Guerre et Paix (trad. Bienstock)/X/05

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 223-234).


V

Les troupes continuaient à reculer au-delà de Smolensk. L’ennemi les poursuivait. Le 10 août le régiment que commandait le prince André passa par la grande route, devant le chemin qui menait à Lissia-Gorï. La chaleur et la sécheresse duraient depuis plus de trois semaines. Chaque jour le ciel était couvert de nuages moutonnés qui, de temps en temps, cachaient le soleil. Mais vers le soir les nuages se dispersaient et le soleil se couchait dans un brouillard rougeâtre. Seule une forte rosée rafraîchissait la terre. Les blés qui n’étaient pas encore coupés séchaient et perdaient leurs grains. Les mares étaient à sec, le bétail beuglait la faim et ne trouvait pas de nourriture dans les prairies brûlées par le soleil. Il ne faisait frais que pendant la nuit et dans les bois quand il y avait encore de la rosée ; mais sur la route, sur la grande route que suivaient les troupes, même durant la nuit et entre les bois, il n’y avait pas cette fraîcheur. On ne remarquait pas la rosée sur la poussière de la route soulevée à plus d’un quart d’archine. Aussitôt que commençait le jour le mouvement commençait. Les convois, l’artillerie, avançaient sans bruit et l’infanterie étouffait dans la poussière chaude, mobile que ne refroidissait pas la nuit. Une partie de cette poussière se mêlait aux jambes et aux roues, l’autre roulait comme un nuage au-dessus de l’armée, s’infiltrant dans les cheveux, les yeux, les oreilles, les narines et, principalement, dans les poumons des hommes et des animaux qui marchaient sur la route. Plus le soleil était haut, plus les nuages de poussière s’élevaient. À travers cette poussière fine, chaude, on pouvait regarder à l’œil nu le soleil qui n’était pas caché par des nuages : Le soleil semblait une grosse sphère cramoisie. Il n’y avait pas de vent, et les hommes suffoquaient dans cette atmosphère immobile. Ils marchaient en se couvrant le nez et la bouche avec leurs mouchoirs. Quand ils arrivaient dans un village tous se jetaient sur les puits. On se battait pour l’eau et l’on buvait jusqu’à la boue.

Le prince André commandait le régiment, et la gestion du régiment, le bien-être de ses soldats, la nécessité de recevoir et de donner des ordres l’occupaient. L’incendie de Smolensk et son abandon, marquaient une étape pour le prince André. Un sentiment nouveau de colère contre l’ennemi le forçait à oublier sa douleur. Il se donnait tout entier aux affaires du régiment. Il se souciait de ses soldats et de ses officiers et se montrait tendre envers eux. Dans le régiment on l’appelait notre prince, on était fier de lui, on l’aimait. Mais il n’était vraiment bon et tendre qu’avec les hommes du régiment : avec Timokhine et les autres, avec les gens tout à fait nouveaux et dans le milieu étranger, avec ceux qui ne pouvaient comprendre et connaître son passé. Mais aussitôt qu’il se trouvait avec un de ses anciens de l’état-major, il se mettait en colère, devenait méchant, moqueur, méprisant. Tout ce qui lui rappelait le passé lui répugnait, aussi tâchait-il seulement de ne pas être injuste envers ce monde ancien et de remplir ses devoirs.

En effet, tout se présentait au prince André sous des couleurs sombres, surtout après le 6 août, quand on eut abandonné Smolensk (que, selon son opinion, on pouvait et devait défendre), et que son père malade devait s’enfuir à Moscou et laisser au pillage Lissia-Gorï qu’il aimait tant, qu’il avait installé, peuplé. Mais malgré cela, grâce au régiment, le prince André pouvait penser à autre chose, tout à fait indépendamment des questions générales : à son régiment. Le 10 août la colonne dont faisait partie celui-ci atteignit Lissia-Gorï.

Deux jours auparavant, le prince André avait reçu la nouvelle que son père, son fils, sa sœur étaient partis à Moscou. Bien que le prince André n’eut pas affaire à Lissia-Gorï, avec le désir propre à lui de raviver sa douleur, il résolut d’y aller.

Il ordonna de seller son cheval et partit de l’étape au village paternel où il était né, où il avait grandi. En passant devant l’étang où toujours des dizaines de femmes, en bavardant, lavaient du linge, le prince André remarqua qu’il n’y avait personne et qu’une petite planche, détachée, couverte d’eau à moitié, flottait au milieu de l’étang. Le prince André s’approcha de la maison du garde. Près de la porte cochère il n’y avait personne et la porte était ouverte. Les allées du jardin étaient déjà couvertes d’herbe, de jeunes veaux et des chevaux erraient dans le parc anglais. Le prince André s’approcha de l’orangerie : les vitres étaient cassées, quelques plantes étaient tombées, d’autres se fanaient. Il appela le jardinier Tarass, personne ne répondit. En faisant le tour de la serre, il s’aperçut que la balustrade en chêne sculpté était toute brisée et que des fruits étaient arrachés des branches. Un vieux paysan (le prince André le voyait près de la porte depuis son enfance) était assis sur le banc vert et tressait un lapott. Il était sourd et n’entendit pas venir le prince André. Il était assis sur le banc où aimait à s’asseoir le vieux prince, et, autour de lui, des rubans d’écorce préparés pour le tressage pendaient sur les branches d’un magnolia brisées et fanées.

Le prince André s’approcha de la maison. Dans le vieux jardin quelques tilleuls étaient coupés. Une jument pie et son poulain marchaient devant la maison même, entre les rosiers. La maison était close. Une fenêtre en bas était ouverte. Un petit gamin, en apercevant le prince André, accourut de la maison. Alpatitch avait renvoyé sa famille et restait seul à Lissia-Gorï. Il était à la maison et lisait la Vie des Saints. En apprenant l’arrivée du prince André, il sortit de la maison, ses lunettes sur le nez, et, en se boutonnant, s’approcha hâtivement du prince puis, sans rien dire, en pleurant, lui baisa les genoux. Mais il se détourna, fâché de sa faiblesse et se mit à lui rendre compte de la situation des affaires. Tout ce qui était précieux et cher avait été emmené à Bogoutcharovo. Le blé, près de cent tchetvertt[1], était aussi expédié. Les foins et la récolte de printemps, extraordinaires, à ce que disait Alpatitch, avaient été fauchés encore verts et pris par les troupes. Les paysans étaient ruinés : les uns étaient partis à Bogoutcharovo, les autres, une petite partie, restaient.

Sans écouter jusqu’au bout, le prince André demanda :

— Quand mon père et ma sœur sont-ils partis ?

Il voulait dire : quand sont-ils partis à Moscou ? Alpatitch, supposant qu’il s’agissait du départ à Bogoutcharovo, répondit le 7, et, de nouveau, il s’étendit sur les affaires de l’exploitation et demanda des ordres.

— Ordonnez-vous de laisser aux troupes l’avoine contre un reçu ? Il en reste encore six cents tchetvertt.

— Que faut-il lui répondre ? pensa le prince André en regardant la tête chauve du vieux, brillante au soleil, et lisant sur son visage l’aveu que lui-même comprenait l’inopportunité de sa question et ne la formulait que pour masquer sa douleur.

— Oui, donne, dit-il.

— Vous avez peut-être remarqué du désordre dans le jardin, dit Alpatitch. On ne pouvait les en empêcher. Trois régiments ont passé et sont restés une nuit, surtout des dragons. J’ai noté le grade et le titre du commandant pour donner la requête.

— Eh bien, que feras-tu ? Resteras-tu si l’ennemi vient là ? lui demanda le prince André.

Alpatitch tournant son visage vers le prince André le regarda et, tout d’un coup, d’un geste solennel, leva les bras vers le ciel.

— Il est mon protecteur ! Que sa volonté soit faite ! prononça-t-il.

La foule des paysans et des domestiques, têtes nues, marchait à travers champs, vers le prince André.

— Eh bien, adieu ! dit le prince André en s’ inclinant vers Alpatitch. Pars toi-même, emporte ce que tu pourras, ordonne aux paysans de partir dans le domaine de Riazan ou près de Moscou.

Alpatitch se serra contre sa jambe et sanglota.

Le prince André le repoussa doucement et, poussant son cheval au galop, partit dans l’allée.

Sur le perron de la serre, toujours avec la même indifférence, comme une mouche sur le visage d’un mort, le vieux était assis et battait la semelle du lapott ; deux fillettes, leurs jupes pleines de prunes qu’elles avaient cueillies aux arbres de la serre, venaient de là en courant et se trouvaient juste sur le chemin du prince André. En apercevant leur jeune seigneur, l’aînée, avec la peur peinte sur son visage, saisit par le bras sa cadette et se cacha avec elle derrière un bouleau, sans avoir le temps de ramasser les prunes vertes qui tombaient.

Le prince André se détourna vivement d’elles, craignant de leur laisser remarquer qu’il les avait aperçues. Il avait pitié de cette jolie fillette effrayée. Il était gêné pour la regarder, mais en même temps il le voulait. Un sentiment nouveau, doux et apaisant, le saisit quand, regardant ces fillettes, il comprit l’existence d’intérêts tout étrangers à lui, humains et semblables à ceux qui l’occupaient. Évidemment les fillettes ne pensaient qu’à une seule chose : emporter et manger les prunes vertes et ne pas être attrapées, et le prince André, avec elles, désirait le succès de leur entreprise. Il ne pouvait s’empêcher de les regarder encore une fois. Elles, se croyant déjà hors de danger, bondissaient de leur cachette, criaient quelque chose d’une voix aiguë, retenaient leurs jupes, et leurs jambes nues, brunes, trottaient gaiement, rapidement, sur l’herbe de la prairie.

Le prince André se sentait un peu rafraîchi après avoir franchi le cercle de poussière de la grande route où s’avançaient les troupes. Non loin de Lissia-Gorï, il sortit de nouveau sur la même route et rejoignit son régiment à l’étape, près de la digue du petit étang. Il était plus d’une heure de l’après-midi. Le soleil sphérique, rouge, empoussiéré, brûlait insupportablement le dos à travers les vestons noirs. La poussière était toujours la même et se tenait immobile sur les troupes arrêtées qui bourdonnaient. Il n’y avait pas de vent. Montant sur la digue, le prince André sentit la fraîcheur de l’étang. Il voulait se jeter dans l’eau, quelque sale qu’elle fût. Il regardait l’étang d’où partaient des rires et des cris. Le petit étang, parsemé de verdure, dépassait la digue d’une demi archine, parce qu’il était plein de corps humains blancs, avec des mains, des visages et des cous rouges comme des briques, qui clapotaient dans l’eau. Toute cette chair humaine, blanche, nue, barbotait dans cette mare sale, avec des éclats de rire et des cris, comme des carpes dans un arrosoir.

Cela sentait la gaieté et c’est pourquoi c’était particulièrement triste.

Un jeune soldat blond — le prince André le connaissait personnellement — de la 3e compagnie, avec une petite courroie autour du mollet, en se signant se reculait pour se mettre à l’aise et se jeter à l’eau. L’autre, un sous-officier brun, toujours hérissé, dans l’eau jusqu’à la ceinture, en agitant son corps musclé, reniflait joyeusement et s’arrosait la tête avec ses bras noirs jusqu’aux mains.

On entendait des clapotements, des cris aigus et des hou ! hou !

Sur le bord, sur la digue, dans l’étang, partout on voyait la chair blanche, forte, musclée. L’officier Timokhine, au petit nez rouge, s’essuyait avec une serviette, sur la digue ; il se sentit gêné en voyant le prince. Cependant il se décida à lui parler.

— C’est bon, Votre Excellence, vous feriez bien aussi…

— C’est sale, dit le prince André en faisant la grimace.

— Nous vous ferons de la place tout de suite. Et Timokhine, pas encore habillé, courut faire de la place.

— Le prince désire…

— Qui ? notre prince ? se mirent à dire des voix ; et tous, hâtivement, se bousculaient tant, que le prince André avait de la peine à les calmer. Il décida que ce serait mieux de se laver dans le hangar.

— « La chair, le corps, chair à canon ! » pensa-t-il en regardant son corps nu et tressaillant moins de froid que de dégoût et d’horreur de lui-même en vue de ce grand nombre de corps qui barbotaient dans l’étang sale.

Le 7 août, le prince Bagration, dans son camp de Mikhaïlovka, situé sur la route de Smolensk, écrivait la lettre suivante.

« Monsieur le comte Alexis Andréiévitch. »

(Il écrivait à Araktchéiev, mais il savait que sa lettre serait lue par l’empereur, c’est pourquoi, autant que son intelligence le lui permettait, il en pesait chaque mot).

« Je pense que le ministre vous a fait déjà le rapport sur l’abandon de Smolensk à l’ennemi.

» C’est pénible et triste, et toute l’armée est navrée qu’on ait abandonné en vain le point le plus important. De ma part, je l’ai demandé personnellement de la façon la plus pressante ; je l’ai écrit au ministre, mais rien ne l’a fait consentir. Je vous jure sur l’honneur que Napoléon était en une impasse comme jamais il ne se trouva : il pouvait perdre la moitié de son armée, mais il ne pouvait pas prendre Smolensk. Nos troupes se sont battues et se battent comme jamais. Avec quinze mille hommes, j’ai résisté plus de trente-cinq heures et je l’ai battu ; mais lui n’a pas voulu rester même quatorze heures. C’est une honte et une tache pour notre armée, et il me semble que lui-même n’y devrait pas survivre. S’il raconte que nos pertes sont grandes, ce n’est pas vrai, peut-être quatre mille, pas davantage, mais il n’y a même pas cela. Et si même dix mille, qu’y faire ? C’est la guerre. Mais en revanche, les pertes ennemies sont considérables.

» Qu’était-ce de rester encore deux jours ? Au moins, eux-mêmes seraient partis, car ils n’avaient pas d’eau pour les hommes ni pour les chevaux. Il m’avait donné sa parole qu’il ne reculerait pas, mais, tout d’un coup, il a envoyé la disposition indiquant qu’il partait pendant la nuit. On ne peut faire la guerre de cette façon, et nous pouvons amener bientôt l’ennemi à Moscou.

» Le bruit court que vous pensez à la paix. Que Dieu nous en préserve ! Après tant de sacrifices, et après une reculade si folle, faire la paix ! Vous mettriez toute la Russie contre vous et chacun de nous aurait honte de porter l’uniforme. Au point où nous en sommes, nous devons nous battre tant que la Russie aura de forces, tant que les hommes auront des jambes.

» Il ne faut qu’un seul commandant et non deux. Votre ministre est peut-être bon dans son ministère, mais, non seulement il est mauvais général, il n’est bon à rien, et c’est à lui qu’on remet le sort de toute notre patrie ! Vraiment je deviens fou de dépit. Pardonnez-moi d’écrire si hardiment. Évidemment celui qui n’aime pas son empereur et désire notre perte à tous, conseille au ministre de faire la paix et de commander l’armée. Aussi j’écris la vérité : préparez la milice, car le ministre, de la façon la plus autoritaire, conduirait derrière lui, l’hôte dans la capitale. Monsieur le général aide de camp de l’empereur, Volsogen est très suspect à toute l’armée. On dit qu’il est plus à Napoléon qu’à nous, et c’est lui qui conseille tout au ministre. Moi, non seulement je suis poli avec lui, mais je lui obéis comme un subordonné, bien que plus âgé que lui ; c’est triste. Mais par amour pour mon bienfaiteur et empereur, j’obéis. Seulement c’est dommage que l’empereur confie à de pareilles gens la gloire de l’armée. Imaginez qu’avec notre reculade, nous avons perdu plus de quinze mille hommes morts de fatigue ou dans les hôpitaux, et que si nous avions attaqué il n’en serait pas ainsi. Pensez, au nom de Dieu, à ce que dira la Russie, notre mère, que nous ayons tant peur et pourquoi nous donnons aux canailles cette patrie bonne et aimée, et en chaque sujet nous introduisons la haine et la honte. Pourquoi être poltron ! De quoi avoir peur ! Je ne suis pas coupable si le ministre est indécis, poltron, nuageux, lent, s’il a tous les défauts. Toute l’armée pleure et l’accable d’injures. »

  1. Le tchetvertt vaut 2 hectol. 097.