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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 415-420).


XX

Pierre ne resta pas à dîner. Il sortit de la chambre et partit. Il courut dans la ville à la recherche d’Anatole Kouraguine. En pensant à lui, tout son sang affluait à son cœur, et il respirait à peine. Aux montagnes, chez les tziganes, chez Komoneno, il n’y était pas. Pierre alla au club. Là, tout marchait de son train ordinaire. Les hôtes venus pour dîner étaient assis en groupes ; ils saluèrent Pierre et causèrent des nouvelles de la ville. Le valet, en le saluant, le prévint, connaissant ses amis et ses habitudes, qu’une place lui était réservée dans la petite salle à manger, que le prince N… était dans la bibliothèque, que T… n’était pas encore venu.

Une des connaissances de Pierre lui demanda entre autres s’il n’avait pas entendu parler de l’enlèvement, par Kouraguine, de mademoiselle Rostov, dont il était question en ville et si c’était vrai ?

Pierre répondit en souriant que c’était une plaisanterie, puisqu’à l’instant même il venait de chez les Rostov. Il demanda à tous s’ils avaient vu Anatole. Un monsieur lui dit qu’il n’était pas encore venu ; un autre, qu’il dînerait ici aujourd’hui. Il était étrange pour Pierre de regarder cette foule tranquille, indifférente, ces gens qui ne savaient pas ce qui se passait dans son âme. Il se promenait dans la salle, attendant que tous fussent arrivés, et, sans avoir rencontré Anatole, sans dîner, il partit à la maison.

Anatole qu’il cherchait avait dîné ce jour-là chez Dolokhov, et avait discuté avec lui comment réparer l’affaire manquée. Il lui semblait nécessaire de voir mademoiselle Rostov. Le soir, il était allé chez sa sœur, pour causer avec elle sur le moyen d’arranger un rendez-vous. Quand Pierre, qui avait parcouru sans résultat tout Moscou, entra à la maison, le valet de chambre lui annonça que le prince Anatole Vassiliévitch était chez la comtesse.

Le salon de la comtesse était plein d’invités. Pierre, sans saluer sa femme qu’il n’avait pas vue depuis son arrivée (en ce moment il la haïssait plus que jamais), entra au salon, aperçut Anatole, et se dirigea vers lui.

— Ah ! Pierre ! dit la comtesse en s’approchant de son mari, tu ne sais donc pas dans quelle situation se trouve Anatole… Elle s’arrêta en apercevant dans la tête baissée de son mari, dans ses yeux brillants, dans son allure décidée, cette expression terrible de fureur et de force qu’elle connaissait et avait éprouvée personnellement après le duel avec Dolokhov.

— Où vous êtes, sont la débauche et le mal, dit Pierre à sa femme. Anatole, venez, j’ai besoin de vous parler, dit-il en français.

Anatole regarda sa sœur, se leva docilement et suivit Pierre.

Pierre, le prenant par le bras, le tira vers lui et sortit de la chambre.

Si vous vous permettez dans mon salon…, dit Hélène en chuchotant. Mais Pierre, sans lui répondre, sortit de la chambre.

Anatole le suivait de son allure ordinaire, brave, mais sur son visage on pouvait lire l’inquiétude. Une fois dans son cabinet, Pierre ferma la porte et s’adressa à Anatole sans le regarder.

— Vous avez promis à la comtesse Rostov de l’épouser et vous avez voulu l’enlever ?

— Mon cher, répondit Anatole en français (toute la conversation était en français), je ne me crois pas obligé de répondre aux questions faites sur ce ton.

Le visage de Pierre, déjà pâle, se défigura par la fureur. De sa large main, il empoigna Anatole par le collet de son uniforme et se mit à le secouer de côté et d’autre jusqu’à ce que le visage d’Anatole prit une expression de souffrance et de peur.

— Quand je dis qu’il me faut parler avec vous.

— Mais quoi ! C’est bête ! hein ? dit Anatole en sentant que le bouton de son collet s’arrachait avec l’étoffe.

— Vous êtes un lâche ! une crapule ! et je ne sais pas ce qui me retient de vous écraser la tête avec cela, dit Pierre qui s’exprimait aussi artificiellement parce qu’il parlait en français. Il prit dans sa main un lourd presse-papier, le souleva d’un air menaçant et aussitôt, hâtivement, le posa à sa place.

— Avez-vous promis de l’épouser ?

— Moi… moi… Je n’ai pas pensé… Cependant, je n’ai pas promis parce que…

Pierre l’interrompit :

— Avez-vous ses lettres ? Vous avez des lettres d’elle ? répéta Pierre en s’approchant d’Anatole.

Pierre le regarda, et aussitôt il fourra la main dans sa poche et tira son portefeuille. Pierre prit la lettre qu’il lui tendait, et, en repoussant la table qui était sur son chemin, il tomba sur le divan.

Je ne serai pas violent, ne craignez rien, dit Pierre en répondant au geste effrayé d’Anatole. La lettre… dit Pierre, comme s’il se répétait une leçon. Deuxièmement, continua-t-il après un moment de silence, en se levant et recommençant à marcher, demain vous devez quitter Moscou.

— Mais comment ? Puis-je…

— Troisièmement, continua Pierre, sans l’écouter, vous ne devez jamais dire un mot sur ce qui s’est passé entre vous et la comtesse. Je sais que je ne puis vous le défendre, mais si vous avez un grain de conscience… Pierre fit plusieurs tours dans la chambre, en silence. Anatole était assis près de la table ; il fronçait les sourcils et se mordait les lèvres.

— Vous ne pouvez pas enfin ne point comprendre que sauf votre plaisir il y a le bonheur et la tranquillité des autres gens dont vous perdez la vie entière, parce que vous voulez vous amuser. Amusez-vous avec des femmes semblables à mon épouse, avec celles-ci vous êtes dans votre droit, elles savent ce que vous voulez d’elles. Elles sont armées contre vous par la même expérience de débauche, mais promettre à une jeune fille de l’épouser… la tromper… vouloir l’enlever, ne comprenez-vous pas que c’est aussi lâche que de battre un vieillard ou un enfant ?

Pierre se tut et regarda Anatole déjà sans colère mais interrogativement.

— Je ne le sais pas, dit Anatole, qui retrouvait de l’audace à mesure que Pierre vainquait sa colère.

— Je ne le sais pas et ne veux pas le savoir, dit-il sans regarder Pierre et avec un tremblement léger de la mâchoire inférieure. Mais vous m’avez dit de telles paroles : lâche, etc., que moi, comme un homme d’honneur, je ne permettrai à personne…

Pierre, étonné, le regardait, ne comprenant pas ce qu’il voulait.

— Bien qu’en tête à tête, je ne puis pas… dit Anatole.

— Quoi ? Il vous faut satisfaction ? fit Pierre d’un ton moqueur.

— Au moins ne pouvez-vous retirer vos paroles ? Hein ? Si vous voulez que j’accepte vos conditions. Hein ?

— Je les retire, je les retire, prononça Pierre, je vous demande de m’excuser ; — Pierre regarda malgré lui le bouton arraché, — et je vous donnerai de l’argent pour la route s’il le faut. Anatole sourit.

Cette expression de sourire timide et lâche, qu’il connaissait d’après sa femme, révolta Pierre.

— Race lâche et sans cœur, prononça-t-il, et il sortit de la chambre.

Le lendemain, Anatole partait à Pétersbourg.