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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 184-193).


XVII

Au flanc droit de Bagration, à neuf heures, l’affaire n’était pas encore commencée. Ne voulant pas acquiescer aux demandes de Dolgoroukov de commencer l’affaire et désirant décliner toute responsabilité, le prince Bagration proposa à Dolgoroukov d’envoyer quérir les ordres du général en chef. Bagration savait que, selon la distance d’environ dix verstes qui séparait un flanc de l’autre, dans le cas même où l’on ne tuerait pas celui qu’on enverrait (ce qui était très probable), si même il trouvait le général en chef, ce qui était très difficile, l’envoyé ne pourrait être de retour avant le soir.

Bagration promena sur sa suite ses grands yeux qui n’exprimaient rien et qui n’étaient pas encore éveillés. Le premier qui frappa son regard fut le visage enfantin de Rostov, empreint, malgré lui, d’émotion et d’espoir.

Il l’envoya.

— Et, Votre Excellence, si je rencontre Sa Majesté avant le général en chef ? — dit Rostov, tenant la main à la visière.

— Vous pourrez demander des ordres à Sa Majesté, — répondit Dolgoroukov en interrompant vivement Bagration.

Après avoir été relevé de faction, Rostov avait pu dormir quelques heures dans la matinée ; il se sentait gai, hardi, résolu, plein d’entrain et d’assurance de bonheur ; en un mot dans cette disposition d’esprit tout semble aisé, joyeux et possible.

Ce matin, tous ses désirs se réalisaient. Une bataille générale se livrait, il y prenait part ; de plus il était ordonnance du général le plus courageux ; enfin, il était envoyé en mission près de Koutouzov et peut-être près de l’empereur lui-même. La matinée était claire, le cheval bon, son âme légère et joyeuse. Aussitôt l’ordre reçu, il lança son cheval et galopa le long de la ligne. D’abord il longea les troupes de Bagration qui n’étaient pas encore engagées dans l’affaire et se tenaient immobiles. Ensuite il entra dans l’espace occupé par la cavalerie d’Ouvarov, et ici il remarqua déjà le mouvement et les indices des préparatifs de combat. Après avoir dépassé la cavalerie d’Ouvarov, il entendit clairement devant lui les sons des canons et des mousquets. Le bruit croissait toujours.

Dans l’air frais du matin, n’éclataient plus comme auparavant, deux, trois coups à intervalles irréguliers, ensuite un ou deux coups de canon, mais sur les pentes des montagnes, en avant de Pratzen, s’entendait le roulement de la fusillade interrompu de coups de canon si fréquents que, parfois, quelques coups se confondaient en un grondement général. On voyait le long des pentes, les fumées des fusils courir et s’attraper l’une l’autre, et celles des canons qui, formant de gros nuages, se dispersaient et se confondaient. Au milieu de la fumée on pouvait remarquer, à l’éclat des baïonnettes, les masses de l’infanterie en mouvement et les lignes étroites de l’artillerie avec les caissons verts.

Rostov, pour un moment, arrêta son cheval sur un monticule, afin de regarder ce qui se faisait. Mais malgré toute son attention, il ne pouvait rien comprendre, ni distinguer ce qui se passait. Là-bas, dans la fumée, des gens quelconques, se remuaient devant et derrière des masses de troupes : mais, pourquoi, où, il ne pouvait le savoir ; cet aspect et ces sons, non seulement n’excitaient pas en lui un sentiment de crainte ou de timidité, mais au contraire lui donnaient du courage, de la décision.

— Eh bien, encore, encore, plus fort ! se disait-il en les entendant.

Et il se mit à galoper par la ligne, poussant de plus en plus en plus loin, pénétrant dans les troupes qui prenaient part au combat. « Comment sera-ce là-bas, je ne sais, mais ce sera bien ! » pensait Rostov.

En dépassant des troupes autrichiennes, Rostov remarqua qu’une partie de la ligne suivante (c’était la garde) était déjà rentrée dans l’action.

« Tant mieux, je verrai de près, » se dit-il. Il marchait presque sur la ligne de devant ; quelques cavaliers venaient à lui au galop. C’étaient nos uhlans de la garde dont les rangs étaient rompus et qui revenaient de l’attaque. Rostov les croisa : en passant, involontairement, il en remarqua un d’entre eux, ensanglanté, et galopa plus loin. « Peu m’importe ! » pensait-il. Il n’avait pas fait quelques centaines de pas après cela, qu’à sa gauche, lui barrant la route, se montrait sur toute l’étendue des champs une masse énorme de cavaliers sur des chevaux noirs, en uniformes blancs, éblouissants, qui, au trot, venaient droit à sa rencontre. Rostov lâcha le cheval bride abattue pour s’écarter du chemin de ces cavaliers, et il leur eût échappé s’ils eussent conservé leur allure ; mais ils accéléraient toujours la marche, si bien que certains chevaux couraient déjà au galop. Rostov percevait de plus en plus leur piétinement, le cliquetis de leurs armes, il voyait plus distinctement leurs chevaux, leurs personnes et même leurs visages. C’étaient nos chevaliers-gardes ; ils marchaient à l’attaque de la cavalerie française qui s’ébranlait à leur rencontre.

Les chevaliers-gardes galopaient mais retenaient encore leurs chevaux. Rostov voyait déjà leurs visages, et entendait le commandement : « Marche ! marche ! » prononcé par l’officier qui poussait à toute vitesse son cheval de race. Rostov, ayant peur d’être écrasé ou entraîné dans l’attaque contre les Français, courait le long du front, de toutes les forces de son cheval ; malgré tout, il ne réussit pas à les éviter.

Le chevalier-garde qui était à l’autre extrémité, un géant, un homme grêlé, fronça avec colère les sourcils en apercevant devant soi Rostov qu’il devait inévitablement heurter, et il l’eût littéralement écrasé ainsi que son Bédouin (Rostov se sentait lui-même tout petit et tout faible en comparaison de ces hommes et de ces chevaux énormes), si Rostov n’avait eu l’idée d’agiter sa cravache dans les yeux du cheval du chevalier-garde. Le cheval noir, massif, bondit en aplatissant les oreilles ; mais le cavalier grêlé lui enfonça dans les côtes d’énormes éperons et le cheval, en agitant la queue et tendant le cou, s’élança encore plus vite. Le chevalier-garde avait à peine dépassé Rostov qu’il entendait leurs cris : Hourra ! et, qu’en se détournant, il vit leurs premiers rangs se mêler à d’autres cavaliers en épaulettes rouges, des Français probablement. Plus loin, on ne pouvait rien voir, parce qu’aussitôt après, de quelque endroit, on commençait à tirer le canon et tout se couvrait de fumée.

Au moment le chevalier-garde dépassant Rostov disparaissait dans la fumée, celui-ci hésita : fallait-il les suivre ou aller où on l’envoyait ? C’était cette brillante attaque des chevaliers-gardes qui étonna même les Français. Plus tard, Rostov eut l’horreur d’apprendre que de cette foule de beaux hommes, de jeunes et riches officiers et junkers qui montaient des chevaux de prix, il ne restait plus après l’attaque, que dix-huit hommes.

« Pourquoi les envier, mon tour viendra, et peut-être tout de suite verrai-je l’empereur, » pensa Rostov, et il galopa plus loin.

Une fois au niveau de l’infanterie de la garde, il remarqua que des boulets volaient derrière et autour d’elle. Il apercevait cela, moins parce qu’il entendait le son des canons qu’à l’inquiétude qui couvrait les visages des soldats et des officiers et à la solennité inusitée, guerrière. En passant derrière l’un des régiments de l’infanterie de la garde il entendit une voix qui l’appelait par son nom :

— Rostov !

— Quoi ? répondit-il, ne reconnaissant pas Boris.

— Comment, nous étions dans la première ligne ! Notre régiment était à l’attaque ! — dit Boris avec ce sourire heureux qu’on voit chez les jeunes gens qui sont allés au feu pour la première fois.

Rostov s’arrêta.

— Ah ! — dit-il. — Eh bien, quoi !

— Nous l’avons repoussée ! — fit avec animation Boris qui devenait bavard. — Peux-tu t’imaginer…

Et Boris se mit à raconter comment la garde s’était installée sur un endroit et apercevant devant elle les troupes, les avait prises pour des troupes autrichiennes, et tout à coup, aux boulets lancés, avait reconnu qu’elle se trouvait sur la première ligne, et tout à fait à l’improviste devait se mêler au combat.

Rostov, sans écouter Boris jusqu’au bout, poussa son cheval.

— Où vas-tu ? — lui demanda Boris.

— Près de Sa Majesté, j’ai une mission.

— Le voici, — dit Boris qui pensa que Rostov avait besoin de Son Altesse Impériale et non de Sa Majesté.

Et il lui désignait le grand-duc qui se trouvait à cent pas d’eux, avec le casque, l’uniforme de chevalier-garde ; les épaules soulevées, et les sourcils froncés il criait quelque chose à un officier autrichien, blanc et pâle.

— Mais c’est le grand-duc, et il me faut ou le général en chef ou l’empereur, — dit Rostov ; et il voulut faire avancer son cheval.

— Comte ! Comte ! — cria Berg qui était aussi animé que Boris et accourait de l’autre côté. — Comte ! je suis blessé à la main droite, — dit-il en montrant son poignet ensanglanté et bandé d’un mouchoir. Et je suis resté dans le rang. Comte ! J’ai tenu mon épée de la main gauche ! Dans notre famille des Von Berg, comte, tous étaient des chevaliers.

Berg dit encore quelque chose, mais Rostov sans l’écouter jusqu’au bout partait plus loin.

En dépassant la garde et l’espace vide, Rostov, pour ne pas tomber de nouveau dans la première ligne, comme il était tombé sous l’attaque des chevaliers-gardes, se dirigea sur la ligne des troupes de réserve et dépassa beaucoup d’endroits d’où l’on entendait la fusillade et la canonnade la plus nourrie. Tout à coup, devant lui et derrière nos troupes, de l’endroit où il ne pouvait nullement supposer l’ennemi, il entendit une fusillade très proche. « Qu’est-ce que ce peut être ? pensat-il. L’ennemi sur nos derrières ! C’est impossible ! » Et soudain il était envahi par la peur pour soi-même et pour l’issue de la bataille. « Quoiqu’il en soit maintenant il n’y a plus à reculer, je dois chercher le général en chef, ici, et, si tout est perdu, mon devoir est de périr avec tous les autres. »

Le mauvais pressentiment qui tout à coup avait empoigné Rostov, se justifiait de plus en plus au fur à mesure qu’il s’avancait dans l’espace occupé par des masses de troupes diverses qui se trouvaient derrière le village Pratzen.

— Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ? Sur qui tire-t-on ? qui tire ? — demanda Rostov quand il se croisa avec des soldats russes et autrichiens qui couraient dans la foule mélangée et lui coupaient la route.

— Eh ! le diable le sait ! Il nous a écrasés tous ! Tout est perdu ! — lui répondirent en russe, en allemand, en tchèque, les bandes de fuyards, qui ne comprenaient pas mieux que lui ce qui passait.

— …Bat les Allemands ! — cria l’un.

— Que le diable les emporte, les traîtres !

Zum Henker diese Russen [1]… — grommelait un Allemand.

Quelques blessés se traînaient sur la route. Les injures, les cris, les gémissements se confondaient dans un grondement général. La canonnade cessa, et Rostov reconnut après que c’étaient des soldats russes et autrichiens qui tiraient les uns sur les autres.

« Mon Dieu ! qu’est-ce donc ? pensa Rostov. Et cela se passe ici, quand, à chaque moment, l’empereur peut les voir… Mais non, ce ne sont, sans doute, que quelques lâches… Ce n’est pas cela, non… cela ne peut être ; que seulement je les dépasse plus vite, plus vite ! »

La pensée de la défaite et de la déroute ne pouvait lui venir en tête. Bien qu’il vît des canons français et des troupes, précisément sur le plateau de Pratzen, à cet endroit même où on lui avait ordonné d’aller trouver le général en chef, il ne pouvait ni ne voulait y croire.

  1. Au diable ces Russes !