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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 459-462).


XVIII

Depuis cette nouvelle jusqu’à la fin de la campagne, toute l’activité de Koutouzov consista à user de ruse pour retenir ses troupes des attaques, manœuvres et chocs inutiles contre l’ennemi défaillant.

Dokhtourov va vers Malo-Iaroslavitz, mais Koutouzov ne se hâte pas avec son armée et donne l’ordre de sortir de Kalouga, et cette retraite lui paraît très possible. Koutouzov recule partout, mais l’ennemi, sans attendre son recul, s’enfuit du côté opposé.

Les historiens de Napoléon nous décrivent sa tactique habile à Taroutino et à Malo-Iaroslavitz, ils font des hypothèses sur ce qui serait advenu si Napoléon avait réussi à pénétrer dans les riches provinces du Sud. Mais outre que rien n’empêchait Napoléon d’aller dans ces provinces (l’armée russe lui cédait le chemin), les historiens oublient que rien ne pouvait sauver l’armée de Napoléon parce qu’elle portait en soi les germes inévitables de sa perte.

Pourquoi cette armée, qui trouve d’abondantes provisions à Moscou, qui ne peut les garder et les foule aux pieds, pourquoi cette armée, en arrivant à Smolensk, ne distribue-t-elle pas des provisions, mais les gâche-t-elle ! Comment cette armée pouvait-elle se fortifier dans la province de Kalouga, peuplée des mêmes Russes qu’à Moscou et avec la même propriété du feu de détruire tout ?

Nulle part l’armée ne pouvait se réparer. Depuis la bataille de Borodino et le sac de Moscou, elle portait en soi des conditions internes de décomposition.

Les soldats de cette ci-devant armée couraient avec leurs chefs, ne sachant et ne désirant (Napoléon comme chaque soldat) qu’une chose : sortir le plus vite possible de cette situation désespérée dont tous, bien que vaguement, se rendaient compte.

C’est pourquoi, à Malo-Iaroslavitz, où les généraux feignirent de tenir conseil, cette opinion d’un soldat naïf, Mouton, résumant ce que tous pensaient : qu’il faut seulement s’enfuir le plus vite possible, cette opinion ferme toutes les bouches et personne, même Napoléon, ne pouvait rien dire contre cette vérité reconnue par tous. Mais bien que tous reconnussent qu’il fallait s’en aller, il restait encore la honte de la conscience de la nécessité de s’enfuir et il fallait un choc extérieur pour vaincre cette honte. Ce choc parut à temps utile. Ce fut ce que les Français appelèrent : le hourra de l’empereur.

Le lendemain du conseil, le matin de bonne heure, Napoléon, feignant de vouloir inspecter les troupes et le champ de bataille passé et futur, alla avec une escorte de maréchaux et la garde au milieu de la ligne de la disposition de ses troupes.

Des Cosaques qui rôdaient autour du butin, rencontrèrent l’empereur lui-même et auraient pu l’attaquer. Si cette fois les Cosaques ne s’emparèrent pas de Napoléon, c’est que les Français furent sauvés par cela même qui les avait perdus : le butin sur lequel les Cosaques se jetèrent ici comme à Taroutino. Sans faire attention à Napoléon, ils se jetèrent sur le butin, et Napoléon réussit à s’enfuir.

Quand il fut démontré que les enfants du Don pourraient capturer Napoléon lui-même au milieu de son armée, il devint évident qu’il ne restait plus qu’à s’enfuir le plus vite possible par la route la plus proche connue. Napoléon, qui, avec le ventre d’un homme d’une quarantaine d’années, n’avait plus la souplesse et la hardiesse d’autrefois, comprit cet avertissement, et, sous l’influence de la peur que lui avaient causée les Cosaques, il partagea aussitôt l’avis de Mouton et, comme disent les historiens, donna l’ordre de la retraite par la route de Smolensk.

Ce fait que Napoléon fut de l’avis de Mouton et que les troupes prirent la route du retour, ne prouve pas qu’il l’ordonna, mais prouve que les forces qui influençaient toute l’armée en la poussant dans la direction de la route de Mojaïsk agissaient aussi sur Napoléon.