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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 322-328).


XVI

— Eh bien ! maintenant, c’est tout ! dit Koutouzov en signant le dernier papier.

Il se leva lourdement, frotta les plis de son cou blanc et gras, et, le visage réjoui, se dirigea vers la porte.

La femme du pope, le visage cramoisi, s’empressa de prendre le plateau, et bien que préparé depuis longtemps, elle ne parvint pas à le présenter à temps.

En saluant très bas elle le tendit à Koutouzov.

Il cligna des yeux, sourit, lui prit le menton et dit :

— Eh ! comme tu es jolie ! Merci, ma belle.

Il tira de la poche de son pantalon quelques pièces d’or et les lui mit sur le plateau.

— Eh bien ! comment vas-tu ? dit Koutouzov en se dirigeant vers la chambre qui lui était réservée.

La femme du pope, souriant à pleines fossettes, le visage rouge, le suivait dans la chambre. L’aide de camp vint trouver le prince André sur le perron et l’invita à déjeuner. Une demi-heure après, on mandait de nouveau le prince André chez Koutouzov. Koutouzov était couché sur la chaise-longue, son uniforme déboutonné. Il tenait à la main un livre français ; à l’arrivée du prince André il le ferma en marquant la page avec le coupe-papier. C’était Les Chevaliers du Cygne, de madame de Genlis ; le prince André l’aperçut sur la couverture.

— Eh bien ! assieds-toi, assieds-toi, et causons ! dit Koutouzov. C’est triste, très triste. Mais, souviens-toi, mon ami, que je suis pour toi un père, un second père.

Le prince André raconta à Koutouzov tout ce qu’il savait des derniers moments de son père et ce qu’il avait vu en traversant Lissia-Gorï.

— Jusqu’à quel point ! Jusqu’à quel point nous a-t-on amenés ! prononça tout à coup Koutouzov d’une voix émue ; le récit du prince André lui rappelait évidemment, avec une clarté particulière, la situation dans laquelle se trouvait la Russie. — Donne seulement le temps, donne le temps, ajouta-t-il avec une expression méchante du visage, et ne désirant pas continuer cette conversation qui l’émotionnait, il dit : — Je t’ai fait venir pour te garder près de moi.

— Merci, Votre Altesse, répondit le prince André, mais je crains de n’être pas bon pour l’état-major , dit-il avec un sourire que Koutouzov remarqua.

Koutouzov le regarda interrogativement.

— Et le principal, continua le prince André, c’est que je suis habitué à mon régiment. J’aime les officiers et il me semble que les soldats m’aiment aussi. J’aurais le regret de quitter le régiment, si je refuse l’honneur d’être auprès de vous… croyez-moi…

Une expression intelligente, bonne et en même temps malicieuse était sur le visage gras de Koutouzov. Il interrompit Bolkonskï.

— Je le regrette, tu me serais nécessaire, mais tu as raison, tu as raison. Ce n’est pas là qu’il nous faut des hommes. Il y a toujours beaucoup de conseilleurs, mais les vrais hommes manquent. Les régiments ne seraient pas ce qu’ils sont si tous les conseilleurs servaient au régiment, comme toi. Je me souviens de toi depuis Austerlitz. Je me rappelle, je me rappelle, avec le drapeau…

À ce souvenir la joie colora le visage du prince André. Koutouzov l’attira par la main et lui tendit sa joue ; et de nouveau le prince André remarqua des larmes dans les yeux du vieux. Bien que le prince André sût que Koutouzov avait la larme facile et qu’il le cajolait et le plaignait par désir de montrer de la sympathie pour son deuil, néanmoins ce souvenir d’Austerlitz lui était agréable et le flattait.

— Va, suis ta route et que Dieu t’accompagne. Je sais que ta route est celle de l’honneur. — Il se tut. — Et comme je t’ai regretté à Bukharest, il me fallait envoyer quelqu’un…

Puis, changeant de conversation, Koutouzov se mit à parler de la guerre turque et de la paix conclue :

— Oui, on m’a critiqué assez et pour la guerre et pour la paix… Mais tout vient à son temps. Tout vient à point à celui qui sait attendre. Et pourtant, là-bas, il n’y avait pas moins de conseilleurs… qu’ici, continua-t-il en se retournant vers les conseilleurs qui, visiblement l’occupaient.

— Oh ! les conseilleurs ! les conseilleurs ! Si on les écoutait tous, là-bas en Turquie, nous n’aurions pas fait la paix et n’aurions pas terminé la guerre. Faire tout le plus vite, et le vite devient long. Si Kamenski n’était pas mort il serait perdu. Avec trente mille il assiégeait les forteresses : prendre une forteresse ce n’est pas difficile, le difficile c’est de gagner la campagne, et pour cela il ne faut ni assiéger ni attaquer, mais il faut de la patience et du temps.

Kamenski envoyait sur Roustchouk les soldats et moi je les envoyais seuls (la patience et le temps) et j’ai pris plus de forteresses que Kamenski et j’ai forcé les Turcs à manger de la viande de cheval.

Il hocha la tête :

— Et avec les Français ce sera la même chose. Crois-moi, prononça Koutouzov en s’animant et se frappant la poitrine : ils mangeront chez moi de la viande de cheval.

De nouveau ses yeux s’obscurcirent de larmes.

— Cependant faudra-t-il accepter la bataille ? dit le prince André.

— Il le faudra si tous le veulent. Il n’y a rien à faire… Crois-moi, mon cher, il n’y a pas plus fort que ces deux guerriers : la patience et le temps. Ceux-ci feront tout, mais les conseilleurs n’entendent pas de cette oreille, voilà tout. Les uns veulent, les autres ne veulent pas. Que faire donc ? demanda-t-il semblant attendre la réponse. Que voudrais-tu faire ? répéta-t-il.

Et ses yeux brillaient d’une expression profonde, intelligente.

— Je te le dirai, prononça-t-il, puisque le prince André ne répondait rien. Je te dirai ce qu’il faut faire et ce que j’ai fait. Dans le doute, mon cher, — il se tut — abstiens-toi, — prononça-t-il d’un ton saccadé. — Eh bien ! adieu, mon ami. Souviens-toi que je partage ton deuil de toute mon âme et que pour toi je ne suis ni sérénissime, ni prince, ni commandant en chef, mais un père. Si tu as besoin de quelque chose, tout droit chez moi ! Au revoir, mon cher.

Il l’enlaça de nouveau et l’embrassa. Le prince André avait à peine franchi la porte que Koutouzov respira avec calme et reprit le roman non terminé de madame de Genlis : Les Chevaliers du Cygne.

Comment et par quelles causes, le prince André n’aurait pu nullement l’expliquer, mais après cet entretien avec Koutouzov, il retourna à son régiment tout à fait rassuré sur la marche générale des affaires et sur le compte de celui à qui elles étaient confiées. Plus il voyait l’absence de toute personnalité en ce vieillard chez qui restaient seules des habitudes de passion et, au lieu de l’intelligence (qui groupe les faits et tire les conclusions), la seule capacité de contempler tranquillement la marche des phénomènes, plus il était tranquille sur le sort des événements à venir.

« Il n’y aura rien de lui, il n’inventera rien, n’entreprendra rien, pensait le prince André, il écoutera tout, se rappellera tout, il mettra tout à sa place. Il n’empêchera rien d’utile et ne permettra rien de nuisible. Il comprend qu’il y a quelque chose de plus fort et de plus important que sa volonté : la marche inévitable des événements, et il sait les voir, il sait comprendre leur importance et, en vue de cette importance, il sait réussir à y faire participer sa volonté que dirige un autre. Et ce qui fait surtout qu’on le croit, c’est qu’il est Russe malgré les lectures de madame de Genlis et les proverbes français ; c’est que sa voix tremblait quand il disait : Jusqu’où nous a-t-on conduits ! c’est parce qu’il pleurait en disant qu’il les forcerait à manger de la viande de cheval. »

Sur ce sentiment que tous éprouvaient plus ou moins vaguement étaient basés cette unité dépensée et l’assentiment général qui accompagnait le choix, agréable au peuple — contraire aux intentions de la cour —, de Koutouzov comme commandant en chef.