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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 219-229).


XXXII

Sept jours s’étaient écoulés depuis que le prince André s’éveillait à l’ambulance du champ de bataille de Borodino. Il avait passé presque tout ce temps dans une sorte de syncope. Il avait la fièvre, et l’inflammation des intestins — qui avaient été touchés — de l’avis du docteur qui accompagnait le blessé, devait l’emporter. Mais le septième jour il mangea avec plaisir une tartine de pain avec son thé ; le docteur remarqua que la température diminuait. Ce matin le prince André avait repris conscience.

La première nuit après le départ de Moscou, comme il faisait assez chaud, on avait laissé dormir le prince André dans sa voiture, mais à Mitistchi, le blessé lui-même demanda qu’on le fît sortir et réclama du thé. Le mal qu’éprouva le prince André pendant son transport à l’isba lui arracha de forts gémissements et, de nouveau, il perdit connaissance. Quand on l’eut placé sur le lit de camp, il resta longtemps immobile et les yeux fermés. Ensuite il les ouvrit et prononça à voix basse : « Eh bien ! et du thé ? » Cette mémoire des petits détails de la vie frappa le docteur. Il lui tâta le pouls et, avec étonnement et mécontentement, il remarqua qu’il était meilleur. Il était mécontent de cette constatation : son expérience lui disait en effet que le prince André ne pouvait plus vivre et que s’il ne mourait pas maintenant, il mourrait un peu plus tard et avec des souffrances beaucoup plus grandes. On amena avec le prince André le major de son régiment, Timokhine au nez rouge, blessé à la jambe dans ce même combat de Borodino. Ils étaient accompagnés du docteur, du valet de chambre du prince, de son cocher et de deux brosseurs.

On donna du thé au prince André. Il le but avidement, les yeux enfiévrés fixés sur la porte comme s’il essayait de comprendre et de se rappeler quelque chose.

— Je n’en veux plus. Est-ce que Timokhine est ici ? demanda-t-il.

Timokhine se rapprocha de lui en se glissant sur le banc.

— Je suis là, Votre Excellence.

— Comment va la blessure ?

— La mienne ? Bien. Mais vous, comment allez-vous ?

Le prince André devint de nouveau pensif, il parut se rappeler quelque chose.

— Est-ce qu’on ne peut pas trouver un livre ?

— Quel livre ?

— L’évangile ! Je n’en ai pas.

Le docteur promit de le trouver et commença à interroger le prince André sur ce qu’il ressentait. Le prince André ne parlait pas de bon cœur mais répondait raisonnablement à toutes les questions du docteur. Ensuite, se sentant mal à l’aise, il demanda quelque chose pour mettre sous son oreiller. Le docteur et le valet de chambre soulevèrent la capote qui le couvrait, et, en faisant une grimace à cause de la suffocante odeur de chair pourrie qui se dégageait du blessé, ils se mirent à examiner l’horrible plaie. Le docteur restait très mécontent de quelque chose. Il fit un pansement, tourna le blessé d’une autre façon, ce qui lui arracha de nouveau des gémissements et lui fit perdre connaissance. Il commença à délirer. Il répétait tout le temps qu’on lui apportât plus vite le livre et qu’on le mit là-bas.

— Et qu’est-ce que cela vous fait ? Je n’en ai pas. Trouvez-le, s’il vous plaît. Mettez-le là pour un moment, prononcait-t-il d’une voix plaintive.

Le docteur sortit dans le vestibule pour se laver les mains.

— Ah ! maudit ! Vraiment ! disait le docteur au valet de chambre qui lui versait l’eau sur les mains. Pour un moment que je l’ai quitté de l’œil. C’est un mal si terrible que je m’étonne qu’il le supporte.

— Il me semble que nous l’avons bien installé, Dieu Jésus-Christ.

Pour la première fois, le prince André se rendit compte de l’endroit où il se trouvait et de ce qui lui était arrivé. Il se rappela qu’il avait été blessé, où et comment, que, quand la voiture s’était arrêtée à Mitistchi, il avait prié instamment qu’on le laissât dans l’isba, que de nouveau, il s’était senti mal et avait repris connaissance dans l’isba quand il avait bu du thé. Et maintenant encore, il passait en revue tout ce qui lui était arrivé. Il se représentait avec une acuité particulière l’ambulance, quand, en vue des souffrances d’un homme qu’il n’aimait pas lui revenaient en tête des idées nouvelles qui lui promettaient le bonheur. Et ces idées, bien que vagues et confuses, de nouveau s’emparèrent de son âme. Il se rappelait qu’il possédait maintenant ce nouveau bonheur, et que ce bonheur avait quelque chose de commun avec l’évangile. C’est pourquoi il avait demandé un évangile. Mais la position défavorable donnée à sa blessure, le nouveau changement de côté embrouillèrent ses pensées et pour la troisième fois il s’éveilla à la vie déjà dans le silence absolu de la nuit. Tous dormaient autour de lui. Des grillons criaient dans le vestibule. Dans la rue quelqu’un riait et chantait. Les cafards couraient sur les tables, sur les icônes et les murs ; une grosse mouche se débattait autour de la chandelle qui avait repris la forme d’un grand champignon et se trouvait près de lui. Son âme n’était pas dans son état normal : L’homme bien portant, ordinairement, pense, sent et se rappelle simultanément un nombre incalculable d’objets, et il a le pouvoir et la force de choisir une série d’idées ou de phénomènes et d’y arrêter toute son attention. L’homme bien portant, au milieu de la réflexion la plus profonde s’en détache pour dire un mot poli à la personne qui entre et retourne de nouveau à ses idées. Or l’âme du prince André était sous ce rapport dans un état anormal. Toutes les forces de son âme étaient plus actives, plus claires que jamais, mais elles agissaient en dehors de sa volonté. Les idées et les représentations les plus diverses s’emparaient de lui simultanément. Parfois, sa pensée commençait à travailler avec une force, une clarté, une profondeur dont elle était incapable à l’état normal, mais tout à coup, au milieu de son travail, elle s’évanouissait, faisait place à une image quelconque, imprécise, et il ne lui était plus possible de la retrouver.

— « Oui, un nouveau bonheur m’est révélé — pensait-il, couché dans l’isba à demi obscure, et regardant devant soi, les yeux fiévreux, grands ouverts ; le bonheur qui se trouve en dehors des forces physiques, en dehors des influences extérieures, le bonheur de l’âme, le bonheur de l’amour ! Chaque homme peut le comprendre, mais le reconnaître et le prescrire, Dieu seul le peut. Mais comment Dieu a-t-il présenté cette loi ? Pourquoi le fils ?… » Soudain la marche de ses idées s’arrêta et le prince André écouta… Il ne savait pas si c’était dans le délire ou en réalité qu’il percevait le murmure d’une voix douce qui répétait sans cesse : « Et… boire… boire… » ensuite : « Oire… oire », et de nouveau : « Boire… boire… boire… » et de nouveau : « Oire… oire… oire… » En même temps que ce murmure chantant, le prince André sentait que sur son visage même s’élevait un bâtiment étrange, aérien, fait de fines aiguilles. Il sentait (bien que ce lui fût pénible) qu’il fallait soigneusement tenir l’équilibre pour que ce bâtiment ne croulât pas. Néanmoins il s’écroula et de nouveau se dressa lentement aux sons d’une musique cadencée. « S’étendre, s’étendre et s’étendre le plus possible », se disait le prince André en écoutant le murmure et percevant les sensations de ce bâtiment qui s’élevait. À la lumière rouge de la chandelle le prince André voyait des cafards, il en entendait le bruit ainsi que celui de la mouche qui bourdonnait sur l’oreiller près de son visage. Elle produisait une sensation de brûlure ; en même temps le prince André était étonné que, se débattant au milieu du bâtiment élevé sur son visage, elle ne le démolit pas. En outre il y avait encore quelque chose d’important : c’était quelque chose de blanc, près de la porte ; c’était la statue d’un sphinx qui l’étouffait aussi.

— « C’est peut-être ma chemise posée sur la table, — pensa le prince André, — et ce sont mes jambes, et c’est la porte, mais pourquoi tout cela s’étend-il et : boire… boire… boire… oire… oire… oire et boire… boire… boire… Assez, cesse, je t’en prie ! » suppliait-il quelqu’un.

Et, tout à coup, les idées et les sentiments reparurent avec une clarté et une force extraordinaires.

— « Oui, l’amour ! pensa-t-il avec une clarté parfaite, mais pas cet amour qui aime pour quelque chose, à propos ou à cause de quelque chose, mais cet amour que j’ai éprouvé pour la première fois, quand, en mourant, j’aperçus mon ennemi et l’aimai. J’ai éprouvé cet amour qui est l’essence même de l’âme et qui n’a pas besoin d’objet. Même maintenant, j’éprouve ce sentiment de béatitude : aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tout, aimer Dieu dans toutes ses manifestations. On peut aimer d’amour humain une personne chère, il n’y a qu’un ennemi qu’on puisse aimer d’amour divin. C’est pourquoi j’ai éprouvé tant de joie quand j’ai senti que j’aimais cet homme. Qu’est-il devenu ? Est-il encore vivant ? »

« L’amour humain peut passer à la haine, mais l’amour divin ne peut se modifier : rien, pas même la mort, ne peut le détruire. Il est le sens de l’âme. Combien de personnes ai-je haïes dans ma vie, et de toutes, je n’ai ni tant aimé, ni tant haï qu’elle. » Et il se rappelait vivement Natacha, non comme autrefois, avec le charme seul, joyeux pour lui, mais, pour la première fois, il pensait à son âme. Il comprenait ses sentiments, ses souffrances, sa honte, son repentir. Pour la première fois, il comprenait toute la cruauté de sa rupture avec elle. « Si seulement il m’était possible de la voir une dernière fois. De la regarder une fois en face et de lui dire… » Et boire… boire… boire… oire… oire… boire… boire… boire ! La mouche tomba.

Et son attention se transporta soudain dans le monde de la réalité et du délire, dans lequel se passait quelque chose d’extraordinaire.

Dans ce monde toujours se reconstruisait sans se détruire un bâtiment quelconque… Quelque chose s’allonge… la chandelle brûle toujours entourée d’un cercle rouge…

La même chemise-sphinx est près de la porte, mais outre tout cela quelque chose grince, un vent frais entre et un nouveau sphinx blanc se dresse près de la porte. La tête de ce sphinx a le visage blanc, pâle et les yeux brillants de cette même Natacha, à qui il pensait tout à l’heure.

« Oh ! ce délire incessant est terrible ! » pensa le prince André en tâchant de chasser ce visage de son imagination. Mais ce visage était devant lui avec la force de la réalité, et il s’approchait. Le prince André voulait retourner au monde ancien de la pensée pure, mais il ne le pouvait, et le délire l’entraînait dans son domaine. La voix douce continuait son murmure… Quelque chose le pressa, s’étendit, et un visage étrange fut devant lui. Le prince André rassembla toutes ses forces pour se ressaisir. Il fit un mouvement, tout à coup, ses oreilles s’emplirent de sons, ses yeux devinrent obscurs, et, comme un homme qui coule au fond de l’eau, il perdit conscience. Quand il revint à lui, Natacha, cette Natacha vivante qu’il voulait aimer de cet amour pur, divin, révélé à lui, était à genoux près de son lit.

Il comprit que c’était vraiment Natacha, vivante, mais il n’en fut point étonné et en éprouva une douce joie.

Natacha, clouée à genoux (elle ne pouvait se mouvoir), effrayée, le regardait en retenant ses sanglots. Son visage était pâle, immobile, seule sa lèvre inférieure tremblait.

Le prince André soupira, sourit et lui tendit sa main.

— Vous ! Quel bonheur ! dit-il.

Natacha d’un mouvement rapide mais prudent s’avança sur les genoux et, prenant doucement sa main, s’inclina et l’effleura de ses lèvres.

— Pardon ! murmura-t-elle en relevant la tête et le regardant. Pardonnez-moi.

— Je vous aime ! dit le prince André.

— Pardonnez-moi…

— De quoi ? demanda le prince André.

— Pardon, de ce que… j’ai fait, prononça Natacha d’une voix entrecoupée, à peine distincte.

Et, l’effleurant à peine, elle se mit à baiser plus fréquemment la main du prince André.

— Je t’aime mieux qu’auparavant, dit le prince André en lui relevant le visage pour la regarder bien en face. Les yeux pleins de larmes heureuses, son regard l’inondait de compassion et de joie. Le visage pâle et maigre de Natacha, avec les lèvres gonflées, était plus que laid, il était terrible, mais le prince André ne voyait pas ce visage, il ne voyait que les yeux, brillants, beaux.

Derrière eux on entendait des voix.

Pierre, le valet de chambre qui était maintenant tout à fait éveillé, éveilla le docteur. Timokhine qui n’avait pas fermé l’œil à cause du mal qu’il ressentait à la jambe avait vu tout ce qui s’était passé, et, se couvrant soigneusement avec le drap, se serrait sur le banc.

— Qu’est-ce donc ? dit le docteur en se soulevant de sa couche. Veuillez vous en aller, madame.

Au même moment une femme de chambre envoyée par la comtesse, qui avait remarqué l’absence de sa fille, frappait à la porte.

Natacha sortit de la chambre comme une somnambule éveillée au milieu de son sommeil, et, rentrée dans son isba, en sanglotant elle tomba sur son lit.

Depuis ce jour, durant tout le voyage des Rostov, à tous les relais et les haltes, Natacha ne s’éloigna pas de Bolkonskï, et le docteur était obligé d’avouer qu’il n’attendait pas d’une jeune fille tant de fermeté ni tant d’habileté pour soigner un blessé.

Malgré toute l’horreur de la pensée que le prince André pouvait mourir en route (le docteur en était convaincu), dans les bras de sa fille, la comtesse ne pouvait faire d’observation à Natacha. Maintenant, vu les rapports qui s’étaient établis entre le prince André blessé et Natacha, il venait en tête, qu’en cas de guérison, les projets de mariage pourraient être repris ; mais personne — Natacha moins que les autres — n’en parlait. La question irrésolue de vie ou de mort, suspendue non seulement sur Bolkonskï mais sur toute la Russie écartait toute autre pensée.