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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 427-432).


XXX

En revenant à Gorki, après avoir quitté le prince André, Pierre ordonna à son écuyer de préparer les chevaux et de l’éveiller le matin de bonne heure. Après avoir donné ces ordres, il s’endormit derrière le paravent dans un petit coin que Boris lui avait cédé.

Quand Pierre s’éveilla tout à fait, le lendemain matin, il n’y avait plus personne dans l’izba. Les vitres de la petite fenêtre tremblaient ; l’écuyer, devant lui, le secouait.

— Votre Excellence ! Votre Excellence ! Votre Excellence !… disait l’écuyer en secouant Pierre par l’épaule, avec persistance, sans le regarder, et n’ayant évidemment pas l’espoir de l’éveiller.

— Quoi ? C’est commencé ? Déjà temps ? dit Pierre en s’éveillant.

— Veuillez entendre la canonnade, dit l’écuyer, un soldat en retraite. Tous ces messieurs sont déjà sortis. Le sérénissime même est passé depuis longtemps.

Pierre s’habilla à la hâte et courut sur le perron. Dans la cour, il faisait clair, frais et gai. Le soleil, qui venait de sortir du nuage qui le cachait, jetait ses rayons, coupés à demi par les nuages, à travers les toits de la rue, en face, sur la poussière de la route humectée de rosée, sur les murs des maisons, sur les ouvertures de l’enclos, sur ses chevaux qui se trouvaient près de l’izba. Le grondement des canons s’entendait plus clair dans la cour. Un aide de camp accompagné d’un Cosaque passa par là au trot.

— Il est temps, comte ! Il est temps ! cria l’aide de camp.

Pierre ordonna de faire suivre son cheval et, par la rue, se dirigea vers le mamelon d’où la veille il regardait le champ de bataille. Il y avait là une foule de militaires, on y entendait les conversations françaises des officiers de l’état-major, et l’on voyait la tête grise de Koutouzov, en bonnet blanc à bord rouge, et sa nuque grise enfoncée dans les épaules. Koutouzov regardait la grande route avec une jumelle.

Pierre, en gravissant les marches de l’entrée du mamelon, regardait devant lui et restait étonné d’admiration devant la beauté du spectacle. C’était le même panorama qu’il admirait la veille, du haut du mamelon, mais maintenant tout le pays était couvert de troupes, de la fumée des coups et des rayons obliques du soleil clair qui se soulevait derrière et à gauche de Pierre et jetait sur lui, dans l’air pur, matinal, la lumière éblouissante d’une nuance dorée et rose et de longues ombres noires.

Les forêts lointaines, qui limitaient le panorama et semblaient découpées dans une pierre précieuse jaune verdâtre, se voyaient à l’horizon avec leurs lignes courbées, et entre elles, derrière Valouiévo, on apercevait la grande route de Smolensk toute couverte de troupes. Plus près, brillaient des champs dorés et des bosquets. Partout, devant, à droite et à gauche, on voyait des troupes. Tout cela était animé, majestueux et inattendu. Mais ce qui surtout frappait Pierre, c’était la vue du champ de bataille de Borodino et de chaque côté les ravins de la Kolotcha.

À Borodino, de chaque côté de la Kolotcha, surtout à gauche, là où la Voïna aux bords marécageux tombe dans la Kolotcha, le brouillard fondait, s’élargissait, transparent sous le soleil clair qui teint d’une façon magique tout ce qu’on voit à travers ses rayons. À ce brouillard se joignait la fumée des coups et, dans ce brouillard et cette fumée, partout brillaient les éclairs de lumière matinale, tantôt sur l’eau, tantôt sur la rosée, tantôt sur les baïonnettes des troupes qui se pressaient sur les bords de la rivière et à Borodino. À travers ce brouillard, on apercevait l’église blanche, çà et là les toits des izbas de Borodino, ailleurs une masse compacte de soldats ; ailleurs encore des caissons verts et des canons ; et tout cela remuait ou semblait se remuer parce que le brouillard et la fumée se répandaient sur tout cet espace. Aussi bien près de Borodino, au bas des ravins couverts de brouillard, que plus haut et surtout à gauche, sur toute la ligne de forêts, sur les champs, au bas des collines, sur les hauteurs, se montraient sans cesse des masses de fumée, — venues on ne voyait d’où, ou des canons, — tantôt isolées, tantôt en masses, tantôt rares, tantôt fréquentes, et ces nuages, en se gonflant, s’élargissant, tourbillonnant, emplissaient tout l’espace. Ces fumées, ces coups, leurs sons, chose étrange à dire, faisaient la beauté principale du spectacle.

Pouff ! et tout à coup on aperçoit la fumée ronde, compacte qui se joue en des tons gris et blancs. Et boum ! entend-on une seconde après au milieu de cette fumée. Pouff ! Pouff ! deux fumées se soulèvent ensemble et se confondent ; boum ! boum ! et les sons confirment ce que voit l’œil.

Pierre regardait la première fumée qui s’élevait comme un ballon et déjà, à sa place, d’autres fumées se traînaient à côté et pouff ! pouff ! encore d’autres fumées, et à chacune avec les mêmes intervalles : boum ! boum ! boum ! répondaient les sons agréables, nets et précis. Ces fumées tantôt semblaient courir, tantôt être immobiles et devant elles couraient les forêts, les champs et les baïonnettes brillantes. À gauche, dans les champs et les buissons, paraissaient sans cesse de ces grands tourbillons avec leurs échos solennels, et plus près, au bas des collines et des forêts, s’enflammaient les petites fumées des fusils qui n’avaient pas le temps de s’arrondir, et donnaient aussi de petits échos. Ta, ta, ta, ta, les fusils craquaient assez fréquemment mais pas régulièrement, et leurs sons paraissaient maigres en comparaison de ceux des canons.

Pierre aurait voulu être où étaient ces fumées, ces baïonnettes brillantes, ce mouvement, ces sons. Il regarda Koutouzov et sa suite pour contrôler son impression par celle des autres. Tous comme lui et, lui semblait-il, avec le même sentiment, regardaient en avant, le champ de bataille. Sur tous les visages se montrait maintenant cette chaleur latente du sentiment que Pierre avait remarquée la veille et qu’il avait tout à fait bien comprise après sa conversation avec le prince André.

— Va, mon cher, va, que le Christ t’accompagne ! dit Koutouzov, sans quitter des yeux le champ de bataille, à un général qui se trouvait près de lui. Après avoir reçu l’ordre, le général passa devant Pierre vers la descente du mamelon.

— Près du gué, dit le général froidement et sévèrement, en réponse à un officier d’état-major qui lui demandait où il allait.

— « Et moi, moi, » pensa Pierre ; et il suivit le général.

Le général monta sur le cheval que lui amena un Cosaque. Pierre s’approcha de son écuyer qui tenait les chevaux. Il demanda lequel était le plus doux et le monta. Il s’accrochait à la crinière, serrant les talons sous le ventre du cheval ; il sentait tomber ses lunettes, mais n’avait pas le courage de lâcher la crinière et les guides : il galopa derrière le général en provoquant le sourire des officiers de l’état-major qui le regardaient du mamelon.