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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 287-292).


V

Le même soir une conversation animée avait lieu dans le logement de Denissov entre les officiers de l’escadron.

— Et moi je vous dis, Rostov, que vous devez présenter des excuses au colonel, — disait en s’adressant à Rostov, rouge et ému, un capitaine en second, très grand, à cheveux gris, avec d’énormes moustaches et des traits très accentués dans un visage ridé. Ce capitaine en second, Kirsten, avait été deux fois dégradé pour affaires d’honneur et deux fois avait reconquis son grade.

— Je ne permettrai à personne de me dire que je mens ! — cria Rostov. — Il m’a dit que je mentais, je lui ai dit la même chose, et je ne retirerai rien. Il peut m’envoyer au service chaque jour, me mettre aux arrêts, mais personne ne me forcera à m’excuser parce que si lui, comme colonel, croit indigne de me donner satisfaction, alors… — Mais voyons, mon cher, voyons, écoutez — l’interrompit de sa voix basse le capitaine en second, tout en caressant lentement ses longues moustaches. — Vous dites au colonel devant les autres officiers, qu’un officier a volé…

— Suis-je coupable si la conversation avait lieu en présence des autres officiers ? Peut-être ne fallait-il pas le dire devant eux, mais je ne suis pas diplomate. Je suis entré aux hussards précisément parce que je pensais qu’il n’y fallait pas de finasseries, et il me dit que je mens ; alors qu’il me donne satisfaction…

— Tout cela est très bien, personne ne pense que vous êtes un poltron, mais il ne s’agit pas de cela. Demandez à Denissov s’il est possible qu’un junker demande satisfaction au colonel.

Denissov, en mordillant sa moustache, l’air sombre, écoutait la conversation. On voyait qu’il ne désirait pas y prendre part. À la question du capitaine en second il hocha négativement la tête.

— Vous parlez de cette vilenie au colonel devant les officiers, — continua le capitaine en second, — Bogdanitch (ainsi appelait-on le colonel) vous a rappelé à l’ordre.

— Il ne m’a pas rappelé à l’ordre, il a dit que je mentais.

— Eh bien ! vous lui aurez dit des bêtises. Vous devez vous excuser.

— Jamais ! — cria Rostov.

— Je ne m’attendais pas à cela de votre part, — prononça sérieusement et sévèrement le capitaine en second. — Vous ne voulez pas vous excuser, et c’est vous, mon cher, qui êtes coupable en tout, non seulement envers lui, mais envers le régiment, envers nous tous. Si vous aviez réfléchi et pris conseil avant d’agir, mais non, tout droit au nez des officiers, v’lan ! Que reste-t-il à faire au colonel ? Traduire un officier devant le conseil de guerre et salir tout le régiment ? À cause d’une canaille il faut couvrir de boue tout le régiment ? C’est ce que vous voulez ? Selon nous ce n’est pas ça. Bogdanitch a bien fait, quand il vous a dit que vous ne disiez pas la vérité. C’est ennuyeux, mais que voulez-vous, mon cher, c’est vous-même qui l’avez voulu. Et maintenant qu’on veut étouffer l’affaire, alors vous, par orgueil, vous ne voulez pas vous excuser et voulez raconter tout. Pour vous ce sera offensant d’être au service, et que vous importe de vous excuser devant un vieil et honnête officier ? Quel que soit Bogdanitch, c’est en tout cas un vieux hussard et un brave colonel, alors c’est honteux pour vous ; et de salir le régiment, cela ne vous trouble pas ? — La voix du capitaine en second commençait à trembler. — Vous, mon cher, vous êtes un nouveau au régiment, aujourd’hui vous êtes là, demain vous serez aide de camp quelque part, alors il vous est bien égal qu’on dise : « Parmi les officiers du régiment de Pavlograd il y a des voleurs ! » Mais cela ne nous est pas indifférent. N’est-ce pas, Denissov ? Pour nous ça n’est pas égal ?

Denissov se taisait toujours et ne bougeait pas ; de temps en temps ses yeux noirs, brillants, s’arrêtaient sur Rostov.

— Vous tenez à votre fantaisie, vous ne voulez pas vous excuser, — continua le capitaine en second, — mais pour nous les vieux qui avons grandi et peut-être mourrons au régiment, pour nous l’honneur du régiment est cher, et Bogdanitch le sait : Oh ! comme il nous est cher, mon ami ! Et ce n’est pas bien, pas bien ! Fâchez-vous ou non, mais je dirai la vérité. Ce n’est pas bien !

Et le capitaine en second se leva et tourna le dos à Rostov.

— C’est v’ai, que diable ! — s’écria en se levant Denissov. — Eh bien ! ’ostov, eh bien !…

Rostov, rougissant et pâlissant, regardait tantôt l’un, tantôt l’autre officier.

— Non, messieurs, non… Vous ne pensez pas… Je comprends très bien et c’est en vain que vous pensez de moi… Moi… pour moi… moi je suis toujours pour l’honneur du régiment… Eh quoi ? À l’œuvre on verra que pour moi l’honneur du drapeau… Eh bien ! soit, c’est vrai, je suis coupable !… Des larmes emplissaient ses yeux. — Je suis coupable, absolument coupable !… Eh bien ! que vous faut-il de plus ?… — Voilà, c’est bien, comte, — prononça le capitaine en second revenu vers lui ; et, de sa large main lui frappant l’épaule :

— Je t’ai dit que c’est un b’ave ga’çon ! — cria Denissov.

— Oui, ça, c’est bien, comte, — répéta le capitaine qui lui donnait son titre comme récompense de son aveu. — Allez et excusez-vous, oui.

— Messieurs, je ferai tout, personne n’entendra une parole de moi, — prononça Rostov d’une voix suppliante. — Mais je ne puis faire d’excuses. Je vous jure que je ne le peux pas ! Comment demander pardon comme si j’étais un enfant !

Denissov rit.

— Tant pis pour vous. Bogdanitch a une excellente mémoire et vous paierez votre entêtement, — dit Kirsten.

— Par Dieu, ce n’est pas de l’entêtement ! Je ne puis vous exprimer quel sentiment…

— Ça c’est votre affaire. — dit le capitaine en second. — Eh bien ! où ce lâche est-il disparu ? — demanda-t-il à Denissov.

— Il se dit malade, demain il se’a po’té malade dans l’o’dre du jou’, — répondit Denissov.

— Oui, c’est une maladie, on ne peut dire autrement, — prononça le capitaine en second.

— Malade ou non, mais qu’il ne me tombe pas sous la main, sans quoi je le tue’ai, — dit furieux Denissov.

Jerkov entra dans la chambre.

— Toi ? Comment cela ? — lui demanda aussitôt l’officier.

— En marche, messieurs. Mack s’est rendu avec toute son armée.

— Tu mens ?

— Non, je l’ai vu moi-même.

— Comment, tu as vu Mack en chair et en os ?

— En marche ! En marche ! Il faut lui payer une bouteille pour cette nouvelle. Et comment es-tu tombé ici ?

— On m’a renvoyé au régiment pour ce diable de Mack. Le général autrichien s’est plaint. Je l’ai félicité de l’arrivée de Mack… Et toi, Rostov, on dirait que tu sors du bain ?

— Ah ! mon cher, ces deux jours il y a chez nous tant de tohu-bohu.

L’aide de camp du régiment entra et confirma la nouvelle apportée par Jerkov. L’ordre était donné de se mettre en marche le lendemain.

— En marche, messieurs !

— Dieu merci, nous sommes restés longtemps ici !