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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 215-228).


QUATRIÈME PARTIE


I


Au commencement de 1806, Nicolas Rostov vint en congé. Denissov allait aussi chez lui à Voronèje et Rostov le persuada de l’accompagner à Moscou et de s’arrêter pour quelque temps chez eux. À l’avant-dernier relais, Denissov rencontra un camarade et but avec lui trois bouteilles de vin, et, en s’approchant de Moscou, malgré les secousses de la route, il ne s’éveillait pas. Il s’était couché au fond du traîneau près de Rostov dont l’impatience croissait au fur et à mesure qu’ils s’approchaient de Moscou.

« Est-ce bientôt ? Est-ce bientôt ? Oh ! ces insupportables rues, ces boutiques, ces réverbères, ces cochers ! » pensait Rostov après qu’ils eurent montré leur permission à la barrière en entrant à Moscou.

— Denissov ! nous sommes arrivés !… Il dort ! fit-il en se penchant de tout son corps, comme si, par cette position, il espérait activer le mouvement du traîneau.

Denissov ne répondit pas.

— Voilà le carrefour où se tenait le cocher Zakhar, et voilà Zakhar avec le même cheval, et la boutique où l’on achetait le pain d’épice ! Est-ce bientôt ? Hé !

— À quelle maison faut-il s’arrêter ? demanda le postillon.

— Mais là, au bout, à la grande maison ! Est-ce que tu ne vois pas ? C’est notre maison, disait Rostov… Denissov ! Denissov ! nous sommes arrivés.

Denissov leva la tête, toussota et ne répondit rien.

— Dimitri ! Il y a de la lumière chez nous ? — dit Rostov au valet qui était sur le siège.

— Parfaitement, c’est la lumière dans le cabinet de votre père.

— On n’est donc pas encore couché ? Hein ! qu’en penses-tu ? Prends garde, n’oublie pas de déballer tout de suite mon nouvel uniforme, ajouta Rostov en tirant ses moustaches naissantes. — Eh bien, va donc plus vite, cria-t-il au postillon. — Mais, Vassia, éveille-toi donc ? dit-il à Denissov qui, de nouveau, laissait retomber sa tête. Mais va, va donc, trois roubles de pourboire, va, cria Rostov, quand le traîneau était encore à trois maisons du perron. Il lui semblait que les chevaux n’avançaient pas. Enfin le traîneau prit à droite, vers le perron. Rostov aperçut, au-dessus de sa tête, la corniche qu’il connaissait si bien avec le plâtre ébréché, le perron, le réverbère sur le trottoir. Il bondit du traîneau en marche et courut dans le vestibule. La maison était immobile, inhospitalière, comme si l’on ne s’intéressait pas du tout aux visiteurs. Dans le vestibule, il n’y avait personne. « Mon Dieu, tout va-t-il bien ? » pensa Rostov ; et, avec un serrement de cœur, après une pause d’un moment, il s’élança plus loin, traversa le vestibule et ensuite les marches usées qu’il connaissait si bien. Toujours le même bouton de la porte, pour le nettoyage duquel se fâchait la comtesse, et elle s’ouvrait doucement comme toujours. Une seule chandelle éclairait l’antichambre.

Le vieux Mikhaïlo dormait sur une banquette. Prokofi, le valet de pied, celui qui était si fort qu’il soulevait la voiture par l’arrière-train, était assis et tressait des chaussons de lisière de drap. Il regarda la porte qui s’ouvrait et son air indifférent et endormi se transforma soudain en un enthousiasme effrayé.

— Mes aïeux ! Le jeune comte ! exclama-t-il en reconnaissant le jeune seigneur. — Qu’y a-t-il donc ! Mon chéri ! Et Prokofi, tremblant d’émotion, se jeta vers la porte du salon, probablement pour annoncer. Mais il réfléchit et, se retournant, il vint baiser l’épaule du jeune seigneur.

— Va-t-on bien ? demanda Rostov en dégageant sa main.

— Dieu soit loué ! Tout va bien, on vient de souper. Laisse-moi te regarder, Excellence.

— Tout-à-fait bien ?

— Dieu merci ! Dieu merci !

Rostov oubliait tout à fait Denissov, et, ne permettant à personne de l’annoncer, il jeta sa pelisse, puis sur la pointe des pieds, courut dans la grande salle sombre.

Tout était comme autrefois : les mêmes tables à jeu, le même lustre enveloppé. Mais quelqu’un avait déjà aperçu le jeune maître et il n’était pas encore à la porte du salon, qu’un flot bruyant comme une tempête, bondit de la porte latérale et se mit à l’entourer, à l’embrasser. Encore une deuxième, une troisième créature semblable bondissait d’une porte puis d’une autre, encore des embrassements, des cris, des baisers, des larmes de joie. Il ne pouvait distinguer qui était le père, qui Natacha, qui Pétia. Tous criaient, parlaient et l’embrassaient en même temps. Seule la mère n’y était pas, de cela il se rendit compte.

— Et moi je ne savais pas… Nikolenka… mon ami !

— Le voilà, notre… mon ami… Kola… Il a changé ! Il n’y a pas de lumière ? Du thé !

— Mais embrasse-moi !

— Petite âme, et moi…

Sonia, Natacha, Pétia, Anna Mikhaïlovna, Véra, le vieux comte, l’embrassaient. Les domestiques et les femmes de chambre s’exclamaient en emplissant la maison de leurs « ah ! »

Pétia s’accrochait à ses jambes.

— Et moi ! cria-t-il.

Natacha s’éloignait de lui, après l’attirait vers elle, et embrassait tout son visage en se cramponnant aux pans de son uniforme ; elle sautait comme une chèvre, toujours à la même place, et poussait des cris perçants.

De tous côtés, des yeux brillants, aimants, des larmes de joie, des lèvres qui cherchaient des baisers.

Sonia, toute rouge, lui tenait aussi le bras et s’épanouissait toute en un regard heureux fixé sur les yeux qu’elle guettait. Sonia avait déjà plus de seize ans. Elle était très jolie, surtout en ce moment d’animation heureuse, enthousiaste. Elle le regardait sans détacher ses yeux, en souriant et retenant son souffle. Il la regardait avec reconnaissance, mais il attendait et cherchait quelqu’un. La vieille comtesse n’était pas encore là. Mais on entend des pas derrière la porte, des pas si rapides que ce ne peut être sa mère. Mais c’était elle, vêtue d’une robe nouvelle qu’il ne connaissait pas, faite en son absence. Tous le quittèrent et il courut vers elle. Quand il s’approcha, elle tomba sur sa poitrine en sanglotant. Elle ne pouvait relever la tête et l’appuyait contre les brandebourgs froids de son uniforme.

Denissov, que personne n’avait remarqué, était dans la chambre et en les voyant ainsi se frottait les yeux.

— Vassili Denissov, un ami de votre fils — dit-il en se présentant au comte qui le regardait d’un air interrogateur.

— Ah ! soyez le bienvenu, je sais, je sais, dit le comte en enlaçant et embrassant Denissov. Nicolas nous a écrit… Natacha, Véra, c’est lui, Denissov.

Les mêmes visages heureux, enthousiastes, se tournèrent vers la personne ébouriffée de Denissov et l’entourèrent.

— Cher Denissov ! cria Natacha qui d’enthousiasme perdait conscience.

Elle sauta vers lui, et l’embrassa.

Tous étaient confus de l’acte de Natacha. Denissov rougit aussi, puis prenant en souriant la main de Natacha, il la baisa. On conduisit Denissov dans la chambre préparée pour lui et tous les Rostov se réunirent dans le divan autour de Nicolas.

La vieille comtesse, sans lâcher sa main qu’elle baisait à chaque instant, s’assit près lui ; les autres, groupés autour de lui, attrapaient chaque mouvement, chaque parole, chaque regard, et ne détachaient pas de lui des yeux enthousiastes et amoureux. Les frères et les sœurs se chicanaient pour les places, se les chipaient pour être plus près de lui, et se battaient pour l’honneur de lui apporter du thé, un mouchoir, du tabac.

Nicolas était très heureux de l’affection qu’on lui témoignait, mais au premier moment de la rencontre, il était si heureux que son bonheur actuel lui semblait encore peu et qu’il attendait encore et encore quelque chose.

Le lendemain, après la route, les voyageurs dormirent jusqu’à dix heures du matin.

Dans la chambre voisine, de tous côtés traînaient des sabres, des gibernes, des havresacs, des valises ouvertes, des bottes sales. Deux paires cirées et éperonnées venaient d’être placées près du mur. Les serviteurs apportaient les lavabos, l’eau chaude pour la barbe, les habits brossés. Ça sentait le tabac et l’homme.

— Hé ! G’ichka ! la pipe ! cria la voix rauque de Vaska Denissov. ’ostov, lève-toi !

Rostov, en frottant ses yeux collés, releva ses cheveux aplatis dans l’oreiller chaud.

— Eh bien ! Est-il tard ?

— Il est tard. Neuf heures passées, — répondit la voix de Natacha. Et, dans la chambre voisine, on entendait le froufrou de jupes empesées, le chuchotement, les rires et les voix des jeunes filles, et quelque chose de bleu, des rubans, des cheveux noirs et de gais visages parurent dans la porte entrouverte. C’étaient Natacha, Sonia et Pétia qui venaient voir s’ils n’étaient pas levés.

— Nikolenka, lève-toi ! dit de nouveau, près de la porte, la voix de Natacha.

— Tout de suite.

À ce moment, Pétia, apercevant un sabre dans la première chambre, l’attrapa et éprouva cet enthousiasme des jeunes garçons pour leurs frères aînés militaires, et oubliant qu’il n’était pas convenable pour ses sœurs de voir des hommes en déshabillé, il ouvrit la porte.

— C’est ton sabre ! cria-t-il.

Les fillettes s’éloignèrent. Denissov, les yeux effrayés, cachait avec la couverture ses jambes velues, et se retournait vers son camarade pour demander aide. La porte laissa passer Pétia et se referma. Des rires s’entendaient de l’autre côté de la porte.

— Nikolenka, sors en robe de chambre, — prononça la voix de Natacha.

— C’est ton sabre ? demandait Pétia. Ou le vôtre ? fit-il avec un respect servile au noir Denissov aux longues moustaches.

Rostov se chaussa rapidement, mit sa robe de chambre et sortit. À ce moment Natacha avait déjà mis une botte éperonnée et glissait l’autre. Sonia pirouettait sur elle-même pour faire le ballon et s’asseoir. Toutes deux avaient la même robe : bleu clair ; toutes deux étaient fraîches, rouges et gaies. Sonia s’enfuit et Natacha, après avoir pris son frère sous le bras, l’emmena au divan et ils se mirent à causer. Ils n’en finissaient pas de s’interroger l’un l’autre et de répondre aux questions sur des milliers de petits riens qui ne pouvaient intéresser qu’eux seuls. Natacha riait à chaque mot, non parce qu’ils étaient drôles, mais parce qu’elle était gaie et que, n’étant pas capable de contenir sa joie, elle l’exprimait par le rire. — Ah ! comme c’est bien ! À merveille ! — ajoutait-elle à tout. Pour la première fois depuis un an et demi, Rostov, sous l’influence des chauds rayons de l’amour, sentait s’épanouir en son âme et sur son visage ce sourire enfantin qu’il n’avait pas eu une seule fois depuis son départ de la maison. — Non, écoute, dit-elle, maintenant tu es tout à fait un homme ? Je suis très heureuse que tu sois mon frère. Elle touchait sa moustache. Je veux savoir comment vous êtes des hommes. Est-ce que vous nous ressemblez ? Non ?

— Pourquoi Sonia s’est-elle enfuie ? — demanda Rostov.

— Oh ! c’est toute une histoire ! Comment lui parleras-tu ? Tu ou vous ?

— Comme ça se trouvera.

— Dis-lui vous, je t’en prie. Après je te dirai pourquoi. Eh bien ! je te le dirai maintenant ; tu sais que Sonia est mon amie, et une telle amie que pour elle je me suis brûlé le bras ; tiens, regarde. Elle retroussa sa manche de mousseline, et sur son bras long, mince, doux, beaucoup au-dessus du coude, près de l’épaule, juste à cet endroit que cachent les robes de bal, elle montra une tache rouge.

— Je me suis brûlée pour elle, pour lui prouver mon affection. J’ai tout simplement rougi la règle au feu et l’ai posée là.

Assis dans son ancienne salle d’étude, sur le divan avec des coussins, et voyant les yeux brillants et animés de Natacha, Rostov entrait de nouveau dans son monde de famille enfantin, qui n’avait de sens pour personne, sauf pour lui, mais qui lui donnait les meilleurs plaisirs de la vie, et la brûlure du bras avec la règle comme preuve d’amour ne lui semblait pas inutile ; il le comprenait et ne s’en étonnait pas.

— Alors quoi ? Seulement cela ? demanda-t-il.

— Ah ! nous sommes si amies, si amies ! La brûlure ce n’est rien, c’est une bêtise. Nous sommes amies pour toujours. Quand elle aime quelqu’un c’est pour toujours, et moi je ne comprends pas cela, j’oublierais immédiatement.

— Eh bien ! quoi donc ?

— Oui, elle m’aime et elle t’aime. — Soudain Natacha rougit. — Eh bien, tu te rappelles avant ton départ ?… Alors, elle dit que tu oublies tout… Elle dit : je l’aimerai toujours, mais qu’il soit libre. N’est-ce pas que c’est beau, que c’est noble ! Oui, oui, très noble ! Dis ? prononçait Natacha si sérieusement et avec tant d’émotion, qu’évidemment, elle avait dû dire autrefois, avec des larmes, ce qu’elle disait maintenant. Rostov demeurait pensif.

— Je ne reprends jamais ma parole, dit-il. Et puis, Sonia est un tel charme, qu’un fou seul refuserait ce bonheur.

— Non, non ! cria Natacha nous en avons déjà causé ensemble. Nous savions que tu dirais cela. Mais c’est impossible, parce que tu comprends, si tu parles ainsi, si tu te considères comme lié par des paroles, il en résulte qu’elle aurait dit cela exprès. Il en résulte que tu l’épouseras quand même par force, et ce n’est pas du tout cela.

Rostov trouva que c’était bien. Dès la veille, Sonia l’avait frappé par sa beauté ; aujourd’hui, en la voyant, elle lui semblait encore mieux. C’était une charmante fillette de seize ans, qui évidemment l’aimait passionnément (il n’en doutait pas un moment). « Pourquoi donc ne l’aimerais-je pas et ne l’épouserais-je pas ? Mais pour le moment il y a tant d’autres joies et d’occupations ! Oui, elles ont bien inventé cela ! Il faut rester libre ! » pensait-il.

— C’est bien — dit-il. — Nous en reparlerons plus tard. Ah ! comme je suis heureux de te voir. Et toi, n’as-tu pas trahi Boris ? lui demanda-t-il.

— En voilà des bêtises ! s’exclama en riant Natacha, je ne pense ni à lui, ni à personne, et je ne veux rien savoir.

— Vraiment ! Alors, toi, que feras-tu ?

— Moi ? fit Natacha, et un sourire heureux éclaira son visage. As-tu vu Duport ?

— Non.

— Tu n’as pas vu le célèbre Duport, le danseur ? Ah, alors, tu ne comprendras pas. Moi, voilà ce que je suis. Natacha, en arrondissant les bras, prit sa jupe, comme à la danse, s’éloigna un peu en courant, se retourna, fit un entrechat, sauta d’un pied sur l’autre, et se dressant sur les pointes, fit quelques pas.

— Je reste debout, tu vois ! dit-elle. Mais elle ne pouvait se tenir sur la pointe des pieds. Eh bien, voilà ce que je suis ! Je ne me marierai jamais, je serai danseuse. Seulement ne le dis à personne.

Rostov éclata de rire si fort et si gaiement que Denissov, dans sa chambre, en devint jaloux. Natacha, ne pouvant se contenir, riait avec son frère.

— Hein, c’est beau ! disait-elle.

— Bon, mais alors, tu ne veux plus épouser Boris ?

Natacha rougit.

— Je ne veux épouser personne, je le lui dirai quand je le verrai.

— Vraiment !

— Mais tout cela ne signifie rien, bavardait encore Natacha. — Et Denissov, est-il bon ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Eh bien, adieu, habille-toi. Il n’est pas effrayant ton Denissov ?

— Pourquoi ? demanda Nicolas. Non, Vaska est très bon ?

— Tu l’appelles Vaska, c’est drôle. Alors, il est vraiment très bon ?

— Oui, très bon.

— Eh bien ! dépêche-toi de venir prendre du thé, nous le prendrons tous ensemble.

Natacha se leva sur les pointes et sortit de la chambre comme le font les danseuses, mais en souriant comme sourient seulement les heureuses fillettes de quinze ans.

En se rencontrant avec Sonia au salon, Rostov rougit. Il ne savait comment se tenir avec elle. Hier ils s’étaient embrassés au premier moment, dans la joie du revoir, mais aujourd’hui, il sentait qu’il ne pouvait faire cela. Il sentait que tous, sa mère et ses sœurs, le regardaient d’un air interrogateur et se demandaient comment il allait être envers elle. Il lui baisa la main et lui dit : Vous, Sonia mais leurs yeux en se rencontrant dirent toi et s’embrassèrent tendrement. Le regard de Sonia lui demandait pardon de lui avoir rappelé sa promesse par l’intermédiaire de Natacha et elle le remerciait pour son amour. Lui, par son regard, la remerciait de l’offre de la liberté, et disait que de telle ou telle façon, il ne cesserait jamais de l’aimer, que c’était impossible.

— Comme c’est étrange pourtant que Sonia et Nicolas se disent vous comme des étrangers dit Véra, en profitant d’un moment de silence. L’observation de Véra était juste comme toutes ses observations, mais, effet qu’elles produisaient toujours, tous se sentirent gênés, non seulement Sonia, Nicolas et Natacha, mais même la vieille comtesse, qui avait peur de l’amour de son fils pour Sonia, lequel pouvait le priver d’un brillant parti ; elle rougit comme une fillette. Denissov, à l’étonnement de Rostov, entra au salon en uniforme neuf, pommadé et parfumé, aussi élégant qu’il l’était à la bataille ; il fut si aimable avec les dames et les messieurs, que Rostov en fut tout surpris.