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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 263-271).


VI

Ces derniers temps, Pierre restait rarement en tête à tête avec sa femme : à Pétersbourg comme à Moscou, leur maison était toujours pleine d’invités. La nuit qui suivit le duel, comme il le faisait souvent, il ne vint pas dans sa chambre à coucher, mais resta dans l’immense cabinet de son père, où était mort le comte Bezoukhov.

Il s’allongea sur le divan ; il voulait dormir pour oublier tout ce qui était en lui, mais il ne le pouvait pas. Une telle tempête de sentiments, de pensées, de souvenirs se soulevait tout à coup dans son âme, que non seulement il ne pouvait dormir, mais qu’il ne pouvait rester en place et devait quitter le divan et marcher à grands pas dans la chambre. Tantôt, il se rappelait les premiers temps de son mariage, sa femme avec les épaules nues, le regard fatigué, passionné, et aussitôt, à côté d’elle se dressait le visage joli, effronté, ferme et moqueur de Dolokhov tel qu’il était au dîner, puis le visage de Dolokhov pâle, souffrant, tremblant, tel qu’il l’avait aperçu en se retournant, quand il tombait sur la neige.

« Que s’est-il donc passé ? se demandait-il. J’ai tué l’amant. Oui, j’ai tué l’amant de ma femme. Oui. Pourquoi ? Comment en suis-je arrivé là ? » — « Parce que tu l’as épousée. » — répondait une voix intérieure. — « Mais en quoi suis-je coupable ? » se demandait-il. — « Parce que tu t’es marié sans amour ; parce que tu as trompé elle et toi-même. » Et il se représentait vivement cette soirée, après le souper chez le prince Vassili, quand il avait prononcé ces paroles qui ne voulaient pas sortir de sa bouche : « je vous aime. » « Tout venait de cela. Même alors, pensait-il, j’ai senti que ce n’était pas bien, que je n’avais pas le droit de parler ainsi. » Il se rappelait sa lune de miel et rougit à ce souvenir. Ce qui surtout le blessait et lui faisait honte, c’était ce souvenir, qu’un jour, après son mariage, à midi, en robe de chambre de soie, il était venu de la chambre à coucher dans le cabinet de travail et là avait trouvé son intendant qui l’avait salué respectueusement et, en regardant son visage et sa robe de chambre, avait souri un peu, comme pour exprimer par ce sourire toute la part respectueuse qu’il prenait au bonheur de son maître.

« Et combien de fois ai-je été fier d’elle. J’étais fier de sa beauté majestueuse, de son tact mondain, j’étais fier de ma maison où elle recevait tout Pétersbourg, j’étais fier de sa beauté inaccessible. Alors voilà de quoi j’étais fier ! Parfois j’ai pensé que je ne la comprenais pas. Souvent, en réfléchissant à son caractère, je me suis trouvé coupable de ne le pas comprendre, de ne pas comprendre ce calme perpétuel, ce contentement et l’absence de passion et de désirs. Et toute la solution était dans ce mot terrible : c’est une débauchée. Je me suis dit ce mot terrible et tout m’est devenu clair ! »

« Anatole venait lui emprunter de l’argent et baisait ses épaules nues. Elle ne lui donnait pas d’argent, mais lui permettait de l’embrasser. Son père, en plaisantant, excitait sa jalousie, et elle répondait avec un sourire tranquille qu’elle n’était pas si sotte que d’être jalouse. Qu’il fasse ce qu’il voudra, » — disait-elle de moi.

« Une fois je lui demandai si elle ne sentait pas d’indice de grossesse ; elle eut un rire méprisant et dit qu’elle n’était pas si sotte que de désirer avoir des enfants et que de moi elle n’en aurait pas. »

Ensuite il se rappelait la grossièreté transparente de ses pensées et la vulgarité de ses expressions, malgré son éducation dans un milieu aristocratique. « Je ne suis pas une sotte… Va, essaye toi-même… allez vous promener,» disait-elle. Souvent, en remarquant dans les yeux des hommes et des femmes, vieux et jeunes, l’effet qu’elle produisait, Pierre ne pouvait comprendre pourquoi il ne l’aimait pas : « Non, je ne l’aimai jamais, se disait-il. Je la savais une débauchée ; mais je n’osais pas me l’avouer. »

« Et maintenant, Dolokhov gît sur la neige, s’efforce de sourire et meurt peut-être, en répondant à mon repentir par une bravoure feinte ! »

Pierre était un de ces hommes qui, malgré leur faiblesse apparente de caractère, ne cherchent pas de confidents pour leurs douleurs. Seul, en soi-même il élaborait la sienne.

« Elle seule est coupable de tout, de tout, se disait-il. Mais quelle conclusion ? Pourquoi me suis-je lié avec elle ? Pourquoi lui ai-je dit : je vous aime, ce qui était un mensonge, ou pire… Je suis coupable et je dois supporter… quoi ? La honte de mon nom ; le malheur de ma vie ? Mais tout cela n’est que blague : la honte du nom ! l’honneur ! tout cela n’est que convention ; tout est indépendant de moi ! »

« On a supplicié Louis XVI parce qu’ils l’ont déclaré sans honneur et criminel — pensait tout à coup Pierre, — et de leur point de vue ils avaient raison, de même qu’avaient raison ceux qui, pour lui, souffrirent la mort des martyrs et ceux qui en firent un saint. Ensuite on a supplicié Robespierre parce qu’il était un despote. Qui a raison ? qui est coupable ? Personne. Aujourd’hui tu es vivant, demain tu mourras ; moi, il y a une heure je pouvais mourir. Est-ce donc la peine de se tourmenter quand il ne reste à vivre qu’une seconde en comparaison de l’éternité ? »

Mais tandis qu’il se croyait tranquillisé par un raisonnement de cette sorte, tout à coup elle se présentait à lui, et au moment où il lui exprimait le plus ardemment son amour menteur, il sentait son sang affluer au cœur et devait se lever, se mouvoir, briser, déchirer les objets qui lui tombaient sous la main. « Pourquoi lui ai-je dit : je vous aime ? » se répétait-il toujours. Après s’être posé cette question pour la dixième fois, il lui vint à l’esprit l’expression de Molière : « mais que diable allait-il faire dans cette galère, » et il rit de lui même.

Pendant la nuit il appela son valet de chambre et lui ordonna de préparer les malles pour partir à Pétersbourg. Il ne pouvait s’imaginer comment il parlerait maintenant avec elle. Il décida de partir le lendemain et de lui laisser une lettre dans laquelle il lui déclarerait son intention de se séparer d’elle pour toujours.

Le matin, quand le valet de chambre apporta le café, Pierre était couché sur le divan et dormait un livre ouvert à la main. Il s’éveilla ; longtemps regarda autour de lui, effrayé, ne pouvant comprendre où il se trouvait.

— Madame la comtesse a ordonné de demander si Votre Excellence est à la maison, dit le valet de chambre.

Pierre n’avait pas encore décidé que répondre, que la comtesse elle-même, en robe de chambre de soie blanche, brodée d’argent, coiffée simplement (deux énormes nattes entouraient en diadème sa belle tête), entrait dans son cabinet. Elle était calme et majestueuse ; seul son front marmoréen, un peu bombé, était rayé d’un petit pli de colère.

Toujours calme, elle ne prit pas la parole devant le valet. Elle avait connaissance du duel et venait en causer. Elle attendit que le valet eût arrangé le café et fût sorti. Pierre la regardait timidement, à travers ses lunettes, et comme un lièvre entouré de chiens qui, aplatissant les oreilles, reste couché en vue de ses ennemis, il essayait de continuer à lire, mais il sentait que c’était grotesque, impossible, et de nouveau, la regardait timidement.

Elle restait debout, et le regardait avec un sourire de mépris, en attendant que le valet sortit.

— Qu’est-ce encore ? Qu’avez-vous fait, je vous le demande ? prononça-t-elle sévèrement.

— Moi ? Quoi, moi ? — dit Pierre.

— Ah ! on veut se montrer brave ! Eh bien, répondez, que signifie ce duel ? Qu’avez-vous voulu prouver ainsi ? Quoi, je vous le demande ? Pierre se renversait lourdement sur le divan, ouvrait la bouche et ne pouvait répondre.

— Si vous ne répondez pas, alors moi je vous le dirai, continua Hélène. Vous croyez tout ce qu’on vous dit. On vous a dit… — elle riait — que Dolokhov est mon amant (dit-elle en français en appuyant grossièrement sur le mot amant), et vous l’avez cru. Eh bien, qu’avez-vous prouvé par cela ? qu’avez-vous prouvé par ce duel ? Que vous êtes un sot. Tout le monde le sait. À quoi mènera tout cela ? C’est que je deviens le sujet de raillerie de tout Moscou, que chacun dira que vous, étant ivre, avez provoqué en duel un homme dont vous n’aviez aucune raison d’être jaloux — Hélène haussait la voix de plus en plus et s’animait — et qui est mieux que vous sous tous les rapports…

— Hum ! hum ! toussotait Pierre en fronçant les sourcils, sans regarder sa femme et sans se mouvoir.

— Pourquoi, pourquoi l’avez-vous cru mon amant ? Pourquoi ? Parce que j’aime sa société ? Si vous étiez plus intelligent et plus agréable, je préférerais la vôtre.

— Ne me parlez pas… je vous en prie… — murmura Pierre d’une voix rauque.

— Pourquoi ne parlerais-je pas ? Je peux dire et dirai hautement qu’il y a peu de femmes qui, avec un mari tel que vous, ne prendraient pas d’amant, et moi je ne l’ai pas fait.

Pierre voulait parler ; il la regarda avec des yeux étranges dont elle ne comprit pas l’expression, et de nouveau se recoucha.

En ce moment il souffrait physiquement. Sa poitrine était oppressée, il ne pouvait respirer. Il savait qu’il lui fallait faire quelque chose pour mettre fin à cette souffrance, mais ce qu’il voulait faire était trop terrible.

— Il vaut mieux nous séparer, prononça-t-il d une voix suffocante.

— Si vous voulez, à la condition que vous me donniez la fortune, dit Hélène. — Nous séparer, c’est avec quoi vous pensez m’effrayer !

Pierre bondit du divan, et, en chancelant, il s’élança vers elle.

— Je te tuerai ! s’écria-t-il en arrachant, avec une force qu’elle ne lui supposait pas, le dessus de marbre de la table qu’il souleva en faisant un pas vers elle.

Le visage d’Hélène devint terrible. Elle poussa un cri et fit un bond en arrière : la race de son père se montrait en lui. Pierre sentait l’entraînement et le charme de la fureur. Il jeta la plaque de marbre qui se brisa et, les bras tendus, il s’approcha d’elle et lui cria : « Sortez ! » d’une voix si terrible que toute la maison, avec effroi, entendit ce cri. Dieu sait ce qu’aurait fait Pierre si Hélène ne s’était enfuie de la chambre.

Une semaine plus tard Pierre remit à sa femme une procuration pour régir toutes ses terres de Grande-Russie, ce qui représentait la plus grosse moitié de sa fortune, et il partit seul à Pétersbourg.