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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 490-498).


XXI

Sur la place où était l’empereur se tenaient face à face, à droite le bataillon des Préobrajensky, à gauche celui de la garde française en bonnet à poil.

Pendant que l’empereur s’approchait du flanc d’un bataillon qui présentait les armes, au flanc opposé accourait une foule à cheval et devant elle Rostov reconnut Napoléon. Ce ne pouvait être un autre. Il allait au galop, en petit chapeau, la décoration d’André en travers de l’épaule, en uniforme bleu ouvert sur un gilet blanc. Il montait un cheval arabe gris pommelé d’une race merveilleuse, sur une selle bleue brodée d’or. En s’approchant d’Alexandre il souleva son chapeau, et à ce mouvement l’œil exercé de Rostov ne put pas ne pas remarquer que Napoléon se tenait mal et peu ferme sur le cheval. Le bataillon criait : « Hourra ! » et « Vive l’Empereur ! » Napoléon dit quelque chose à Alexandre. Les deux empereurs descendirent de cheval et se prirent la main. Un sourire faux, désagréable, était sur le visage de Napoléon. Alexandre, avec une expression amicale, lui disait quelque chose.

Rostov, sans baisser les yeux, malgré les pas des chevaux des grenadiers français qui faisaient reculer la foule, suivait chaque mouvement de l’empereur Alexandre et de Bonaparte. Il était frappé de ce fait inattendu pour lui, qu’Alexandre se tenait avec Bonaparte comme avec un égal, et que celui-ci se montrait très à son aise avec l’empereur russe, comme si cette proximité avec l’empereur lui était naturelle et familière.

Alexandre et Napoléon, avec la longue file de leur suite, s’approchaient du flanc droit du bataillon de Préobrajensky, en marchant droit sur la foule qui se tenait là. Tout à fait par surprise, la foule se trouvait si près des empereurs que Rostov, qui était dans les rangs de devant, eut peur d’être reconnu.

Sire, je vous demande la permission de donner la légion d’honneur au plus brave de vos soldats… dit la voix sèche, précise, qui accentuait chaque syllabe. Le petit Napoléon parlait ainsi en regardant droit dans les yeux d’Alexandre.

Alexandre écoutait attentivement ce qu’il disait et, inclinant la tête, sourit agréablement.

À celui qui s’est le plus vaillamment conduit dans cette dernière guerre, — ajouta Napoléon en scandant chaque syllabe, et avec un calme et une assurance, révoltants pour Rostov, en regardant les rangs des soldats russes qui se dressaient devant lui, présentant toujours les armes, et regardant immobiles le visage de leur empereur.

Votre Majesté me permettra-t-elle de demander l’avis du colonel. — dit Alexandre, et il fit rapidement quelques pas vers le prince Kozlovskï, commandant du bataillon.

Bonaparte déganta sa petite main blanche et déchirant le gant le jeta. L’aide de camp qui était derrière s’élança vivement et le ramassa.

— À qui donner ? demandait à voix basse, en russe, l’empereur Alexandre à Kozlovskï.

— À qui ordonnez-vous, Votre Majesté ?

L’empereur, mécontent, fronça les sourcils, se détourna et dit :

— Il faut pourtant lui répondre quelque chose.

Kozlovskï, d’un air résolu, regarda les rangs et dans ce regard il embrassa aussi Rostov. « Peut-être moi ! » pensa Rostov.

— Lazarev ! appela le colonel en fronçant les sourcils. Le soldat Lazarev, qui se trouvait le premier du rang, s’avança bravement.

— Où vas-tu ? Attends ici !… chuchotait-on à Lazarev qui ne savait où aller. Lazarev s’arrêta, regardant effaré le colonel, et son visage tremblait comme il arrive aux soldats appelés devant le front.

Napoléon tourna à peine la tête, fit un mouvement de sa petite main potelée, comme s’il voulait prendre quelque chose. Les personnes de sa suite devinèrent sur le champ de quoi il s’agissait ; elles se remuèrent, chuchotèrent, en se passant quelque chose, et le page, celui même que Rostov avait vu hier chez Boris, courut en avant, s’inclina respectueusement sur la main tendue, et sans la faire attendre, y remit la décoration au ruban rouge. Napoléon, sans regarder, serra deux doigts. La décoration était entre eux. Napoléon s’approcha de Lazarev qui roulait des yeux et continuait à regarder obstinément son empereur, et il se tourna vers l’empereur Alexandre, en montrant par là que ce qu’il faisait maintenant était fait pour son allié. La petite main blanche qui tenait la décoration touchait la boutonnière du soldat Lazarev. Napoléon semblait croire qu’il suffisait, pour que ce soldat fût heureux pour toujours, pour qu’il fût récompensé et distingué de tous les autres hommes, que la main de Napoléon daignât toucher la poitrine de ce soldat. Napoléon appuya seulement la croix sur la poitrine de Lazarev et retirant sa main il s’adressa à Alexandre, comme s’il savait que la croix devait s’attacher à la poitrine de Lazarev. En effet, elle s’y attachait.

Des mains secourables russes et françaises, saisissant vivement la croix, l’attachaient à l’uniforme. Lazarev regardait sombrement ce petit homme aux mains blanches qui lui avait fait quelque chose et continuait, immobile, à présenter les armes ; puis de nouveau il regardait dans les yeux d’Alexandre ; il semblait lui demander : faut-il que je reste toujours debout, ne va-t-on pas m’ordonner de m’éloigner ou de faire quelque autre chose ? Mais on ne lui ordonna rien, et il resta longtemps immobile dans la même position.

Les empereurs montèrent à cheval et partirent. Les soldats de Préobrajensky se mêlèrent aux soldats de la garde française et s’assirent devant les tables préparées pour eux. Lazarev était à la place d’honneur ; on l’embrassait, on le félicitait ; les officiers russes et français lui serraient la main. Quantité d’officiers et de gens s’approchaient seulement pour voir Lazarev. Le bruit des conversations russes et françaises et des rires emplissait la place, autour des tables. Deux officiers aux visages gais, rouges et heureux passèrent devant Rostov.

— Quel régal, mon cher ! Tout sur l’argenterie ! fit l’un. As-tu vu Lazarev ?

— Je l’ai vu.

— On dit que demain les soldats de Préobrajensky les régaleront.

— Non, quelle veine pour Lazarev ! Douze cents francs de pension viagère.

— En voilà un chapeau, les enfants ! criait un soldat de Préobrajensky en mettant le bonnet à poil d’un Français.

— C’est merveilleux, comme c’est admirable !

— As-tu entendu le mot d’ordre ? disait un officier de la garde à un autre. Avant-hier c’était : Napoléon, France, Bravoure ; hier, Alexandre, Russie, Grandeur. Un jour notre empereur donne le mot, l’autre jour Napoléon. Demain l’empereur enverra la croix de Saint-Georges au plus brave des gardes françaises. C’est obligatoire, il doit répondre du même au même.

Boris et son camarade Gilinsky vinrent aussi regarder le banquet des soldats de Préobrajensky. En se retournant Boris remarqua Rostov qui était au coin de la maison.

— Rostov ! bonjour ! Nous ne nous sommes même pas vus, dit-il, et il ne put s’empêcher de lui demander ce qui lui était arrivé, tellement son visage était sombre et bouleversé.

— Rien, rien, répondit Rostov.

— Tu viendras ?

— Oui, je viendrai.

Rostov resta longtemps dans son coin, regardant de loin ceux qui étaient autour des tables. Dans son esprit se faisait un terrible travail qu’il ne pouvait, par aucun moyen, mener jusqu’au bout. Des doutes perpétuels s’élevaient dans son âme. Tantôt il se rappelait Denissov avec son air changé, sa soumission et tout l’hôpital avec ces bras et ces jambes amputés, la saleté et la souffrance.

Il s’imaginait si vivement cette odeur d’hôpital, de cadavre, qu’il se retourna pour voir d’où elle pouvait venir. Tantôt il se rappelait Bonaparte, suffisant, avec sa main blanche, maintenant empereur, et aimé et respecté de l’empereur Alexandre. Alors pourquoi des membres arrachés, des hommes tués ? Tantôt il se rappelait Lazarev décoré, Denissov puni et non gracié. Il se surprit avoir des pensées si étranges qu’il en fut effrayé. L’odeur du banquet de Préobrajensky et la faim le tirèrent de cet état. Il fallait manger quelque chose avant de partir. Il se rendit à l’hôtel qu’il avait aperçu le matin. Il y trouva tant de monde, des officiers venus comme lui en civil, qu’il eut peine à se faire servir à dîner. Deux officiers de sa division se joignirent à lui. Naturellement la conversation tourna sur la paix.

Les camarades de Rostov, comme la majorité de l’armée, étaient mécontents de la paix conclue après Friedland. Ils disaient qu’en résistant encore un peu, Napoléon aurait été perdu, car son armée n’avait déjà plus ni biscuits, ni cartouches.

Nicolas mangea en silence, mais surtout il but. Il but à lui seul deux bouteilles de vin. Le travail intérieur qui se livrait en lui sans se résoudre le tourmentait toujours autant. Il avait peur de s’abandonner à ses idées et ne pouvait s’en détacher. Tout à coup, aux paroles d’un officier qui disait : que c’était dépitant de regarder les Français, Rostov se mit à crier avec une chaleur injustifiée qui étonna beaucoup d’officiers.

— Et comment pouvez-vous décider ce qui serait mieux ? — Son visage s’empourprait. — Comment pouvez-vous juger les actes de l’empereur ? Quel droit avons-nous de discuter ? Nous ne pouvons comprendre ni le but, ni les actes de l’empereur !

— Mais je n’ai pas dit un mot de l’empereur ! se justifiait l’officier qui ne pouvait s’expliquer cet emportement autrement que par l’ivresse de Rostov.

Mais Rostov ne l’écoutait pas.

— Nous ne sommes pas des fonctionnaires diplomates, nous sommes des soldats, rien de plus ! continua-t-il. On nous a ordonné de mourir, il faut mourir. Si l’on punit, c’est qu’on est coupable ; ce n’est pas à nous de juger s’il plaît à l’empereur de reconnaître Bonaparte comme empereur et de conclure alliance avec lui, alors, c’est qu’il le faut ainsi. Si nous nous mettons à tout raisonner et discuter, il n’y aura plus rien de sacré ! Alors nous dirons qu’il n’y a pas de Dieu, qu’il n’y a rien ! criait Rostov très mal à propos de l’avis de ses interlocuteurs, mais logiquement selon la marche de ses pensées.

— Notre aflaire, c’est de remplir nos devoirs et ne pas penser, voilà tout, conclut-il.

— Et boire, fit un officier qui ne désirait pas se quereller.

— Oui, et boire, reprit Nicolas. Eh toi ! Encore une bouteille ! cria-t-il.



fin de la cinquième partie du deuxième volume
de
Guerre et Paix.





FIN DU TOME HUITIÈME

DES ŒUVRES COMPLÈTES DU Cte LÉON TOLSTOÏ




ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.)