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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 213-221).


XIX

Ce jour-là, de longtemps, Pierre ne put s’endormir. Il marchait dans sa chambre, tantôt fronçant les sourcils à la pensée d’une chose difficile, tantôt, tout à coup, haussait les épaules et tressaillait, tantôt souriait joyeusement.

Il pensait au prince André, à Natacha, à leur amour et tantôt il était jaloux du passé, tantôt il se faisait des reproches, tantôt se pardonnait. Il était six heures du matin et il était encore debout.

« Mais que faire si c’est impossible sans cela, que faire ? Alors il le faut ainsi, » dit-il ; et, se déshabillant hâtivement, il se mit au lit, heureux et ému, mais sans doutes ni indécision : « Si étrange, si impossible que me paraisse ce bonheur, il faut faire tout pour l’épouser, » se dit-il.

Quelques jours auparavant, Pierre avait fixé au vendredi son départ pour Pétersbourg. Quand il s’éveilla, le jeudi, Savielitch vint lui demander des ordres pour les bagages.

« Comment à Pétersbourg ? Qu’est-ce que c’est que Pétersbourg ? Qui va à Pétersbourg ? se demanda-t-il involontairement. Oui, il y a longtemps déjà que j’ai résolu, je ne sais pourquoi, d’aller à Pétersbourg, se rappela-t-il. Pourquoi pas ? Peut-être partirai-je. Comme il est bon, attentif, comme il se rappelle tout ! pensa-t-il en regardant le vieux visage de Savielitch. Et quel sourire agréable ! »

— Eh bien ! tu ne veux toujours pas être affranchi, Savielitch ? demanda Pierre.

— À quoi bon la liberté pour moi, Votre Excellence ? Nous avons bien vécu du temps du feu comte, et de vous, nous n’avons eu aucune offense.

— Eh bien ! Mais les enfants ?

— Les enfants aussi vivront, Votre Excellence, avec de pareils maîtres on peut vivre.

— Et mes héritiers ! fit Pierre. Et si tout d’un coup je me remarie ?… Cela peut arriver, ajouta-t-il avec un sourire involontaire.

— J’ose dire que ce sera une bonne affaire, Votre Excellence.

« Comme il trouve cela simple ! se dit Pierre. Il ne sait pas combien c’est terrible et dangereux : trop tôt ou trop tard… c’est terrible !… »

— Quand donc ordonnez-vous ? Voulez-vous partir demain ? demanda Savielitch.

— Non, j’ajournerai un peu, je te préviendrai. Excuse-moi du dérangement ; et voyant le sourire de Savielitch, il pensa : « C’est tout de même étrange qu’il ne sache pas que maintenant il n’y a personne à Pétersbourg et qu’avant tout il est nécessaire que cela soit décidé. Mais il doit savoir ; il feint. Faut-il lui parler ? Que pense-t-il ? Non, après, plus tard. »

Pendant le déjeuner, Pierre raconta à la princesse qu’il était allé la veille chez la princesse Marie et y avait rencontré, imaginez-vous qui ? Natalie Rostov !

La princesse feignit de trouver cette rencontre aussi naturelle que celle de Pierre avec Anna Siméonovna.

— Vous la connaissez ? demanda Pierre.

— J’ai vu la princesse, j’ai entendu dire qu’on veut la marier avec le jeune Rostov. Ce serait très bien pour les Rostov ; on dit qu’ils sont tout à fait ruinés.

— Non, je vous demande si vous connaissez mademoiselle Rostov.

— J’ai entendu seulement parler de cette histoire. C’est dommage.

« Non, elle ne comprend pas ou elle feint, pensa Pierre, mieux vaut, à elle non plus, ne pas lui parler. »

La princesse avait préparé des provisions pour le voyage de Pierre.

« Comme ils sont tous bons, pensa-t-il. Bien que ce ne puisse être intéressant pour eux, ils s’occupent de tout cela. Et tout cela est pour moi, voilà qui est étonnant ! »

Le même jour, Pierre reçut un chef de police qui venait demander d’envoyer un homme de confiance au palais impérial afin de recevoir les objets distribués aux propriétaires.

« Voilà, celui-ci aussi, pensa Pierre en regardant la physionomie du chef de police, quel brave et bel officier, et comme il est bon ! Maintenant il s’occupe de cette bagatelle, et l’on disait qu’il n’était pas honnête, qu’il volait ; quelle blague ! Cependant, pourquoi ne volerait-il pas ? Il est élevé ainsi, et tous font la même chose… Quel bon visage agréable… il sourit en me regardant ! »

Pierre allait dîner chez la princesse Marie.

En traversant les rues, parmi les maisons incendiées, il admira la beauté de toutes ces ruines. Les tuyaux de cheminées, les murs démolis lui rappelaient par leur pittoresque le Rhin et le Colysée. Il prit par les quartiers brûlés. Les cochers et les voyageurs qu’il rencontrait, les charpentiers qui coupaient les poutres, les marchands des quatre saisons, les boutiquiers, tous, les visages joyeux, regardaient Pierre et semblaient dire ! « Ah ! le voici ! Voyons ce qui en adviendra !… »

Au seuil de la maison de la princesse Marie, Pierre fut pris de doute : était-ce là qu’il avait vu Natacha, qu’il lui avait parlé ? » Peut-être l’ai-je rêvé, peut-être entrerai-je et ne verrai-je personne ? » Mais à peine dans la chambre, par tout son être, par la perte de la libre disposition de sa personne, il sentit sa présence. Elle était dans la même robe noire à plis gracieux et coiffée comme la veille, mais elle était tout autre. Si la veille elle eût été ainsi, il l’aurait reconnue aussitôt.

Elle était telle qu’il l’avait connue presque enfant, ensuite fiancée du prince André. Ses yeux brillaient gais et interrogateurs, son visage avait une expression tendre et étrange.

Pierre aurait voulu rester après le dîner, mais la princesse Marie allait à l’office et Pierre sortit avec elle.

Le lendemain, Pierre revint très tôt pour le dîner, et passa chez elle toute la soirée. Malgré que la princesse Marie et Natacha fussent très contentes de cette visite, et bien que tout l’intérêt de la vie de Pierre se concentrât maintenant dans cette maison, vers le soir leur conversation s’épuisait et passait sans cesse d’un sujet infime à l’autre et souvent s’interrompait.

Ce soir-là Pierre resta si tard que la princesse Marie et Natacha se regardèrent entre elles, se demandant quand il se déciderait à partir. Pierre le voyait et ne pouvait s’en aller. Il était mal à l’aise, se sentait gauche, mais restait toujours parce qu’il ne pouvait pas se lever et s’en aller. La princesse Marie n’en voyant pas la fin se leva la première et, se plaignant de la migraine, dit adieu.

— Alors, vous partez demain à Pétersbourg ? dit-elle à Pierre.

— Non, je ne pars pas, fit Pierre d’un air surpris. Oui, mon voyage à Pétersbourg ? Demain. Seulement, je ne vous dis pas adieu. Je passerai prendre vos commissions, dit-il en restant debout devant la princesse Marie, rougissant et ne partant pas.

Natacha lui tendit la main et sortit.

La princesse Marie, au lieu de s’en aller se rassit et, de son regard rayonnant, profond, regarda gravement et attentivement Pierre. La fatigue qu’elle laissait voir auparavant était tout à fait disparue maintenant. Elle soupira profondément, comme si elle se préparait à une longue conversation.

Toute la gêne et la gaucherie de Pierre avec Natacha disparurent momentanément et firent place à une animation émue. Il rapprocha vivement sa chaise de la princesse Marie.

— Oui, j’ai voulu vous dire, fit-il, répondant à son regard comme à des paroles. Princesse, aidez-moi ! Que dois-je faire ? Puis-je espérer ?… Princesse, mon amie, écoutez-moi ! Je sais tout. Je sais que je ne la vaux pas. Je sais qu’il est maintenant impossible de lui parler de cela. Mais je veux être son frère. Non, je ne le veux pas, je ne le peux pas…

Il s’arrêta et se frotta le visage et les yeux.

— Eh bien ! Voilà, continua-t-il avec un effort visible pour parler logiquement. Je ne sais pas depuis quand je l’aime. Mais c’est elle sûrement que j’aimai toute ma vie et je l’aime tant que je ne puis m’imaginer la vie sans elle. Demander sa main, je ne l’oserais maintenant, mais la pensée que peut-être elle pourrait être à moi et que je laisserais échapper cette possibilité… cette pensée… est terrible ! Dites, puis-je espérer ? Dites, que dois-je faire ? Chère princesse… prononça-t-il après un court silence en lui touchant le bras, car elle ne répondait point.

— Je pense ce que vous-même avez dit, répondit la princesse Marie. Voici ce que je vous répondrai : Vous avez raison… lui parler d’amour maintenant…

La princesse s’arrêta. Elle voulait dire : Maintenant il est impossible de lui parler d’amour. Mais elle s’arrêta, car depuis trois jours elle avait vu, au changement qui s’était opéré en Natacha, que non seulement elle ne serait point offensée que Pierre lui exprimât son amour, mais qu’elle n’attendait que cela.

— Maintenant lui parler… On ne peut pas, dit cependant la princesse Marie.

— Mais alors, que dois-je faire ?

— Fiez-vous à moi, répondit la princesse Marie. Je sais…

Pierre la regardait dans les yeux.

— Eh bien ? Eh bien ?…

— Je sais qu’elle vous aime… vous aimera, corrigea-t-elle.

Mais à peine avait-elle prononcé ces paroles que Pierre, bondissant, le visage troublé, prenait la main de la princesse Marie :

— Pourquoi le pensez-vous ? Vous pensez que je peux espérer ? Vous pensez ?…

— Oui, je le pense, fit en souriant la princesse Marie. Écrivez aux parents et pour elle, fiez-vous à moi. Je lui parlerai au moment opportun. Je le souhaite et mon cœur sent que ce sera.

— Non, ce n’est pas possible ! Comme je suis heureux ! Non, ce n’est pas possible ! Que je suis heureux ! Non, ce n’est pas possible ! prononçait Pierre en baisant la main de la princesse Marie.

— Allez à Pétersbourg, ce sera mieux. Je vous écrirai.

— À Pétersbourg ? Partir ! Oui. Bon. Mais demain, puis-je venir chez vous ?

Le lendemain Pierre vint dire adieu. Natacha était moins animée que la veille, mais ce jour-là, en la regardant de temps en temps dans les yeux, Pierre sentit qu’il disparaissait ; qu’il n’y avait plus ni lui ni elle, mais un seul sentiment de bonheur. « Est-ce possible ? Non, ce ne peut être ? » se disait-il à chacun de ses regards, de ses gestes et à chaque parole qui emplissait son âme de joie.

Quand, lui disant adieu, il prit sa main fine, maigre, malgré lui il la garda un moment dans la sienne. « Est-ce que cette main, ce visage, ces yeux, tout ce trésor de charme féminin seront éternellement à moi, me deviendront intimes comme moi-même ? Non, c’est impossible !… »

— Au revoir, comte, lui dit-elle à haute voix. Je vous attendrai impatiemment, ajouta-t-elle bas.

Et ces simples mots, le regard et l’expression du visage qui les accompagnaient, pendant deux mois furent pour Pierre l’objet de souvenirs intarissables, de commentaires et de rêves heureux. « Je vous attendrai impatiemment… Oui, oui… Comment a-t-elle dit cela ? Oui : je vous attendrai impatiemment… Ah ! comme je suis heureux ! Que signifie cela ?… Comme je suis heureux ! » se disait Pierre.