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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 32-36).


VI

Après avoir causé encore un moment avec le capitaine de l’attaque du lendemain que Denissov, vu la proximité des Français, avait décidée, il revint sur ses pas.

— Eh bien ! mon ami, maintenant allons nous sécher, dit-il à Pétia.

Arrivé près de la chaumière, Denissov s’arrêta, sondant la profondeur de la forêt.

Dans la forêt, entre les arbres, marchait à grands pas légers, sur de hautes jambes, de longs bras pendants, un homme en veste, en lapti et bonnet de Kazan, le fusil à travers l’épaule et une hache à la ceinture. En apercevant Denissov, hâtivement l’homme jeta quelque chose dans le buisson, puis, ôtant son bonnet mouillé, aux bords rabattus, il s’approcha de son chef : c’était Tikhone.

Son visage creusé de variole et de rides, avec de petits yeux étroits, brillait de contentement. Il leva haut la tête, parut retenir son rire et regarda fixement Denissov.

— Eh bien ! Où as-tu été te balader ? demanda Denissov.

— Où je me suis baladé ! Je suis allé chercher les Français, répondit Tikhone hardiment, d’une basse rauque et en même temps chantante.

— Pourquoi t’es-tu terré pendant la journée ? Animal ! Et pourquoi n’as-tu rien pris ?

— Prendre ? J’ai pris, dit Tikhone.

— Où est-il donc ?

— Mais d’abord je l’ai pris dès l’aube, continua Tikhone en écartant ses pieds plats en lapti, et je l’ai conduit dans la forêt. Je vois qu’il n’est pas très bon, je pense : j’irai en chercher un meilleur…

— La canaille ! C’est comme ça ! fit Denissov au capitaine. — Pourquoi n’as-tu pas amené celui-ci ?

— Mais pourquoi l’amener ? interrompit vivement Tikhone, avec colère : Il n’est pas bon. Est-ce que je ne sais pas lesquels il vous faut !

— Quel animal ! Eh bien ?

— Je suis allé en chercher un autre. J’ai grimpé comme ça dans la forêt et je me suis couché.

Tikhone, tout à fait à l’improviste, se coucha adroitement sur le ventre pour montrer comment il avait fait.

— Il en est arrivé un, continua-t-il. Je l’ai attrapé comme ça.

Tikhone bondit rapidement, agilement.

— Allons chez le colonel, dis-je. Il se met à crier. Et il y en avait quatre. Ils se jettent sur moi avec les épées. Je lève ma hache : — Qu’est-ce que c’est ! Christ soit avec nous ! s’écria Tikhone en agitant la main, fronçant les sourcils et bombant la poitrine.

— C’est ça ! Nous avons vu de là-haut comment tu t’es enfui à travers la mare ! fit le capitaine en clignant des yeux.

Pétia avait grande envie de rire, mais il voyait que tous s’en retenaient. Ses yeux couraient du visage de Tikhone à celui du capitaine et à Denissov, ne comprenant pas ce que tout cela signifiait.

— Ne fais pas le bouffon ou l’imbécile, dit Denissov en toussotant avec colère. Pou’quoi n’as-tu pas amené le p’emier ?

Tikhone, d’une main se gratta le dos, de l’autre la tête et, tout d’un coup, tout son visage s’épanouit en un sourire bonasse, brillant, qui montra le vide d’une dent. Denissov sourit, Pétia éclata d’un rire gai auquel fit chorus Tikhone lui-même.

— Mais, quoi ! Il était tout à fait mauvais, dit Tikhone. L’habit même ne valait rien. À quoi bon l’amener ? Et il était insolent, Votre Seigneurie. Comment, dit-il, moi le fils d’un général ! Je n’irai pas !

— Animal ! fit Denissov. Il me fallait l’inte’oger.

— Mais je l’ai fait, repartit Tikhone. Il dit qu’il connaît très peu de chose. Il y a beaucoup des nôtres, dit-il, mais tous sont mauvais. Poussez un « Ah ! » et vous les ferez tous captifs, conclut Tikhone en regardant gaîment et résolument dans les yeux de Denissov.

— C’est bon, je te fe’ai donner cent coups de fouet et tu cesse’as de fai’e l’imbécile ! dit sévèrement Denissov.

— Mais pourquoi se fâcher ? Quoi ? Est-ce que je n’ai pas vu vos Français ? Attendez, la nuit viendra, j’en amènerai trois, ceux que tu voudras.

— Eh bien, pa’tons ! dit Denissov, et jusqu’à la chaumière il resta silencieux et de mauvaise humeur.

Tikhone marchait derrière et Pétia entendit que les Cosaques se moquaient de lui à propos de bottes qu’il avait jetées dans le buisson.

Quand le rire qui avait saisi Pétia aux paroles et au sourire de Tikhone passa, et qu’il comprit que Tikhone avait tué un homme, il se sentit mal à l’aise. Il regarda le tambour captif et quelque chose lui serra le cœur. Mais cette gêne ne dura qu’un moment. Il sentit le besoin de redresser la tête, de prendre un air martial et, d’un ton important, il interrogea le capitaine sur l’entreprise du lendemain, afin de ne pas être indigne de la société dans laquelle il se trouvait.

L’officier envoyé rencontra Denissov sur son chemin et lui apprit que Dolokhov, en personne, serait là tout à l’heure et que, de son côté, tout allait bien.

Aussitôt Denissov devint gai et appela Pétia.

— Eh bien ! Maintenant pa’le-moi de toi, dit-il.