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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 132-136).


XXII

Mais l’intérieur de la ville était vide. Dans les rues il n’y avait presque plus personne. Les portes cochères et les boutiques, tout était fermé. Par ci par là, près des débits, on entendait des cris isolés, ou des chants d’ivrognes. Dans les rues, personne ne circulait en voiture, les piétons étaient rares. Rue Povarskaia, tout était calme et désert. Dans l’immense cour de la maison des Rostov, on voyait des restes de foin, du crottin de cheval, mais pas un seul homme. Dans la maison des Rostov, où étaient restés tous les biens, il y avait deux hommes dans le grand salon : le portier Ignate et le petit garçon de course Michka, le petit-fils de Vassilitch, qui restait à Moscou avec son grand-père. Michka avait ouvert le clavecin et jouait d’un doigt. Le portier, les mains sur les hanches, debout devant la haute glace, souriait joyeusement.

— En voilà bien ! Hein, oncle Ignate ? disait le petit garçon en se mettant tout d’un coup à frapper des deux mains sur les touches.

— Tiens ! répondit Ignate, étonné de ce que, dans le miroir, son visage souriait de plus en plus.

— Ils n’ont pas honte ! Vraiment c’est honteux ! prononça derrière eux la voix de Maria Kouzminichna qui entrait doucement. Et voilà la grande gueule qui montre les dents ! Pour ca, vous êtes bons ! Là-bas, tout n’est pas arrangé. Vassilitch est à bout de forces. Attends un peu !

Ignate, tortillant sa petite ceinture et cessant de sourire, sortit de la chambre en baissant doucement les yeux.

— Petite tante, laisse-moi un peu, dit le garçon.

— Je te ferai voir un peu, polisson ! s’écria Maria Kouzminichna en agitant la main. Va préparer le samovar pour le grand-père.

Maria Kouzminichna, après avoir épousseté le clavecin, le ferma, et, en soupirant lourdement, sortit du salon dont elle ferma la porte à clef.

Une fois dans la cour, elle se mit à réfléchir où elle devait aller : prendre du thé chez Vassilitch, dans son pavillon, ou finir de mettre en ordre la décharge ?

Des pas rapides résonnaient dans la rue calme. Les pas s’arrêtèrent près de la porte. Le loquet grinça sous une main qui tâchait d’ouvrir.

Maria Kouzminichna s’approcha de la porte.

— Que voulez-vous ?

— Le comte, le comte Ilia Andréiévitch Rostov.

— Mais qui êtes-vous ?

— Un officier. J’ai besoin de le voir, dit une voix agréable de seigneur russe.

Maria Kouzminichna ouvrit la porte et un jeune officier de dix-huit ans, au visage rond, du type des Rostov, entra dans la cour.

— Ils sont partis, petit père. Hier soir, ils sont partis, dit affablement Maria Kouzminichna.

Le jeune officier restait dans la porte, indécis s’il fallait entrer ou non. Il claqua de la langue.

— Ah ! quel dommage ! prononça-t-il. J’aurais dû venir hier. Ah, quel dommage !

Pendant ce temps, Maria Kouzminichna examinait attentivement et avec sympathie les traits de la famille Rostov qu’elle retrouvait dans le visage du jeune homme, sa capote déchirée et ses bottes usées.

— Pourquoi vouliez-vous voir le comte ? demanda-t-elle.

— Mais que faire ? prononça l’officier avec dépit, et il se retourna vers la porte cochère comme s’il voulait partir. Il s’arrêta de nouveau, indécis. — Voyez-vous, dit-il tout à coup, je suis le parent du comte. Il était toujours très bon pour moi. Alors voilà (avec un bon et gai sourire il regardait son manteau et ses bottes), mes habits sont usés. Je n’ai pas du tout d’argent… alors j’avais pensé demander au comte.

Maria Kouzminichna ne le laissa pas achever.

— Voulez-vous attendre un moment, petit père ? Un petit moment.

Et aussitôt que l’officier eut ôté sa main de la porte, Maria Kouzminichna, de son pas pressé de vieille femme, alla dans la cour, à son pavillon.

Pendant qu’elle courait chez elle, l’officier, la tête baissée, regardait ses bottes déchirées et souriait faiblement en se promenant dans la cour. « Quel dommage que je n’aie pas trouvé l’oncle. Et quelle gentille vieille ? Où a-t-elle couru ? Comment puis-je savoir par quelle rue je rattraperai plus vite mon régiment qui doit aller au rempart Rogoski », pensait le jeune officier.

Maria Kouzminichna, avec un visage à la fois effrayé et résolu, parut du coin, tenant à la main un mouchoir à carreaux. Avant de rejoindre l’officier elle ouvrit le mouchoir, en tira un billet blanc de vingt-cinq roubles qu’elle lui remit hâtivement.

— Si Son Excellence était à la maison, sans doute il ferait comme un parent… Mais voilà… maintenant, peut-être… Maria Kouzminichna devenait timide et confuse. Mais l’officier, sans refuser, sans se hâter, prit le billet et remercia la vieille.

— Si le comte était à la maison… continuait à s’excuser Maria Kouzminichna. Que Christ vous garde ! J’espère que Dieu vous gardera sauf, dit-elle en saluant et l’accompagnant.

L’officier, comme s’il se moquait de soi-même, en souriant et hochant la tête, presque au trot, courut par les rues désertes pour rattraper son régiment au pont Iaouzki. Et Maria Kouzminichna, les yeux humides, pendant longtemps se tenait devant la porte fermée en hochant pensivement la tête et sentant un accès inattendu de tendresse maternelle et de pitié pour le petit officier qu’elle ne connaissait pas.