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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 78-83).


X

Cette lettre n’était pas encore transmise à l’empereur quand Barclay, pendant le dîner, dit à Bolkonskï que l’empereur désirait le voir personnellement pour l’interroger sur la Turquie et qu’il devait se rendre à six heures du soir dans l’appartement de Benigsen. Le même jour arrivait au quartier général de l’empereur la nouvelle du mouvement de Napoléon qui pouvait être dangereux pour l’armée ; cette nouvelle fut reconnue inexacte dans la suite. Le matin de ce même jour, le colonel Michaud avait parcouru avec l’empereur les fortifications de Drissa et prouvait à Alexandre que le camp fortifié construit par Pfull, et qui était considéré comme le chef-d’œuvre de la tactique devant perdre Napoléon, était une absurdité et la perte sûre de l’armée russe.

Le prince André se rendit à l’appartement du général Benigsen qui occupait une petite maison seigneuriale au bord même du fleuve. Ni Benigsen, ni l’empereur ne se trouvaient là. Mais Tchernichov, l’aide de camp de l’empereur reçut Bolkonskï et lui apprit que l’empereur était allé avec le général Benigsen et le marquis Paulucci faire, pour la deuxième fois en ce jour, le tour des fortifications du camp de Drissa dont on commençait à suspecter fortement la supériorité.

Tchernichov assis près de la fenêtre de la première chambre, lisait un roman français. Cette chambre autrefois avait été probablement un salon ; il y avait encore un harmonium sur lequel étaient jetés des tapis quelconques, et, dans un coin, était placé le lit pliant de l’aide de camp de Benigsen. L’aide de camp se trouvait là. Évidemment harassé par le souper ou le travail, il était assis sur le lit plié et sommeillait. La salle avait deux portes : l’une donnant directement dans l’ancien salon, l’autre à droite dans le cabinet de travail. De la première on entendait des voix qui causaient en allemand, et de temps en temps en français. Là-bas, dans l’ancien salon, selon le désir de l’empereur, était réuni, non le Conseil supérieur de la guerre (l’empereur aimait le vague), mais quelques personnes dont il voulait connaître l’opinion dans les difficultés présentes. Ce n’était pas un conseil militaire, mais la réunion de quelques élus pour expliquer personnellement certaines questions à l’empereur. À ce demi-conseil étaient conviés : le général suédois Harmfeld, le général aide de camp Volsogen, Vinzengerode, Michaud, que Napoléon appelait un transfuge français, Toll, le comte Stein, pas du tout militaire, et enfin Pfull lui-même qui, à ce qu’entendait le prince André, était la cheville ouvrière de toute l’affaire.

Le prince André avait l’occasion de bien l’examiner parce que Pfull, arrivé peu après lui, était passé au salon où il s’arrêtait pour causer un moment avec Tchernichov.

Au premier coup d’œil, Pfull, dans son uniforme de général russe, mal fait, gauchement mis sur lui, comme à la mascarade, sembla connu au prince André, bien qu’il ne l’eût jamais vu. Il y avait en lui du Veyroter, du Mack, du Schmitt et encore d’autres généraux théoriciens allemands, que le prince André avait eu l’occasion de voir en 1805. Mais il était le type le plus marqué de tous. Un pareil Allemand théoricien qui réunit en soi tout ce qui était dans les autres Allemands, le prince André n’avait encore jamais vu cela.

Pfull n’était pas de haute taille, il était maigre mais fortement charpenté, les reins larges, les épaules osseuses. Son visage était très ridé, ses yeux profonds. Ses cheveux, sur le devant et les tempes, étaient lissés par la brosse, évidemment à la hâte, et derrière ils n’étaient pas peignés. Il entra dans la chambre en regardant autour de lui, l’air inquiet et irrité comme s’il avait peur de tout dans cette pièce où il entrait. En relevant son épée d’un mouvement gauche il s’adressa à Tchernichov et lui demanda, en allemand, où était l’empereur. Évidemment il voulait traverser au plus vite les salles, se débarrasser des saluts et salamalecks et se mettre à la besogne devant une carte, où il se sentait à l’aise. Il hocha vivement la tête aux paroles de Tchernichov et sourit ironiquement en entendant que l’empereur examinait les fortifications que lui-même avait construites d’après ses théories. Il grommela quelque chose d’une voix basse et rude, comme parlent les Allemands assurés : Dummkopf… ou : zu Grunde die ganze Geschichte… ou : z’wird was gescheites d’raus werden… [1].

Le prince André n’entendait pas bien et voulait passer, mais Tchernichov le présenta à Pfull en faisant observer que le prince André revenait de la Turquie où la guerre s’était si heureusement terminée. Pfull regarda moins le prince André qu’au-dessus de lui et prononça en riant : Da muss ein schöner taktischer Krieg gewesen sein [2] et, avec un sourire de mépris, il passa dans la chambre d’où l’on entendait des voix.

Évidemment que Pfull, toujours enclin à l’irritation sarcastisque, était aujourd’hui particulièrement excité par ce fait qu’on avait osé examiner sans lui son camp et en juger. Le prince André, par cette seule courte entrevue avec Pfull, grâce à ses souvenirs d’Austerlitz, se faisait une idée très nette de cet homme. Pfull était un de ces hommes sûrs d’eux-mêmes jusqu’au martyre, qui ne se rencontrent que parmi les Allemands et précisément parce que seuls les Allemands sont si sûrs d’eux-mêmes en s’appuyant sur l’idée abstraite, sur la science, c’est-à-dire sur le savoir imaginaire de la vérité absolue. Le Français est sûr de soi parce qu’il se croit par toute sa personne irrésistible, admirable pour les hommes et pour les femmes. L’Anglais est sûr de soi parce qu’il est le citoyen de l’État le mieux ordonné du monde, et c’est pourquoi, comme Anglais, il sait toujours ce qu’il doit faire et il sait que tout ce qu’il fera comme Anglais sera indiscutablement bien fait. L’Italien est sûr de soi parce qu’il est ému, qu’il oublie facilement et soi-même et les autres. Le Russe est sûr de soi précisément parce qu’il ne sait rien et ne veut rien savoir, parce qu’il ne croit pas qu’on puisse savoir quelque chose. L’Allemand est le plus sûr de soi et le plus antipathique parce qu’il s’imagine qu’il connaît la vérité : la science qu’il a inventée lui-même, mais qui pour lui est la vérité absolue. Tel évidemment était Pfull. Il possédait une science : la théorie du mouvement oblique, qu’il avait tirée de l’histoire des guerres de Frédéric le Grand, et tout ce qu’il rencontrait dans la nouvelle histoire militaire lui semblait une insanité, une barbarie, un chaos informe où, de tous côtés, étaient commises tant de fautes, que ces guerres ne pouvaient être appelées guerres, elles ne concordaient pas avec sa théorie et ne pouvaient être l’objet de la science.

En 1806, Pfull était l’un des auteurs du plan de la guerre qui se termina par Iéna et Auerstaedt, mais dans l’issue de cette guerre il ne voyait pas la moindre preuve de l’insuffisance de sa théorie. Au contraire, seuls les écarts de sa théorie étaient cause de tout l’insuccès, et, avec l’ironie joyeuse qui lui était propre, il disait : Ich sagte ja dass die ganze Geschichte zum Teufel gehen werde [3]. Pfull était un de ces théoriciens qui aiment tant leurs théories qu’ils en oublient le but, l’application pratique. Par amour de la théorie ils haïssent toute chose pratique et ne veulent pas s’y abaisser. Il se réjouissait même de l’insuccès parce que l’insuccès dû à des écarts, en pratique, de sa théorie ne faisait que fortifier celle-ci.

Il échangea quelques mots sur la guerre, avec le prince André et Tchernichov, avec l’expression d’un homme qui sait d’avance que tout ira mal et qui n’en est pas trop fâché. Ses mèches de cheveux hérissés sur la nuque et les tempes lissées à la hâte le disaient avec une éloquence particulière.

Il passa dans l’autre chambre et de là retentit le son de sa voix basse et grommelante.

  1. Imbécile… ou : L’affaire est gâtée… ou : Il en sortira du vilain…
  2. En voilà ! Ce devait être la guerre selon toutes les règles de la tactique !
  3. Je l’avais bien dit que tout irait à l’envers.