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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 317-323).


XI

De la maison du prince Tcherbatov on conduisit les prisonniers en bas, par le champ Dévitché, à gauche du couvent des vierges, à un endroit où se trouvait un poteau. Derrière le poteau il y avait un grand trou fraîchement creusé et, près du trou et du poteau, se tenait une grande foule. Elle était composée d’un petit nombre de Russes et de beaucoup de soldats de Napoléon : des Allemands, des Italiens et des Français en divers uniformes. À droite et à gauche du poteau se tenait une ligne de troupes françaises en uniforme bleu à épaulettes rouges, en guêtres et casques.

Les criminels furent placés en un certain ordre indiqué dans la liste (Pierre était le sixième) et on les fit approcher du poteau. Tout à coup quelques tambours battirent de chaque côté : à ce son il sembla à Pierre qu’une partie de son âme se déchirait. Il perdit la capacité de réfléchir ; il ne pouvait que voir et entendre. En lui il n’y avait qu’un seul désir : voir se terminer au plus vite la chose terrible qui devait s’accomplir. Pierre regardait ses camarades et les examinait. Les deux hommes qui étaient à un bout avaient été rasés en prison : l’un était grand, maigre, l’autre brun, velu, musclé, le nez camard ; le troisième était un domestique de quarante-cinq ans, grisonnant, gras et bien nourri ; le quatrième, un paysan très beau, la barbe blonde, large, des yeux noirs ; le cinquième était un ouvrier de fabrique, un garçon pauvre et malingre de dix-huit ans, en habit de menuisier.

Pierre entendit que les Français se concertaient pour savoir s’il fallait en fusiller un ou deux à la fois :

— Deux ! décida froidement l’officier supérieur.

Un mouvement se fit dans les rangs des soldats, tous se hâtèrent, mais non comme on se hâte pour accomplir un acte compris de tous, mais comme on se hâte pour terminer une besogne nécessaire, désagréable et incompréhensible.

Un fonctionnaire français, ceint d’une écharpe, s’avança du côté droit du rang des prisonniers et lut l’arrêt en russe et en français. Ensuite quatre Français, deux par deux, s’approchèrent des criminels et, sur l’indication de l’officier, prirent les deux qui se trouvaient au bout. Les prisonniers s’avancèrent près du poteau, s’arrêtèrent, et pendant qu’on allait chercher des sacs, ils regardaient en silence autour d’eux, comme la bête regarde les chasseurs qui la traquent. L’un se signait sans cesse ; l’autre se grattait le dos et ses lèvres faisaient un mouvement qui simulait un sourire. Les soldats, vivement, se mirent à leur bander les yeux, ils ficelèrent les sacs et les attachèrent au poteau.

Douze tirailleurs armés de fusils sortirent des rangs, et, d’un pas régulier et ferme, s’arrêtèrent à huit pas du poteau. Pierre se détourna pour ne pas voir ce qui allait se passer. Tout à coup retentit un craquement puis un bruit qui sembla à Pierre le plus terrible des coups de tonnerre, et il se retourna. Dans la fumée, les Français pâles et les mains tremblantes faisaient quelque chose près du trou. On emmena les deux suivants. Ceux-ci, avec les mêmes yeux, regardaient tout le monde en silence, leurs regards imploraient en vain l’aide et ils semblaient ne pas comprendre et ne pas croire ce qui allait se passer.

Ils ne pouvaient le croire parce qu’eux seuls savaient ce que leur vie était pour eux, c’est pourquoi ils ne croyaient pas et ne comprenaient pas qu’on pût la leur ôter.

Pierre voulait ne pas voir, il se détourna de nouveau, mais de nouveau une détonation effrayante frappa ses oreilles et, en même temps, il aperçut de la fumée, du sang et les visages pâles, effrayés des Français qui, de nouveau, faisaient quelque chose près du poteau et, les mains tremblantes, se poussaient l’un l’autre. Pierre, en soupirant lourdement, regarda autour de lui, il semblait demander : « Qu’est-ce donc que tout cela ? » La même question était dans tous les regards que rencontrait celui de Pierre.

Sur les visages des Russes, sur ceux des soldats français et des officiers, sur tous les visages sans exception, il lisait la même horreur, le même effroi, la même lutte qui étaient dans son âme. « Mais qui donc fait cela ? Ils souffrent tous comme moi. Qui donc ? qui donc ? » se demandait Pierre.

Tirailleurs du 86e, en avant ! cria quelqu’un.

On emmena seul le cinquième, qui était à côté de Pierre.

Pierre ne comprit pas qu’il était sauvé et que lui et tous les autres n’avaient été amenés là que pour assister au supplice.

Avec une horreur toujours croissante, sans ressentir ni joie ni tranquillité, il observait ce qui se faisait. Le cinquième était un ouvrier de fabrique.

Aussitôt qu’on le toucha, il bondit d’horreur et saisit Pierre. Pierre tressaillit et se détacha de lui.

L’ouvrier ne pouvait marcher seul. On le traînait sous les bras et il prononçait quelque chose. Quand on l’amena vers le poteau, il se tut tout d’un coup, comme s’il avait enfin compris. Avait-il compris qu’il criait en vain, ou qu’il était impossible qu’on le tuât, mais il s’arrêta près du poteau, attendant le bandeau comme les autres, et, comme un animal, regarda autour de lui, les yeux brillants. Pierre ne pouvait même plus se détourner ni fermer les yeux. À ce cinquième meurtre, sa curiosité, son émotion et celles de la foule étaient arrivées au plus haut degré. Comme les autres, le cinquième paraissait calme. Il croisait son habit et d’un de ses pieds nus frottait l’autre.

Quand on lui banda les yeux, lui-même arrangea, sur la nuque, le nœud qui lui faisait mal. Ensuite, quand on l’attacha au poteau ensanglanté, il s’inclina un peu, mais se sentant mal à l’aise ainsi, il se redressa, et, les jambes tendues, il s’appuya commodément.

Pierre ne le quittait plus des yeux, ne perdait pas un seul de ses mouvements. On entendit probablement le commandement, après quoi, probablement, les coups des huit fusils retentirent, mais Pierre avait beau chercher à se le rappeler par la suite, il n’entendit pas les coups. Il vit seulement que l’ouvrier s’affaissait tout d’un coup, que le sang se montrait à deux endroits, que les cordes se tendaient sous le poids du corps, et que l’ouvrier, la tête et les jambes courbées d’une façon anormale, tombait sur le sol.

Pierre accourut vers le poteau, personne ne le retint. Des hommes pâles faisaient quelque chose autour de l’ouvrier. La mâchoire inférieure d’un vieux Français moustachu tremblait pendant qu’il détachait les cordes.

Le corps se contractait. Des soldats, gauchement, mais en se pressant, traînèrent le corps derrière le poteau et le poussèrent dans le trou.

Tous savaient d’une façon indiscutable qu’ils étaient des criminels et devaient cacher au plus vite les traces de leur crime.

Pierre jeta un coup d’œil dans le trou et vit là-bas l’ouvrier, les genoux relevés près de la tête, une épaule plus haute que l’autre. Et cette épaule, nerveusement, s’abaissait et se soulevait.

Mais déjà la terre retombait sur les corps. Un soldat cria méchamment à Pierre de s’en aller, mais Pierre ne le comprit pas : il restait près du poteau et personne ne l’en chassait. Quand le trou fut entièrement recouvert, on entendit un commandement. On emmena Pierre à sa place et les troupes françaises qui se tenaient de chaque côté du poteau firent demi-tour et, au pas, défilèrent devant le poteau. Vingt-quatre tirailleurs, les fusils déchargés, s’approchaient là, pendant que les compagnies passaient devant eux.

Pierre regardait maintenant avec des yeux hagards ces tirailleurs qui, par deux, sortaient du cercle.

Tous, sauf un, se joignirent aux compagnies. Un jeune soldat, pâle comme un mort, en casque, le fusil en bas, restait toujours en face de ce trou, à la place d’où il avait tiré. Il titubait comme un homme ivre, faisant tantôt quelques pas en avant tantôt en arrière, pour soutenir son corps tremblant. Un vieux soldat, un sous-officier sortit des rangs, empoigna le jeune soldat par l’épaule et le fit entrer dans les rangs. La foule des Russes et des Français se dispersa. Tous marchaient en silence, tête baissée.

Ça leur apprendra à incendier… dit un Français.

Pierre se tourna vers celui qui parlait ; il remarqua que c’était un soldat qui voulait se distraire de ce qu’il avait fait mais ne le pouvait pas. Sans achever, il fit un geste de la main et s’en alla.