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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 93-100).


XII

Avant le début de la campagne, Rostov reçut une lettre de ses parents où on lui apprenait brièvement la maladie de Natacha et sa rupture avec le prince André. (On lui expliquait cette rupture par le refus de Natacha.) On lui demandait de nouvea de donner sa démission et de venir à la maison.

Nicolas, après avoir reçu cette lettre, n’essaya même pas d’obtenir un congé ou sa retraite, mais il écrivit à ses parents qu’il regrettait la maladie de Natacha et sa rupture avec son fiancé et qu’il ferait tout son possible pour réaliser leur désir. Il écrivait à part à Sonia : « Amie adorée de mon âme, rien, sauf l’honneur, ne pourrait me retenir ici, mais maintenant, avant l’engagement des hostilités, je me jugerais malhonnête, non seulement envers tous mes camarades mais envers moi-même, si je préférais mon bonheur à mon devoir et à mon amour de la patrie. Mais c’est une dernière séparation. Crois qu’aussitôt après la guerre, si je suis vivant et toujours aimé de toi, je quitterai tout et accourrai près de toi pour te serrer pour toujours sur ma poitrine chaleureuse. »

En effet seul le commencement de la guerre retenait Rostov et l’empêchait de venir épouser Sonia comme il le lui avait promis.

L’automne à Otradnoié avec les chasses, l’hiver, avec les fêtes de Noël et l’amour de Sonia lui ouvraient la perspective des joies douces d’un gentilhomme et d’un calme qu’il ne connaissait pas autrefois et qui, maintenant, l’attirait.

« Une femme douce, des enfants, une bonne meute de chiens courants et dix ou douze laisses de lévriers, l’exploitation, les voisins, le service dans les fonctions électives ! » pensait-il.

Mais maintenant c’était la guerre et il fallait rester au régiment. Et puisqu’il le fallait, Nicolas Rostov, par son caractère, était content de la vie qu’il menait au régiment et savait se la rendre agréable.

De retour de congé, rencontré avec joie par ses camarades, Nicolas était envoyé à la remonte en petite Russie et il en ramenait de magnifiques chevaux qui le réjouissaient et lui valurent la louange des chefs. En son absence il était promu capitaine et quand le régiment fut mis en état militaire avec le nombre augmenté, il reçut de nouveau son ancien escadron.

La campagne commençait. Le régiment était envoyé en Pologne : on donnait double solde ; de nouveaux officiers, de nouveaux hommes et des chevaux arrivaient et principalement cette impression excitante et gaie qui accompagne le commencement de la guerre se manifestait, et Rostov, sentant sa situation avantageuse dans ce régiment, s’adonnait tout aux plaisirs et aux intérêts du service militaire, bien qu’il sût que tôt ou tard il le devrait quitter.

Les troupes s’éloignaient de Vilna pour diverses causes compliquées : d’État, de politique et de tactique. Chaque mouvement de recul était accompagné dans l’état-major d’un jeu compliqué des intérêts, des projets, des passions. Mais pour les hussards du régiment de Pavlograd, toute cette marche à reculons, au meilleur moment de l’été, avec des provisions suffisantes, était l’affaire la plus simple et la plus gaie. S’ennuyer, s’inquiéter, critiquer, cela ne pouvait se faire qu’au quartier général, mais dans le cœur de l’armée, on ne se demandait même pas où et pourquoi l’on reculait. Si l’on regrettait le recul, c’était seulement parce qu’il fallait quitter le logis où l’on était habitué, ou bien une jolie fille. S’il venait en tête à quelqu’un que les affaires allaient mal, alors, comme il convient à un brave militaire, celui qui avait cette pensée tâchait d’être gai et de ne plus songer à la marche générale des affaires, mais à sa besogne immédiate.

Au commencement on était très gai près de Vilna : c’était la connaissance avec les propriétaires polonais, la revue de l’empereur et des autres grands chefs. Puis l’ordre vint de reculer vers Sventziany et de détruire toutes les provisions qu’on ne pouvait emporter avec soi. Sventziany était mémorable aux hussards parce que c’était le camp des ivrognes comme toute l’armée appelait l’arrêt près de Sventziany et parce que là il y eut beaucoup de plaintes contre les troupes qui profitaient de l’ordre de prendre les provisions chez les habitants pour s’emparer aussi des chevaux, des voitures et des tapis des seigneurs polonais. Rostov se souvenait de Sventziany parce que le premier jour de l’entrée dans ce village il avait mis à pied un maréchal des logis et ne pouvait venir à bout de tous les soldats ivres de son escadron qui, à son insu, emportèrent cinq tonneaux de vieille bière. De Sventziany on reculait de plus en plus loin, jusqu’à Drissa, et de Drissa, allant encore plus loin, on s’approchait déjà des frontières russes.

Le 13 juillet, pour la première fois, les Pavlograd furent dans une affaire sérieuse.

Le 12 juillet, pendant la nuit, la veille de la bataille, il y avait eu un fort orage avec pluie et grêle. (L’été de 1812, fut, en général, très orageux.) Deux escadrons du régiment de Pavlograd bivouaquaient dans les champs de seigle tout piétinés par le bétail et les chevaux. La pluie tombait à verse, et Rostov, avec un jeune officier, Iline, qu’il protégeait, était assis sous la hutte construite à la hâte. Un officier de leur régiment, à longues moustaches, qui revenait de l’état-major et que la pluie avait surpris, vint chez Rostov.

— Comte, je viens de l’état-major, avez-vous entendu parler de l’acte héroïque de Raievsky ?

Et l’officier narra les détails de la bataille de Saltanovka qu’on racontait à l’état-major.

Rostov, tournant son cou que l’eau mouillait, fumait la pipe et, prêtant peu d’attention à ce qu’il entendait, regardait de temps en temps le jeune officier Iline qui se trouvait près de lui. Cet officier, un garçon de seize ans, récemment arrivé au régiment, était envers Rostov ce que Rostov était envers Denissov, sept ans auparavant. Iline tâchait en tout d’imiter Rostov et était épris de lui comme une femme.

L’officier aux grandes moustaches Zdrjinski racontait avec emphase pourquoi cette digue de Saltanovka était les Thermopyles russes et comment le général Raievsky y avait accompli un acte digne de l’antiquité.

Zdrjinski racontait l’acte de Raievsky qui, sous un feu nourri, avait amené ses deux fils sur la digue et, les ayant à ses côtés, s’était jeté à l’attaque. Rostov écoutait le récit et non seulement ne disait rien pour encourager l’enthousiasme de Zdrjinski mais au contraire, il avait l’air d’un homme qui a honte de ce qu’on lui raconte, bien qu’il n’ait pas l’intention d’y rien objecter. Rostov, après les campagnes d’Austerlitz et de 1807 savait par sa propre expérience, qu’en racontant les aventures, on mentait toujours, comme lui-même mentait en les racontant ; deuxièmement il avait assez d’expérience pour savoir qu’à la guerre rien ne se passe comme nous pouvons nous l’imaginer et le raconter. C’est pourquoi le récit de Zdrjinski lui déplaisait, comme lui déplaisait Zdrjinski lui-même qui, avec ses moustaches, suivant son habitude, se penchait très près du visage de celui à qui il parlait, et le pressait dans la hutte trop étroite. Rostov le regardait en silence.

« Premièrement, sur la digue attaquée, il devait y avoir tant d’agitation et de confusion que si Raievsky y avait amené ses fils, personne, sauf une dizaine d’hommes des plus près de lui, ne pouvait s’en apercevoir, pensait Rostov. Les autres ne pouvaient même voir comment et avec qui Raievsky marchait sur la digue. Même ceux qui l’ont vu ne pouvaient en être très enthousiasmés : quel intérêt y avait-il, pour eux, aux sentiments tendres, paternels de Raievsky, quand il fallait penser à sa propre peau ? Ensuite, de ce fait qu’on prendrait ou non la digue de Saltanovka ne dépendait nullement le sort de la patrie, comme on l’a écrit des Thermopyles. Alors, pourquoi ce sacrifice ? Puis, à quoi bon mêler ses enfants à la guerre ? Moi, non seulement, je n’y conduirais pas Pétia, mon frère, mais même Iline, ce garçon qui m’est étranger, mais si bon, je tâcherais de le mettre quelque part à l’abri ! » continuait à penser Rostov en écoutant Zdrjinski. Mais il n’exprimait pas ses pensées : son expérience l’en empêchait. Il savait que ce récit aidait à la gloire de notre armée et que, pour cette raison, il fallait avoir l’air de n’en pas douter. C’est ce qu’il faisait.

— Cependant je n’en puis plus, dit Iline, qui remarquait que le récit de Zdrjinski ennuyait Rostov, les bas, la chemise, tout est mouillé. Je vais chercher un asile. Il me semble que la pluie diminue. Iline sortit et Zdrjinski s’en alla. Cinq minutes après, Iline, en pataugeant dans la boue, accourut vers la hutte.

— Hourra ! Rostov, allons plus vite. J’ai trouvé ! À deux cents pas, il y a une auberge ; les nôtres sont déjà là, nous nous sécherons au moins, et Maria Henrikovna est aussi là-bas.

Maria Henrikovna était la femme du médecin du régiment. C’était une jolie petite Allemande que le docteur avait épousée en Pologne. Le médecin, soit faute de moyens, soit qu’il ne voulût pas, les premiers temps, se séparer de sa jeune femme, la traînait avec lui derrière le régiment, et la jalousie du docteur devenait un sujet habituel de plaisanteries parmi les officiers de hussards.

Rostov jeta sur ses épaules un manteau, appela Lavrouchka et lui ordonna de transporter ses effets, puis accompagné d’Iline, il marcha dans la boue, sous la pluie qui se calmait dans l’obscurité du soir que violaient parfois les éclairs lointains.

— Rostov, où es-tu ?

— Ici. Quels éclairs ! se disaient-ils.