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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 54-64).


VIII

Après sa rencontre à Moscou, avec Pierre, le prince André partit à Pétersbourg pour ses affaires, à ce qu’il dit à ses parents, mais en réalité pour y rencontrer le prince Anatole Kouraguine qu’il croyait nécessaire de provoquer. Aussitôt arrivé à Pétersbourg, il se renseigna et apprit que Kouraguine n’y était plus. Pierre avait fait savoir à son beau-frère que le prince André le cherchait. Anatole Kouraguine reçut aussitôt l’ordre du ministère de la guerre et partit à l’armée, en Moldavie.

À Pétersbourg, le prince André rencontra Koutouzov, son ancien général, toujours bien disposé envers lui, et qui lui proposa de l’emmener dans l’armée de Moldavie où il était nommé général en chef. Le prince André, ayant reçu sa nomination à l’état-major du quartier général, partit en Turquie. Le prince André ne trouvait pas commode d’écrire à Kouraguine et de le provoquer, sans donner un nouveau prétexte au duel. Il pensait que la provocation de sa part compromettrait la comtesse Rostov, c’est pourquoi il cherchait une rencontre personnelle avec Kouraguine, alors il tâcherait de trouver un nouveau prétexte pour le duel. Mais dans l’armée turque il n’eut pas la chance de rencontrer Kouraguine qui, peu après l’arrivée du prince André, repartait pour la Russie.

Dans un nouveau pays et de nouvelles conditions de vie, le prince André vécut plus à l’aise. Après la trahison de sa fiancée, qui l’avait frappé d’autant plus qu’il cachait soigneusement à tous l’effet qu’elle lui avait produit, les conditions de la vie, dans lesquelles il était jadis heureux, lui devenaient pénibles, et encore plus pénibles étaient pour lui la liberté et l’indépendance auxquelles il tenait tant auparavant. Non seulement il n’avait plus les pensées anciennes qui lui étaient venues pour la première fois en regardant le champ de bataille d’Austerlitz, pensées qu’il aimait développer avec Pierre et qui remplissaient son isolement à Bogoutcharovo, puis en Suisse et à Rome, mais il craignait même de se rappeler ces pensées qui lui découvraient un horizon infini et clair. Maintenant, seul l’intérêt immédiat, pratique, sans liens avec le passé, occupait son esprit. Et plus il saisissait cet intérêt avec avidité, plus les idées anciennes grandissaient et s’affermissaient. Cette voûte infinie, s’éloignant du ciel, qui était autrefois au-dessus de lui, tout à coup semblait se transformer en une voûte basse, définie, qui l’étouffait, sous laquelle tout était précis, où il n’y avait rien d’éternel, rien de mystérieux !

Des fonctions qui s’offraient à lui, le service militaire était le plus simple et le plus approprié. Dans les fonctions de général attaché à l’état-major de Koutouzov, il s’occupait des affaires avec persévérance et ferveur, et étonnait Koutouzov par son zèle et son exactitude au travail. N’ayant pas trouvé Kouraguine en Turquie, le prince André ne jugea pas nécessaire de courir sur ses pas en Russie, mais néanmoins, il savait qu’à quelque moment qu’il rencontrât Kouraguine, malgré son mépris pour cet homme, malgré toutes ses raisons de le considérer comme indigne qu’on s’abaissât à une rencontre avec lui, il savait que s’il le rencontrait, il ne pourrait s’abstenir de le provoquer, pas plus qu’un homme affamé ne peut s’abstenir de se jeter sur la nourriture. Et la conscience de ne s’être pas encore vengé d’une offense, d’avoir encore la colère sur le cœur, empoisonnait ce calme factice que s’était fait le prince André en Turquie sous l’aspect d’une activité ambitieuse et vaniteuse.

En 1812, quand la nouvelle de la guerre contre Napoléon arriva jusqu’à Bukharest (où Koutouzov pendant deux mois vécut nuit et jour chez sa maîtresse, une Valaque), le prince André demanda à Koutouzov de le nommer dans l’armée de l’Ouest. Koutouzov qui avait déjà assez de l’activité de Bolkonskï, reproche constant à son oisiveté, le laissa partir très volontiers et lui donna une mission pour Barclay de Tolly.

Avant de partir à l’armée qui, au mois de mai, était dans le camp de Drissa, le prince André s’arrêta à Lissia-Gorï qui se trouvait sur son chemin, à trois verstes de la grande route de Smolensk. Les trois dernières années de sa vie, le prince André avait eu tant de secousses, il avait tant pensé et senti (il avait parcouru l’Orient et l’Occident), qu’il était frappé d’une façon étrange, inattendue, en trouvant à Lissia-Gorï le même train de vie, jusqu’aux moindres détails. Il entra dans l’avenue, franchit les portes cochères de la maison de Lissia-Gorï comme dans un château enchanté : La même propreté, le même calme, régnaient dans cette demeure, les mêmes meubles, les mêmes murs, les mêmes sons, les mêmes odeurs et les mêmes figures timides, seulement un peu vieillies. La princesse Marie était toujours la même personne timide, laide, vieillie, qui passait les plus belles années de sa vie dans la crainte et les souffrances morales, sans utilité et sans joie. Mademoiselle Bourienne était la même fille coquette qui jouissait joyeusement de chaque moment de sa vie, contente d’elle et remplie des plus joyeux espoirs. Elle avait seulement plus d’assurance, comme il sembla au prince André. Le précepteur Desalles, amené de Suisse, portait un veston de coupe russe, il parlait le russe, en l’écorchant, avec les domestiques, mais était toujours le même précepteur à l’intelligence bornée, instruit, vertueux et pédant. Le changement physique du vieux prince consistait seulement en ce que dans le coin de la bouche on remarquait l’absence de dents ; moralement il était toujours le même qu’autrefois, mais encore plus coléreux et plus méfiant, quant à la réalité de ce qui se passait dans le monde. Seul Nikolenka avait changé : il avait grandi, était devenu rouge, il avait des cheveux noirs bouclés, abondants et, sans y faire attention, en riant, il relevait la lèvre supérieure de sa jolie bouche, tout à fait comme le faisait la feue princesse. Lui seul enfreignait la loi d’immuabilité de ce château enchanté, endormi. Mais bien qu’extérieurement tout restât comme autrefois, les rapports intimes de toutes ces personnes s’étaient modifiés depuis que le prince André les avait vues. Les membres de la famille étaient divisés en deux camps étrangers et hostiles, que sa présence réunissait maintenant et qui modifiaient pour lui leur vie habituelle. Le vieux prince, la Bourienne et l’architecte étaient d’un camp ; la princesse Marie, Desalles, Nikolenka et toutes les bonnes et la nourrice de l’autre.

Pendant son séjour à Lissia-Gorï, tous les famiiers dînaient ensemble, mais tous en étaient gênés et le prince André se sentit un hôte pour qui l’on fait des accommodements et dont la présence gêne tout le monde.

Le premier jour, au diner, le prince André, qui sentait cela, était malgré lui taciturne et le vieux prince, remarquant le manque de naturel de sa situation, fut silencieux, sombre, et se retira chez lui aussitôt après le repas. Quand le soir le prince André vint le trouver et, en tâchant de le dérider, se mit à lui parler de la campagne, du jeune comte Kamensky, le vieux prince, tout à fait à l’improviste, se mit à causer de la princesse Marie en la blâmant pour ses superstitions et pour son manque d’amitié à l’égard de mademoiselle Bourienne, qui, selon ses paroles, était maintenant la seule personne qui lui fût dévouée.

Il accusait la princesse Marie d’être la cause de ses malaises, de le tourmenter et de l’agacer exprès, de gâter le petit prince Nicolas par sa faiblesse et par de sottes histoires.

Le vieux prince savait très bien qu’il tourmentait sa fille, dont la vie était très pénible, mais il savait aussi qu’il ne pouvait s’empêcher de la tourmenter et qu’elle le méritait : « Pourquoi le prince André qui le voit ne me dit-il rien de sa sœur ? se disait le vieux prince. Que pense-t-il ? Que je suis un malfaiteur ou un vieil imbécile qui sans cause s’éloigne de sa fille et se rapproche de la Française ? Il ne me comprend pas, c’est pourquoi il lui faut expliquer ; il faut qu’il m’écoute. » Et le vieux prince se mit à expliquer pour quelles causes il ne pouvait supporter le caractère de sa fille.

— Je ne voulais pas en parler, dit le prince André sans regarder son père (pour la première fois de sa vie il blâmait son père), mais si vous m’interrogez je vous dirai franchement ce que je pense de tout cela. S’il y a un malentendu entre vous et Marie, je ne puis nullement le lui attribuer, je sais combien elle vous aime et vous vénère. Si vous voulez savoir tout ce que je pense, continua le prince André en s’irritant, car depuis quelque temps il était toujours prêt à s’irriter, je vous dirai une seule chose : s’il y a un malentendu, c’est la faute d’une femme de rien qui ne devrait pas être la compagne de ma sœur.

Au commencement, le vieux fixait ses regards sur son fils, et, dans un sourire faux, montrait le vide de la bouche auquel le prince André ne pouvait s’habituer.

— Quelle compagne, mon cher ? Hein ? Tu te tais déjà, hein ?

— Mon père, je ne voulais pas être juge, dit le prince André d’un ton irrité et dur, mais vous m’y avez poussé et je vous ai dit et je dirai toujours que la princesse Marie n’est pas coupable et que la coupable… c’est la Française.

— Ah ! tu m’as jugé ? Tu m’as jugé ! fit le vieux d’une voix basse, et, sembla-t-il au prince André, gênée. Mais tout à coup il bondit et s’écria :

— Va-t’en, va-t’en ! qu’on ne te sente plus ici !




Le prince André voulait partir aussitôt, mais la princesse Marie le supplia de rester encore un jour. Ce jour-là, le prince André ne vit pas son père qui ne sortit pas et n’admit personne chez lui, sauf mademoiselle Bourienne et Tikhone, et qui demanda plusieurs fois si son fils était parti. Le lendemain, avant le départ, le prince André alla dans l’appartement de son fils. Le garçon fort, aux cheveux bouclés comme ceux de sa mère, s’assit sur ses genoux. Le prince André se mit à lui raconter le conte de Barbe-Bleue, mais il ne l’acheva pas et devint pensif. Il pensait non à ce joli garçon, son fils qu’il tenait sur ses genoux, mais il pensait à lui-même. Avec horreur il cherchait et ne trouvait pas en soi le repentir d’avoir fâché son père, ni le regret de le quitter, pour la première fois de sa vie, sur une querelle. Le principal pour lui c’est qu’il cherchait et ne trouvait pas cette ancienne tendresse pour son fils qu’il espérait aviver en caressant l’enfant et le prenant sur ses genoux.

— Eh bien, raconte ! dit l’enfant.

Sans lui répondre le prince André l’ôta de ses genoux et sortit de la chambre.

Aussitôt que le prince André laissait ses occupations journalières, surtout aussitôt qu’il entrait dans les conditions anciennes de sa vie, alors qu’il était heureux, l’ennui de la vie l’empoignait avec sa force première et il avait hâte de partir plus vite, de se mouvoir, de trouver une occupation quelconque.

— Tu pars, décidément, André ? lui demanda sa sœur.

— Dieu soit loué que je puisse partir ! Je regrette beaucoup que tu ne le puisses pas.

— Pourquoi dis-tu cela ? Pourquoi le dis-tu maintenant que tu pars à cette guerre terrible et qu’il est si vieux ! Mademoiselle Bourienne dit qu’il s’est informé de toi.

Dès qu’elle commença à parler de cela ses lèvres tremblèrent, ses larmes se mirent à couler. Le prince André se détourna et se mit à marcher dans la chambre.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Et quand on pense quelle nullité peut être la cause du malheur des hommes, dit-il avec une colère qui effraya la princesse Marie. Elle comprit qu’il qualifiait de nullité non seulement mademoiselle Bourienne qui faisait son malheur, mais aussi l’homme qui avait détruit son bonheur à lui.

— André, je te demande une chose, je t’en supplie, dit-elle en lui touchant le bras et le regardant de ses yeux brillants, pleins de larmes ; je te comprends (elle baissa les yeux). Ne pense pas que le malheur vienne des hommes : ils sont les instruments de Dieu. Elle regarda un peu au-dessus de la tête du prince André d’un regard assuré, habituel, comme on regarde la place connue d’un portrait. — La douleur vient de Dieu et non des hommes. Les hommes n’en sont que l’instrument. Ils ne sont pas coupables. S’il te semble que quelqu’un est coupable envers toi, oublie et pardonne. Nous n’avons pas le droit de punir, et tu comprendras le bonheur de pardonner.

— Si j’étais femme, oui, Marie, je le ferais ; c’est la vertu des femmes, mais l’homme ne doit et ne peut ni oublier ni pardonner.

Et, bien que jusqu’alors il ne pensât pas à Kouraguine, toute la colère non satisfaite se soulevait tout à coup dans son cœur. « Si la princesse Marie me supplie de pardonner, c’est que depuis longtemps je devrais punir, » pensa-t-il. Et, sans répondre à la princesse Marie, il se mit à penser à ce moment heureux où il rencontrerait Kouraguine qui, il le savait, se trouvait à l’armée.

La princesse Marie supplia son frère d’attendre encore un jour. Elle disait sa certitude que leur père serait malheureux s’il partait sans se réconcilier avec lui. Mais le prince André répondit que bientôt, sans doute, il reviendrait de l’armée, qu’il écrirait à son père, tandis qu’en restant maintenant, la querelle ne ferait que s’envenimer.

Adieu, André. Rappelez-vous que les malheurs viennent de Dieu et que les hommes ne sont jamais coupables, furent les dernières paroles de sa sœur, quand il lui dit adieu.

« Cela devait arriver ! pensa le prince André en quittant l’avenue de la maison de Lissia-Gorï. Elle, une créature innocente, malheureuse, reste à la dévotion du vieux qui n’a déjà plus toute sa raison. Le vieux sent qu’il est coupable, mais ne peut pas changer. Mon fils pousse et rit à la vie dans laquelle il sera comme tous, trompeur ou trompé. Je pars à l’armée, je ne sais moi-même pourquoi, et je désire rencontrer l’homme que je méprise, pour lui donner l’occasion de me tuer et de se venger de moi ! » Mais autrefois, les conditions de la vie étaient les mêmes, mais autrefois tout convergeait vers elle, et maintenant tout s’est écroulé. Seuls des événements insensés, sans aucun lien, se présentaient l’un après l’autre au prince André.