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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 48-53).


IX

À peine Pierre avait-il mis la tête sur les coussins qu’il sentit qu’il s’endormait. Mais tout à coup, avec une clarté semblable à la réalité, il entendit les « boum, boum » des coups, les gémissements, les cris, l’éclat des obus, il sentit l’odeur du sang et de la poudre, et un sentiment d’horreur, le sentiment de la peur de la mort, le saisit. Effrayé, il ouvrit les yeux et souleva sa tête au-dessus de la capote. Dans la cour tout était calme, seul un brosseur qui causait avec le portier marchait devant la porte cochère. Au-dessus de Pierre, sous l’auvent, des pigeons furent dérangés par le bruit qu’il avait fait en se soulevant.

Dans toute la cour était répandue cette odeur pacifique, en ce moment agréable à Pierre, l’odeur d’auberge, de foin, de fumier et de goudron.

Entre les deux auvents noirs, s’apercevait le ciel pur, étoilé.

« Grâces à Dieu que ce ne soit plus ! pensa Pierre en se cachant de nouveau la tête. Oh ! comme la peur est terrible ! Quelle honte que je m’y sois abandonné ! Et eux… eux, tout le temps, jusqu’au bout, ils étaient fermes, tranquilles. » Eux, dans la pensée de Pierre, c’étaient les soldats, ceux qui prenaient part au combat ainsi que ceux qui lui avaient donné à manger et ceux qui priaient devant l’icone. Eux, ces êtres étranges, qu’il ne connaissait pas jusqu’à présent, dans sa pensée se séparaient, nettement, distinctement de toutes les autres gens.

« Être soldat, un simple soldat, pensa Pierre en s’endormant, entrer tout entier dans cette vie commune, se pénétrer des sentiments qui les font tels. Mais comment rejeter de soi tout le fardeau superflu, diabolique de cet être extérieur ? Il fut un temps que je le pouvais. Je pus m’éloigner de mon père comme je voulais. Encore, après le duel avec Dolokhov, j’aurais pu être envoyé au régiment. » Et l’imagination de Pierre évoqua le dîner au club pendant lequel il avait provoqué Dolokhov, et son bienfaiteur à Torjok. Et voilà que Pierre se représente la loge solennelle. Elle se tient au club anglais, une connaissance très proche, chère, est assise au bout de la table. Oui, c’est lui ! C’est le bienfaiteur ! « Mais il est mort, pensa Pierre. Oui, il est mort, mais je ne savais pas qu’il était vivant. Comme j’étais triste qu’il fût mort ; comme je suis heureux qu’il soit de nouveau vivant ! » D’un côté de la table Anatole, Dolokhov, Nestvizkï, Denissov et les autres, les mêmes, sont assis. (Dans le rêve, la catégorie de ces hommes était nettement définie pour Pierre, aussi définie que celle des hommes qu’il appelait eux.) Et ces hommes, Anatole, Dolokhov, crient à haute voix, chantent. Mais à travers leurs cris on entend la voix du bienfaiteur qui parle sans cesse, comme le grondement du champ de bataille, mais sa voix est agréable et consolante. Pierre ne comprend pas ce que dit le bienfaiteur, mais il sait (la catégorie des idées était aussi claire dans le rêve) qu’il parle du bien, de la possibilité d’être ce qu’ils sont. Et de tous côtés ils se pressent autour du bienfaiteur ; leurs visages sont simples, bons, résolus. Mais bien qu’ils soient bons, ils ne regardent pas Pierre ; ils ne le connaissent pas. Pierre veut attirer leur attention et parler. Il se lève, mais à ce moment ses jambes se refroidissent : elles étaient nues.

Il eut honte et ramena la couverture sur ses jambes qui, en effet, dépassaient la capote.

Pendant qu’il se recouvrait, Pierre ouvrit les yeux et aperçut les mêmes auvents, les poteaux, la cour, mais tout était maintenant bleuâtre, clair, avec des gouttes de rosée ou de gel.

« Le jour arrive, pensa Pierre. Mais ce n’est pas tout ça, je dois finir d’écouter et de comprendre les paroles du bienfaiteur. » Il est de nouveau couvert de la capote, mais il n’y a plus ni la loge, ni le bienfaiteur. Il ne reste que des idées exprimées clairement par des paroles, des idées émises par quelqu’un ou que Pierre lui-même conçoit.

Plus tard, en se rappelant ces idées, quoiqu’elles eussent été provoquées par les événements de la journée, Pierre était convaincu qu’elles émanaient de quelqu’un étranger à lui : jamais, lui semblait-il, il n’aurait pu, en l’état de veille, concevoir et exprimer ces pensées.

« L’œuvre la plus difficile, c’est la soumission de la liberté de l’homme aux lois de Dieu, disait la voix. La simplicité, c’est l’obéissance à Dieu. De lui on ne s’écartera pas. Et eux sont simples.

« Ils ne parlent pas mais agissent. La parole prononcée est d’argent, la parole non prononcée est d’or. L’homme ne peut rien prononcer tant qu’il a peur de la mort. Et qui n’a pas peur d’elle, à celui-là tout appartient. Sans les souffrances l’homme ne se connaîtrait pas. Le plus difficile, continuait, en rêve, à penser, ou à écouter Pierre, consiste à savoir réunir en son âme la signification de tout. « Réunir tout ! se dit Pierre. Non, pas unir, on ne peut réunir des idées, mais on peut mettre d’accord toutes ses idées, voilà ce qu’il faut ! Oui, il faut mettre d’accord. Il faut mettre d’accord ! » se répétait Pierre avec enthousiasme, sentant que précisément par ces paroles, et seulement par elles, s’exprimait tout ce qu’il voulait exprimer et que se décidait la question qui le tourmentait. « Oui, il faut mettre d’accord. Il est temps de mettre d’accord ! »

— Il faut atteler. Il est temps d’atteler, Votre Excellence ! Votre Excellence ! répétait une voix quelconque. Il faut atteler, il faut atteler…

C’était la voix de l’écuyer qui éveillait Pierre.

Le soleil tombait droit sur le visage de Pierre. Il regarda la cour sale au milieu de laquelle, près du puits, des soldats faisaient boire leurs chevaux étiques, et de laquelle sortaient des chariots. Pierre se détourna avec dégoût, et, en fermant les yeux, retomba rapidement sur le siège de la voiture. « Non, je ne veux pas cela, je ne veux pas cela ! Voir et comprendre ! Je veux comprendre ce qui m’a été révélé pendant le sommeil. Encore une seconde et je comprendrais tout, mais que dois-je faire ? Mettre d’accord ! Mais comment mettre tout d’accord ? » Et Pierre sentit avec horreur que toute l’importance de ce qu’il avait vu et pensé en rêve était détruite.

L’écuyer, le cocher et le portier racontèrent à Pierre qu’un officier était arrivé avec la nouvelle que les Français s’avancaient vers Mojaïsk et que les nôtres partaient.

Pierre se leva, ordonna d’atteler et de le rejoindre et partit à pied à travers la ville.

Les troupes sortaient et laissaient près de dix mille blessés. On les apercevait dans les cours et aux fenêtres des maisons, d’autres se pressaient dans la rue. Dehors, près des chariots qui devaient emmener les blessés, on entendait des cris, des invectives et des coups. Pierre offrit sa voiture à un général blessé qu’il connaissait et vint avec lui jusqu’à Moscou. En route, Pierre apprit la mort de son beau-frère et celle du prince André.