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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 476-482).


XIX

De retour au régiment, après avoir raconté au commandant en quel état était l’affaire de Denissov, Rostov partit à Tilsitt avec la lettre pour l’empereur.

Le 13 juin, les empereurs français et russe se réunissaient à Tilsitt. Boris Droubetzkoï avait demandé, au personnage important auquel il était attaché, de faire partie de la suite destinée à se trouver à Tilsitt.

Je voudrais voir le grand homme, — dit-il, en parlant de Napoléon que jusqu’ici, comme tout le monde, il appelait Buonaparte.

Vous parlez de Buonaparte ? — fit en souriant le général.

Boris regarda interrogativement le général et comprit aussitôt que c’était une épreuve plaisante.

Mon prince, je parle de l’empereur Napoléon, répondit-il.

Le général, en souriant, lui frappa l’épaule.

— Tu iras loin, lui dit-il, et il l’emmena avec lui.

Boris était des rares personnes qui, sur le Niémen, assistèrent à l’entrevue des empereurs. Il vit les radeaux blasonnés, le passage de Napoléon sur l’autre rive, la garde française, le visage pensif de l’empereur Alexandre, pendant que, silencieux, il était dans l’auberge au bord du Niémen, attendant l’arrivée de Napoléon. Il vit les deux empereurs s’asseoir dans le canot et comment Napoléon, débarquant le premier, s’avancait à pas rapides vers Alexandre, lui tendait la main et disparaissait avec lui dans le pavillon. Depuis son entrée dans les hautes sphères, Boris avait acquis l’habitude d’observer attentivement ce qui se passait autour de lui et de le noter. Pendant l’entrevue de Tilsitt il s’enquit des noms des personnages venus avec Napoléon, des uniformes qu’ils portaient et écouta attentivement les paroles prononcées par les hauts personnages.

Au moment où l’empereur pénétra dans le pavillon, il consulta sa montre, et n’oublia pas de le faire de nouveau quand Alexandre en sortit. L’entrevue dura une heure cinquante-trois minutes. Il inscrivit cela, le soir même, avec les autres faits, qu’il sentait avoir une importance historique. Comme la suite de l’empereur était peu nombreuse, pour un homme qui tient à faire son chemin, c’était très important de se trouver à Tilsitt lors de l’entrevue des empereurs, et Boris sentait que sa situation en était tout à fait affermie. Non seulement on le connaissait mais on le regardait bien, on s’habituait à lui. Deux fois il fut chargé de commissions pour l’empereur lui-même, si bien que l’empereur le connaissait de vue et que tout l’entourage, au lieu de l’éviter, comme auparavant, le regardait comme un nouveau personnage, et eût été étonné qu’il ne le fût pas.

Boris vivait avec un autre aide de camp, le comte polonais Gilinsky. Gilinsky, polonais élevé à Paris, était riche, aimait passionnément les Français, et presque chaque jour, à Tilsitt, les officiers français de la garde et de l’état-major général venaient déjeuner avec lui et Boris.

Le 24 juin au soir, le comte Gilinsky offrait un souper à ses connaissances françaises. L’hôte d’honneur était l’aide de camp de Napoléon, avec lui, quelques officiers de la garde française, et un tout jeune homme appartenant à une vieille famille aristocratique française, un page de Napoléon.

Ce jour même, Rostov, profitant de l’obscurité afin de ne pas être reconnu arrivait en civil, à Tilsitt à l’appartement de Gilinsky et de Boris.

Chez Rostov, comme dans toute l’armée d’où il venait, ce revirement qui avait lieu au quartier général où était Boris, en faveur de Napoléon et des Français, ne s’était pas encore produit. Tous, dans l’armée, continuaient à éprouver le sentiment d’autrefois, mélange de colère, de mépris et de peur, envers Bonaparte et les Français.

Encore récemment, en causant avec un officier de Cosaques de Platov, Rostov discutait que si Napoléon était prisonnier, on ne se conduirait pas envers lui comme envers un empereur, mais qu’on le traiterait en criminel. Tout récemment, en route, s’étant rencontré avec un colonel français blessé, Rostov s’était enflammé en lui prouvant que la paix ne pouvait être conclue entre un empereur légitime et le criminel Bonaparte. Aussi Rostov était-il étrangement frappé de voir chez Boris des officiers français, dans ces mêmes uniformes qu’il était habitué à considérer d’un autre point de vue dans la ligne de flanc.

En apercevant un officier français qui se montrait à la porte, le sentiment belliqueux, hostile qu’il éprouvait toujours en vue de l’ennemi l’empoigna tout à coup. Il s’arrêta sur le seuil, et en russe, demanda si ce n’était pas là qu’habitait Droubetzkoï. Boris, en entendant une voix étrangère dans l’antichambre, sortit à sa rencontre. Quand il aperçut Rostov, son visage exprima tout d’abord du dépit.

— Ah ! c’est toi ! Très heureux, très heureux de te voir, fit-il cependant en souriant et s’approchant de lui. Mais Rostov avait remarqué le premier mouvement.

— Il me semble que je suis importun, je ne serais pas venu ; mais j’ai une affaire… fit-il froidement.

— Non, je m’étonne seulement que tu aies pu quitter le régiment. Dans un moment je suis à vous, répondit-il à la voix qui l’appelait.

— Je vois que je suis importun, répéta Rostov.

L’expression de dépit avait déjà quitté le visage de Boris. Après réflexion, ayant évidemment décidé comment agir, avec un calme particulier, il lui prit les deux mains et l’introduisit dans la chambre voisine. Les yeux de Boris regardaient Rostov avec tranquillité et fermeté ; ils semblaient recouverts d’un voile, quelque chose comme les lunettes bleues du savoir-vivre. C’est ce qui sembla à Rostov.

— Ah ! cesse, je t’en prie ! Penses-tu être importun ? dit Boris.

Boris l’introduisit dans la chambre où était préparé le souper, le présenta aux convives, et expliqua que ce n’était pas un civil mais un officier de hussards, son vieil ami. — Le comte Gilinsky ; le comte N. N., le capitaine S. S., — disait-il, présentant ses hôtes.

Rostov, les sourcils froncés, regarda les Français, salua sans envie et se tut.

Gilinsky, on le voyait, acceptait sans plaisir ce Russe dans son cercle ; il ne dit rien à Rostov. Boris semblait ne pas remarquer la gêne produite par ce nouveau venu, et avec le même calme agréable et le même voile sur les yeux qu’il avait pris en rencontrant Rostov, il essayait d’animer la conversation. Un des Français, avec l’habituelle politesse française, s’adressa à Rostov qui se taisait obstinément, et lui dit qu’il était sans doute venu à Tilsitt pour voir l’empereur.

— Non, j’avais à faire, répondit brièvement Rostov.

Rostov était devenu de mauvaise humeur dès qu’il avait vu s’assombrir le visage de Boris, et, comme il arrive toujours aux hommes de mauvaise humeur, il lui semblait que tous le regardaient d’un air hostile et qu’il gênait tout le monde. En effet, il gênait tout le monde et restait seul en dehors de la conversation commune qui s’engageait de nouveau. « Pourquoi est-il ici ? » semblaient dire les regards que les convives jetaient sur lui. Il se leva et s’approcha de Boris.

— Non, je te gêne, lui dit-il bas, allons causer de nos affaires et je m’en irai.

— Mais non, pas du tout, dit Boris, et si tu es fatigué, va dans ma chambre et repose-toi un peu.

— Oui, en effet…

Ils entrèrent dans la petite chambre à coucher de Boris. Rostov, sans s’asseoir, avec irritation, comme si Boris était coupable envers lui, se mit aussitôt à raconter l’affaire de Denissov et demanda à Boris s’il pouvait et voulait intervenir pour lui, près de l’empereur, par l’intermédiaire de son général et lui transmettre une supplique.

Quand ils se trouvèrent en tête-à-tête, Rostov se rendit compte pour la première fois qu’il était gêné de regarder Boris dans les yeux.

Boris, les jambes croisées, en caressant de sa main gauche les doigts fins de sa main droite, écoutait Rostov comme un général écoute le rapport d’un subordonné, tantôt regardant de côté, tantôt, avec le même voile dans le regard, regardant droit dans les yeux de Rostov. Rostov, chaque fois, se sentait gêné et baissait les yeux.

— J’ai entendu parler d’affaires de ce genre et je sais que l’empereur est très sévère en pareils cas. Je pense qu’il ne faudrait pas amener l’affaire jusqu’à Sa Majesté. Selon moi, le mieux serait de s’adresser au commandant du corps… Mais, en général, je pense…

— Alors tu ne veux rien faire, dis-le ! cria presque Rostov sans regarder Boris.

Boris sourit.

— Au contraire, je ferai tout ce que je pourrai, seulement je pense…

À ce moment la porte s’ouvrit, et on entendit la voix de Gilinsky qui appelait Boris.

— Eh bien, va, va… — dit Rostov, et refusant d’aller souper il resta seul dans la petite chambre, marcha longtemps de long en large en entendant les conversations joyeuses, françaises, de la chambre voisine.