Ouvrir le menu principal

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 123-133).


XV

La comtesse Rostov, ses filles et un assez grand nombre d’invités étaient au salon. Le comte conduisit les messieurs dans son cabinet, pour leur faire voir sa remarquable collection de pipes turques. De temps en temps, il sortait et demandait : n’est-elle pas arrivée ? On attendait Maria Dmitrievna Akhrosimova, appelée dans la société le terrible dragon, une dame remarquable, non par la richesse et les titres, mais par la droiture de son esprit, la simplicité franche de ses rapports. La famille impériale connaissait Maria Dmitrievna, tout Moscou et Pétersbourg la connaissaient, et dans ces deux villes on l’admirait, tout en se moquant, en cachette, de sa rudesse, et en racontant sur elle des anecdotes. Néanmoins, tous, sans exception, l’estimaient et la craignaient.

Dans le cabinet, plein de fumée, on causait de la guerre, annoncée par un manifeste, et du recrutement. Personne encore n’avait lu le manifeste, mais tous savaient qu’il avait paru. Le comte était assis sur l’ottomane entre deux fumeurs qui causaient ensemble. Le comte ne fumait pas et ne causait pas, mais il inclinait la tête tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, regardait les fumeurs avec un plaisir visible, et écoutait la conversation qu’il avait établie entre les deux voisins.

L’un des interlocuteurs était un civil au visage ridé, bilieux, rasé et maigre ; il approchait déjà de la vieillesse bien qu’habillé comme le jeune homme le plus élégant. Il s’était installé les deux jambes sur l’ottomane, comme un hôte très familier, et l’ambre enfoncée très profondément, d’un côté de la bouche, il aspirait la fumée, bruyamment et en clignant des yeux. C’était un vieux célibataire, Chinchine, cousin germain de la comtesse, une méchante langue, comme on disait de lui dans les salons de Moscou.

Quand il parlait, il semblait condescendre jusqu’à son interlocuteur. L’autre, un officier de la garde, était frais, rose, d’une propreté irréprochable, boutonné et bien peigné. Il tenait l’ambre au milieu de la bouche, et de ses lèvres rouges aspirait à peine la fumée, et la laissait échapper en petits ronds. C’était le lieutenant Berg, officier du régiment de Sémenovsky, où Boris allait partir et par qui Natacha agaçait Véra, sa sœur aînée, en appelant Berg son fiancé. Le comte était assis entre eux et écoutait attentivement. La distraction préférée du comte, après le jeu de boston qu’il aimait beaucoup, c’était la situation d’auditeur, surtout quand il avait réussi à unir deux bavards.

— Eh bien, comment donc, mon très honorable Alphonse Karlitch, — dit Chinchine en se moquant, et en unissant (c’était une particularité de sa conversation) les expressions russes, les plus populaires aux phrases françaises les plus recherchées, — vous comptez vous faire des rentes sur l’état, vous voulez vous faire un petit revenu de votre compagnie.

— Non, Piotr Nikolaïtch, je ne désire que montrer que dans la cavalerie il y a beaucoup moins d’avantages que dans l’infanterie. Tenez, Piotr Nikolaïtch, voici ma situation…

Berg parlait toujours avec précision, tranquillement et correctement. Sa conversation n’avait jamais trait qu’à lui seul ; quand on parlait de choses ne le concernant pas, il se taisait, restait tranquille, et cela pouvait durer des heures entières, et sans qu’il en éprouvât ou fît éprouver aux autres la moindre gêne.

Mais dès que la conversation le touchait personnellement, il parlait abondamment et avec un plaisir visible.

— Regardez ma situation, Piotr Nikolaïtch : dans la cavalerie je ne recevrais pas plus de deux cents roubles, pendant quatre mois, même avec le grade de lieutenant ; et maintenant je reçois deux cent trente, — dit-il en regardant Chinchine et le comte avec un sourire joyeux et agréable, comme s’il était évident que son succès à lui ne pouvait qu’être le but principal des désirs de tous les autres hommes.

— En outre, Piotr Nikolaïtch, en passant à la garde, je suis en vue, — continua Berg, — et dans l’infanterie de la garde, les congés sont beaucoup plus fréquents. Ensuite comprenez vous-même, comment puis-je me tirer d’affaire avec deux cent trente roubles ? Et moi, je fais des économies, et j’envoie encore à mon père, — continua-t-il en lançant une bouffée de fumée.

La balance y est… L’Allemand bat son blé sur le dos de sa hache, comme dit le proverbe, — fit Chinchine en transportant l’ambre de l’autre côté de sa bouche et en clignant des yeux au comte.

Le comte éclata de rire ; les autres invités voyant que Chinchine menait la conversation, s’approchèrent et écoutèrent. Berg, ne remarquant ni la moquerie, ni l’indifférence, continuait à raconter comment, par son passage à la garde, il avait déjà devancé d’un grade ses camarades du corps, puis, que, pendant la guerre, on pouvait tuer le chef de la compagnie, et que lui, restant l’aîné de la compagnie, pourra très facilement être nommé chef, que tous l’aimaient au régiment, et que son papa était content de lui. Berg trouvait un plaisir visible à raconter tout cela, et il paraissait ne pas même soupçonner que les autres hommes pussent avoir aussi leurs intérêts. Mais tout ce qu’il racontait était si charmant, si modéré, la naïveté de son jeune égoïsme était si évidente qu’il désarmait ses auditeurs.

— Eh bien, mon cher, soit dans la cavalerie, soit dans l’infanterie, vous irez loin, je vous le prédis, — fit Chinchine en lui tapant sur l’épaule, et en abaissant ses jambes de dessus l’ottomane.

Berg eut un sourire heureux. Le comte et après lui les invités se rendirent au salon.




C’était ce moment qui précède le dîner, où les invités, attendant l’annonce du repas, ne commencent pas de longues conversations et, en même temps, croient nécessaire de se mouvoir et de ne pas se taire pour ne pas montrer qu’ils sont impatients de se mettre à table. Les maîtres regardaient la porte et, de temps à autre, se regardaient entre eux. Par ces regards, les invités tâchaient de deviner qui on attendait encore : un parent important en retard, ou un plat qui n’était pas encore prêt.

Pierre était arrivé avant le dîner, et s’était assis gauchement au milieu du salon sur la première chaise qu’il avait trouvée ; il barrait ainsi le chemin. La comtesse voulait le faire parler, mais lui, naïvement, regardait autour de lui à travers ses lunettes, comme s’il cherchait quelqu’un, et répondait par monosyllabes à toutes les questions de la comtesse. Il était gênant et seul à ne le point remarquer. La plupart des invités, qui savaient son histoire avec l’ours, regardaient ce grand, gros et doux bonhomme et s’étonnaient de le trouver si lourd et si modeste pour l’auteur d’un pareil tour à un policier.

— Vous êtes arrivé depuis peu ? — lui demanda la comtesse.

Oui, madame, — répondit-il en regardant autour de lui.

— Vous n’avez pas encore vu mon mari ?

Non, madame. — Et il sourit tout à fait mal à propos.

— Il me semble que vous étiez récemment à Paris ? Ce doit être très intéressant.

— Très intéressant.

La comtesse regarda Anna Mikhaïlovna. Celle-ci comprit qu’on lui demandait d’occuper ce jeune homme, et s’asseyant près de lui, elle se mit à lui parler de son père. Mais, de même qu’à la comtesse, il ne répondit que par monosyllabes. Tous les invités s’entretenaient entre eux. Les Razoumovsky… Ç’a été charmant… Vous êtes bien bonne… La comtesse Apraksine… entendait-on de tous cotés. La comtesse se leva et alla dans la salle…

— Maria Dmitrievna ! — fit entendre sa voix, de la salle.

— Elle même, — répondit une forte voix de femme, et aussitôt après, Maria Dmitrievna entrait au salon. Toutes les demoiselles et même les dames, sauf les plus âgées, se levèrent. Maria Dmitrievna s’arrêta au seuil de la porte, et, de la hauteur de son grand corps, levant haut sa tête de cinquantenaire, aux boucles grises, elle regarda les invités, puis se baissant, sans se hâter, elle se mit à rajuster les larges manches de sa robe. Maria Dmitrievna parlait toujours russe.

— Mes félicitations à la chère que nous fêtons avec les enfants, — dit-elle de sa voix forte, grave, qui étouffait tous les autres sons. — Toi, vieux pécheur, — dit-elle, s’adressant au comte qui baisait sa main, — je crois que tu t’ennuies à Moscou, il n’y a où faire la chasse à courre ! Mais que veux-tu, mon petit père, quand ces oiseaux grandissent (elle montra les jeunes filles), que tu le veuilles ou non, il faut chercher des fiancés.

— Et bien, mon Cosaque ? (Maria Dmitrievna appelait ainsi Natacha), — fit-elle en caressant de la main Natacha qui s’approchait d’elle sans crainte et gaîment. — Je sais que tu es un lutin, mais j’aime ça.

Elle tira de son énorme réticule des boucles d’oreilles en télésie, en forme de poires, les donna à Natacha, qui devint rouge de plaisir et, se détournant, elle s’adressa aussitôt à Pierre.

— Eh ! mon cher, viens ici, — prononça-t-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de faire douce et fine ; — viens ici, mon cher ; — avec un air sévère, elle remontait ses manches encore plus haut.

Pierre s’approcha en la regardant naïvement à travers ses lunettes.

— Approche, approche-toi, mon cher ! même à ton père, moi seule, je disais la vérité quand il était puissant et à toi, c’est Dieu lui-même qui m’ordonne de te dire la vérité. — Elle se tut. Tous se taisaient en attendant la suite ; car ils sentaient que ce n’était que l’introduction.

— Bien, il n’y a rien à dire, un brave garçon ! Son père est sur son lit de mort et lui s’amuse, met l’officier de police sur un ours. C’est une honte mon cher, une honte ! mieux valait aller à la guerre. Elle se détourna et donna sa main au comte qui avait peine à se retenir de rire.

— Eh bien, je crois qu’il est temps d’aller à table ? — dit Maria Dmitrievna.

Le comte avec Maria Dmitrievna passèrent devant, ensuite la comtesse au bras d’un colonel de hussards, un homme très utile, avec lequel Nicolas devait rejoindre le régiment. Anna Mikhaïlovna marchait avec M. Chinchine. Berg donnait le bras à Vera, la souriante Julie Karaguine, allait à table avec Nicolas. Derrière eux suivaient encore d’autres groupes qui se répandirent dans la salle, et derrière tous, isolés, les enfants, les gouvernantes, les précepteurs.

Les domestiques s’agitaient, un bruit de chaises se fit, dans la galerie du haut éclata la musique au son de laquelle les invités s’installèrent. Les sons de l’orchestre du comte firent place au bruit des couteaux et des fourchettes, des conversations des invités, des pas étouffés des domestiques. À l’un des bouts de la table était assise la comtesse ; elle avait à sa droite Maria Dmitrievna, à sa gauche Anna Mikhaïlovna et les autres invitées. À l’autre bout le comte avait à sa gauche le colonel des hussards, à droite Chinchine puis les autres messieurs. D’un côté de la longue table, la jeunesse plus âgée : Véra à côté de Berg, Pierre à côté de Boris ; de l’autre côté les enfants, les gouvernantes, les précepteurs. Le comte, derrière les cristaux et les coupes de fruits, regardait sa femme et son bonnet à rubans bleus ; soigneusement il versait du vin à ses voisins, sans s’oublier lui-même. La comtesse, elle aussi, derrière les ananas n’oubliait pas ses devoirs de maîtresse de maison, et jetait un regard digne sur son mari dont le crâne chauve et le visage, lui semblaient, par leur couleur rouge, se distinguer encore plus de sa chevelure grise. Du côté des femmes, le bavardage était régulier ; du côté des hommes, on entendait des voix de plus en plus hautes, surtout celle du colonel de hussards qui avait tant bu et tant mangé qu’il en devenait de plus en plus rouge, si bien que le comte le citait comme exemple aux autres. Berg, avec un sourire tendre, disait à Véra que l’amour n’est pas un sentiment terrestre, mais céleste. Boris nommait à son nouvel ami Pierre, les invités qui se trouvaient autour de la table, et échangeait des regards avec Natacha assise en face de lui. Pierre parlait peu, regardait les nouveaux visages et mangeait beaucoup. Depuis les deux soupes, entre lesquelles il choisit à la tortue, et les pâtés, jusqu’aux perdrix, il ne laissa pas passer un seul plat et pas un seul des vins que le maître d’hôtel, dans une bouteille enveloppée d’une serviette, tirait mystérieusement de l’épaule du voisin en disant : « dry madère » ou « Hongrois », ou « Vin du Rhin. » Il prit le premier des quatre petits verres en cristal, avec le blason de comte, qui étaient devant chaque couvert et but avec plaisir puis regarda les autres avec un plaisir de plus en plus grand. Natacha, qui était assise vis-à-vis de lui, regardait Boris, comme les fillettes de treize ans regardent le jeune homme qu’elles ont embrassé pour la première fois et dont elles sont amoureuses. Parfois elle jetait ce même regard à Pierre, et, sous le regard de cette fillette drôle et animée, lui-même voulait rire, sans savoir de quoi.

Nicolas était assis loin de Sonia près de Julie Karaguine, et aussi, avec le même sourire involontaire, lui disait quelque chose. Sonia s’efforçait de sourire, mais la jalousie la tourmentait visiblement : tantôt elle pâlissait, tantôt elle rougissait et, de toutes ses oreilles, écoutait ce que se disaient Nicolas et Julie. La gouvernante promenait tour à tour un regard inquiet, comme pour se préparer à repousser l’attaque, dans le cas où quelqu’un voudrait toucher aux enfants. Le gouverneur allemand tâchait de graver dans sa tête tous les mets, desserts et vins, afin d’écrire tout cela en détails dans la lettre à ses parents, en Allemagne, et il était très blessé quand le maître d’hôtel, avec la bouteille enveloppée d’une serviette, passait devant lui. L’Allemand fronçait les sourcils et s’efforçait de montrer qu’il ne désirait pas du tout boire de ce vin, mais il était blessé parce que personne ne voulait comprendre que le vin lui était nécessaire non pour satisfaire sa soif, non par gourmandise, mais pour satisfaire sa curiosité de bonne foi.