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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 464-470).


XVII

Au mois de juin eut lieu la bataille de Friedland à laquelle ne participa pas le régiment de Pavlograd. L’armistice suivit cette bataille. Rostov, à qui était pénible l’absence de son ami, dont il n’avait aucune nouvelle, et qui s’inquiétait de la marche de son affaire et de sa blessure, profita de l’armistice pour demander la permission d’aller à l’hôpital se renseigner sur Denissov.

L’hôpital se trouvait dans un petit village prussien deux fois dévalisé par les troupes russes et françaises. Précisément parce que c’était l’été et que dans les champs il faisait si bon, ce village avec ses toits et ses enclos brisés, ses rues sales, ses habitants déguenillés et les soldats ivres et malades qui s’y serraient avait un aspect particulièrement navrant.

L’hôpital était installé dans une maison de pierre, aux fenêtres et aux vitres presque toutes brisées, et l’enclos de la cour était détruit.

Quelques soldats bandés, pâles, enflés, marchaient ou étaient assis dans la cour au soleil.

Dès que Rostov arriva au seuil de la maison, il fut saisi par l’odeur de pourriture et d’hôpital. Sur l’escalier il rencontra un médecin militaire russe, le cigare aux lèvres. Un infirmier russe suivait le docteur.

— Je ne peux pas me mettre en quatre, disait le docteur. Viens ce soir chez Makhar Alexéiévitch, j’y serai.

L’infirmier lui demanda encore quelque chose.

— Ah ! fais comme tu l’entendras ! N’est-ce pas indifférent ?

Le docteur aperçut Rostov qui gravissait l’escalier.

— Qui vous amène ici, Votre Noblesse ? demanda le docteur. Vous venez ici pourquoi ? Si la balle ne vous a pas attrapé, voulez-vous que ce soit le typhus ? Ici, mon petit père, c’est la maison de la lèpre.

— Pourquoi ? fit Rostov.

— Le typhus, mon petit père. Qui entre ici est mort. Nous deux, seulement, moi et Makéiev (il désigne l’infirmier), passons ici. Cinq de mes collègues docteurs y sont déjà morts. Dès qu’un nouveau arrive, en une semaine il est fichu, prononça le docteur avec un plaisir évident. On a invité des docteurs prussiens, mais ils n’aiment pas cela, nos alliés.

Rostov lui expliqua qu’il désirait voir le major de hussards Denissov qui était ici.

— Je ne sais pas ; je ne sais pas, mon cher. Pensez un peu, à moi seul, trois hôpitaux, plus de quatre cents malades. C’est encore joli que les charitables dames prussiennes nous envoient du café et de la charpie, deux livres par mois, autrement nous serions perdus. — Il rit. — Quatre cents, mon cher, et l’on m’en envoie sans cesse de nouveaux. Il y en a quatre cents ? Hein ? — s’adressa-t-il à l’infirmier.

L’infirmier avait l’air harassé. On voyait qu’il se demandait avec dépit si le médecin bavard n’allait pas bientôt finir.

— Le major Denissov, répéta Rostov. — Il a été blessé sous Mauliten.

— Je crois qu’il est mort. Hein, Makéiev ? — demanda le docteur d’un ton indifférent.

L’infirmier ne certifia pas les paroles du docteur.

— Quoi ! est-il comme ça : grand, roux ? — fit le docteur.

Rostov décrivit la personne de Denissov.

— Il y en avait ; il y en avait un comme ça ! — prononça joyeusement le docteur. — Il est probablement mort ; Cependant je me renseignerai. J’avais des feuilles. Tu en as chez toi, Makéiev ?

— Elles sont chez Makhar Alexéiévitch, dit l’infirmier. Mais allez, s’il vous plaît, dans la chambre des officiers, là, vous verrez vous-même, ajouta-t-il, s’adressant à Rostov.

— Eh ! petit père, mieux vaut n’y pas aller, autrement prenez garde d’y rester vous-même, fit le docteur.

Mais Rostov salua le docteur et demanda à l’infirmier de l’accompagner.

— Prenez garde ; ne me faites pas de reproches ! — cria le docteur, du bas de l’escalier.

Rostov entrait dans le couloir avec l’infirmier. L’odeur d’hôpital était si forte dans ce couloir sombre que Rostov se bouchait le nez et devait s’arrêter pour reprendre des forces avant d’aller plus loin. Une porte s’ouvrit à droite, et de là, parut, s’appuyant sur des béquilles, un homme maigre, jaune, pieds nus, seulement dans du linge. Appuyé au chambranle de la porte, il regardait les passants avec des yeux brillants et curieux.

Rostov jeta un coup d’œil dans la porte et aperçut que les malades et les blessés étaient couchés là-bas sur le sol, sur la paille et sur les capotes.

— Peut-on y entrer pour regarder ? — demanda Rostov.

— Que regarder ? — dit l’infirmier. Mais précisément parce que l’infirmier ne paraissait pas désirer qu’il entrât, Rostov pénétra dans la chambre des soldats. L’odeur, à laquelle il s’était enfin habitué dans le corridor, ici, était encore plus forte ; ici elle était un peu différente, elle était plus concentrée, et il était évident qu’elle venait précisément de là.

Dans une longue chambre vivement éclairée par le soleil qui pénétrait par deux grandes fenêtres, les malades et les blessés, la tête tournée vers le mur, étaient couchés sur deux rangs laissant entre eux un passage. La plupart étaient sans conscience et ne firent pas attention à ceux qui entraient. Ceux qui avaient leur connaissance se dressèrent ou levèrent leurs visages amaigris, jaunes, et tous, avec la même expression, expression de l’espoir en un secours, de reproche et d’envie pour la santé d’un autre, ne quittaient pas des yeux Rostov. Rostov s’avança au milieu de la salle, regarda dans les portes des chambres voisines, entr’ouvertes, et, de deux côtés, vit la même chose. Il s’arrêta et regarda en silence autour de lui. Il ne s’attendait point à ce spectacle. Devant lui, presque dans toute la largeur du passage, un malade était allongé sur le sol. Ce devait être un Cosaque, car ses cheveux étaient coupés en rond. Il était couché sur le dos, ses jambes et ses bras énormes écartés. Son visage était rouge, cramoisi, les yeux tout tournés, si bien qu’on n’en voyait que le blanc, et les veines de ses pieds et de ses mains encore rouges, étaient tendues comme des cordes. Il se frappa la nuque sur le sol, prononça quelque chose, d’une voix rauque, et se mit à le répéter. Rostov tendit l’oreille et comprit le mot qu’il répétait. C’était : boire, boire.

Rostov regarda tout autour de lui en cherchant comment replacer le malade et lui donner de l’eau.

— Qui garde ici les malades ? demanda-t-il à l’infirmier. À ce moment, un soldat de la manutention, qui était de service à l’hôpital, sortit de la chambre voisine, et à pas cadencés s’avança vers Rostov.

— Salut à Votre Haute Noblesse ! cria ce soldat en fixant les yeux sur Rostov qu’il prenait évidemment pour le chef de l’hôpital.

— Arrange-le et donne-lui de l’eau, dit Rostov en montrant le Cosaque.

— J’obéis, Votre Haute Noblesse — prononça gravement le soldat en roulant des yeux, se dressant encore davantage, mais sans bouger de place.

— Non, ici, on ne fera rien, — pensa Rostov en baissant les yeux. Il allait sortir, quand, de droite, il sentit un regard très grave fixé sur lui. Il se tourna. Presque dans le coin, un vieux soldat assis sur un manteau, avec un visage jaune, cadavérique, sévère, la barbe grise non rasée, regardait obstinément Rostov. À côté, le voisin du vieux soldat lui chuchotait quelque chose en désignant Rostov.

Rostov comprit que le vieux désirait lui parler. Il s’approcha et vit que le vieux n’avait qu’une jambe pliée, l’autre manquait jusqu’au-dessus du genou. Un voisin assez éloigné du vieillard était couché immobile, la tête renversée : c’était un jeune soldat ; une pâleur cireuse couvrait son visage au nez rond, rousselé ; les yeux étaient tournés sous les paupières. Rostov regarda le soldat au nez rond et un frisson parcourut son dos.

— Mais on dirait que celui-ci… fit-il à l’infirmier.

— Combien nous l’avons déjà demandé, Votre Noblesse… Il est mort depuis ce matin. Enfin nous sommes des hommes et pas des chiens… — prononça le vieux soldat avec un tremblement de la mâchoire inférieure.

— J’enverrai tout de suite. On l’enlèvera, fit hâtivement l’infirmier, s’il vous plaît, Votre Noblesse.

— Allons, allons, — prononça vivement Rostov ; en baissant les yeux, se serrant, et tâchant de passer inaperçu parmi ces yeux pleins de reproches et d’envie fixés sur lui, il sortit de la chambre.