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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 134-140).


XXII

Le lendemain, sur l’invitation du comte Ilia Andréiévitch, le prince André alla dîner chez les Rostov et y passa toute la journée.

Tous, à la maison, sentaient pour qui venait le prince André, et lui, sans le cacher, tâcha d’être tout le temps avec Natacha. Non seulement dans l’âme de Natacha, effrayée, mais heureuse, enthousiaste, mais dans toute la maison, se sentait la peur de quelque chose d’important qui devait se réaliser. La comtesse, les yeux tristes, pensifs et sévères, regardait le prince André pendant qu’il parlait à Natacha et, timidement, pour feindre, commençait une conversation sans importance, dès qu’il se retournait vers elle. Sonia avait peur de quitter Natacha et craignait de les gêner quand elle était avec eux, Natacha pâlissait de crainte timide quand, pour un moment, elle restait avec lui en tête à tête. Le prince André la frappait par sa timidité. Elle sentait qu’il avait quelque chose à dire, mais qu’il ne pouvait s’y décider.

Quand le soir le prince André partit, la comtesse s’approcha de Natacha et lui demanda à voix basse :

— Eh bien, quoi ?

— Maman, au nom de Dieu, ne me demandez rien maintenant. On ne peut parler de cela.

Mais cependant, ce soir, Natacha, tantôt émue, tantôt effrayée, les regards immobiles, resta longtemps couchée dans le lit de sa mère. Tantôt elle lui racontait comment il lui faisait des compliments, puis lui disait qu’il partirait à l’étranger, tantôt lui demandait où ils passeraient l’été, tantôt lui parlait de Boris.

— Mais je n’ai jamais éprouvé rien de pareil ! disait-elle ; seulement, je suis mal à l’aise devant lui, j’ai peur ; qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que cela signifie que c’est vrai ? Hein ? Maman, vous dormez ?

— Non, mon amie ; moi aussi, j’ai peur, répondit la comtesse. Va dormir.

— Ce n’est pas la peine, je ne dormirai pas. Quelle bêtise de dormir ! Maman, jamais, jamais je n’ai senti rien de pareil ! répétait-elle, terrifiée et étonnée de ce sentiment qu’elle apercevait en elle. Pouvions-nous penser !

Il semblait à Natacha qu’elle était éprise du prince André depuis qu’elle l’avait vu pour la première fois à Otradnoié. Elle était effrayée de ce bonheur étrange et inattendu que celui qu’elle avait choisi alors (elle en était fermement convaincue), que celui-ci se fût rencontré de nouveau avec elle, et, comme il semblait, ne fût pas indifférent à son égard. « Et comme exprès, il se trouve juste là quand nous sommes à Pétersbourg, et il a fallu que nous nous rencontrions à ce bal. Tout ça, c’est la destinée. C’est clair que tout ça est amené par la destinée. Dès la première fois que je l’ai aperçu, j’ai senti quelque chose de particulier. »

— Que t’a-t-il dit encore ? Quels sont ces vers, dis-moi… dit pensivement la mère en l’interrogeant sur les vers que le prince André avait écrits sur l’album de Natacha.

— Maman, ce n’est pas mal qu’il soit veuf ?

— Assez, Natacha, prie Dieu. Les mariages se font dans les cieux.

— Ma petite colombe, maman, comme je vous aime, comme je me sens bien ! s’écria Natacha avec des larmes de bonheur et d’émotion, en enlaçant sa mère.

Dans ce temps, le prince André était chez Pierre et lui parlait de son amour pour Natacha et de son intention ferme de l’épouser.

Ce jour-là, il y avait un raout chez la comtesse Hélène Vassilievna. Parmi les hôtes : l’ambassadeur français, le grand-duc qui depuis peu était devenu le visiteur assidu de la maison de la comtesse, et beaucoup de brillantes dames et messieurs. Pierre, en bas, traversait les salons et étonnait tous les invités par son air concentré, distrait et sombre.

Depuis le bal, Pierre s’était senti atteint d’une hypocondrie, qu’avec des efforts désespérés il essayait de vaincre. Depuis le rapprochement du grand-duc avec sa femme, tout à fait sans s’y attendre, il avait été nommé chambellan et depuis ? il commençait à éprouver de l’ennui et de la honte dans la grande société, et des idées sombres sur la vanité de tout ce qui est humain l’assaillaient souvent. Depuis qu’il avait remarqué les sentiments de sa protégée Natacha et du prince André, cette humeur sombre s’augmentait encore par le contraste entre sa situation et celle de son ami. Il tâchait également de ne penser ni à sa femme, ni à Natacha, ni au prince André. De nouveau tout lui semblait mesquin en comparaison avec l’éternité. De nouveau se posait à lui la question : Pourquoi ? et, jour et nuit, il s’efforcait de travailler aux œuvres maçonniques, espérant par là éloigner les mauvais esprits.

Pierre, en sortant de chez la comtesse, à minuit, s’était assis chez lui, en haut, dans la chambre basse pleine de fumée ; dans sa robe de chambre usée, devant la table, il recopiait des actes originaux écossais, quand quelqu’un entra chez lui.

C’était le prince André.

— Ah ! c’est vous ? dit Pierre d’un ton distrait et mécontent. Moi, voilà, je travaille, fit-il en montrant le cahier, et de cet air d’échapper aux misères de la vie, avec lequel les malheureux regardent leur travail.

Le prince André, le visage brillant, enthousiaste, transformé, s’arrêta devant Pierre et, sans remarquer son air triste, avec l’égoïsme du bonheur, lui sourit.

— Eh bien, mon ami ? dit-il. Hier je voulais te parler et aujourd’hui je suis venu chez toi pour cela. Jamais je n’ai éprouvé rien de pareil. Je suis amoureux, mon ami.

Pierre, tout à coup soupira lourdement et laissa tomber son gros corps sur le divan, près du prince André.

— De Nathalie Rostov, hein ? — dit-il.

— Oui, oui, de qui donc, sinon d’elle ? Je ne l’aurais jamais cru, mais ce sentiment est plus fort que moi. Hier, j’étais tourmenté, j’ai souffert ; mais je ne donnerais cette souffrance pour rien au monde. Auparavant je ne vivais pas. C’est seulement maintenant que je vis, mais je ne puis vivre sans elle. Mais peut-elle m’aimer ? Je suis vieux pour elle… Pourquoi donc ne dis-tu rien ?…

— Moi ? Moi ? que vous avais-je dit ? fit tout à coup Pierre ; — et, se levant, il se mit à marcher dans la chambre. — Je l’avais toujours pensé… Cette jeune fille est un tel trésor, tel… c’est une fille rare… Cher ami, je vous en prie, ne réfléchissez pas, ne doutez pas et mariez-vous, mariez-vous, mariez-vous ; et je suis convaincu qu’il n’y aura pas d’homme plus heureux que vous.

— Mais elle ?

— Elle vous aime.

— Ne dis pas de bêtises… fit le prince André en souriant et regardant Pierre dans les yeux.

— Elle vous aime… je le sais — cria Pierre.

— Non, écoute, dit le prince André en le retenant par la main, sais-tu dans quelle situation je suis ? J’ai besoin de tout dire à quelqu’un.

— Eh bien, eh bien ! dites. Je suis très heureux. Et en effet, le visage de Pierre changeait, les rides s’effaçaient, et, l’air joyeux, il écoutait le prince André.

Celui-ci avait l’air d’un autre homme. Où étaient son ennui, son mépris de lui, son désenchantement ? Pierre était la seule personne devant qui il pouvait se décider à se confesser, et il lui exprimait tout ce qu’il avait dans l’âme. Tantôt aisément, hardiment, il traçait les plans d’un long avenir, disait qu’il ne pouvait sacrifier son bonheur pour le caprice de son père, qu’il le forcerait à consentir à son mariage, à l’aimer, ou qu’il se passerait de son consentement. Tantôt il s’étonnait de ce sentiment qui le prenait tout entier, comme d’une chose étrangère, indépendante de lui.

— Je n’aurais pas cru celui qui m’aurait dit que je pouvais tant aimer. Ce n’est pas du tout le sentiment que j’ai éprouvé auparavant. Pour moi le monde est partagé en deux moitiés : elle, et là, le bonheur, l’espoir ; l’autre moitié, tout ce où elle n’est pas ; là-bas, la tristesse, l’obscurité, — dit le prince André.

— L’obscurité, les ténèbres, répéta Pierre, oui, je comprends.

— Je ne puis pas ne point aimer la lumière ; ce n’est pas ma faute, et je suis très heureux. Tu me comprends ? Je sais que tu partages ma joie.

— Oui, oui, affirma Pierre en fixant sur son ami des yeux attendris et tristes. Et plus le sort du prince André lui paraissait brillant, plus le sien lui semblait sombre.