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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 102-109).


VI

Mon cher Boris, — dit la princesse Anna Mikhaïlovna à son fils, quand la voiture de la comtesse Rostov, qui les emmenait, traversa la rue couverte de paille et entra dans la vaste cour du comte Kiril Vladimirovitch Bezoukhov, — mon cher Boris — dit la mère en sortant sa main de son vieux manteau, et la mettant d’un geste timide et tendre sur le bras de son fils — sois caressant, attentif ; le comte Kiril Vladimirovitch est ton parrain, c’est de lui que dépend ton avenir. Ne l’oublie pas, mon fils, sois aussi gentil que possible, comme tu sais l’être…

— Si je savais qu’il en sorte quelque chose autre que l’humiliation… — répondit le fils. — Mais je vous ai promis de faire cela pour vous.

Bien qu’une voiture quelconque fût près du perron, le suisse examina des pieds à la tête la mère et le fils (qui sans se faire annoncer entraient directement dans le vestibule vitré, entre deux rangs de statues dans leurs niches), et, regardant le vieux manteau, d’un air important, il leur demanda qui ils voulaient voir : les princesses ou le comte. À la réponse, le comte, il informa qu’aujourd’hui, son Excellence étant pire, son Excellence ne recevait personne.

— Nous pouvons partir, — dit le fils, en français.

Mon ami, — prononça la mère d’une voix suppliante, en touchant de nouveau la main de son fils, comme si ce seul contact pouvait le calmer ou l’exciter. Boris se tut et sans enlever son pardessus, d’un air interrogateur, regarda sa mère.

— Mon cher. — fit d’une petite voix douce Anna Mikhaïlovna en s’adressant au suisse — je sais que le comte Kiril Vladimirovitch est très malade… c’est pourquoi je suis venue… je suis parente… je ne dérangerai pas, mon cher… mais il me faut voir le prince Vassili Serguéievitch : il s’est arrêté ici. Annonce, je t’en prie.

Le suisse tira la sonnette d’en haut et se détourna mécontent.

— La princesse Droubetzkaïa au prince Vassili Serguéievitch — cria-t-il au valet en habit, bas et souliers, qui accourait d’en haut, et regardait au-dessus de la rampe de l’escalier.

La mère rajusta le plus possible sa robe de soie teinte, se regarda dans le miroir de Venise fixé au mur, et bravement, dans ses gros souliers, elle suivit le tapis de l’escalier.

Mon cher, vous m’avez promis, — dit-elle de nouveau à son fils en lui touchant le bras. Le fils la suivait docilement, les yeux baissés.

Ils entrèrent dans la salle dont une des portes menait dans les chambres du prince Vassili.

Pendant que la mère et le fils, arrêtés au milieu de la salle, voulaient demander le chemin à un vieux valet de chambre qui se leva de sa place à leur entrée, le bouton de cuivre de l’une des portes tourna, et le prince Vassili, en douillette de velours fourrée, avec une seule décoration, sortit en reconduisant un beau monsieur aux cheveux noirs.

Ce monsieur était le célèbre docteur de Pétersbourg, Lorrain.

C’est donc positif ? — demanda le prince.

Mon prince, « errare humanum est, » mais… — répondit le docteur en grasseyant et en prononçant les mots latins à la manière française.

C’est bien, c’est bien…

En apercevant Anna Mikhaïlovna avec son fils, le prince Vassili avec un salut, laissa partir le docteur, et, en silence, mais d’un air interrogateur, il s’approcha d’eux. Le fils remarqua qu’une douleur profonde s’exprimait spontanément dans les yeux de sa mère. Il eut un sourire imperceptible.

— Oui, dans quelle triste circonstance nous rencontrons-nous, prince… Eh bien, et notre cher malade, — dit-elle, comme si elle ne remarquait pas le regard froid, blessant, qui se fixait sur elle.

Le prince Vassili la regarda d’un air interrogateur, étonné même, puis regarda Boris. Boris salua poliment. Sans répondre au salut, le prince Vassili se tourna vers Anna Mikhaïlovna et répondit à sa question par un mouvement de tête et des lèvres qui signifiait : peu de chance, pour le malade.

— Est-ce vrai ! exclama Anna Mikhaïlovna. Ah, c’est terrible ! C’est affreux de penser… C’est mon fils, — ajouta-t-elle, en montrant Boris. — Il voulait vous remercier lui-même. De nouveau Boris salua poliment.

— Croyez, prince, que le cœur d’une mère n’oubliera jamais ce que vous avez fait pour nous.

— Je suis heureux d’avoir pu vous être agréable, ma chère Anna Mikhaïlovna, — dit le prince Vassili en réparant son jabot et en montrant du geste et de la voix, qu’ici, à Moscou, devant sa protégée Anna Mikhaïlovna, son importance était encore plus grande qu’à Pétersbourg, à la soirée d’Annette Schérer.

— Tâchez de bien servir et d’être digne, — ajouta-t-il en s’adressant sévèrement à Boris. — Je serai content… Vous êtes ici en congé ? — demanda-t-il de son ton indifférent.

— Votre Excellence, j’attends l’ordre pour me rendre à mon nouveau poste, — répondit Boris sans montrer de dépit pour le ton rude du prince, ni le désir d’entrer en conversation, mais si tranquillement et respectueusement que le prince le regarda fixement.

— Vous vivez avec votre mère ?

— J’habite chez la comtesse Rostov, — dit Boris en ajoutant de nouveau, Votre Excellence.

— C’est ce même Ilia Rostov qui a épousé Nathalie Chinchina — dit Anna Mikhaïlovna.

— Je sais, je sais, — fit le prince Vassili, de sa voix monotone. — Je n’ai jamais pu concevoir comment Nathalie s’est décidée à épouser cet ours mal léché. Un personnage complètement stupide et ridicule. Et joueur à ce qu’on dit.

Mais très brave homme, mon prince, — remarqua Anna Mikhaïlovna en souriant discrètement, de manière à laisser entendre que le comte Rostov méritait cette opinion, mais que cependant, elle voulait être indulgente pour le pauvre vieillard.

— Que disent les médecins ? — demanda la princesse après un court silence, tandis que son visage pleurnicheur exprimait de nouveau un profond chagrin.

— Peu d’espoir, — dit le prince.

— Et j’aurais tant voulu remercier une dernière fois mon oncle de tous ses bienfaits pour moi et Boris. C’est son filleul, — ajouta-t-elle du même ton que si cette nouvelle devait extrêmement réjouir le prince Vassili.

Le prince Vassili réfléchit, et fronça les sourcils. Anna Mikhaïlovna comprit qu’il craignait de trouver en elle une rivale pour le testament du comte Bezoukhov. Elle se hâta de le rassurer.

— Si ce n’était ma véritable affection et mon dévouement pour mon oncle, fit-elle avec assurance et d’un ton négligent, je connais son caractère noble, droit, mais près de lui si les princesses restent seules… elles sont encore jeunes… Elle inclina la tête et ajouta en chuchotant : — A-t-il accompli ses derniers devoirs, prince ? Comme ces derniers moments sont précieux ! Cela ne lui fera pas de mal ; il est nécessaire de le préparer s’il est si mal. Prince, nous autres, femmes (elle sourit tendrement) nous savons toujours comment parler de ces choses. Il est nécessaire que je le voie, si triste que ce soit pour moi, mais je suis déjà habituée à souffrir.

Le prince comprit très bien, comme à la soirée d’Annette Schérer, qu’il serait difficile de se débarrasser d’Anna Mikhaïlovna.

— Mais cette entrevue ne sera-t-elle pas pénible pour lui, chère Anna Mikhaïlovna ? — dit-il. — Attendons jusqu’au soir, le docteur prévoit une crise.

— Mais prince, on ne peut attendre en un tel moment. Pensez, il y va du salut de son âme… Ah ! c’est terrible les devoirs d’un chrétien.

La porte des appartements intérieurs s’ouvrit, et l’une des princesses, nièce du comte, entra. Elle avait un visage sombre et froid, le buste beaucoup trop long en comparaison de la taille. Le prince Vassili se tourna vers elle.

— Eh bien, comment va-t-il ?

— Toujours le même. Et comment voulez-vous… ce bruit… — dit la princesse en regardant Anna Mikhaïlovna comme une inconnue.

Ah, chère, je ne vous reconnaissais pas ! — fit avec un sourire heureux Anna Mikhaïlovna, en s’approchant d’un pas léger de la nièce du comte.

Je viens d’arriver et je suis à vous pour vous aider à soigner mon oncle. J’imagine combien vous avez souffert, — ajouta-t-elle en levant des yeux pitoyables.

La princesse ne répondit rien, ne sourit même pas et sortit aussitôt. Anna Mikhaïlovna enleva ses gants et, dans une pose de vainqueur, s’installa dans le fauteuil en invitant le prince Vassili à s’asseoir près d’elle.

— Boris ! — dit-elle à son fils avec un sourire, — je passerai chez le comte, mon oncle, et toi, mon ami, en attendant, va chez Pierre et n’oublie pas de lui transmettre l’invitation des Rostov. Ils l’invitent pour dîner. Je pense qu’il n’ira pas ? dit-elle au prince.

— Au contraire, — dit le prince, qui visiblement était devenu de mauvaise humeur. — Je serais très content si vous me débarrassiez de ce jeune homme. Il est ici. Le comte ne l’a pas demandé une seule fois.

Il haussa les épaules. Le valet de chambre fit descendre le jeune homme et le conduisit en haut, par l’autre escalier, chez Piotr Kirillovitch.