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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 281-289).


HUITIÈME PARTIE


I


Après les fiançailles du prince André et de Natacha, Pierre, sans aucune cause apparente, sentit tout à coup l’impossibilité de continuer la vie qu’il menait. Malgré ses convictions fermes en la vertu que lui avait révélée son bienfaiteur, malgré la joie qu’il avait éprouvée les premiers temps de son travail intérieur de perfectionnement, auquel il s’était adonné avec tant d’ardeur après les fiançailles du prince André avec Natacha et la mort de Joseph Alexéiévitch, dont il reçut la nouvelle presque en même temps, tout à coup le charme de cette vie passée disparut pour lui ; il ne lui restait que le squelette de cette vie : sa maison avec sa brillante femme qui jouissait maintenant des faveurs d’un personnage très important ; ses relations avec le tout Pétersbourg ; le service avec ses formalités ennuyeuses. Et cette vie passée, tout à coup, se présentait à Pierre avec une horreur inattendue. Il avait cessé d’écrire son journal, évitait la compagnie des frères, commençait de nouveau à aller au club, à beaucoup boire, à se rapprocher des célibataires et à mener une telle vie que la comtesse Hélène Vassilievna crut nécessaire de lui en faire l’observation. Pierre sentit qu’elle avait raison et, pour ne pas compromettre sa femme, il partit à Moscou.

À Moscou, dès qu’il entra dans son immense maison, avec les princesses maigres et desséchées et une nombreuse valetaille, aussitôt qu’il aperçut, en traversant la ville, cette chapelle de la sainte Vierge Iverskaïa, avec les feux innombrables des cierges devant les cadres dorés, la place du Kremlin avec sa neige presque immaculée, ses cochers, les masures de Sivtzev Vrajek ; quand il aperçut les vieux messieurs de Moscou qui ne désiraient rien, et, sans se presser, terminaient leur siècle, quand il vit les vieilles dames de Moscou, les bals, le club anglais, il se sentit chez soi, dans un doux asile.

À Moscou, il éprouva une sensation de calme, de chaleur, d’habitude, d’usure, comme celle que vous donne une vieille robe de chambre.

La société de Moscou, à commencer par les vieilles dames jusqu’aux enfants, reçut Pierre comme un hôte attendu depuis longtemps, dont la place était toujours prête et inoccupée. Pour le monde de Moscou, Pierre était l’original le plus charmant, le meilleur, intelligent, gai, magnanime, distrait, généreux, un seigneur russe des vieilles générations. Sa bourse était toujours vide parce qu’elle était ouverte à tout le monde. Des bénéfices, des mauvais tableaux, des statues, des sociétés de bienfaisance, des tziganes, des écoles, des dîners en l’honneur de quelqu’un, des orgies, les maçons, les églises, les livres, personne et rien n’essuyait de refus, et sans deux de ses amis qui lui empruntaient beaucoup d’argent et l’avaient pris en tutelle, il eût donné tout ce qu’il avait. Au club il n’y avait pas un dîner, pas une soirée sans lui. Aussitôt qu’il s’installait à sa place sur le divan, après deux bouteilles de Margaux, on l’entourait et l’on commençait à discuter plaisamment, ou si l’on se fâchait, lui, par son seul sourire bon et agréable, faisait l’accord à propos. Les loges maçonniques étaient ennuyeuses et tristes quand il n’y était pas.

Quand, après un souper de célibataires, avec son sourire bon et doux, cédant aux désirs de la joyeuse compagnie, il se levait pour aller avec eux, un rire joyeux, triomphant, éclatait parmi les jeunes. Au bal, s’il manquait un cavalier, il dansait. Les jeunes femmes et les demoiselles l’aimaient parce que sans faire la cour à personne, il était également aimable avec tout le monde, surtout après souper. « Il est charmant, il n’a pas de sexe, » disait-on de lui.

Pierre était un de ces chambellans en retraite qui terminaient tranquillement leur vie à Moscou et dont il y avait des centaines.

Quelle horreur eût-il éprouvée sept ans avant, quand il revenait de l’étranger, si on lui eût dit qu’il ne fallait rien chercher, rien inventer, que sa voie était depuis longtemps faite, définie pour toujours et que, malgré tous ses efforts, il serait ce que furent tous les jeunes gens de sa situation ! Il n’y aurait pu croire ! N’était-ce pas lui qui désirait de toute son âme, tantôt établir la République en Russie, tantôt être Napoléon, tantôt un philosophe, tantôt vaincre Napoléon ? N’était-ce pas lui qui croyait possible et désirait passionnément la transformation du genre humain, et comptait arriver soi-même au plus haut degré de perfection ? N’était-ce pas lui qui fondait des écoles, des hospices, qui affranchissait ses paysans ?

Et au lieu de tout cela, le voilà riche, mari d’une femme infidèle, chambellan en retraite ; il aime manger et boire, et, en se déboutonnant un peu, injurier le gouvernement ; il est membre du club anglais, aimé de toute la société moscovite ! Pendant longtemps il ne pouvait se faire à cette idée d’être lui-même ce chambellan en retraite de Moscou, dont sept ans avant il méprisait si profondément le type.

Parfois il se consolait à la pensée qn’il ne menait cette vie qu’en attendant, mais ensuite une autre pensée l’horrifiait : combien de gens comme lui, en attendant, étaient entrés dans cette vie, dans ce club, ayant encore des cheveux et en étaient sortis déjà chauves !

Dans les moments d’orgueil, quand il réfléchissait à sa situation, il lui semblait être tout différent de ces chambellans en retraite qu’il méprisait auparavant, que ceux-ci étaient vulgaires et sots, contents et satisfaits de leur situation, « et moi, maintenant, je suis mécontent de tout ; toujours je désire faire quelque chose pour l’humanité, » se disait-il. « Et peut-être que tous mes compagnons cherchaient comme moi une route nouvelle, et comme moi, par la force du milieu, de la société, de la race, par cette force de l’élément contre quoi l’homme est impuissant sont-ils arrivés où je suis moi-même conduit ? » se disait-il aux heures de modestie ; et après avoir passé à Moscou quelque temps, il ne méprisait plus ses camarades et commençait à les aimer, à les respecter, à les plaindre comme soi-même.

Pierre n’avait plus comme auparavant des moments de désespoir, d’hypocondrie et de dégoût de la vie, mais la maladie qui se manifestait auparavant par des accès de fureur était refoulée en lui-même et ne le quittait plus d’un moment. « À quoi ? Pourquoi ? que se fait-il en ce monde ? » se demandait-il avec étonnement, plusieurs fois par jour, en commençant insensiblement à pénétrer le sens des phénomènes de la vie. Mais, sachant par expérience qu’il n’y avait pas de réponses à ces questions, il tâchait de s’en détourner au plus vite, prenait un livre, ou courait au club ou chez un certain Apollon Nikolaévitch causer des potins de la ville.

« Hélène Vassilievna qui n’a jamais aimé rien, sauf son corps et qui est une des femmes les plus sottes au monde, pensait Pierre, semble aux hommes le comble de l’esprit et de la finesse et l’on s’incline devant elle. Napoléon Bonaparte a été méprisé de tous, tant qu’il a été grand, et depuis qu’il est devenu un vulgaire comédien, l’empereur Frantz fait tout son possible pour lui donner sa fille pour concubine. Les Espagnols envoient une prière par l’intermédiaire du clergé catholique en apprenant qu’ils ont vaincu les Français le 14 juin ; et les Français envoient la prière par le même clergé catholique pour avoir vaincu les Espagnols le 14 juin. Mes frères maçons jurent sur le sang qu’ils sont prêts à sacrifier tout pour leur prochain et ne paient pas leur cotisation pour les pauvres, et intriguent et font des démarches pour obtenir le vrai tapis écossais et un acte dont celui même qui l’écrit ne connaît pas le sens et qui n’est nécessaire à personne. Nous professons tous la loi chrétienne du pardon des injures et de l’amour du prochain, la loi pour laquelle nous avons élevé à Moscou quarante fois quarante églises, et hier on a fouetté du knout, jusqu’à la mort, un soldat qui s’était enfui ; et le défenseur de cette même loi de l’amour et du pardon, le prêtre, fait baiser la croix au soldat avant le supplice. » Ainsi pensait Pierre et tout ce mensonge, admis par tous, malgré toute l’habitude qu’il en avait, le frappait chaque fois comme quelque chose de nouveau. « Je comprends ce mensonge et cet aveuglement, pensait-il, mais comment leur exprimer tout ce que je sens ? J’ai essayé et j’ai toujours constaté qu’au fond de leur âme, ils sentent la même chose que moi et s’efforcent seulement de ne pas la voir. Alors il le faut ainsi. Mais moi, où irai-je ? » Il éprouvait cette capacité malheureuse, assez fréquente en Russie, de voir et de croire en la possibilité du bien et de la vérité et la capacité de voir trop clairement le mal et le mensonge de la vie pour y pouvoir prendre une part sérieuse. Chaque domaine de travail, à ses yeux, s’unissait au mal et à la tromperie ; quoi qu’il essayât de faire, quelque travail qu’il entreprît, le mal et le mensonge l’en repoussaient et lui barraient la route de toute activité. Et cependant il fallait vivre, il fallait s’occuper. Il était trop terrible d’être sous le joug de ces questions insolubles de la vie et il s’adonnait à l’orgie seulement pour les oublier. Il allait dans le monde le plus possible, buvait beaucoup, achetait des tableaux, bâtissait et principalement lisait. Il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, et il lisait tant, que rentré chez lui, pendant que son valet le déshabillait, il prenait déjà un livre et le lisait. De la lecture il passait au sommeil, du sommeil au bavardage dans les salons et le club ; du bavardage aux noces et à la fête ; de la fête, de nouveau au bavardage, à la lecture, au vin. Boire lui devenait un besoin physique et moral de plus en plus pressant. Bien que les docteurs lui disaient qu’avec sa corpulence c’était dangereux pour lui, il buvait beaucoup. Il ne se sentait tout à fait bien que lorsque, sans s’en apercevoir lui-même, après avoir vidé dans sa large bouche quelques verres de vin, il éprouvait une chaleur agréable dans tout le corps, de la tendresse pour tout son prochain et une rapidité d’esprit pour répondre superficiellement à chaque pensée, sans l’approfondir. Seulement après avoir bu une bouteille de vin, puis deux, il percevait vaguement que ce nœud de la vie, terrible, emmêlé qui l’effrayait auparavant, n’était pas si terrible qu’il se l’imaginait. Avec des bourdonnements dans la tête, en bavardant, en écoutant les conversations, en lisant après dîner et après souper, il voyait sans cesse ce nœud d’un côté ou de l’autre. Mais sous l’influence du vin il se disait : « Je dénouerai cela ; voilà, chez moi l’explication est faite. Mais maintenant je n’ai pas le temps ; je réfléchirai à tout cela après. »

Mais ce « après » ne venait jamais.

Le matin toutes les questions antérieures se présentaient aussi insolubles et terribles, et Pierre hâtivement prenait un livre et se réjouissait quand quelqu’un venait chez lui.

Parfois, Pierre se rappelait les conversations qu’il avait entendues, les récits de guerre : quand les soldats se trouvent dans l’avant-poste, sous les coups, quand ils n’ont rien à faire et cherchent une occupation quelconque, afin de supporter plus facilement le danger. Et tous les hommes se présentaient à Pierre comme ces soldats qui se sauvent de la vie, l’un par l’ambition, l’autre par les cartes, l’autre par l’élaboration des lois, l’autre par les femmes, l’autre par le jeu, par les chevaux, par la politique, par la chasse, le vin, les affaires d’État. « Il n’y a rien de mesquin ni d’important, seulement s’enfuir d’elle si possible, seulement ne pas la voir, cette terrible vie ! » pensait Pierre.