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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 249-257).


IV

Pierre était assis en face de Dolokhov et de Nicolas Rostov. Comme toujours il mangeait et buvait beaucoup et avidement. Mais ceux qui le connaissaient mieux remarquaient en lui ce jour-là un grand changement. Il se taisait tout le temps du repas, en clignant des yeux et fronçant les sourcils, il regardait autour de lui, ou bien fixant ses regards d’un air de complet détachement, il enfonçait son doigt dans son nez. Son visage était triste et sombre, on aurait dit qu’il ne voyait et n’entendait rien de ce qui se passait autour de lui, et qu’il pensait à quelque chose de pénible, d’insoluble.

La question insoluble qui le tourmentait c’était les allusions de la princesse à l’intimité de Dolokhov avec sa femme et une lettre anonyme reçue le matin où on lui disait, avec cette lâche plaisanterie propre à toute lettre anonyme, qu’il voyait mal à travers ses lunettes et que les relations de sa femme avec Dolokhov n’étaient un secret que pour lui. Pierre ne prêtait aucune attention ni aux allusions de la princesse, ni à la la lettre, mais il lui était très pénible de regarder en ce moment Dolokhov assis en face de lui. Chaque fois que le hasard lui faisait rencontrer les beaux yeux hardis de Dolokhov, quelque chose de terrible, de monstrueux se soulevait dans son âme, et il se détournait au plus vite. En se rappelant malgré soi tout le passé de sa femme et ses relations avec Dolokhov, Pierre voyait très bien que ce qui était dit dans la lettre pouvait être la vérité, et était au moins vraisemblable s’il ne s’agissait pas de sa femme. Involontairement, Pierre se rappelait comment Dolokhov, réintégré dans son grade après la campagne, à son retour de Pétersbourg était venu chez lui. Profitant de ses anciennes relations de débauche avec Pierre, Dolokhov arrivait tout droit chez lui. Pierre l’accueillait et lui prêtait de l’argent. Il se rappelait qu’Hélène, en souriant, avait exprimé son mécontentement que Dolokhov vécût chez eux, et que Dolokhov lui vantait avec cynisme la beauté de sa femme, et qu’enfin, depuis ce jour jusqu’à l’arrivée à Moscou, il ne les avait pas quittés d’une minute.

« Oui, il est très beau, pensait Pierre ; je le connais. Il trouverait un plaisir particulier à me couvrir de honte et à se moquer de moi, précisément parce que j’ai fait des démarches pour lui, que je l’ai accueilli, aidé ; je sais, je comprends quel grain de sel aurait pour lui cette tromperie, si c’était vrai, oui, Si c’était vrai. Mais je ne le crois pas. Je n’en ai pas le droit ; je n’y puis croire. » Il se rappelait l’expression du visage de Dolokhov dans ses moments de cruauté, par exemple quand il liait le policier sur l’ours et les jetait à l’eau, ou quand, sans cause, il provoquait un homme en duel ou tuait d’un coup de pistolet le cheval d’un postillon. Une telle expression se montrait souvent sur le visage de Dolokhov quand il le regardait. « Oui, c’est un bretteur, pensait Pierre. Pour lui, tuer un homme ne compte pas. Il doit lui sembler que tous sont des poltrons et ce doit lui être agréable. Il doit penser que moi aussi j’ai peur de lui. Et en effet, j’ai peur. » À ces pensées, Pierre sentait de nouveau quelque chose de terrible et de monstrueux s’élever dans son âme.

Dolokhov, Denissov et Rostov assis en face de Pierre paraissaient très gais. Rostov causait gaiement avec ses deux amis dont l’un était un brave hussard, l’autre un bretteur réputé, un polisson qui, de temps en temps, jetait un regard moqueur sur Pierre. Celui-ci frappait, à ce dîner, par sa personne concentrée, distraite et lourde.

Rostov regardait Pierre avec malveillance parce que Pierre, pour lui un hussard, n’était qu’un riche civil, le mari d’une belle femme et en général une poule mouillée, et deuxièmement parce que Pierre, tout concentré et distrait, n’avait pas reconnu Rostov et n’avait pas répondu à son salut.

Quand on commença le toast à la santé de l’empereur, Pierre qui était pensif ne se leva pas et ne vida pas sa coupe.

— Eh bien, qu’avez-vous ? lui cria Rostov en le regardant avec des yeux enthousiastes et irrités. — N’entendez vous pas : À la santé de l’empereur !

Pierre soupira, se leva docilement, vida sa coupe, et attendant que tous fussent assis, avec son bon sourire il s’adressa à Rostov.

— Tiens, et moi qui ne vous avais pas reconnu.

Mais Rostov ne s’interrompait pas pour cela et criait : hourra !

— Pourquoi donc ne renouvelez-vous pas connaissance ? demanda Dolokhov à Rostov.

— Oh ! que Dieu soit avec lui. Un imbécile ! répondit Rostov.

— Il faut choyer les maris des belles femmes, dit Dolokhov.

Pierre n’entendait pas ce qu’ils disaient, mais il sentait qu’ils parlaient de lui.

— Eh bien, maintenant, à la santé des jolies femmes ! dit Dolokhov. Et d’un air sérieux, mais avec un sourire dans le coin des lèvres, la coupe à la main, il s’adressa à Pierre.

— À la santé des jolies femmes, Pierre, et de leurs amants !

Pierre, les yeux baissés, but sans regarder Dolokhov et sans lui répondre. Le valet qui distribuait la cantate de Koutouzov posa une feuille devant Pierre, comme hôte plus respectable. Il allait la prendre, mais Dolokhov se pencha, lui arracha des mains la feuille et se mit à lire. Pierre regarda Dolokhov, ses paupières s’abaissèrent ; ce quelque chose de terrible et de monstrueux qui le tourmentait pendant le dîner se soulevait et le prenait tout entier. Il se pencha de tout son gros corps à travers la table.

— N’osez pas y toucher ! s’écria-t-il.

En entendant ce cri et apercevant à qui il se rapportait, Nesvitzkï et son voisin de droite, effrayés, s’adressèrent vivement à Bezoukhov.

— Cessez, cessez, qu’avez-vous ? chuchotaient leurs voix effrayées.

Dolokhov, souriant, regardait Pierre de ses yeux clairs, gais et cruels. Il semblait dire « Ah ! voilà ce que j’aime ! »

— Je le garde, prononça-t-il nettement.

Pâle, les lèvres tremblantes, Pierre arracha la feuille.

— Vous… vous… vous êtes un lâche !… je vous provoque ! prononça-t-il en repoussant sa chaise et se levant de table.

Au moment même où Pierre faisait cela et prononçait ces paroles, il sentit que la question de la culpabilité de sa femme, qui le tourmentait aujourd’hui était définitivement résolue dans un sens affirmatif. Il la haïssait et pour toujours se séparait d’elle. Denissov eut beau prier Rostov de ne pas se mêler à cette affaire, Rostov consentit à être un témoin de Dolokhov et après le banquet causa à Nesvitzkï, témoin de Bezoukhov, sur les conditions du duel. Pierre partit chez lui et Rostov, Denissov et Dolokhov restèrent au club tard dans la nuit, à entendre les tziganes et les chanteurs.

— Alors, à demain, à Sokolniki, — dit Dolokhov en prenant congé de Rostov sur le perron du club.

— Es-tu calme ? fit Rostov.

Dolokhov s’arrêta.

— Vois-tu, je t’expliquerai en deux mots tout le secret du duel. Si tu vas au duel et écris ton testament et des lettres tendres aux parents, si tu penses qu’on peut te tuer, tu n’es qu’un sot et ta perte est sûre. Mais si tu marches avec l’intention ferme de le tuer net, alors tout ira bien. Comme disait le chasseur d’ours de Kostroma : comment ne pas avoir peur d’un ours ? mais quand on l’aperçoit toute peur s’envole, on craint seulement qu’il ne se sauve. Eh bien ! mon cher, moi, c’est la même chose. À demain, mon cher !

Le lendemain, à huit heures du matin, Pierre et Nesvitzkï arrivaient au bois de Sokolniki et y trouvaient déjà Dolokhov, Denissov et Rostov. Pierre avait l’air d’un homme préoccupé de tout autre chose que du duel. Son visage affairé était bilieux : il paraissait n’avoir pas dormi de la nuit. Il regardait distraitement autour de lui et fronçait les sourcils comme s’il eût été gêné par un clair soleil. Deux choses l’absorbaient tout entier : la culpabilité de sa femme dont, après une nuit sans sommeil, il ne doutait pas, et l’innocence de Dolokhov qui n’avait aucun motif pour respecter l’honneur d’un homme étranger pour lui. « Peut-être qu’à sa place je ferais la même chose, pensa Pierre. Oui, certainement, je ferais la même chose. Alors à quoi bon ce duel, ce meurtre ? Et moi je le tuerai, ou c’est lui qui me frappera à la tête, au bras ou à la jambe. S’en aller d’ici, s’enfuir, disparaître quelque part », pensait-il. Mais au moment même où lui venaient de pareilles idées, d’un air particulièrement tranquille et indifférent, qui inspirait le respect à ceux qui le voyaient, il demandait : « Est-ce bientôt ? Sont-ils prêts ? »

Quand tout fût prêt, les sabres enfoncés dans la neige, pour marquer la ligne où il fallait se tenir, les pistolets chargés, Nesvitzkï s’approcha de Pierre.

— Je ne remplirais pas mon devoir, comte, dit-il d’une voix timide, et je ne justifierais pas la confiance que vous avez eue en moi et l’honneur que vous m’avez fait en me choisissant pour témoin, si à ce moment grave, très grave, je ne vous disais toute la vérité. Je crois que cette affaire n’a pas de motifs assez sérieux, qu’elle ne demande pas qu’on verse le sang… Vous avez été vif, vous n’aviez pas absolument raison, vous vous êtes emporté…

— Oui, c’est affreusement bête, dit Pierre.

— Alors, permettez-moi de transmettre vos regrets. Je suis convaincu que votre adversaire consentira à accepter vos excuses, — dit Nesvitzkï comme tous ceux qui prennent part à des affaires de ce genre, il ne croyait pas encore qu’elle finirait par un duel ; vous savez, comte, qu’il est beaucoup plus noble de reconnaître sa faute que de mener les choses jusqu’à l’irréparable. Il n’y a pas eu outrage ni d’un côté ni de l’autre, permettez-moi d’arranger.

— Non, à quoi bon, dit Pierre ; ça ne changera rien… Alors tout est prêt ? — ajouta-t-il. — Dites-moi seulement où il faut marcher et comment tirer. Et il souriait d’un sourire doux et contraint. Il prit à la main le pistolet et interrogea sur la façon de tirer, car jusqu’alors il n’avait eu une telle arme entre les mains et ne voulait pas l’avouer.

— Ah ! oui, comme ça, je sais, j’ai oublié, dit-il.

— Aucune excuse, absolument rien, — disait Dolokhov à Denissov (qui de son côté faisait des tentatives de conciliation) ; et il s’approcha de l’endroit indiqué.

Le lieu du duel était à quatre-vingts pas de la route où stationnaient les traîneaux, sur une petite clairière couverte de neige fondue, car il dégelait depuis deux jours. Les adversaires se tenaient à quarante pas l’un de l’autre, au bord de la clairière. Les témoins, en mesurant les pas, traçaient des lignes, qui s’imprimaient dans la neige amoncelée et profonde, de l’endroit où ils se tenaient jusqu’aux sabres de Nesvitzkï et de Denissov, qui marquaient les limites et étaient enfoncés à dix pas l’un de l’autre. Le dégel et le brouillard persistaient. À quarante pas on ne voyait rien. Depuis trois minutes tout était prêt, et cependant on traînait pour commencer. Tous se taisaient.