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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 357-363).


XX

Le matin du 25, Pierre partit de Mojaïsk. Sur la côte raide de la colline qui montait à la ville, devant la cathédrale, sise sur la hauteur, à droite et où le carillon annonçait le service, Pierre descendit de voiture et alla à pied. Derrière lui descendait un régiment de cavalerie, les chanteurs en avant ; en face montait un convoi de chariots avec des blessés du combat de la veille. Les postillons, des paysans, criaient après les chevaux et les fouettaient en courant d’un côté sur l’autre. Les chariots, dans chacun desquels étaient couchés ou assis trois ou quatre soldats blessés, sautaient sur les pierres qui tapissaient la pente raide. Les blessés, bandés, pâles, les lèvres serrées, les sourcils froncés, se cramponnaient aux bords et se heurtaient dans les chariots. Presque tous, avec une curiosité enfantine, naïve, regardaient le bonnet blanc et le frac vert de Pierre. Le cocher de Pierre criait avec violence après les convois des blessés pour qu’ils s’alignassent. Le régiment de cavalerie qui descendait de la montagne en chantant se croisa avec la drojkï de Pierre et lui barra la route. Pierre s’arrêta et se serra sur le bord de la route tracée dans la montagne. Le soleil n’avait pas pénétré jusqu’à la route profonde, il y faisait froid et humide. Au-dessus de la tête de Pierre brillait un clair matin d’août et il entendait un joyeux carillon. Un chariot de blessés s’arrêta au bord de la route, près de Pierre. Le postillon, un paysan en lapti, courut tout essoufflé vers son chariot, posa une pierre sous les roues de derrière, décerclées, et se mit à réparer les harnais de son cheval qui s’arrêta.

Un vieux soldat blessé, le bras bandé, qui marchait près du chariot, le saisit avec sa main valide et se retourna vers Pierre.

— Quoi, pays, on nous mettra ici, hein ? on nous traînera comme ça jusqu’à Moscou ? demanda-t-il.

Pierre était si pensif qu’il ne comprit pas la question ; il regardait tantôt le régiment de cavalerie qui se croisait maintenant avec le convoi des blessés, tantôt le chariot qui était près de lui et où se trouvaient deux blessés assis et un couché, et il lui semblait qu’ici, dans la présence de ces blessés, se trouvait la solution de la question qui l’occupait. Un des soldats assis dans le chariot était probablement blessé à la joue : toute sa tête était enveloppée de chiffons et une des joues semblait grosse comme une tête d’enfant, sa bouche et son nez étaient de travers. Ce soldat regarda l’église et se signa. L’autre, un jeune garçon, — une recrue — blond et blanc, son visage fin complètement exsangue, avec un sourire bon, figé, regardait Pierre. Le troisième était couché sur le ventre et l’on ne voyait pas son visage. Les chanteurs du régiment de cavalerie passaient près du chariot même. Ils chantaient une chanson de soldats :


Ah ! elle est perdue… la tête…
En vivant à l’étranger…


Comme en réponse, mais dans un autre genre de gaîté, les sons métalliques du carillon résonnaient sur la hauteur. Et, encore dans un autre genre de gaîté, les rayons chauds du soleil caressaient le sommet opposé de la colline. Mais au pied de la colline, près du chariot de blessés, près du petit cheval poussif qui se tenait à côté de Pierre, il faisait humide, sombre et triste.

Le soldat à la joue enflée regardait avec colère les chanteurs.

— Oh ! les élégants ! prononça-t-il avec reproche.

— Aujourd’hui, on ne s’est pas contenté des soldats, mais on a pris des paysans ! Même les paysans… on les chasse aussi… Aujourd’hui, on ne fait pas de distinction… on veut lancer tout le peuple, en un mot Moscou. On veut finir en un coup ! dit avec un sourire triste, en s’adressant à Pierre, le soldat qui était au fond du chariot.

Malgré l’obscurité des paroles du soldat, Pierre comprit tout ce qu’il voulait dire et hocha approbativement la tête.

La route redevint libre. Pierre descendit sous la montagne et partit plus loin.

Pierre alla regarder les deux côtés de la route, cherchant un visage connu, mais partout ce n’étaient que des visages inconnus, des militaires de divers régiments qui regardaient avec étonnement son bonnet blanc et son habit vert. Après avoir parcouru quatre verstes, il rencontra enfin une connaissance et, avec joie, l’interpella. C’était un des médecins en chef de l’armée. Il était en cabriolet ; il allait en sens inverse de Pierre ; près de lui était un jeune médecin. En reconnaissant Pierre, il fit arrêter son cosaque qui était assis sur le siège à la place du cocher.

— Comte ! Votre Excellence ! Comment êtes-vous ici ? demanda le docteur.

— Voilà, j’ai voulu voir…

— Oui, oui, il y aura de quoi voir.

Pierre descendit et se mit à parler au docteur en lui expliquant son intention de participer à la bataille.

Le docteur lui conseilla de s’adresser directement au sérénissime.

— Pourquoi vous trouver Dieu sait où, dans l’inconnu, pendant la bataille ? dit-il en échangeant un coup d’œil avec son jeune camarade. Du reste, le sérénissime vous connaît et vous recevra gracieusement. Faites comme ça, mon cher.

Le docteur paraissait las et pressé.

— Alors vous pensez… Ah ! je voulais encore vous demander où est exactement la position, dit Pierre.

— La position ? Ça, ce n’est plus de ma compétence. Vous passerez le village Tatarinovo, là-bas on creuse quelque chose. Là-bas, montez sur le mamelon. On voit de là, dit le docteur.

— Vraiment ! On voit de là ?… Si vous…

Mais le docteur l’interrompit et s’approcha du cabriolet.

— Je vous conduirais, mais je vous jure que je suis pris jusque-là (le docteur montra sa gorge). Je cours chez le commandant du corps. Chez nous, comme c’est arrangé !… Vous savez, comte, c’est pour demain la bataille, et pour cent mille hommes il faut compter au moins vingt mille blessés. Et nous n’avons ni brancards, ni lits de camp, ni médecins, même pour six mille. Il y a dix mille chariots, mais il faut autre chose et, voilà, arrange-toi comme tu pourras…

Cette pensée étrange : que parmi ces milliers d’hommes vivants, sains, jeunes et vieux, qui avec un étonnement gai regardaient son bonnet, il y en avait assurément vingt mille voués aux blessures, à la mort (peut-être ceux mêmes qu’il voyait), cette pensée frappa Pierre : « Ils mourront peut-être demain ! Pourquoi pensent-ils à autre chose qu’à la mort ? » Et tout d’un coup, par une association mystérieuse des idées, il se représenta vivement la descente de la colline de Mojaïsk, le chariot avec ses blessés, le carillon, les rayons obliques du soleil, les chansons des cavaliers. « Les cavaliers marchent à la bataille, ils rencontrent des blessés et ne songent pas un moment à ce qui les attend, et ils passent devant, en clignant de l’œil aux blessés. Et de tous ces hommes, vingt mille sont destinés à la mort, et cependant ils s’occupent de mon bonnet. C’est étrange ! » pensait Pierre en se dirigeant vers le village Tatarinovo.

Près de la maison seigneuriale, à gauche de la route, se trouvaient des voitures, des chariots, une foule de brosseurs, des sentinelles. C’était là le quartier du sérénissime. Mais quand Pierre y arriva, il n’y avait presque personne de l’état-major. Tous étaient au service d’action de grâces. Pierre partit plus loin vers Gorki. Ayant gravi la montée, en entrant dans la petite ruelle du village, Pierre aperçut pour la première fois les paysans miliciens avec leurs bonnets et leurs chemises blanches qui, tout en causant fort et criant, animés et en sueur, faisaient quelque travail, à droite de la route sur un immense mamelon couvert d’herbe. Les uns creusaient avec des pelles, les autres emportaient la terre dans des brouettes qu’ils poussaient sur des planches, d’autres ne faisaient rien.

Deux officiers donnaient des ordres. En apercevant ces paysans, qu’animait encore leur nouvel état militaire, Pierre se rappela de nouveau les soldats blessés à Mojaïsk et il comprit ce que voulait exprimer le soldat qui disait : qu’on veut lancer tout le peuple. La vue de ces paysans barbus, travaillant sur le champ de bataille, gauches dans des bottes étranges pour eux, avec leurs cous en sueur, les chemises déboutonnées sous lesquelles on voyait les os brunis des clavicules, impressionnait Pierre plus vivement que tout ce qu’il avait vu et entendu jusqu’ici sur la solennité et l’importance du moment présent.