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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 447-450).


XXXII

Pierre, trop effrayé pour se rendre compte de ce qui se passait, bondit et courut de nouveau vers la batterie comme vers l’unique refuge à toutes les horreurs qui l’entouraient.

Quand il y entra, il remarqua que là on n’entendait pas de coups et que des gens quelconques y faisaient quelque chose. Pierre n’eut pas le temps de comprendre quels étaient ces gens. Il aperçut le colonel qui était couché sur le rempart, le dos tourné vers lui, comme s’il examinait quelque chose en bas, et un soldat qui, en se débattant pour échapper à des hommes qui lui tenaient les bras, criait : « Mes frères ! » et il vit encore quelque chose d’étrange.

Mais il n’avait pas le temps de comprendre que le colonel était tué, que celui qui criait : « Mes frères ! » était un prisonnier, que sous ses yeux un autre soldat était tué d’un coup de baïonnette dans le dos.

À peine avait-il le temps d’arriver au retranchement qu’un homme maigre, au visage jaune en sueur, en uniforme bleu, l’épée à la main, accourait à lui en criant quelque chose. Pierre, d’un mouvement instinctif de défense, sans voir son adversaire, se heurta contre lui les mains en avant et d’une main le saisit (c’était un officier français), de l’autre lui serra la gorge. L’officier, laissant tomber son épée, empoigna Pierre au collet.

Pendant quelques secondes, tous les deux se regardèrent avec des yeux effrayés, et tous les deux perplexes semblaient peu fixés sur ce qu’ils faisaient et sur ce qu’ils devaient faire. — « Est-ce moi qui suis pris, ou est-ce moi qui l’ai pris ? » pensait chacun d’eux. Mais évidemment, l’officier français penchait davantage vers l’idée que lui-même était pris, parce que la main vigoureuse de Pierre, mue par la peur, involontairement serrait de plus en plus sa gorge. Le Français voulait dire quelque chose quand, tout à coup, un boulet siffla sinistrement presque au ras de leurs têtes, et il sembla à Pierre que la tête de l’officier français était emportée, tant il la courba rapidement. Pierre inclina aussi la tête et baissa la main. Sans plus se demander qui avait fait un prisonnier, le Français revint sur ses pas à la batterie, et Pierre descendit la pente en se heurtant contre des morts et des blessés qui, lui semblait-il, le saisissaient par les jambes.

Mais il n’était pas encore en bas qu’une masse compacte de soldats russes, qui montaient en courant, se trouva en face de lui. En tombant et se bousculant, ils poussaient des cris joyeux et couraient bravement à la batterie. (C’était cette attaque qu’Ermolov s’attribua en disant que seuls son courage et sa valeur pouvaient produire cet acte héroïque. Soi-disant il jeta sur le mamelon les croix de Saint-Georges qu’il avait dans sa poche.)

Les Français qui occupaient la batterie s’enfuirent.

Nos troupes, aux cris de : hourra ! s’avancèrent si loin dans les batteries des Français qu’il fut difficile de les arrêter.

Sur la batterie on fit des prisonniers, entre autres un général français blessé que les officiers entouraient. Une foule de blessés, Russes et Français, aux visages déformés par la souffrance, marchaient, rampaient, étaient emportés de la batterie sur les brancards. Pierre monta sur le mamelon où il passa plus d’une heure et de tout ce petit cercle qui l’avait accueilli si amicalement il ne pouvait reconnaître personne. Il y avait là beaucoup de morts qu’il ne connaissait pas, cependant il en reconnut quelques-uns. Le jeune officier était toujours assis, replié de la même façon près du bord du rempart, dans une mare de sang. Le soldat au visage rouge tressaillait encore, mais on le laissa, Pierre courut en bas.

« Non, maintenant, ils cesseront, ils auront horreur de ce qu’ils ont fait », pensait Pierre en se dirigeant sans but derrière une foule de brancards qui s’éloignaient du champ de bataille.

Le soleil couvert de fumée était encore haut et devant, surtout à gauche près de Séméonovaskoié quelque chose bouillonnait dans la fumée et le grondement des coups. Non seulement la canonnade et la fusillade ne faiblissaient point, mais augmentaient désespérément, semblables à un homme qui épuise ses dernières forces.