, sire… Allons, commençons, je vous prie.

(Le maître des ballets prend les ordres du roi, et la répétition commence au milieu du salon.

Première entrée. — Parait d’abord un acteur représentant Wasa ; il est en costume de paysan Dalécarlien : poursuivi et accablé de fatigue, il peut à peine se soutenir. Des valets de pied ont apporté de la salle d’Opéra un banc de gazon. Wasa s’y assied et s’endort. Une musique harmonieuse se fait entendre, des songes heureux viennent entourer Wasa et lui montrent le Génie de la Suède qui lui apparaît et lui promet la victoire. — Le roi se lève et fait au maître des ballets des observations sur la manière dont les groupes sont formés ; il demande d’autres poses, d’autres pas que l’on exécute. Les songes disparaissent, et les jeunes danseuses qui les représentaient viennent recevoir les compliments du roi et des seigneurs qui l’entourent.

Deuxième entrée. — Une musique joyeuse annonce une noce Dalécarlienne. A ce bruit Wasa se réveille. Les paysans et paysannes lui offrent l’hospitalité et le font asseoir à leur table : il accepte ; l’on danse. — Pendant ce temps, le roi a expliqué aux seigneurs qui l’entourent les différentes scènes du ballet.

Troisième entrée. — Les ouvriers qui travaillent aux mines arrivent, et l’un deux reconnaît Wasa ; il le montre à ses compagnons, qui tombent à ses pieds et jurent de le prendre pour chef, de le défendre et de le suivre. — Anckarstrœm et les seigneurs de la cour applaudissent.

En ce moment parait au milieu du salon le ministre de la justice tenant à la main plusieurs ordres à signer. A sa vue, le roi se lève, interrompt la répétition, et fait signe au maître des ballets et aux acteurs de se retirer.)


GUSTAVE se levant et s’adressant au maître des ballets et aux artistes.
––Des ordres à signer. C’est bien ! Que l’on nous laisse !

(Le maître des ballets et les artistes sortent par les portes du fond. Gustave lit deux ou trois ordres qu’il signe, puis s’arrête en en lisant un quatrième.)

–––––Mais que vois-je ? un arrêt d’exil ?
––Contre une femme encor !… Quel crime, quel péril
––Dicta cet ordre ?
––Dicta cet ordre ?

ARMFELT.
––Dicta cet ordre ? C’est une devineresse,
––Une femme du peuple ; Arvedson est son nom.

OSCAR, vivement.
––Arvedson, dites-vous ? la célèbre sibylle
––Qui voit venir chez elle et la cour et la ville !

ARMFELT.
––Sur le port de Stockholm je sais que sa maison
––––––Est le rendez-vous et l’asile
––––––De gens suspects et turbulents.
––Je bannis Arvedson !

OSCAR.
––Je bannis Arvedson ! Et moi je la défends !
COUPLETS.
Premier couplet.
––––––––Aux cieux elle sait lire ;
––––––––Et dans sa docte main
––––––––Les cartes vont prédire
––––––––L’avenir incertain.
––––––––Fillette qui désire,
––––––––Duchesse qui soupire
––––––––Pour ce qu’elle n’a pas,
––––––––Disent tout bas, tout bas :
––––Allons, allons chez la devineresse ;
–––––––––Et, par son adresse,
–––––––––Pour nous l’avenir
–––––––––Va se découvrir !
–––––––––Elle est de concert
–––––––––Avec Lucifer !

LE CHŒUR, en riant.
–––––––––D’honneur, c’est charmant !
–––––––––Quel rare talent !
–––––––––Elle est de concert
–––––––––Avec Lucifer !

OSCAR.
Deuxième couplet.
––––––––Chez elle on trouve encore
––––––––Des philtres inconnus,
––––––––Qui font que l’on s’adore
––––––––Ou qu’on ne s’aime plus.
––––––––Amants qu’on désespère,
––––––––Maris qu’on n’aime guère,
––––––––Si vous doutez encor,
––––––––Pour savoir votre sort…
––––Allez, allez chez la devineresse ;
–––––––––Et, par son adresse,
–––––––––Pour vous l’avenir
–––––––––Va se découvrir !
–––––––––Elle est de concert
–––––––––Avec Lucifer !

LE CHŒUR.
–––––––––D’honneur, c’est charmant !
–––––––––Quel rare talent !
–––––––––Elle est de concert
–––––––––Avec Lucifer !

ARMFELT.
––Il faut la condamner !

OSCAR.
––Il faut la condamner ! Il faut lui faire grâce !

GUSTAVE.
––––––L’alternative m’embarrasse ;
––––––Et, pour juger plus sainement,
––J’imagine un moyeu dicté par la sagesse.

TOUS.
––Et lequel ?

GUSTAVE.
––Et lequel ? Aujourd’hui, sous un déguisement,
––––Rendons-nous tous chez la devineresse[6].

ANCKARSTRŒM.
––––––Y pensez-vous ?

GUSTAVE.
––––––Y pensez-vous ? Eh ! oui vraiment !
––––––Moi je pense, c’est mon système,
––––––Qu’un roi doit tout voir , par lui-même.

OSCAR.
––––La bonne idée ! ah ! ce sera charmant !

GUSTAVE.
––––N’est-il pas vrai ? Le plaisir nous attend.
FINALE.

TOUS.
––––––Sous les grelots de la folie
––––––Qu’aujourd’hui chacun se rallie !
––––––Quittons les grandeurs et la cour,
––––––Et soyons heureux pour un jour !
–––––––––––Un seul jour !

DE HORN, bas à Warting.
––Ah ! si cette aventure aujourd’hui faisait naître
––L’occasion propice !

WARTING, de même.
––L’occasion propice ! Il ne faut qu’un moment.

ANCKARSTRŒM, bas à Gustave.
––––––––Quel projet imprudent !

GUSTAVE.
––Je le trouve divin !

ANCKARSTRŒM.
––Je le trouve divin ! On peut vous reconnaître !

DE HORN et WARTING, riant.
––––––Anckarstrœm est toujours tremblant !

ANCKARSTRŒM, haut les regardant.
––––––Oui, dès qu’il s’agit de mon maître.

(A part.)

––Mais sur eux tous je veille, et de nombreux soldats,
––Par mes soins disposés,

(Montrant le roi.)

––Par mes soins disposés, De loin suivront ses pas.

GUSTAVE, aux courtisans.
––Pour ne pas être vus en traversant la ville,
––––––Séparément chez la sibylle
––Nous nous rendrons.

(A Oscar.)

––Nous nous rendrons. Pour moi dispose ce qu’il faut,
––Un habit de soldat ou bien de matelot.

OSCAR.
––En serai-je ?

GUSTAVE.
––En serai-je ? Oui vraiment.

(Aux courtisans.)

––En serai-je ? Oui vraiment. Ainsi, quoi qu’il arrive,
––––––A deux heures le rendez-vous
–––––Chez Arvedson ; et qui m’aime me suive !

OSCAR, montrant les courtisans qui s’inclinent tous devant le roi.
–––––––Oh ! sire, ils vous suivront tous !
Ensemble.

GUSTAVE, et LES COURTISANS.
––––––Sous les grelots de la folie
––––––Qu’aujourd’hui chacun se rallie !
––––––Quittons les grandeurs et la cour,
––––––Et soyons heureux pour un jour !

ANCKARSTRŒM.
––––––Sous les grelots de la folie
––––––Peut se cacher la perfidie ;
––––––Au prix des miens sauvons ses jours,
––––––Et sur mon roi veillons toujours.

ACTE DEUXIÈME

La maison de la devineresse. — Sur le second plan, à gauche, une large cheminée dans laquelle on a construit un poêle : le feu est allumé ; une chaudière bout sur un trépied. Du même côté, et sur le premier plan, un cabinet. Sur le second pian, à droite, une petite porte secrète, au haut d’un escalier. Au fond, une porte et une croisée à travers laquelle on aperçoit une partie du port et de la rade de Stockholm.


Scène PREMIÈRE.

ARVEDSON, CHRISTIAN, Gens du peuple, puis GUSTAVE.

(La devineresse est devant sa table, À gauche ; près d’elle et debout, un garçon et une jeune fille lui demandent la bonne aventure ; à droite et dans le fond, des gens du port, des matelots et des femmes du peuple attendent leur tour.)


LE CHŒUR, regardant Arvedson avec crainte et respect.
––––––Gardons-nous bien de la troubler,
––––––C’est Belzébuth qui va parler.
COUPLETS.

ARVEDSON, jetant quelques plantes dans la chaudière.
Premier couplet.
––––O Belzébuth, ô roi des noirs abîmes,
––––Sois aujourd’hui mon guide et mon soutien !
––––A ton aspect les cœurs pusillanimes
––––Tremblent d’effroi ; mais moi, je ne crains rien !
––––––O mon maître ! maître suprême,
––––––––Dont j’invoque les lois,
––––––––De l’enfer viens toi-même,
––––––––Et réponds à ma voix !

(Gustave, habillé en matelot, entre seul par la porte du fond, et se mêle, à droite, parmi les gens du peuple.)


GUSTAVE.
––Au rendez-vous j’arrive, et le premier, je crois.

(Il aperçoit la devineresse et veut la regarder de plus près. Les femmes du peuple le repoussent rudement, et le roi s’éloigne d’elles en souriant.)


ARVEDSON, continuant son évocation.
Deuxième couplet.
––––Prince des nuits, préside à ces mystères ;
––––Je crois en toi, je crois en ton pouvoir ;
––––Pourquoi, souvent rebelle à mes prières,
––––As-tu trompé mes vœux et mon espoir ?
––––––O mon maître ! maître suprême
––––––––Dont j’invoque les lois,
––––––––De l’enfer viens toi-même,
––––––––Et réponds à ma voix !
––––––––Je l’entends… c’est lui-même,
––––––––Il répond à ma voix.

(Ella se frotte les mains et le front avec le philtre qu’elle vient de composer.)


LE CHŒUR, l’entourant.
–––––––Vive la devineresse,
–––––––Dont le pouvoir redouté
–––––––Nous dispense la richesse,
–––––––Le plaisir et la santé !

ARVEDSON.
––Silence ! Je l’ai dit.

TOUS, à voix basse, et la pressant davantage en tendant leur main.
––Silence ! Je l’ai dit. A mon tour maintenant.
–––––––––Voilà mon argent !
–––––––Voilà, voilà mon argent.

CHRISTIAN, matelot, fendant brusquement la foule.
–––Place, vous dis-je ! à mon tour ! c’est à moi,
–––––Christian, matelot du roi !
––Je veux savoir mon sort et mes chances futures.
––Au service du roi j’ai bravé le trépas,
––Et depuis dix-huit ans que pour lui je me bats,
––Je n’ai rien reçu !

ARVEDSON.
––Je n’ai rien reçu ! Rien !

CHRISTIAN.
––Je n’ai rien reçu ! Rien ! Que trois larges blessures.
––Aurai-je mieux un jour ?

ARVEDSON.
––Aurai-je mieux un jour ? Donnez-moi votre main !

CHRISTIAN, présentant sa main.
––Je paierai bien ; tâchez que ce soit bon.

GUSTAVE, à part.
––Je paierai bien ; tâchez que ce soit bon. Brave homme !

ARVEDSON, examinant la main de Christian.

Vous recevrez un jour, de notre souverain, Un beau grade, et, de plus, une assez forte somme.


GUSTAVE, tirant de sa poche un rouleau d’or sur lequel il écrit quelques mots au crayon.
––Je veux qu’elle ait dit vrai.

(Il glisse le rouleau dans la poche de la veste de Christian, et se remet tranquillement à fumer sa pipe.)


CHRISTIAN, à Arvedson.
––Je veux qu’elle ait dit vrai. Sorcière, grand merci !

(A part.)

––Pour moi, pour mes enfants, quelle heureuse nouvelle !

(A Arvedson.)

––Combien ?

ARVEDSON.
––Combien ? Deux rixdallers.

CHRISTIAN.
––Combien ? Deux rixdallers. C’est cher.

(Fouillant dans sa poche.)

––Combien ? Deux rixdallers. C’est cher. Car l’escarcelle
––N’est pas trop bien garnie.

(Retirant le rouleau qu’il regarde avec étonnement.)

––N’est pas trop bien garnie. O ciel ! Que vois-je ici ?

(Lisant.)

––––« Le roi Gustave, à son vieux camarade,
––« Christian, l’officier. » A moi de l’or !… un grade !
––O miracle ! ô bonheur ! la sorcière a raison ;
––Je vanterai partout ses talents et son nom !
Ensemble.

ARVEDSON, avec enthousiasme.
–––––––Du maître à qui je m’adresse
–––––––Mon cœur n’a jamais douté ;
–––––––Par moi qui suis sa prêtresse
–––––––Son pouvoir est respecté.

CHRISTIAN et LE CHŒUR.
–––––––Vive la devineresse
–––––––Dont le pouvoir redouté
–––––––Nous accorde la richesse,
–––––––Le plaisir et la santé !

(Entourant Arvedson.)

––––––––Pour qu’on m’en donne autant,
–––––––Voilà, voilà mon argent !

GUSTAVE.
–––––––Oui, oui… la devineresse
–––––––Sur moi n’avait pas compté ;
–––––––De son art, de son adresse,
–––––––Elle doute en vérité.
––––––––Ce miracle étonnant
––––––––A doublé son talent.

(Dans ce moment on frappe en dehors de la petite porte à droite : tout le monde s’arrête et écoute.)


GUSTAVE.
––On a frappé !

ARVEDSON, à part, montrant la petite porte.
––––––Souvent, par ce secret passage,
––––Se rend chez moi plus d’un grand personnage,
––Qui veut à tous les yeux garder le décorum.

(Elle va ouvrir ; entre un domestique sans livrée.)


GUSTAVE, le regardant.
––––––Que vois-je ? Un valet d’Anckarstrœm,
––Sans livrée, en ces lieux !

LE VALET, s’adressent à Arvedson.
––Sans livrée, en ces lieux ! Madame, ma maîtresse
––––Vers vous m’envoie.

GUSTAVE, à part.
––––Vers vous m’envoie. O ciel ! c’est la comtesse !

LE VALET.
––En dehors elle attend.

ARVEDSON.
––En dehors elle attend. Eh bien ?

LE VALET.
––En dehors elle attend. Eh bien ? Elle voudrait
––––––Vous consulter seule en secret.

GUSTAVE, faisant un geste de joie.
––Dieux !

ARVEDSON.
––Dieux ! Elle peut venir sans crainte et sans scrupule.
––J’aurai soin d’éloigner tous les yeux indiscrets.

(Le valet sort.)


GUSTAVE, à part.
––Exaltée, et pourtant faible, tendre et crédule,
––––––C’est elle !… Je la reconnais !
––Mais quels sont ses désirs et surtout ses projets ?

ARVEDSON, qui pendant cet aparté s’est approchée des gens du peuple.
––Pour vous répondre à tous, il faut qu’avec adresse
––Mon démon familier par moi soit consulté.
––Vous reviendrez plus tard ! je le veux ! Qu’on me laisse !

LE CHŒUR.
–––––––Vive la devineresse,
–––––––Dont le pouvoir redouté
–––––––Nous dispense la richesse,
–––––––Le plaisir et la santé !

(Ils sortent tous par la porte du fond ; Gustave a l’air de les suivre, passe derrière Arvedson et entre dans le cabinet à gauche, où il est caché par le rideau que forme une voile de navire. Arvedson a reconduit tous les gens du peuple jusqu’à la porte du fond, qu’elle ferme sur eux à double tour, puis elle va ouvrir la porte à droite ; parait Amélie qui entre en tremblant et regarde avec crainte autour d’elle.)


Scène II.

ARVEDSON, AMÉLIE, GUSTAVE, caché.
TRIO.

ARVEDSON.
––––Rassurez-vous. Vers moi qui vous amène ?

AMÉLIE, timidement.
––Puisque votre science est, dit-on, souveraine…
––Ce qui m’amène ici, vous devez le savoir.

ARVEDSON.
––Laissez-moi de mon art consulter le pouvoir.

(A part réfléchissant.)

––––––C’est sans doute une grande dame ;
––––––Oui, quelque dame de la cour ;
––––––Et le trouble agite son âme.

(Haut.)

––––––Il s’agit de chagrin d’amour l

AMÉLIE.
––––––O ciel ! vous savez mon secret !

ARVEDSON.
––––––J’en étais sûre !

GUSTAVE, à part.
––––––J’en étais sûre ! Elle aimerait !

ARVEDSON.
–––––––––C’est bien, achevons !

GUSTAVE, à part.
–––––––––––Ecoutons !

AMÉLIE.
––––––J’ai vu briller, au rang suprême,
––––––Un amant qui m’a su charmer.
––––––Je lutte en vain ! hélas ! Je l’aime,
––––––Et je voudrais ne plus l’aimer !

ARVEDSON.
––––––Quoi ! vous aimez !

AMÉLIE.
––––––Quoi ! vous aimez ! Sans le vouloir ;
––––––Et, comment, fidèle au devoir,
–––––––––De mon souvenir
–––––––––––Le bannir ?
Ensemble.

AMÉLIE.
––––––––––Mon âme émue
––––––––––Résiste en vain ;
––––––––––Flamme inconnue
––––––––––Brille mon sein ;
––––––––––Hélas ! madame,
––––––––––Comment guérir
––––––––––Si douce flamme
––––––––––Qui fait mourir ?

ARVEDSON.
––––––––––Son âme émue
––––––––––Résiste en vain ;
––––––––––Feu qui la tue
––––––––––Brûle son sein.
––––––––––Cessez, madame,
––––––––––De tant gémir ;
––––––––––De cette flamme
––––––––––On peut guérir.

GUSTAVE, à part.
––––––––––Voix que j’adore,
––––––––––Rêve enchanteur !
––––––––––Je doute encore
––––––––––De mon bonheur !
––––––––––Ami fidèle,
––––––––––Je devrais fuir !
––––––––––Mais fuir loin d’elle
––––––––––Serait mourir.

ARVEDSON.
––––––Je sais un magique breuvage,
––D’un infaillible effet !

AMÉLIE.
––D’un infaillible effet ! Au prix de tout mon or…

(Lui donnant une bourse.)

––––––Tenez, et cent fois plus encor !

ARVEDSON.
––Mais pour le composer il vous faut du courage !

AMÉLIE.
–––––––Du courage… j’en aurai !

ARVEDSON.
––Hors des murs de la ville il est un lieu terrible,
––Sauvage, épouvantable, et du peuple abhorré ;
––De la loi qui punit la rigueur inflexible
––––––Au châtiment l’a consacré !
––Et là, des condamnés, quand siffle la tourmente,
––Se heurte dans les airs la dépouille flottante !
––C’est là qu’il faut aller… ce soir, seule, à minuit !

AMÉLIE.
––Je n’oserai jamais.

ARVEDSON.
––Je n’oserai jamais. Déjà ton front pâlit !

AMÉLIE, avec exaltation et s’armant de courage.
––––––J’irai, j’irai ! Que dois-je faire ?

ARVEDSON.
––––––De ta main il faut arracher
––Une plante magique, une verte bruyère
––––––Qui ne croît que sur ce rocher.

AMÉLIE.
––––––O ciel !

ARVEDSON.
––––––O ciel ! Eh quoi ! ton cœur frissonne !

AMÉLIE.
––Oui ! mais pour l’oublier, le devoir me l’ordonne,
––––––J’irai, je le promets.

GUSTAVE, à part.
––––––––––––Et moi,
––––Je l’y suivrai, j’y veillerai sur toi.
Ensemble.

AMÉLIE.
––––––––––Mon âme émue
––––––––––Résiste en vain ;
––––––––––Flamme inconnue
––––––––––Brûle mon sein.
––––––––––Oui, de mon âme
––––––––––Il faut bannir
––––––––––Coupable flamme
––––––––––Qui fait mourir.
––––––––A mon devoir fidèle,
––––––––Je brave le danger,
––––––––Oui, c’est Dieu qui m’appelle ;
––––––––Il doit me protéger.

ARVEDSON.
––––––––––Son âme émue
––––––––––Résiste en vain ;
––––––––––Feu qui la tue
––––––––––Brûle son sein.
––––––––––Cessez, madame,
––––––––––De tant gémir ;
––––––––––De cette flamme
––––––––––On peut guérir.
––––––––A mes avis fidèle,
––––––––Bravez un tel danger ;
––––––––Celui qui vous appelle
––––––––Saura vous protéger.

GUSTAVE, à part.
––––––––––Voix que j’adore,
––––––––––Rêve enchanteur !
––––––––––Je doute encore
––––––––––De mon bonheur.
––––––––––Ami fidèle,
––––––––––Je devrais fuir ;
––––––––––Mais fuir loin d’elle
––––––––––Serait mourir.
––––––––Du moins je veux loin d’elle
––––––––Écarter le danger,
––––––––Et son amant fidèle
––––––––Saura la protéger.

(A la fin de ce trio l’on entend plusieurs voix crier en dehors, à la porte du fond :)


LES COURTISANS, en dehors.
––––Fille d’enfer dont les jours sont maudits !
––––––Sorcière, ouvre-nous ton logis !

ARVEDSON, reconduisant Amélie jusqu’à la porte à droite.
––Partez ! partez !

AMÉLIE.
––Partez ! partez ! Adieu ! Toi, songe à la promesse !

(Elle sort, Arvedson referme la porte à droite, puis va ouvrir celle du fond. Gustave est rentré dans le cabinet A gauche, et, lorsque de Horn, Warting et les courtisans ont descendu le théâtre, il sort et se mêle à la foule sans être aperçu.)


Scène III.

ARVEDSON, GUSTAVE, DE HORN, WARTING, OSCAR, Courtisans, déguisés en gens du peuple.

LE CHŒUR, à Arvedson.
––––––De Belzébuth digne prêtresse,
––––––En son temple nous venons tous
––––––Interroger sa prophétesse ;
––––––Au nom de l’enfer, réponds-nous !

OSCAR, à part.
––Mais le roi dans ces lieux tarde bien à paraître.

(Apercevant Gustave.)

––––––C’est lui,

(Souriant.)

––––––C’est lui, C’est notre auguste maître,
––––––Sous cet habit de matelot !…

GUSTAVE, à demi voix et lui faisant signe de se taire.
–––––––––Tais-toi ! pas un mot !

(S’adressant à Arvedson.)

RONDE.
Premier couplet.
––––––––––Vieille sibylle,
––––––––––Qu’on dit habile,
––––Par Belzébuth, apprends-moi mon destin !
––––––––––Quel qu’il puisse être,
––––––––––Fais-le connaître ;
––––––Nous en rirons le verre en main.
––––––Près de l’objet de ma tendresse,
–––––––––Dis-moi si l’amour
–––––––––M’attend au retour.
––––––Mais l’Océan ou ma maîtresse
–––––––––Devraient-ils tous deux
––––––––––Trahir mes vœux,
––––––––––Du ciel, des mers
––––––––––Et des enfers
––––––––––Je braverais
–––––––––––Les décrets !
––––––––––––Allons,
––––––––––––Réponds,
––––––––––Nous entendrons
––––––––––Notre avenir
–––––––––––Sans frémir !

LE CHŒUR.
––––Par Belzébuth, réponds sans hésiter !
––––Oui, rien de toi ne peut m’épouvanter !
––––––––––Du ciel, des mers
––––––––––Et des enfers
––––––––––Je braverais
–––––––––––Les décrets !
––––––––––––Allons,
––––––––––––Réponds,
––––––––––Nous entendrons
––––––––––Notre avenir
–––––––––––Sans frémir.

GUSTAVE.
Deuxième couplet.
––––––––––Quand la tempête
––––––––––Sur notre tête
––––Gronde, mugit et soulève les flots,
––––––––––Notre équipage
––––––––––Brave l’orage,
––––Et nous chantons en joyeux matelots.
––––Loin du beau ciel de la patrie
–––––––––S’il faut demeurer
–––––––––Ou bien expirer,
––––Ou s’il faut dire à son amie :
–––––––––Adieu, mes amours.
–––––––––––Pour toujours ;
––––––––––Du ciel, des mers,
––––––––––Et des enfers
–––––––––Nous braverons tous
–––––––––––Le courroux !
––––––––––––Allons,
––––––––––––Réponds,
––––––––––Nous entendrons
––––––––––Notre avenir
–––––––––––Sans frémir !

LE CHŒUR.
––––Par Belzébuth, réponds sans hésiter !
––––Oui, rien de toi ne peut m’épouvanter
––––––––––Du ciel, des mers
––––––––––Et des enfers
–––––––––Nous braverons tous
–––––––––––Le courroux !
––––––––––––Allons,
––––––––––––Réponds,
––––––––––Nous entendrons
––––––––––Notre avenir
–––––––––––Sans frémir !

ARVEDSON.
––Oh ! qui que vous soyez ; vous tous, dont l’arrogance
––Vient jusqu’en ce logis insulter ma puissance,
––Du sort que votre voix me force à révéler
––Peut-être les arrêts vont vous faire trembler.

GUSTAVE, aux courtisans.
––Eh bien ! mes chers amis, vous gardez le silence !

WARTING.
––Qui voudra le premier tenter l’épreuve ?

OSCAR, vivement.
––Qui voudra le premier tenter l’épreuve ? Moi !

TOUS.
––––––––C’est moi ! c’est moi ! c’est moi !

GUSTAVE.
––J’en réclame l’honneur !

OSCAR, à part.
––J’en réclame l’honneur ! C’est juste, il est le roi.

ARVEDSON, prenant la main de Gustave et en examinant les lignes.
–––––––Si le sort ne m’a trompée,
––Cette main est vaillante et sait porter l’épée.

OSCAR, vivement.
––––Elle a dit vrai !

GUSTAVE, à part.
––––Elle a dit vrai ! Silence !

(A Arvedson.)

––––Elle a dit vrai ! Silence ! Achève !

ARVEDSON, regardant encore la main du roi et détournant les jeux en toussant un soupir.
––––Elle a dit vrai ! Silence ! Achève ! Hélas !
––––Retire-toi… ne m’interroge pas.

GUSTAVE, avec fermeté.
––Je persiste pourtant ; je le veux !

(Se reprenant avec douceur.)

––Je persiste pourtant ; je le veux ! Je t’en prie !

TOUS.
––Parlez, parlez.

ARVEDSON.
––Parlez, parlez. Eh bien ! avant peu tu mourras !

GUSTAVE, avec enthousiasme.
––Si c’est au champ d’honneur, ah ! je t’en remercie !

ARVEDSON.
––Guerrier, un tel bonheur ne l’est pas destiné ;
––––––Et tu mourras… assassiné !

TOUS, avec effroi.
––––––Grands dieux !

GUSTAVE, riant.
––––––Grands dieux ! Ah ! la bonne folie !

DE HORN et WARTING, troublés.
––Quelle horreur !

ARVEDSON, les regardent tous deux d’un air menaçant.
––Quelle horreur ! Pourquoi donc, vous que je vois ici,
––––A ce mot seul tremblez-vous plus que lui ?
Ensemble.

OSCAR et LES COURTISANS.
––––––––O funeste pensée
––––––––Dont mon âme est glacée !
––––––––Je tremble malgré moi
––––––––De surprise et d’effroi.

DE HORN, WARTING et LES CONJURÉS, regardant Arvedson.
––––––––Malheur à l’insensée
––––––––Qui lit dans un pensée !
––––––––Je frémis malgré moi,
––––––––De surprise et d’effroi.

ARVEDSON.
––––––––Sa vie est menacée,
––––––––Et son âme insensée
––––––––A mon art, je le voi,
––––––––Ne peut ajouter foi.

GUSTAVE, riant.
––––––––Quelle plaisanterie !
––––––––Oh ! la bonne folie !
––––––––Ah ! je ris malgré moi,
––––––––Du trouble où je les voi.

GUSTAVE, à Arvedson.
––––––Achève alors la prophétie !
––Sais-tu quel est celui qui doit m’ôter la vie ?

ARVEDSON, lentement.
––C’est celui même… à qui le premier aujourd’hui
––Tu donneras la main.

GUSTAVE, gaiement.
––Tu donneras la main. Vraiment ? nouveau miracle !

(Il fait le tour du cercle et présente en riant sa main à tous les courtisans, qui reculent et refusent de la toucher.)

––Eh bien ! Messieurs, messieurs, lequel de vous ici
––––––Voudra faire mentir l’oracle ?

Scène IV.

Les mêmes ; ANCKARSTRŒM, paraissant à la porte du fond.

GUSTAVE, courant à lui vivement, et, sans y penser, lui prenant amicalement la main.
––Ah ! te voilà… viens donc ! Toi seul es en retard.

TOUS, avec un mouvement de surprise, voyant la main du roi dans celle d’Anckantrœm.
––Anckarstrœm !

DE HORN, riant.
––Anckarstrœm ! Je respire.

WARTING, de même.
––Anckarstrœm ! Je respire. Et rends grâce au hasard !
Ensemble.

OSCAR, et les courtisans riant.
––––––Malgré son art et sa science,
––––––La sibylle était dans l’erreur.
––––––Ah ! je renais à l’espérance,
––––––Le calme rentre dans mon cœur.

DE HORN, WARTING et LES CONJURÉS, riant.
––––––Malgré son art et sa science,
––––––La sibylle était dans l’erreur,
––––––Et de nos projets de vengeance
––––––Rien ne doit ralentir l’ardeur.

GUSTAVE, riant.
––––––Malgré son art et sa science,
––––––La sibylle était dans l’erreur ;
––––––Et je ris, encor, quand j’y pense.
––––––De leur crainte et de leur terreur.

ARVEDSON.
––––––Oui, vous méprisez ma puissance,
––––––Vous traitez mon art d’imposteur ;
––––––Mais le destin dans sa vengeance,
––––––Vous punira de votre erreur.

GUSTAVE, serrant de nouveau la main d’Anckarstrœm.
––––Oui, cette main que je presse en la mienne
––Est celle d’un ami !

ANCKARSTRŒM, s’inclinant.
––Est celle d’un ami ! Quoi ! sire ?

ARVEDSON, étonnée.
––Est celle d’un ami ! Quoi ! sire ? C’est le roi !

GUSTAVE, souriant.
–––––––Ton art, grande magicienne,
––Ne te l’avait pas dit ; et même, je le voi,
––Tu n’avais pas non plus prévu que de la ville
––On voulait te bannir ?

ARVEDSON.
––On voulait te bannir ? Moi, sire ?

GUSTAVE.
––On voulait te bannir ? Moi, sire ? Sois tranquille !
––––Je le permets de rester en ces lieux.
––––––De plus…

(Lui donnant une bourse.)

––––––De plus… Prends cet or… je le veux !

ARVEDSON.
––––––Gustave !… ô mon généreux maître !
––Pour reconnaître ici tes bienfaits, je ne puis,
––Que répéter encor mes sinistres avis…

(A demi-voix, regardant Anckarstrœm.)

––L’un d’eux te trahira !

WARTING et DE HORN.
––L’un d’eux te trahira ! Grand Dieu !

ARVEDSON, regardant aussi De Horn et Warting.
––L’un d’eux te trahira ! Grand Dieu ! Plus d’un, peut-être !

GUSTAVE, avec colère.
––––––Quoi ! Toujours des soupçons !… Tais-toi !

(Avec honte.)

––Gustave ne veut pas en instruire le roi !
Ensemble.

DE HORN, WARTING et LES CONJURÉS.
––––––Je tremble que la défiance
––––––Ne se glisse enfin dans son cœur.
––––––Si nous retardons la vengeance,
––––––Il échappe à notre fureur.

OSCAR et LES COURTISANS.
––––––Malgré son art et sa science,
––––––La sibylle était dans l’erreur.
––––––Ah ! je renais à l’espérance,
––––––Le calme rentre dans mon cœur.

ARVEDSON.
––––––Oui, vous méprisez ma science,
––––––Vous traitez mon art d’imposteur ;
––––––Mais le destin dans sa vengeance,
––––––Vous punira de votre erreur.

ANCKARSTRŒM, montrant Arvedson.
––––––En ses discours j’ai confiance,
––––––La crainte se glisse en mon cœur.

(Regardant De Horn et Warting.)

––––––Des traîtres craignons la vengeance
––––––Et sachons tromper leur fureur.

GUSTAVE.
––––––Oui, bannissons la défiance
––––––Qui viendrait troubler mon bonheur,
––––––Et ne pensons qu’à l’espérance
––––––Qui doit régner seule en mon cœur.

ANCKARSTRŒM, à quelques seigneurs qui l’entourent.
––Venez, messieurs, du roi protégeons la sortie.

(Ils sortent par la porte du fond.)


WARTING, voyant sortir Anrkarstrœm et ses amis.
––Eh bien ! sans plus tarder, saisissons ce moment !

(Montrant Gustave.)

––Déguisé, sans défense, il nous livre sa vie…

(A de Horn.)

––––––––Viens, frappons !… C’est l’instant !

(Tous les deux, la main cachée dans la poitrine comme pour y prendre leur poignard, s’approchent de Gustave ; les autres conjurés les suivent. Gustave, Arvedson et Oscar sont seuls à gauche ; Oscar aide Gustave à mettre un large manteau qu’il vient de lui présenter, Warting et de Horn qui s’avancent derrière le roi vont le frapper. Dans ce moment on entend en dehors, dans la rue, les cris du peuple.)

FINALE.

LE CHŒUR.
––––––––Vive à jamais Gustave !
––––––––Vive notre bon roi !
––––––––Vive, vive le roi !

(Christian, la matelot, ouvre la porte du fond et, suivi d’un flot de peuple, hommes et femme, se précipite dans la chambre. Tous les conjurés étonnés reculent de quelques pas.)


CHRISTIAN, apercevant Gustave.
––Camarades, c’est lui ! C’est bien lui ! Je le voi !
––Il est l’appui du peuple, il est l’ami du brave ;
––Ses sujets, ses soldats diront tous comme moi :
––––––––Vive à jamais Gustave !
––––––––Vive notre bon roi !
––––––––Vive, vive le roi !

(Ils entourent Gustave, s’inclinent devant lui ; d’autres baisent ses mains et ses habits.)


GUSTAVE, à Arvedson et à Anckarslram, qui vient de rentrer suivi de ses amis.
––Vous voulez qu’aux soupçons mon âme s’abandonne !
––Voilà les seuls remparts qui défendent un roi !

(Prenant la main de Christian et des autres matelots.)

––Mais de mon peuple heureux quand l’amour m’environne,
––Les poignards ne sauraient arriver jusqu’à moi.

WARTING, DE HORN et LES CONJURÉS.
––––––Grand Dieu ! leur funeste présence
––––––A trompé nos justes fureurs !
––––––Mais suivons ses pas en silence ;
––––––Qu’il tombe sous nos bras vengeurs !

LE CHŒUR.
––––––––Vive à jamais Gustave !
––––––––Vive notre bon roi !
––––––––Vive, vive le roi !

(Les matelots et les gens du peuple entourent Gustave ; de Horn, Warting, et les autres conjurés sortent lentement et, d’un air sombre au milieu des transports de joie, des chapeaux et bonnets jetés en l’air.)

ACTE TROISIÈME

Un site affreux et sauvage aux environs de Stockholm. — A gauche, on aperçoit deux piliers réunis au sommet par d’épaisses barres de fer : c’est là qu’on suspend les suppliciés. A l’entour sont des rochers, des arbres verts très-élevés, qui donnent à ce paysage une apparence lugubre ; plusieurs parties en font éclairés par la lune.


Scène PREMIÈRE.

(Le site est désert ; on voit tomber la neige, on entend le sifflement du vent. Minuit sonne dans le lointain ; c’est l’horloge du dernier faubourg de Stockholm. — Partit sur la montagne une femme enveloppée d’une pelisse ; elle avance en tremblant, s’arrête à chaque pas et parait près de se trouver mal. C’est Amélie. Elle aperçoit les deux piliers, elle tressaille d’effroi et tombe presque inanimée sur un banc de rochers qui est à droite.)


AMÉLIE, seule.
––Mon Dieu ! Secourez-moi ! La force m’abandonne !

(Essayant de se lever.)

––Dans cet affreux séjour du crime et du trépas,
––Tout me glace d’effroi… jusqu’au bruit de mes pas.
––Je suis seule… avançons !… Quelle horreur m’environne !

(Regardant les piliers.)

––Oui, si je me souviens de son ordre formel,
––Là… parmi ces rochers… près de ce temple antique,
––Il faut chercher ces fleurs dont le pouvoir magique
––Doit bannir de mon cœur un amour criminel.

(Elle va pour les cueillir, s’arrête et laisse tomber sa tête sur son sein.)

AIR.
––––––Et lorsque d’une main tremblante
––––––J’aurai cueilli ce talisman,
––––––Pour que la sibylle savante
––––––En compose un philtre puissant,
––––––De l’amour dont je suis esclave
––––––Tous souvenirs seront perdus !
––––––Plus d’espoir ! Plus d’amour !… Gustave,
––––––Hélas ! je ne t’aimerai plus !
–––––––––O peine secrète !
–––––––––Mon âme inquiète
–––––––––Malgré moi regrette
–––––––––Ce que je vais fuir ;
–––––––––Et mon cœur rebelle
–––––––––Ici me rappelle
–––––––––L’image cruelle
–––––––––Que je dois bannir !
––––––Oui, cette haine que j’implore,
––––––Est pour moi plus cruelle encore
––––––––––Que les tourments
––––––––––Que je ressens !
–––––––––O peine secrète !
–––––––––Mon âme inquiète
–––––––––Malgré moi regrette
–––––––––Ce que je vais fuir,
–––––––––Et mon cœur rebelle,
–––––––––Hélas ! me rappelle
–––––––––L’image cruelle
–––––––––Que je veux bannir !
–––––––––Eh quoi ! ma main balance
––––––––Quand la voix de l’honneur
––––––––Retentit à mon cœur !
––––––––Dieu, qui vois ma souffrance,
––––––––Ne m’abandonne pas,
––––––––Et viens guider mes pas !
–––––––Viens ! viens ! et guide mes pas !

(Elle passe sous les piliers et va s’approcher des rochers lorsque parait Gustave : elle pousse un cri d’effroi et veut s’enfuir : Gustave la retient par la main.)


Scène II.

AMÉLIE, GUSTAVE.

GUSTAVE.
––Calmez votre frayeur ! C’est moi, c’est votre roi
––Qui viens veiller sur vous…

AMÉLIE, retirant sa main et s’éloignant.
––Qui viens veiller sur vous… Ah ! sire, laissez-moi !
DUO.

GUSTAVE.
––––––Ainsi donc à l’enfer lui-même
––––––Vous demandez de me haïr ;
––––––Moi qui gémis, moi qui vous aime.
––––––Moi qui jure de vous chérir !

AMÉLIE.
––––––Je me suis trahie ! ah ! Gustave !…

(S’arrêtant et cachant sa tête dans ses mains.)

––––––Comment supporter son aspect ?

GUSTAVE.
––––––Ne craignez rien ; votre humble esclave
––––––Vous entoure de son respect !

(S’approcheant d’elle et avec tendresse.)

––––––Mais si l’amour règne en votre âme…

AMÉLIE, joignant les mains.
––––––Grâce et pitié ! Je suis la femme
––––––De votre ami !

GUSTAVE, avec remords et détournant la tête.
––––––––––Tais-toi ! tais-toi !

AMÉLIE, de même.
––––––Je suis la compagne chérie
–––––––De celui qui pour son roi
––––––Donnerait son sang et sa vie !

GUSTAVE, de même.
–––––––Va-t’en ! va-t’en ! laisse-moi !
––––––Et, puisque tu veux que j’expire,
––––––Emporte ma vie avec toi !
Ensemble.

GUSTAVE.
––––––––O tourment ! ô délire !
––––––––Le remords me déchire ;
––––––––Pour moi point de pardon !
––––––––Sans toi je ne peux vivre ;
––––––––Et l’amour qui m’enivre
––––––––Égare ma raison.

AMÉLIE.
––––––––O tourment ! ô délire !
––––––––A peine je respire !
––––––––Pour moi grâce et pardon !
––––––––Je n’y pourrai survivre ;
––––––––Cet amour qui l’enivre
––––––––Égare ma raison.

GUSTAVE, avec passion.
––––––Sais-tu qu’en horreur à moi-même
––––––Contre toi j’ai lutté longtemps ?
––––––Sais-tu que malgré moi je t’aime,
––––––Et que je chéris mes tourments ?

AMÉLIE, troublée.
––––––––––Laissez-moi fuir !

GUSTAVE, la retenant.
––––––––––Plutôt mourir !
––––––Dis un seul mot, et j’abandonne
––––––Ce rang et ce titre de roi,
––––––Mes jours, mon bonheur, ma couronne,
––––––Tout, pour un seul regard de toi !

AMÉLIE, hors d’elle-même, et cherchant à se dégager de ses bras.
––––––Je succombe à mon trouble extrême…
––––––Ah ! laissez-moi quitter ces lieux !…
––––––Gustave ! eh bien ! oui, oui, je t’aime !
––––––Mais sois noble, sois généreux,
––––––Et défends-moi contre moi-même !

GUSTAVE.
––Amélie ! ô bonheur !

AMÉLIE, suppliante.
––Amélie ! ô bonheur ! Grâce !

GUSTAVE, hors de lui et dans l’ivresse.
––Amélie ! ô bonheur ! Grâce ! Plus de pitié !
––––––Plus de remords ! plus d’amitié !
––––Hormis l’amour, que tout soit oublié !
Ensemble.

GUSTAVE.
––––––––O bonheur ! ô délire !
––––––––A peine je respire !
––––––––Son cœur au mien répond.
––––––––Sans loi je ne puis vivre ;
––––––––Et l’amour qui m’enivre
––––––––Égare ma raison.

(La pressant contre son cœur.)

–––––––––Cède à ma tendresse,
–––––––––Demeure en mes bras ;
–––––––––Un moment d’ivresse,
–––––––––Et puis le trépas.

AMÉLIE.
––––––––O tourment ! ô délire !
––––––––De l’amour je respire
––––––––Le dangereux poison ;
––––––––Malgré moi je m’y livre,
––––––––Et l’amour qui m’enivre
––––––––Égare ma raison.

(Cherchant à se dégager.)

–––––––––D’un instant d’ivresse
–––––––––Ah ! n’abuse pas !
–––––––––Craignons ma faiblesse,
–––––––––Fuyons de ses bras.

(Écoutant et avec effroi.)

––Taisez-vous ! taisez-vous !

GUSTAVE, écoutant aussi.
––Taisez-vous ! taisez-vous ! Quel bruit se fait entendre ?

AMÉLIE, de même.
––Des pas précipités se dirigent vers nous !

GUSTAVE.
––À cette heure, en ce lieu, qui peut ainsi se rendre ?
––––––O ciel ! Anckarstrœm !

AMÉLIE, avec terreur, et baissant son voile.
––––––O ciel ! Anckarstrœm ! Mon époux !

Scène III

Les mêmes ; ANCKARSTRŒM, enveloppé d’un manteau.

ANCKARSTRŒM.
––Vous, sire ! dans ces lieux ! vous auprès d’une femme !
––––Il est donc vrai, c’est pour un rendez-vous
––Que vous risquez des jours que le pays réclame.
––––––Des jours qui nous sont chers à tous !
––Et moi qui par devoir sur vous veille sans cesse,
––J’apprends que de Stokholm seul vous êtes sorti.
––Et vers ces lieux, dit-on…

GUSTAVE, avec impatience.
––Et vers ces lieux, dit-on… Pourquoi m’avoir suivi ?

ANCKARSTRŒM.
––Je ne suis pas le seul ; la haine vengeresse
––––––Veille aussi bien que l’amitié !

(A demi-voix.)

––Ils étaient sur vos pas, ils vous ont épié ;
––Là, parmi ces rochers…

AMÉLIE, à part.
––Là, parmi ces rochers… Ah ! tous mes sens frissonnent !

ANCKARSTRŒM.
––Ils attendent leur proie ainsi que des bandits !
––Caché par ce manteau dont les plis m’environnent,
––Pour un des conjurés sans doute ils m’auront pris.
TRIO.
––––« Oui, disaient-ils, je l’ai vu, c’est le roi,
––––––« Près d’une femme jeune et belle,
––––« Et, quand il va s’éloigner avec elle,
––––––« Nous frapperons ! »

AMÉLIE, à part.
––––––« Nous frapperons ! » Je meurs d’effroi !

GUSTAVE, bas à Amélie.
––––––Par pitié, calmez votre effroi !

ANCKARSTRŒM, montrant à droite un sentier parmi les rochers.
––Mais vous pouvez encor, par cette seule issue,

(Lui donnant son manteau.)

––Sous ce déguisement échapper à leur vue.

AMÉLIE, bas à Gustave.
––Partez, au nom du ciel !

GUSTAVE, la prenant par la main.
––Partez, au nom du ciel ! Je guiderai vos pas !
––––––Venez ! Éloignons-nous !

ANCKARSTRŒM, l’arrêtant.
––––––Venez ! Éloignons-nous ! Non pas !

(S’adressent à Amélie, qui est toujours voilée.)

––Ils savent que Gustave est avec vous, madame ;
––––––Et le seul aspect d’une femme
––Montrerait à leurs coups celui qu’il faut frapper !

AMÉLIE, à demi-voix, à Gustave.
––––Il a raison, et, pour leur échapper,
––Partez seul.

GUSTAVE.
–––––Moi, jamais ! Plutôt perdre la vie
––Que de t’abandonner !

AMÉLIE, de même.
––Que de t’abandonner ! Ah ! je vous en supplie !

ANCKARSTRŒM.
––Partez ! ils vont venir !

GUSTAVE.
––Partez ! ils vont venir ! Je brave leur fureur !

(A part.)

––Et mourir auprès d’elle est encore un bonheur !
Ensemble.

AMÉLIE.
––––––Mon sang se glace dans mes veines !
––––––Je suis perdue et pour toujours !
––––––O Dieu puissant, qui vois mes peines,
––––––De Gustave sauve les jours !

GUSTAVE.
––––––Hélas ! dans mon âme incertaine
––––––A quel moyen avoir recours ?
––––––O Dieu puissant, qui vois ma peine,
––––––Du moins ne frappe que mes jours !

ANCKARSTRŒM.
––––––C’en est fait : sa perte est certaine !
––––––Il refuse, hélas ! mon secours.
––––––Contre les poignards de la haine,
––––––Dieu puissant, protège ses jours !

AMÉLIE prend Gustave par la main, le tire à part et lui dit à voix basse.
––Eh bien ! puisque pour vous la crainte ne peut naître,
––Pour moi, du moins, tremblez !

(Montrant Anckarstrœm.)

––Pour moi, du moins, tremblez !Oui, soudain à ses yeux
––Je déchire ce voile et me fais reconnaître
––Si vous ne partez pas !

GUSTAVE.
––Si vous ne partez pas ! Que dites-vous, grands dieux !

AMÉLIE, de même.
––Choisissez ! Voulez-vous qu’il m’immole en ces lieux ?

GUSTAVE.
––Au nom du ciel !…

AMÉLIE, d’un geste impératif et avec dignité.
––Au nom du ciel !… Partez ! je l’ai dit ! je le veux !
Ensemble.

AMÉLIE.
––––––Mon sang se glace dans mes veines !
––––––Je suis perdue et pour toujours !
––––––O Dieu puissant, qui vois mes peines,
––––––De Gustave sauve les jours !

GUSTAVE.
––––––Hélas ! dans mon âme incertaine
––––––A quel moyen avoir recours ?
––––––O Dieu puissant, qui vois ma peine.
––––––Du moins ne frappe que mes jours !

ANCKARSTRŒM.
––––––C’en est fait : sa perte est certaine !
––––––A quel moyen avoir recours ?
––––––Contre les poignards de la haine,
––––––Dieu puissant, protège ses jours !

(Gustave hésite encore ; Amélie lui renouvelle de la main l’ordre de s’éloigner, le roi semble alors prendre une grande résolution, et s’approche d’Anckarstrœm.)


GUSTAVE, d’un ton solennel.
––––––Anckarstrœm, écoute-moi :
––Je connais dès longtemps ton amour pour ton roi.
––Ta loyauté, la foi dans tes serments.

ANCKARSTRŒM.
––Ta loyauté, la foi dans tes serments. Ah ! sire !…

GUSTAVE, montrant Amélie.
––Aux portes de Stockholm jure de la conduire.

ANCKARSTRŒM.
––––––––––Je le promets !

GUSTAVE.
––––––––––Sans lui rien dire,
––––Sans chercher même à deviner ses traits.

ANCKARSTRŒM.
––––––––––Je le promets !
––––––Et qu’à l’instant même j’expire
––––––––––Si j’y manquais !

GUSTAVE.
–––––––––Tu le jures à moi
––Sur la vie et l’honneur !

ANCKARSTRŒM.
––Sur la vie et l’honneur ! Mieux encor : par mon roi !
Ensemble.

AMÉLIE.
––––––––Du haut de cette roche
––––––––Ne l’entendez-vous pas ?
––––––––Ce bruit sourd qui s’approche
––––––––Annonce le trépas !
––––––––Oui, leurs pas retentissent ;
––––––––Tous mes sens en frémissent !
––––––––Partez, je les entends !
––––––––Songez à vos serments !…
––––––––Parlez, je les entends !

GUSTAVE.
––––––––A la mort qui s’approche,
––––––––Oui, dérobons nos pas !
––––––––Si j’étais sans reproche,
––––––––Je ne la craindrais pas.
––––––––Pour elle quel supplice !
––––––––Grand Dieu ! sois-moi propice !…

(A Anckarstrœm.)

––––––––Toi, songe qu’en tous temps
––––––––Je crois à tes serments :
––––––––Tu tiendras tes serments.

ANCKARSTRŒM.
––––––––Du haut de cette roche
––––––––Je crois entendre, hélas !
––––––––Leur troupe qui s’approche
––––––––Apportant le trépas.
––––––––Oui, leurs pas retentissent ;
––––––––Tous mes sens en frémissent !
––––––––Partez !… je les entends !
––––––––Je tiendrai mes serments !
––––––––Je tiendrai mes serments !

(Gustave s’éloigne par la droite et disparaît à travers les rochers ; Amélie le suit longtemps des yeux avec inquiétude, tandis qu’Anckarstrœm remonte le théâtre pour s’assurer que les meurtriers ne viennent pas encore.)


Scène IV.

ANCKARSTRŒM, AMÉLIE.

ANCKARSTRŒM, redescendant la théâtre et t’approchent d’Amélie.
––Hâtons-nous de quitter ce lieu sombre et sauvage ;
––Jusqu’aux murs de Stockholm, je l’ai juré, je doi
––Guider vos pas.

AMÉLIE, à part.
––Guider vos pas. Je sens défaillir mon courage !

ANCKARSTRŒM.
––Venez, madame !

(Amélie tressaille d’effroi.)

––Venez, madame ! O ciel ! vous tremblez ! Et pourquoi ?
––Vous êtes confiée à la garde, à la foi
––D’un fidèle sujet ; que ce mot vous rassure.

AMÉLIE, à part, se soutenant à peine, et portant la main à son cœur.
––Je meurs !

ANCKARSTRŒM.
––Je meurs ! Au nom du ciel qui punit le parjure,
––Je tiendrai les serments que j’ai faits à mon roi !
Ensemble.

AMÉLIE, à part.
––––––––O céleste justice !
––––––––Que ta loi me punisse !
––––––––Mais permets à ses yeux
––––––––Que ce voile propice
––––––––Dérobe mon supplice
––––––––Et mes tourments affreux !

ANCKARSTRŒM.
––––––––Il faut que j’obéisse.
––––––––Venez, l’ombre propice
––––––––Vous cache à tous les yeux,
––––––––Et ma main protectrice,
––––––––Sans que rien vous trahisse,
––––––––Sur vous veille en ces lieux.

Scène V.

Les mêmes ; DE HORN, WARTLNG, Conjurés, descendant des rochers et cernant le théâtre.
FINALE.

ANCKARSTRŒM, qui a pris la main d’Amélie.
––Venez ! venez !

AMÉLIE.
––Venez ! venez ! O ciel ! les voici !

ANCKARSTRŒM.
––Venez ! venez ! O ciel ! les voici ! Ce sont eux !

(De Horn, Warting et les autres conjurés s’avancent dans l’obscurité, pendant qu’Anckastrœm et Amélie se sont réfugiés à gauche.)


LES CONJURÉS.
––––––––Que le tyran frémisse !
––––––––La céleste justice
––––––––Va nous l’abandonner ;
––––––––Et dans l’ombre propice
––––––––L’heure de son supplice
––––––––Enfin vient de sonner.

DE HORN.
––Oui, nous avons pour nous et l’audace et le nombre ;
––En silence avançons !

AMÉLIE, se serrant malgré elle contre Anckastrœm.
––En silence avançons ! Mon cœur bat et frémit.

WARTING, bas à de Horn.
––Vois-tu ce voile blanc d’ici briller dans l’ombre ?
––Près de quelque beauté, comme on nous l’avait dit,
––Il est là : c’est Gustave.

DE HORN.
––Il est là : c’est Gustave. Il se livre lui-même.

(Ils avancent pour entourer Anckarstrœm et Amélie, qui ont traversé le théâtre, et sont en ce moment placés à droite.)

–––––––Frappons !

ANCKARSTRŒM, avec fierté et à haute voix.
–––––––Frappons ! Qui va là ?

DE HORN et WARTING, s’arrêtant et à demi-voix.
–––––––Frappons ! Qui va là ? Grands dieux !
––Ce n’est pas le roi !

ANCKARSTRŒM, de même.
––Ce n’est pas le roi ! Non, il n’est pas en ces lieux !

TOUS, à demi-voix.
–––––––––O surprise extrême !
––––C’est Anckarstrœm !

ANCKARSTRŒM.
––––C’est Anckarstrœm ! Oui, messieurs, c’est lui-même,
––Qui pourrait à son tour ici vous nommer tous :
––Comte de Horn, Warting, parlez, que voulez-vous ?
Ensemble.

DE HORN, WARTING et LES CONJURÉS.
––––––––Quoi ! le hasard propice
––––––––Le dérobe au supplice !
––––––––Il échappe à nos coups !
––––––––Du sort par quel caprice
––––––––Faut-il que tout trahisse
––––––––Notre juste courroux !

ANCKARSTRŒM.
––––––––La céleste justice
––––––––A mon maître propice
––––––––Le dérobe à leurs coups.
––––––––Qu’ici chaque complice
––––––––En son âme frémisse
––––––––Et craigne mon courroux !

AMÉLIE.
––––––––O céleste justice !
––––––––Que ta loi me punisse !
––––––––Mais fais à tous les yeux
––––––––Que ce voile propice
––––––––Dérobe mon supplice
––––––––Et mes tourments affreux !

ANCKARSTRŒM, élevant la voix.
––Vous ne répondez pas, quel projet vous amène ?

WARTING, montrant Amélie.
––Sans doute comme vous des projets amoureux !

DE HORN.
––––––Mais notre attente, hélas ! fut vaine :
––On manque au rendez-vous.

(Montrant Amélie.)

––On manque au rendez-vous. Vous fûtes plus heureux.

(En ce moment, deux conjurés paraissent avec des torches qu’ils viennent d’allumer.)


WARTING.
––Et nous voulons du moins, partageant votre ivresse,
–––––––De cette belle maîtresse
––Entrevoir un instant les traits mystérieux.

ANCKARSTRŒM.
––Ah ! si de le tenter un seul avait l’audace,
––Malheur à lui ! Ce fer l’en ferait repentir !

WARTING.
––De mes regards jaloux c’est doubler le désir ;
––C’est l’effet que sur moi fit toujours la menace.
Ensemble.

ANCKARSTRŒM.
––––––Malheur à vous ! craignez mon bras,
––––––Et près d’elle n’avancez pas !

AMÉLIE, avec effroi.
––––––Que devenir ? que faire, hélas !
––––––Mon Dieu, j’implore le trépas !

WARTING.
––––––Pour admirer autant d’appas
––––––On peut bien braver le trépas.

DE HORN et LES CONJURÉS riant.
––––––––Admirable conquête !
––––––––Nos regards curieux
––––––––Troublent le tête-à-tête
––––––––D’un rival trop heureux.

(Anckarstrœm tire son épée, chacun des conjurés en fait autant. Amélie effrayée, voyant tous ces bras armés qui menacent son mari, oublie tout, pousse un cri et s’élance au milieu des combattants.)


AMÉLIE.
––––––Arrêtez !… épargnez sa vie !

(Dans ce mouvement brusque et rapide, son voile est tombé sur ses épaules. La lueur rougeâtre des torches éclaire sa figure pâle et presque inanimée. Tous la reconnaissent et s’arrêtent immobiles.)


DE HORN, avec surprise et respect.
––La comtesse Anckarstrœm !

TOUS.
––La comtesse Anckarstrœm ! C’est sa femme !

ANCKARSTRŒM, à part, et comme frappé de la foudre.
––La comtesse Anckarstrœm ! C’est sa femme ! Amélie !

TOUS, gaiement, et à demi-voix entre eux.
––––––––Admirable conquête !
––––––––Quoi ! ces époux heureux,
––––––––Tous deux, en tête-à-tête,
––––––––Se trouvaient en ces lieux !

ANCKARSTRŒM, à part, lentement, et comme sortant d’un songe.
––––––––Je lui donnais ma vie !
––––––––Il m’enlevait l’honneur !
––––––––Ah ! l’enfer en furie
––––––––Fermente dans mon cœur !
Ensemble.

AMÉLIE, à part.
––––––––De honte et d’infamie
––––––––Je sens rougir mon front !
––––––––Grand Dieu ! prenez ma vie
––––––––Pour venger son affront !

ANCKARSTRŒM.
––––––––Trahison ! infamie
––––––––Que mes mains puniront !
––––––––C’est trop peu de sa vie
––––––––Pour venger mon affront !

DE HORN, WARTING et LES CONJURÉS.
––––––––La rencontre est jolie !
––––––––Et longtemps, j’en réponds,
––––––––D’une telle folie
––––––––A la cour nous rirons…
––––––Ah ! ah ! longtemps nous en rirons !

DE HORN, à ses compagnons.
––Amis, quittons ces lieux où l’on peut nous surprendre.

WARTING, gaiement.
––––––Que craignons-nous ? Pour nous défendre,
––N’avons-nous pas l’ami, le favori du roi !

ANCKARSTRŒM, à part, avec une rage concentrée.
––Son ennemi mortel !

(S’adressant à Warting.)

––Son ennemi mortel ! Ou chez vous, ou chez moi,
––Il faut que je vous parle.



WARTING.
––Il faut que je vous parle. A vos ordres ! Serait-ce
––Pour demander raison du désir curieux
––––Qui fit briller tant d’attraits à nos yeux ?

ANCKARSTRŒM, brusquement.
––N’importe le motif ; à vous seul je m’adresse :
––Puis-je y compter ?

WARTING.
––Puis-je y compter ? Toujours.

ANCKARSTRŒM.
––Puis-je y compter ? Toujours. Quel lieu ?

WARTING.
––Puis-je y compter ? Toujours. Quel lieu ? Votre demeure !

ANCKARSTRŒM.
––Quel instant ?

WARTING.
––Quel instant ? Dis demain, et vers la septième heure.

ANCKARSTRŒM, montrant de Horn.
––Vous viendrez l’un et l’autre.

WARTING.
––Vous viendrez l’un et l’autre. Un seul de nous suffit !

ANCKARSTRŒM.
––Non, tous deux !

DE HORN et WARTING.
––Non, tous deux ! Volontiers.

ANCKARSTRŒM, entre eux deux.
––Non, tous deux ! Volontiers. A demain donc !

DE HORN et WARTING.
––Non, tous deux ! Volontiers. A demain donc ! C’est dit.
Ensemble.

ANCKARSTRŒM.
––––––––Trahison ! infamie !
––––––––Que mes mains puniront !
––––––––C’est trop peu de sa vie
––––––––Pour venger mon affront !

AMÉLIE.
––––––––De honte et d’infamie
––––––––Je sens rougir mon front !
––––––––Grand Dieu ! prenez ma vie
––––––––Pour venger son affront !

DE HORN, WARTING et LES CONJURÉS.
––––––––La rencontre est jolie !
––––––––Et longtemps, j’en réponds.
––––––––D’une telle folie
––––––––A la cour nous rirons…
––––––Ah ! ah ! longtemps nous en rirons !

ANCKARSTRŒM, traversant le théâtre et allant à Amélie.
––––Venez, madame, évitons leur présence.

(Avec ironie et lui prenant la main.)

––––––––Ne vous souvient-il pas ?
––Jusqu’aux murs de Stockholm je dois guider vos pas.

AMÉLIE, à part.
––Je me soutiens à peine !

(A Anckurstrœm d’un ton suppliant.)

––Je me soutiens à peine ! Ah ! monsieur !

ANCKARSTRŒM, à demi-voix, lui serrant la main.
––Je me soutiens à peine ! Ah ! monsieur ! Du silence !
––Les prières, les pleurs deviendraient superflus ;
––––––Tes jours ne t’appartiennent plus !
Ensemble.

AMÉLIE.
––––––––De honte et d’infamie
––––––––Je sens rougir mon front !
––––––––Grand Dieu ! prenez ma vie
––––––––Pour venger son affront !

ANCKARSTRŒM.
––––––––Trahison ! infamie
––––––––Que mes mains puniront !
––––––––C’est trop peu de sa vie
––––––––Pour venger mon affront !

DE HORN, WARTING et LES CONJURÉS.
––––––––La rencontre est jolie !
––––––––Et longtemps, j’en réponds.
––––––––D’une telle folie
––––––––A la cour nous rirons !
––––––Ah ! ah ! longtemps nous en rirons.

(Anckarstrœm passe au milieu des conjurés, en entraînant avec force Amélie, qu’il a saisie par la main, et qui a peine à le suivre.)

ACTE QUATRIÈME

Un appartement de la maison d’Anckarstrœm. Son cabinet de travail. — A droite, une cheminée sur laquelle sont une pendule et deux vases en bronze ; à côté, une table ; au fond, des bibliothèques, un portrait en pied du roi Gustave III. —- Porte au fond, deux portes latérales. — Il fait grand jour.


Scène PREMIÈRE.

ANCKARSTRŒM, AMÉLIE.

(Anckarstrœm tenant toujours Amélie par la main entre dans l’appartement, dont il referme la porte, et pose son épée sur ta table.)

DUO.

ANCKARSTRŒM.
––––––––D’une épouse adultère
––––––––Les pleurs et la prière
––––––––Ne sauraient me fléchir ;
––––––––Et, juge inexorable,
––––––––Je punis la coupable…
––––––––Allons, il faut mourir !

AMÉLIE.
––––––––Ah ! si je vous fus chère,
––––––––Par mes pleurs, ma prière.
––––––––Laissez-vous attendrir !
––––––––Je ne suis point coupable ;
––––––––Et ton cœur implacable
––––––––Me condamne à mourir !

ANCKARSTRŒM.
––––Eh bien ! perfide, en avouant ton crime
––––Tu peux encor désarmer ma fureur !

AMÉLIE.
––––D’un sort fatal je puis être victime,
––––Mais je n’ai point offensé votre honneur.

ANCKARSTRŒM.
––Mais ton effroi, ton trouble et ta pâleur mortelle
––Trahissent, malgré toi, ta flamme criminelle !

AMÉLIE.
––Eh bien ! oui, malgré moi… peut-être je l’aimais.
––––––Mais coupable… mais adultère…
––––Jamais ! jamais !… je ne le fus jamais !
Ensemble.

ANCKARSTRŒM.
––––––––Je cède à ma colère,
––––––––Au ciel fais ta prière :
––––––––C’est lui qu’il faut fléchit.
––––––––Moi, juge inexorable,
––––––––Je punis la coupable…
––––––––Allons, il faut mourir !

AMÉLIE.
––––––––Oui, mon cœur est sincère ;
––––––––Écoutez ma prière,
––––––––Et laissez-vous fléchir !

(A part, et se mettant à genoux.)

––––––––Je ne suis point coupable ;
––––––––Et son cœur implacable
––––––––Me condamne à mourir !

(Anckarstrœm prend son épée qu’il avait posée sur la table, et la tire du fourreau.)


AMÉLIE, tremblante et joignant les mains, s’écrie :
––––––––Un seul moment encore !
CAVATINE.
–––––––––Oui de vous j’implore
–––––––––Un dernier bonheur ;
–––––––––Que je presse encore
–––––––––Mon fils sur mon cœur !
––––––––––Mon fils ! mon fils !…
––––––––Que je jouisse encore
––––––––De ses baisers chéris !
––––––––Prête à quitter la terre,
––––––––A mon heure dernière
––––––––N’ôtez pas cet espoir !
––––––––Qu’il ferme ma paupière ;
––––––––Qu’il sourie à sa mère
––––––––Qu’il ne doit plus revoir !
–––––––––Oui, de vous j’implore
–––––––––Un dernier bonheur ;
–––––––––Que je presse encore
–––––––––Mon fils sur mon cœur !
Ensemble.

AMÉLIE.
––––––––Que je jouisse encore
––––––––De ses baisers chéris !
––––––––A genoux je t’implore ;
––––––––Laisse-moi voir mon fils !

ANCKARSTRŒM, troublé.
––––––––Oui, sa voix qui m’implore (Malgré moi j’en rougis)
––––––––Sa voix émeut encore
––––––––Tous mes sens attendris.

(Détournant la tête.)

––––––Relève-toi, lu le verras.

AMÉLIE, avec joie.
––––Quoi ! je pourrais le presser dans mes bras !
Ensemble.

ANCKARSTRŒM.
––––––Pour elle ma pitié réclame ;
––––––Ce n’est point une faible femme
––––––Sur qui doit tomber mon courroux.
––––––Et pour me venger de son crime
––––––C’est une plus noble victime
––––––Qui doit expirer sous mes coups.

AMÉLIE.
––––––Pour moi dans le fond de son âme
––––––Je vois que la pitié réclame ;
––––––Enfin s’apaise son courroux !
––––––Mon Dieu ! pardonne-moi mon crime,
––––––Et fais que nulle autre victime,
––––––Hélas ! ne tombe sous ses coups !

ANCKARSTRŒM.
––On vient ! séchez vos pleurs ; je le veux, je l’ordonne !
––––A tous les yeux cachez votre pâleur !
––Relirez-vous ; qu’ici jamais nul ne soupçonne
––––––Votre honte et mon déshonneur !

(Il fait signe à Amélie de s’éloigner par la porte à droite ; en ce moment s’ouvrent tes portes du fond : paraissent de Horn et Warting.)


Scène II.

ANCKARSTRŒM, DE HORN, WARTING, ayant chacun une épée. Ils saluent froidement Anckarstrœm, qui va fermer la porte du fond, revient, leur montre deux fauteuils, les invite à s’asseoir et en fait lui-même autant.
TRIO.

ANCKARSTRŒM, après avoir regardé avec soin autour de lui.
––––––Nous sommes seuls, écoutez-moi.

(Lentement et examinant attentivement de Horn et Warting.)

––Je connais vos desseins, vous conspirez.

(Tous deux font un geste de surprise, et Anckarstrœm retient par la main Warting, qui veut se lever.)

––Je connais vos desseins, vous conspirez. Silence !
––Vous conspirez tous deux contre, les jours du roi !

DE HORN.
––Qui vous l’a dit ?

ANCKARSTRŒM, montrant des papiers qui sont sur la table.
––Qui vous l’a dit ? La preuve en est en ma puissance.

WARTING.
––J’entends, et vous voulez, habile à vous venger,
––Dénoncer nos projets ?

ANCKARSTRŒM, à demi-voix, et avec une fureur concentrés.
––Dénoncer nos projets ? Je veux les partager !

WARTING, souriant avec dédain.
––Anckarstrœm pense-t-il qu’ainsi l’on nous abuse ?

DE HORN, de même.
––Nous croit-il en son cœur dupes de cette ruse ?

ANCKARSTRŒM, brusquement.
––Oui, je vous suis suspect, et vous doutez de moi.
––Aussi point de serments, les effets feront foi !
––A servir vos projets moi-même je m’engage,
––Et jusqu’à ce moment je vous livre en otage
––Mon fils, mon seul enfant ! Prenez ! il est à vous !
––Et si je vous trahis, qu’il tombe sous vos coups !
Ensemble.

DE HORN et WARTING, incertains, et se regardant entre eux.
––––––––Je crois encore à peine
––––––––Un pareil changement ;
––––––––Dans son âme la haine
––––––––Succède au dévoûment !
––––––––Il veut de ma vengeance
––––––––Partager les fureurs ;
––––––––Que toute défiance
––––––––S’éloigne de nos cœurs.

(A Anckastrœm.)

––––––––A toi je me confie,
––––––––Je reçois tes serments ;
––––––––Vengeance à la patrie,
––––––––Et mort à ses tyrans !

ANCKARSTRŒM.
––––––––Eh bien donc ! à ma haine
––––––––Croyez-vous à présent ?
––––––––Lorsqu’à vous je m’enchaîne,
––––––––Vous faut-il un serment ?
––––––––Eh quoi ! la défiance
––––––––Règne encor dans vos cœurs,
––––––––Quand de votre vengeance
––––––––Je ressens les fureurs ?
––––––––De l’honneur qui nous lie
––––––––Je tiendrai les serments.
––––––––Vengeance à la patrie,
––––––––Et mort à ses tyrans !

(Passant entre eux deux.)

––––––Il est une injure, une offense
––Qu’on ne saura jamais ! Pas même vous ; mais moi,
––––––Moi je la sais ! j’en veux vengeance !
––––Et je l’aurai, j’immolerai le roi,
––Avec vous ou sans vous, si votre cœur hésite !

DE HORN et WARTING.
––––––––Il n’hésitera pas.

ANCKARSTRŒM.
––Et le sort à nos vœux promet la réussite,
––Si nous savons unir et nos cœurs et nos bras !

ANCKARSTRŒM, DE HORN et WARTING, se donnant la main.
––––––––De l’honneur qui nous lie
––––––––Nous tiendrons les serments :
––––––––Vengeance à la patrie,
––––––––Et mort à ses tyrans !

ANCKARSTRŒM.
––Amis, puisqu’à présent ma foi vous est prouvée.
––Il est un seul honneur auquel mon bras prétend,
––––––Celui de frapper le tyran !

DE HORN.
––––––La victime m’est réservée !

WARTING.
––C’est moi qui la réclame et demande son sang !

DE HORN.
––Moi dont il a ravi les titres et le rang.

WARTING.
––––––Eh bien ! pour punir le perfide,
––Que Dieu même prononce, et que le sort décide !

DE HORN.
––J’y consens ; que nos noms par ta main soient écrits.

ANCKARSTRŒM.
––Et, quel que soit l’arrêt du destin, j’y souscris !

ANCKARSTRŒM, DE HORN et WARTING, chacun d’eux à part.
––––––––Destin qui favorises
––––––––Les nobles entreprises,
––––––––Ne m’abandonne pas !
––––––––Toi qui sais mon offense,
––––––––Permets que la vengeance
––––––––Soit remise à mon bras !

Scène III.

Les mêmes ; Warting s’assied près de la table à droite et écrit les trois noms sur des papiers différents ; de Horn prend un vase de bronze qui est sur la cheminée et le place sur la table ; en ce moment entre AMÉLIE par la porte à droite.

ANCKARSTRŒM, se retournant et l’apercevant, va à elle et lui dit brusquement.
––––Que voulez-vous ? Qui vous amène ici ?

AMÉLIE, timidement.
––Sans votre ordre pardon d’oser entrer ainsi ;
––––––Un page du roi vous demande.

ANCKARSTRŒM, brusquement.
–––––––––Qui, moi ?… Qu’il attende !

(A Amélie.)

––––––Reste !

(A demi-voix.)

––––––Reste ! La justice de Dieu
––Ne t’a pas sans dessein envoyée en ce lieu !

(A part.)

––Je veux que la coupable elle-même choisisse
––Le bras vengeur qui doit immoler son complice !

(Bas aux deux conjurés et leur montrant Amélie.)

––Ne craignez rien ! Son cœur ignore nos secrets ;
––––Mais, soit amour, soit faiblesse vulgaire,
––––––Je crois en elle !… et nos projets
––Réussiront, bénis par une main si chère !

(Warting a achevé d’écrire les trois noms qu’il a plies et jetés dans l’urne : Anckarstrœm amène sa femme près de la table et lui dit :)

––Dans ce vase de bronze au hasard choisissez !

AMÉLIE, à demi-voix.
––Et pourquoi ?… dans quel but ?…

ANCKARSTRŒM, à voix basse.
––Et pourquoi ?… dans quel but ?… Silence ! Obéissez !
Ensemble.

ANCKARSTRŒM, DE HORN et WARTING.
––––––––Destin qui favorises
––––––––Les nobles entreprises,
––––––––Ne m’abandonne pas !
––––––––Toi qui sais mon offense,
––––––––Permets que la vengeance
––––––––Soit remise à mon bras !

AMÉLIE, à part.
––––––––De crainte et de surprise
––––––––Mon âme est indécise :
––––––––Que veut-il faire, hélas !
––––––––J’hésite, je balance…
––––––––Grand Dieu ! que ta clémence
––––––––Ne m’abandonne pas !

(Sur un signe d’Anckarstrœm, Amélie s’approche de l’urne, s’appuie dessus un instant comme si la force lui manquait, puis elle tire un des papiers pliés qu’elle présente d’une main tremblante.)


ANCKARSTRŒM, faisant signe à Warting de prendre le papier.
––Lisez !

(Warting prend le papier et le déplie pendant que les deux autres conjurés se rapprochent de lui et écoulent.)


AMÉLIE, les examinant avec inquiétude.
––Lisez ! Dans leurs regards quelle sombre colère !

WARTING, lisant le nom écrit sur le papier.
––Anckarstrœm !

ANCKARSTRŒM, avec joie.
––Anckarstrœm ! Le destin me devait cet honneur.

AMÉLIE, examinant avec crainte son mari.
––––––Quel soupçon !… et que veut-il faire ?
––––––––Ah ! j’en frémis d’horreur.
Ensemble.

ANCKARSTRŒM, DE HORN et WARTING.
––––––––De l’honneur qui nous lie
––––––––Je tiendrai les serments :
––––––––Vengeance à la patrie,
––––––––Et mort à ses tyrans !

AMÉLIE, à part.
––––––––La vengeance et la haine
––––––––Respirent dans leurs traits ;
––––––––Je devine sans peine
––––––––Leurs sinistres projets !

AMÉLIE, à part, avec désespoir.
––Ils veulent l’immoler !

(Courant à Anckarstrœm.)

––Ils veulent l’immoler ! Monsieur !…

ANCKARSTRŒM, avec colère.
––Ils veulent l’immoler ! Monsieur !… Que voulez-vous ?

AMÉLIE, reculant avc effroi.
––Rien !…

(A part.)

––Rien !… Comment le sauver sans trahir mon époux ?

(La porte du fond s’ouvre.)


Scène IV

Les mêmes ; OSCAR.
QUINTETTO.

OSCAR, à Amélie, qu’il salue.
––Auprès de vous, madame, et pour un gai message,
––Je viens au nom du roi !

ANCKARSTRŒM, à part.
––Je viens au nom du roi ! Ce mot double ma rage !

OSCAR.
––––––Au bal qu’il veut donner ce soir,
––Ainsi que votre époux il espère vous voir.
––Sur ce plaisir doit-il compter ?

AMÉLIE, troublée.
––Sur ce plaisir doit-il compter ? Non… je refuse…
––Je ne puis…

OSCAR, gaiement.
––Je ne puis… Oh ! le roi ne voudra pas d’excuse.
––Des beautés de la cour l’essaim est convoqué !
––Un bal délicieux, superbe, magnifique,
––Qu’on donne à l’Opéra !… car c’est un bal masqué.

ANCKARSTRŒM, vivement et jetant un coup d’ail sur ses deux complices.
––Vraiment ! En es-tu sûr ?

OSCAR, riant.
––Vraiment ! En es-tu sûr ? Eh ! mais c’est authentique :
––––––Bal paré, masqué, c’est charmant.

(A Amélie.)

––Vous verrez mon costume !

ANCKARSTRŒM, bas à de Horn et à Warting.
––Vous verrez mon costume ! Ainsi donc le tyran
––Au-devant de nos coups vient se livrer lui-même !

(Haut à Oscar.)

––Nous irons à ce bal et la comtesse et moi !

AMÉLIE, étonnée.
––Quoi ! monsieur !…

ANCKARSTRŒM, à voix base.
––Quoi ! monsieur !… Je le veux.

(Haut à Oscar.)

––Quoi ! monsieur !… Je le veux. Vous le direz au roi.

OSCAR.
––––––Ah ! pour lui quel plaisir extrême !

ANCKARSTRŒM.
––––Il y sera ?

OSCAR, gaiement.
––––Il y sera ? Sans doute.

ANCKARSTRŒM, regardant les deux conjurés.
––––Il y sera ? Sans doute. Et nous aussi !

OSCAR, gaiement.
––Ah ! de joie et d’espoir que mon cœur est ravi !
–––––––––Fête séduisante,
–––––––––Musique enivrante,
–––––––––Parure brillante,
–––––––––Vont nous éblouir.
–––––––––Quelle foule immense !
–––––––––Et quelle élégance !
–––––––––Ah ! mon cœur d’avance
–––––––––Se livre au plaisir !
Ensemble.

AMÉLIE.
–––––––––D’horreur, d’épouvante,
–––––––––Mon âme est tremblante ;
–––––––––Et tout me présente
–––––––––Un sombre avenir.
–––––––––Quand mon cœur d’avance
–––––––––Prévoit la vengeance,
–––––––––Il faut en silence
–––––––––Souffrir et mourir.

ANCKARSTRŒM.
–––––––––Victime imprudente
–––––––––Que le sort présente
–––––––––A ma main sanglante,
–––––––––Je vais te punir.
–––––––––Oui, sans défiance,
–––––––––Au sein de la danse,
–––––––––A notre vengeance
–––––––––Il viendra s’offrir.

DE HORN et WARTING.
–––––––––Comblant noire attente,
–––––––––Le sort nous présente
–––––––––Victime imprudente
–––––––––Qu’il nous faut saisir.
–––––––––Oui, sans défiance,
–––––––––Au sein de la danse,
–––––––––A notre vengeance
–––––––––Il viendra s’offrir.

OSCAR, à gauche, à Amélie.
––Que de déguisements élégants et bizarres !

ANCKARSTRŒM, à droite, eux deux conjurés.
––Le tumulte du bal servira nos projets.

OSCAR, de même.
––De Londre et de Paris les modes les plus rares !

AMÉLIE, à part et apercevant sur la table une plume et du papier.
––Le prévenir !… oh ! non, je n’oserai jamais !

ANCKARSTRŒM, à de Horn et Warting.
––N’oubliez pas que, moi, je dois frapper le traître.

OSCAR, de l’autre côté, à la comtesse.
––Que de vœux empressés quand vous allez paraître !
––Et si j’osais déjà, devançant maint rival…

(Amélie s’incline et accepte son invitation, tandis que ses yeux inquiets ne quittent point le groupe des conjurés.)


AMÉLIE, à part.
––La sibylle Arvedson… oui, par elle, peut-être…
––On pourrait…

DE HORN et WARTING, bas à Anckarstrœm.
––On pourrait… A ce soir !

ANCKARSTRŒM.
––On pourrait… A ce soir ! Dans la salle du bal.
––Tous en dominos noirs !

WARTING.
––Tous en dominos noirs ! Et pour nous reconnaître ?…

ANCKARSTRŒM.
––Qu’un ruban blanc par nous au bras droit soit porté !

DE HORN et WARTING.
––Le mot de ralliement ?…

ANCKARSTRŒM.
––Le mot de ralliement ?… Suède et liberté !

ANCKARSTRŒM, DE HORN et WARTING se donnant la main.
–––––––A ce soir… nous y serons,
––––––––––Nous le jurons.

ANCKARSTRŒM, se retournant gaiement vers Oscar.
–––––––––Fête séduisante,
–––––––––Musique enivrante,
–––––––––Parure brillante,
–––––––––Vont nous éblouir.
–––––––––Déjà de la danse
–––––––––Le charme commence.
–––––––––Et mon cœur d’avance
–––––––––Se livre au plaisir !
Ensemble.

AMÉLIE.
–––––––––D’horreur, d’épouvante,
–––––––––Mon âme est tremblante,
–––––––––Et tout me présente
–––––––––Un sombre avenir.
–––––––––Quand mon cœur d’avance
–––––––––Prévoit la vengeance,
–––––––––Faut-il en silence
–––––––––Souffrir et mourir ?

ANCKARSTRŒM.
–––––––––Victime imprudente
–––––––––Que le sort présente
–––––––––A ma main sanglante,
–––––––––Je vais te punir.
–––––––––Oui, sans défiance.
–––––––––Au sein de la danse,
–––––––––A notre vengeance
–––––––––Il viendra s’offrir.

DE HORN et WARTING.
–––––––––Comblant notre attente,
–––––––––Le sort nous présente
–––––––––Victime imprudente
–––––––––Qu’il nous faut saisir.
–––––––––Oui, sans défiance,
–––––––––Au sein de la danse,
–––––––––A notre vengeance
–––––––––Il viendra s’offrir.

OSCAR.
–––––––––Fête séduisante,
–––––––––Musique enivrante,
–––––––––Parure brillante,
–––––––––Vont nous éblouir.
–––––––––Déjà de la danse
–––––––––J’entends la cadence,
–––––––––Et mon cœur d’avance
–––––––––Se livre au plaisir !

(Oscar sort par la porte du fond, Anckarstrœm fait signe à Amélie de rentrer par la porte à droite, et revient donner la main à de Horn et à Warting. Tous trois renouvellent leur serment.)

ACTE CINQUIÈME

Premier tableau

Une galerie du palais, attenant à la salle de l’Opéra.


Scène PREMIÈRE.

GUSTAVE, seul.
––Dieu l’a donc protégée, et jusqu’en son palais
––Elle aura pu rentrer sans trahir nos secrets !
––Mais le devoir l’exige el l’honneur le commande ;
––Il faut fuir Amélie, il le faut, je le veux :
––Anckarstrœm est nommé gouverneur de Finlande,
––––Et dès demain ils partiront tous deux.
AIR.
–––––––Sainte amitié que j’offense,
–––––––Sur mon cœur reprends tes droits !
–––––––Amélie… à toi je pense,
–––––––Mais pour la dernière fois.
––––––Je ne sais quel sombre présage,
––––––Quels sinistres pressentiments,
––––––M’entourent d’un sombre nuage
––––––Et viennent glacer tous mes sens.
–––––––Sainte amitié que j’offense.
–––––––Sur mon cœur reprends les droits !
–––––––Amélie… à toi je pense,
–––––––Mais pour la dernière fois.

(On entend dans le lointain une musique de dame.)

––––––––De ce bal qui commence
––––––––La joyeuse cadence
––––––––A troublé le silence
––––––––Qui régnait en ces lieux ;
––––––––Du plaisir voici l’heure,
––––––––Et dans cette demeure
––––––––Seul je souffre et je pleure
––––––––Quand ils sont tous heureux !
––Près de moi cependant elle est là dans ce bal !…
––Qu’ai-je dit ? éloignons un souvenir fatal !
–––––––––Séduisante image,
–––––––––Je dois vous bannir ;
–––––––––Par vous mon courage
–––––––––Est prêt à fléchir ;
–––––––––C’est trop de souffrance…
–––––––––Doux rêves d’amours,
–––––––––Dernière espérance,
–––––––––Adieu pour toujours !

(Se rapprochant de la porte qui conduit à la salle du bal.)

––––––Elle est là, celle que j’adore.
––––––Elle est là… je pourrais la voir !
––––––La voir !… et lui parler encore !…
––––––Non, non, repoussons cet espoir.
–––––––––A l’honneur fidèle,
––––––––––Je veux loin d’elle
––––––––––Porter mes pas.
–––––––A ce bal je n’irai pas.
––Le dessein en est pris… non, non, je n’irai pas.

Scène II.

GUSTAVE, OSCAR.

OSCAR.
––Aux portes du palais une femme inconnue,
––Couverte d’un manteau, s’est offerte à ma vue,
––––Et dans la main m’a glissé ce billet,
––En disant : « pour le roi, pour lui seul… en secret. »

GUSTAVE, prenant le billet et le lisant à part.
––On me défend d’aller à ce bal… on m’annonce
––Qu’on en veut à mes jours !

(Souriant.)}}

––Qu’on en veut à mes jours ! Vraiment ! Et si je croi
––Cet avis ridicule, ils diront que le roi,
––Que moi… j’ai peur… Allons, il n’est qu’une réponse

OSCAR, l’observant d’un air inquiet.
–––––––Qu’avez-vous, sire ?

GUSTAVE.
–––––––Qu’avez-vous, sire ? Viens ! suis-moi.

(Il sort avec Oscar.)

Deuxième tableau

La salle du bal de l’Opéra magiquement éclairée. — A gauche, un escalier en granit qui conduit aux appartements du palais ; au haut de l’escalier deux grenadiers suédois en faction ; à droite et au fond, d’autres pièces ou l’on danse : à l’entrée de chaque porte des grenadiers sont appuyés sur leurs armes. — Sur le théâtre, le tableau le plus varié et le plus animé : une foule innombrable se promène, se cherche, s’évite ou se poursuit ; les uns masqués et en dominos, les autres à visage découvert et vêtus de riches habits de cour ou d’habits de caractère. Au milieu, divers quadrilles ont été formés, et l’on achève une contre-danse aux sons d’une musique joyeuse.


Scène III.


CHŒUR GÉNÉRAL.
––––––––Plaisir, amour, ivresse,
––––––––Soirée enchanteresse,
––––––––Prolonge encor ton cours !
––––––––Jusqu’au jour qui commence
––––––––Livrons-nous à la danse
––––––––Livrons-nous aux amours !

(La contre-danse est finie, une vingtaine de groupes se forment et donnent lieu en même temps à diverses scènes.)


UN MASQUE, poursuivant une dame habillée en Chinoise.
––––––Où vas-tu donc ainsi, beau masque ?
––––––Arrête-toi ! je te connais ;
––––––Malgré ton costume fantasque,
––––––J’ai deviné tous tes attraits.

UN AUTRE, se défendant.
––––––Ce n’est pas moi !… Non, non, vraiment,
––––––Beau masque, tu n’es pas savant !

UN AUTRE.
––––––Quoi ! tu ne peux me reconnaître ?
––––––Tu ne sais donc pas qui je suis ?

UN AUTRE.
––––––Quel trouble dans mon cœur fait naître
––––––Sa douce voix que je chéris !

UN AUTRE.
––––––Beau masque, j’en perds la raison !
––––––Qui donc es-tu ? dis-moi ton nom.

UN AUTRE.
––––––Ah ! daigne m’écouter, ma belle !
––––––Pour moi seul seras-tu cruelle ?

UN AUTRE.
––––––Ainsi de tendresse el d’amours
––––––Vous voulez changer tous les jours ?

UN AUTRE.
––––––A ton âge, vieux sénateur,
––––––Tu veux faire le séducteur ?

UN AUTRE.
––––––Ta jeune femme… où donc est-elle ?
––––––Quoi ! vraiment, tu la crois fidèle ?

UN AUTRE.
––––––J’ai vu ta femme, elle est là-bas,
––––––A son cousin donnant le bras !

UN AUTRE, se glissant entre deux amants.
––––––Prenez bien garde tous les deux !
––––––Votre jaloux est dans ces lieux.

CHŒUR GÉNÉRAL.
––––––––Amour, plaisir, ivresse,
––––––––O nuit enchanteresse !
––––––––Prolonge encor ton cours !
––––––––Jusqu’au jour qui commence.
––––––––Livrons-nous à la danse,
––––––––Livrons-nous aux amours !


(Pendant le chœur général et les scènes précédentes, diverses autres scènes de bal masqué ont eu lieu en pantomime : — Un masque fait une déclaration à une femme assise près de lui. — Une jeune fille, séparée du reste de sa société, est entraînée par des masques. — Un homme donne le bras à deux femmes masquées qui se disputent et qu’il cherche en vain à réconcilier. — Plus loin deux hommes masqués ont l’air de se défier et de se donner rendez-vous. D’un autre côté un mari poursuit une femme masquée, qui est la sienne, et qui donne le bras à un autre masque. Inquiète et craignant d’être surprise, elle passe près d’un groupe, quitte le bras qu’elle tenait en faisant signe à une de ses amies qui est de sa taille de prendre sa place. A peine l’échange est-il exécuté que le mari arrête celle qu’il croit être sa femme et la force à se démasquer : sa surprise en reconnaissant son erreur. Il fait des excuses à l’amant de sa femme, pendant que d’autres groupes, parmi lesquels est la vraie femme, le raillent et se moquent de lui. — Tous ces différents épisodes s’exécutent vivement, en même temps, et pendant l’entr’acte d’une contre-danse.

En ce moment et à la fin du chœur l’orchestre se fait entendre : chacun court inviter sa danseuse.

BALLET.

Différentes danses de caractère se succèdent. — Des domestiques de la cour, en riches livrées, traversent le bal en tous sens, offrant des rafraîchissements. — La contre-danse est finie ; chacun reconduit sa danseuse ; l’air de danse a cessé : une musique sombre et mystérieuse se fait entendre.)


Scène IV.

DE HORN, WARTING et les Conjurés masqués et portant au bras un ruban blanc. Un instant après parait ANCKARSTRŒM, masqué, en domino noir et portant aussi un ruban blanc ; il s’avance avec précaution et en regardant autour de lui.

DE HORN, l’apercevant.
––Un des nôtres, je crois, au rendez-vous fidèle,
––––––––dirige de ce côté.

(Allant à lui et lui prenant la main.)

–––––––––Suède !

ANCKARSTRŒM, lui serrant la main.
–––––––––Suède ! Et liberté !

TOUS.
––––C’est Anckarstrœm !

WARTING.
––––C’est Anckarstrœm ! Ami, quelle nouvelle ?

ANCKARSTRŒM, ôtant son masque.
––Le roi ne parait pas, et l’on prétend qu’au bal
––Il ne doit pas venir.

DE HORN.
––Il ne doit pas venir. O contre-temps fatal !

WARTING, à Anckarstrœm.
––Qui vous l’a dit ?

ANCKARSTRŒM.
––Qui vous l’a dit ? Du roi le confident intime,
––Le premier chambellan : c’est par lui que j’ai su
––Qu’au moment de partir Gustave avait reçu,
––––––Ce soir, un avis anonyme
––Qui le prévient d’un piège, et dit-on, l’avertit
––Qu’on en veut à ses jours.

TOUS.
––Qu’on en veut à ses jours. O ciel !

DE HORN.
––Qu’on en veut à ses jours. O ciel ! On nous trahit !

WARTING, en colère.
––Le roi ne viendra pas ?

ANCKARSTRŒM.
––Le roi ne viendra pas ? Non. Au palais il reste

DE HORN.
––Je connaîtrai l’auteur de cet écrit funeste !

ANCKARSTRŒM, remettant son masque.
––––––Prenez garde, parlez plus bas,
–––––––L’on nous observe, je pense.

DE HORN.
––Qui donc ?

ANCKARSTRŒM, montrant un petit masque à gauche.
––Qui donc ? Ce domino qui de loin suit nos pas.


(Les conjurés se dispersent dans le bal ; Anckerstrœm veut aussi s’éloigner, mais il est toujours suivi par le petit masque, qui marche doucement derrière lui et ne le quitte pas.)


ANCKARSTRŒM, se retournant avec humeur.
––Encor ce masque !

LE MASQUE, le retenant par son domino.
––Encor ce masque ! En vain tu voudrais disparaître ;
––Je ne te quitte pas… Je te connais.

ANCKARSTRŒM.
––Je ne te quitte pas… Je te connais. Peut-être !

LE MASQUE.
––Comte Anckarstrœm, c’est toi.

(Avec malice et le retenant toujours.)

––Comte Anckarstrœm, c’est toi. Réponds-moi ! Qu’as-tu fait
––De ta belle compagne ?

ANCKARSTRŒM, montrant de loin un appartement à gauche.
––De ta belle compagne ? Elle est près de la reine.

(Avec ironie.)

––Daignerais-tu, beau masque, y porter intérêt ?

LE MASQUE.
––Je m’en garderais bien.

ANCKARSTRŒM.
––Je m’en garderais bien. Et pourquoi donc ?

LE MASQUE, avec finesse.
––Je m’en garderais bien. Et pourquoi donc ? Sous peine…
––D’avoir affaire, hélas ! à plus puissant que moi.

ANCKARSTRŒM, lui faisant sauter son masque.
––Mais c’est Oscar !

OSCAR, avec dépit.
––Mais c’est Oscar ! Je suis reconnu, quel dommage !

ANCKARSTRŒM, le menaçant en riant.
––Au bal c’est donc ainsi que vous venez, beau page,
––Vous glisser en cachette en l’absence du roi ?

OSCAR, gaiement.
––––––––––En son absence !

(Avec mystère.)

––––––Oh ! non ; il est au bal…

(Geste de joie d’Anckarstrœm, qui veut parler.)

––––––Oh ! non ; il est au bal… Silence !

ANCKARSTRŒM.
––En es-tu sûr ?

OSCAR.
––En es-tu sûr ? Sans doute.

ANCKARSTRŒM.
––En es-tu sûr ? Sans doute. Et comment ? réponds-moi.
COUPLETS.

OSCAR.
Premier couplet.
–––––––Tra, la, la, la, la, la, la,
––––––De moi vous ne le saurez pas,
––––––––Tra, la, la, la, la, la,
––––––Pour danser on m’attend là-bas,
––––––––––Tra, la, la, la.
––––––Avec moi seul il est venu,
––––––Et ne veut pas être connu.
––––––Vous le voyez, c’est un mystère
––––––Que je ne puis vous dévoiler,
––––––Et c’est en vain que l’on espère
––––––Ici m’engager à parler.
––––––––Tra, la, la, la, la, la,
––––––De moi vous ne le saurez pas :
––––––Pour danser on m’attend là-bas ;
––––––––––Tra la, la, la.
Deuxième couplet.
––––––Quel costume a-t-il pris ce soir ?
––––––Vous voudriez bien le savoir !
––––––Quoique page, je sais me taire.
––––––Et je ne vous dirai plus rien ;
––––––Pourtant s’il faut être sincère,
––––––––J’en meurs d’envie ; eh bien…

(Gaiement et se reprenant.)

––––––––Tra la, la, la, la, la,
––––––Non, non, vous ne le saurez pas ;
––––––Pour danser on m’attend là-bas,
––––––––––Tra la, la, la.

ANCKARSTRŒM, le retenant parle bras.
––Comment le reconnaître ?… achève.

OSCAR.
––Comment le reconnaître ?… achève. Du silence !
––Pour mieux se divertir il veut que sa présence
––Soit un secret pour tous.

ANCKARSTRŒM, le flattant.
––Soit un secret pour tous. Mais tu sais distinguer
––––Ses vrais amis.

OSCAR, avec malice.
––––Ses vrais amis. Vous voulez l’intriguer ?

ANCKARSTRŒM.
––C’est vrai.

OSCAR, sautant de joie.
––C’est vrai. C’est amusant !…

(Se reprenant et d’un air sérieux.)

––C’est vrai. C’est amusant !… Mais, suivant la coutume,
––N’allez pas me trahir.

ANCKARSTRŒM, avec impatience.
––N’allez pas me trahir. Non. Eh bien ! son costume ?

(En ce moment parait une femme en domino blanc qui s’approche d’Oscar et écoute.)


OSCAR, à demi-voix.
––Simple domino noir ; puis, sur son cœur, en croix,
––Un ruban amarante…

(Gaiement.)

––Un ruban amarante… Adieu ; voici la danse !

ANCKARSTRŒM, voulant le retenir.
––Un mot !

OSCAR.
––Un mot ! Je ne veux pas que sans moi l’on commence,
––Et j’entends retentir le fifre et le hautbois.

(Il s’échappe en courant ; Anckarstrœm regarde autour de lui, aperçoit deux des conjurés, va leur parler bas et disparaît avec eux dans une des salles du fond en examinant avec attention tout les masques qu’il rencontre.)


CHŒUR GÉNÉRAL.
––––––––Plaisir, amour, ivresse,
––––––––O nuit enchanteresse,
––––––––Prolonge encor ton cours !
––––––––Jusqu’au jour qui commence
––––––––Livrons-nous à la danse !
––––––––Livrons-nous aux amours !

(Pendant la fin du chœur précédant, un homme en domino noir, et portant sur la poitrine un ruban amarante posé en croix, est sorti d’un des salons à droite et s’avance pensif jusqu’au bord du théâtre ; une femme en domino blanc le regarde, s’approche vivement, et lui dit à demi-voix et d’un ton solennel.)


LE DOMINO.
––Pourquoi paraître ici, Gustave ? et quel délire
––Te rend sourd aux avis qui te sont adressés ?

GUSTAVE, le regardant.
––––––C’est donc toi qui viens de m’écrire
––––––Que mes jours étaient menacés ?

LE DOMINO, arrachant le ruban amarante qui est sur la poitrine de Gustave.
––––––Peut-être !… Et tu devais me croire !

GUSTAVE.
––De me faire trembler l’on n’aura pas la gloire :
––J’hésitais à venir, et tu m’as décidé !

(Il ôte son masque, et le domino fait un geste d’effroi.)

––Qui donc es-tu, beau masque, et quel soin t’a guidé ?

LE DOMINO.
––Si l’avis est prudent, qu’importe qui le donne ?

(A demi-voix et avec chaleur.)

––Parlez, sire ! Parlez ! la mort vous environne.

GUSTAVE.
––De plus près je l’ai vue au milieu des combats.

LE DOMINO.
––Ils veulent vous frapper !

GUSTAVE.
––Ils veulent vous frapper ! Ils ne l’oseront pas !

LE DOMINO.
––N’expose point des jours si chers à la patrie !

GUSTAVE.
––Eh bien ! dis-moi ton nom.

LE DOMINO.
––Eh bien ! dis-moi ton nom. Je ne le puis, hélas !

(Avec émotion et en prenant sa voix naturelle.)

––Mais si pour te sauver il faut donner ma vie…

GUSTAVE.
––Qu’entends-je ! Quelle voix !… Amélie !… Amélie !…

AMÉLIE.
–––––––––Eh bien ! oui… c’est moi !
DUETTO

GUSTAVE.
––––––––Je le perds pour la vie ;
––––––––Tu vas m’être ravie,
––––––––De grâce, écoute-moi !

AMÉLIE, regardant autour d’elle avec crainte.
––––––––Je ne puis vous entendre ;
––––––––On pourrait nous surprendre,
––––––––Et je tremble d’effroi.
Ensemble.

AMÉLIE.
––––––––O mortelles alarmes !
––––––––Laissez-moi, je le veux,
––––––––Ou le sang et les larmes.
––––––––Paîront ce jour affreux !

GUSTAVE.
––––––––Ah ! calme tes alarmes !
––––––––Accueille dans ces lieux
––––––––Mes remords et mes larmes,
––––––––Et mes derniers adieux l

AMÉLIE.
––Non, partez ! Anckarstrœm dans ces lieux va se rendre.

GUSTAVE, avec égarement.
––Oui, partir… il le faut ; je l’ai dit, je le veux,
––Et ton époux et toi…

AMÉLIE.
––Et ton époux et toi… Dieu ! que viens-je d’entendre ?

GUSTAVE.
––Comblés de mes bienfaits, vous partirez tous deux ;
––Donne-lui cet écrit qui de toi me sépare ;

(Avec douleur.)

––Et je l’ai signé, moi ton amant !

(Se reprenant et avec force.)

––Et je l’ai signé, moi ton amant ! Non, ton roi !
––Tous mes torts envers lui, ce moment les répare.

(Avec passion.)

––Sais-tu qu’il faut aimer pour renoncer à loi ?

AMÉLIE.
––Malheureuse !

GUSTAVE, lui remettant le papier.
––Malheureuse ! Tiens, lis.

Scène V.

Les mêmes ; ANCKARSTRŒM, et derrière lui les Conjuré. Ils sont entrés avant la fin de la scène précédente, regardant autour d’eux avec attention. Anckarstrœm, qui s’est le plus avancé, aperçoit sa femme puis Gustave qui est démasqué.
FINALE.

ANCKARSTRŒM, avec une joie convulsive.
––Malheureuse ! Tiens, lis. Enfin je l’aperçoi !

AMÉLIE, lisant l’écrit que lui a remis Gustave.
––––––––« Gouverneur de Finlande ! »
Ensemble.

ANCKARSTRŒM.
––––––––O moment plein de charmes
––––––––Qu’appelaient tous mes vœux !
––––––––Le sort livre à mes armes
––––––––Ce rival odieux !

LES CONJURÉS.
––––––––O moment plein de charmes
––––––––Que désiraient nos vœux !
––––––––Qu’il tombe sous nos armes,
––––––––Ce tyran odieux !

GUSTAVE, à Amélie.
––––––––Oui, calme tes alarmes,
––––––––Et reçois en ces lieux
––––––––Mes regrets et mes larmes,
––––––––Et mes derniers adieux.

AMÉLIE, montrant le papier.
––––––––Oui, pour moi plus d’alarmes,
––––––––Je vais quitter ces lieux ;
––––––––Et malgré moi des larmes
––––––––S’échappent de mes yeux.

(Regardant Gustave et serrant le papier.)

––Grâce au ciel, il s’éloigne, et je ne crains plus rien !

GUSTAVE.
––C’est mon dernier présent.

ANCKARSTRŒM, masqué, s’est approché de lui, ainsi que les autres conjurés.
––C’est mon dernier présent. Et moi, voilà le mien !

(Il lui tire à bout portant un coup de pistolet ; au bruit de l’explosion, Oscar et toutes les personnes du bal accourent et reçoivent dans leurs bras le roi, qui chancelle et tombe.)


GUSTAVE.
––Ah ! je meurs !

AMÉLIE.
––Ah ! je meurs ! Au secours !

TOUS.
––Ah ! je meurs ! Au secours ! Trahison ! perfidie !

OSCAR, montrant le groupe des conjurés.
––L’on attaque le roi ! L’on en veut à sa vie !

(Tous les officiers et seigneurs de la cour ont tiré leurs épées ; les grenadiers et la garde du palais entourent les conjurés qui, réfugiés à l’extrémité à droite, cherchent à disparaître dans la foule. Oscar, apercevant Anckarstrœm masqué, qui vient d’arracher de son bras le ruban blanc, et qui veut se frayer un passage, s’attache à lui, et le saisit par la bras.)

––Le voilà ! Le voilà ! c’est lui, c’est l’assassin !

(Anckarstrœm, en se débattant pour lui échapper, laisse tomber à terre un pistolet.)

––Et la preuve du crime est encor dans sa main !

(Les soldats ont saisi Anckarstrœm et lui ont arraché son masque.)


TOUS, avec horreur.
––––––––Anckarstrœm !

AMÉLIE, poussant un cri.
––––––––Anckarstrœm ! Ah ! grands dieux !

(Elle tombe évanouie aux pieds du roi.)

Ensemble.

LE CHŒUR, avec force et menaçant Anckarstrœm, que les gardes cherchent à défendre.
––––––––O crime ! ô parricide !
––––––––Dans le sang du perfide
––––––––Expions son forfait !

(Le roi fait un geste de douleur, et le choeur continue sur un mouvement plus doux et à demi-voix.)

––––––––Dieu ! que ma voix supplie,
––––––––Conserve à la patrie
––––––––Le roi qu’elle adorait !

ANCKARSTRŒM.
––––––––Oui, d’un bras intrépide
––––––––J’ai puni le perfide ;
––––––––Mon cœur est satisfait !
––––––––Frappez !… avec la vie
––––––––Qui va m’être ravie
––––––––J’emporte mon secret.

(Pendant ce temps, les grenadiers ont formé avec leurs fusils une espèce de brancard sur lequel on dépose Gustave pour le transporter au palais.)


GUSTAVE, revenant à lui et se soulevant avec peine.
––Où suis-je ? Quels tourments !

(Il regarde autour de lui, et voit près de son lit funèbre toutes les personnes de la cour dans les larmes. Oscar sanglote : Amélie est étendue à ses pieds ; plus loin des femmes sont à genoux et prient. — A part.)

––Où suis-je ? Quels tourments ! Oscar… Dieux ! Amélie !

(Regardant Anckarstrœm et les conjurés.)

––Grâce pour eux ! je veux qu’on leur pardonne.

OSCAR, sanglotant.
––Grâce pour eux ! je veux qu’on leur pardonne. Hélas !

GUSTAVE.
––Oui, quand je vois vos pleurs, je regrette la vie.
––––Adieu, Suède ! adieu, gloire et patrie !
––J’espérais mieux mourir ! Mes amis, mes soldats,
––Entourez-moi ! Qu’au moins j’expire dans vos bras !
Ensemble.

LE CHŒUR.
––––––––O crime ! ô parricide !
––––––––Dans le sang du perfide
––––––––Expions son forfait !

(Tous se mettant à genoux.)

––––––––Dieu ! que ma voix supplie,
––––––––Conserve à la pairie
––––––––Le roi qu’elle adorait !

ANCKARSTRŒM.
––––––––Oui, d’un bras intrépide.
––––––––J’ai puni le perfide :
––––––––Mon cœur est satisfait !
––––––––Frappez !… avec la vie
––––––––Qui va m’être ravie
––––––––J’emporte mon secret.

OSCAR, à genoux.
––––––––O mon maître ! ô mon roi !…

AMÉLIE, de même.
––Prenez pitié de lui ! Prenez pitié de moi !


(Les grenadiers qui portent Gustave sur leurs fusils croisés se mettent lentement en marche et se dirigent vers l’escalier de granit, précédés de domestiques qui tiennent des torches. — À droite Anckastrœm et les conjurés, sur lesquels des soldats ont dirigé la pointe de leurs baïonnettes. Gustave se soulève à peine, et de la main semble leur dire : Arrêtez ! — À gauche, Amélie, Oscar, les seigneurs de la cour, en habits de fête, et qui ont ôté leurs masques ; ils sont pâles, et la terreur est peinte sur leurs visages. — Au fond, les autres personnes du bal, différemment groupées et cherchant à apercevoir les traits du roi. — Partout le désordre, la confusion ; et, dans les salles où la nouvelle n’est pas encore parvenue, retentit toujours le son lointain et joyeux des instruments, tandis que sur le devant l’orchestre fait entendre un roulement lugubre et funèbre.)

  1. Costume national inventé par Gustave III lui-même, et que portaient à la cour de Stockholm toutes les personnes présentées, excepté les officiers de service et les ministres étrangers.
  2. Jean-Tobie Sergell, fils d’un paysan suédois, le plus grand statuaire de la Suède, ami de Canova, qu’il a surpassé en certaines parties. Il fut le favori et le protégé de Gustave III pour qui il composa ses plus beaux ouvrages : le groupe de Cupidon et Psyché, Diomède enlevant le Palladium, etc., etc.
  3. La célèbre bataille de Svensk-Sund, où Gustave commandait en personne la flotte suédoise, et où il remporta une victoire complète sur l’escadre russe commandée par le prince de Nassau.
  4. Gustave était lui-même un écrivain dramatique élégant et spirituel. Il eût été probablement un des premiers acteurs de la Suède et incontestablement son meilleur directeur de théâtre. Il créa et protégea l’Opéra suédois. Les décorations égalaient, si elles ne surpassaient pas, ce qu’il y avait de plus beau dans ce genre en Europe. Elles étaient dessinées sous son inspection immédiate : car il était en état de donner des leçons aux premiers maîtres. Le goût et la magnificence régnaient dans les costumes. Si un étranger avait vu le roi entouré de ses chanteurs, de ses danseurs et de ses costumiers, il l’aurait cru tellement absorbé par son goût pour le théâtre qu’il ne lui restait pas le temps de s’occuper d’affaires plus importantes. Mais, après avoir écouté une répétition et donné d’utiles leçons aux acteurs, Gustave accordait audience tantôt à un archevêque à qui il donnait son avis sur une nouvelle version de la Bible ; tantôt à un ingénieur qui venait le consulter sur les travaux de Carlserona, de Sweaborg ou de Trollhalta ; tantôt à ses manufacturiers de toute espèce, etc., etc. (Cours du Nord, tom II, page 240.)
  5. Gustave III a composé un opéra de Gustave Wasa qui fut représenté à Stockholm avec un grand succès, et que l’on peut lire dans le recueil de ses Œuvres imprimé à Paris, chez Schoell, en 1805.
  6. Voir dans l’ouvrage intitulé les Cours du Nord, par John Brown, et traduit par M. Cohen, les visites de Gustave III à mademoiselle Arvedson, la célèbre tireuse de cartes. (Tome III, page 157 et suivantes.)