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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 199-203).


III

Quand Mikhaïl Ivanitch entra avec la lettre dans le cabinet de travail, le prince, en lunettes à abat-jour, près d’une bougie, était assis devant son bureau ouvert ; sa main très écartée tenait des papiers qu’il lisait dans une pose un peu solennelle. (Ces papiers, des remarques, comme il les appelait, devaient être remis à l’empereur après sa mort.)

Quand Mikhaïl Ivanitch entra, des larmes provoquées par le souvenir du temps où il avait écrit et par ce qu’il lisait maintenant, emplissaient les yeux du prince. Il prit des mains de Mikhaïl Ivanitch la lettre du prince André, la mit dans sa poche, arrangea les papiers et appela Alpatitch qui attendait depuis longtemps.

Sur une petite feuille de papier qu’il tenait à la main, il avait écrit tout ce qu’il fallait acheter à Smolensk, et, en marchant, il donnait des ordres à Alpatitch qui attendait près de la porte.

— Premièrement, du papier à lettres, tu entends, huit mains, voici le modèle, tranches dorées… Voici le modèle, il faut absolument le même. Du vernis, de la cire, selon la note de Mikhaïl Ivanitch.

Il marchait dans la chambre, et regardait dans son carnet.

— Ensuite : remets personnellement cette lettre au gouverneur.

Après c’étaient des verrous pour les portes des nouvelles bâtisses, faits exactement d’après un modèle qu’il avait inventé lui-même. Ensuite, il fallait commander une boîte pour y mettre le testament. La transmission des ordres à Alpatitch dura plus de deux heures. Le prince n’arrivait pas à le laisser parler. Il s’assit, réfléchit et, fermant les yeux, s’endormit. Alpatitch fit un mouvement.

— Eh bien, va, va, s’il faut quelque chose, je t’enverrai chercher.

Alpatitch sortit. Le prince s’approcha de nouveau du bureau, y chercha, toucha ses papiers, les renferma de nouveau, puis s’assit devant la table pour écrire la lettre au gouverneur.

Il était déjà tard quand il se leva après avoir cacheté la lettre. Il voulait dormir, mais il savait qu’il ne le pouvait pas et que les idées les plus mauvaises lui venaient au lit. Il appela Tikhone. Il traversait la chambre pour lui dire où préparer son lit pour cette nuit. Il marchait en mesurant chaque petit coin. Aucun endroit ne lui semblait bon, mais surtout son divan habituel, dans le cabinet, ce divan lui paraissait terrible, probablement à cause des idées pénibles qu’il y avait eues. Aucune place ne lui allait, le mieux était encore un petit coin dans le divan, derrière le piano. Il n’avait pas encore dormi là.

Tikhone, aidé du maître d’hôtel, apporta le lit et se mit à l’installer.

— Pas comme ça, pas comme ça ! s’écria le prince, et lui-même l’approcha un peu plus loin du coin, puis l’éloigna de nouveau. « Eh bien, enfin, j’ai tout arrangé, maintenant je puis me reposer ! » pensa le prince et il laissa Tikhone le déshabiller. Le prince se déshabilla en fronçant les sourcils avec dépit, à cause des efforts qu’il fallait faire pour ôter le cafetan et les pantalons, puis il tomba lourdement sur le lit et parut réfléchir, tout en regardant avec mépris ses jambes jaunes, maigres. Il ne réfléchissait pas, mais il hésitait devant l’effort de soulever ses jambes et de se remuer sur le lit. « Oh ! comme c’est lourd ! Qu’au moins ce travail se termine plus vite et qu’on me laisse tranquille ! » En serrant les lèvres il fit cet effort pour la millième fois et se coucha.

Mais aussitôt couché, tout le lit trembla sous lui comme s’il frissonnait. C’était ainsi chaque nuit. Il ouvrit les yeux qui tendaient à se refermer.

— Pas de tranquillité, les maudits ! grommelat-il avec colère. « Oui, oui, il y avait encore quelque chose de très important que j’ai conservé pour lire la nuit, au lit. Les verrous ? Non, c’est déjà dit… Non, c’est quelque chose qui s’est passé au salon. La princesse Marie a radoté quelque chose. Desalles, cet imbécile, a dit quelque chose… dans la poche… je ne me rappelle pas… »

— Tichka ! De quoi a-t-on parlé pendant le dîner ?

— Du prince Mikhaïl.

— Tais-toi, tais-toi. Le prince frappa la main sur la table. « Oui. je sais, la lettre du prince André. La princesse Marie a lu. Desalles a dit quelque chose sur Vitebsk. Je lirai maintenant. »

Il ordonna de prendre la lettre dans sa poche et d’approcher du lit la petite table avec la limonade et la bougie de cire, puis, prenant ses lunettes, il se mit à lire. Seulement ici, dans le silence de la nuit, en relisant la lettre, à la lumière faible, au-dessous de l’abat-jour vert, il en comprit pour la première fois toute l’importance.

— Les Français sont à Vitebsk, dans quatre marches ils peuvent être à Smolensk, peut-être y sont-ils déjà. Tichka ! — Tikhone bondit. — Non, il ne faut pas, il ne faut pas ! s’écria-t-il.

Il posa la lettre sous le bougeoir et ferma les yeux. À lui se présentaient le Danube, le jour clair, des roseaux, le camp russe et lui, jeune général, le visage sans une seule ride, brave, gai, entre sous la tente peinte de Potiomkine, et un sentiment ardent d’envie pour le favori le secoue aussi fortement qu’autrefois. Et il se rappelle toutes ses paroles à sa première rencontre avec Potiomkine. Devant lui paraît une grosse femme, courte, au visage gras et jaunâtre, l’impératrice ; il se rappelle son sourire, ses paroles, quand, pour la première fois, elle le reçut gracieusement. Et il se rappelle son visage sur le catafalque et la discussion avec Zoubov qui se passa alors devant son tombeau pour le droit de s’approcher de sa main.

« Ah ! plus vite, plus vite retourner à ce temps et que tout ce qui existe maintenant finisse plus vite… plus vite, que tous me laissent tranquille ! »