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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 90-93).


X

Quand Natacha s’enfuit du salon, elle courut jusqu’à la serre. Là, elle s’arrêta et écouta les conversations du salon en attendant Boris. Déjà elle s’impatientait, frappait du pied et voulait pleurer parce qu’il ne venait pas tout de suite, quand se firent entendre les pas, ni lents ni rapides mais assurés, du jeune homme. Natacha se jeta immédiatement derrière les caisses d’arbustes et se cacha.

Boris s’arrêta au milieu de la serre, se regarda, chassa de la main la poussière de la manche de son uniforme, s’approcha du miroir et contempla son beau visage. Natacha, avec précaution, regardait de sa cachette et épiait ce qu’il allait faire. Il resta un moment devant le miroir, sourit et se dirigea vers la porte de sortie. Natacha voulut l’appeler, mais elle se ravisa. « Qu’il cherche, » se dit-elle. Boris sortit, de l’autre porte accourut Sonia, toute rouge et murmurant des mots de colère à travers ses larmes. Natacha se retint de son premier mouvement à courir vers elle et resta dans sa cachette, en regardant, comme sous le chapeau enchanté, ce qui se passait dans le monde. Elle éprouvait un plaisir nouveau tout à fait particulier. Sonia chuchotait quelque chose, les regards tournés vers la porte du salon. Dans la porte parut Nicolas.

— Sonia, qu’as-tu ? Est-ce possible ! — dit Nicolas en courant vers elle.

— Rien, rien, laissez-moi ! — Sonia sanglota.

— Non, je sais de quoi il s’agit.

— Eh bien ! si vous le savez, allez près d’elle.

— Sonia, un mot ! Est-ce possible de nous faire souffrir toi et moi pour une chimère ? — dit Nicolas en lui prenant les mains. Sonia ne retira pas ses mains et cessa de pleurer.

Natacha, sans se mouvoir et sans respirer, avec des yeux brillants, regardait de sa cachette. « Que va-t-il se passer maintenant » ? pensait-elle.

— Sonia, le monde n’est rien pour moi, toi seule es tout, — prononça Nicolas. — Je te le prouverai.

— Je n’aime pas que tu parles ainsi.

— Eh bien, je ne le ferai plus ; eh bien, pardonne, Sonia !

Il l’attira vers lui et l’embrassa.

« Ah ! comme c’est bien ! » pensa Natacha. Et quand Sonia et Nicolas sortirent de la serre, elle marcha derrière eux et appela près d’elle Boris.

« Boris, venez ici, » dit-elle d’un air important et rusé. « J’ai quelque chose à vous dire. Ici, ici ». Elle le conduisit dans la serre, parmi les caisses, à l’endroit où tout à l’heure, elle était cachée. Boris, souriant, marchait derrière elle.

— Quelle est donc cette chose ? demanda-t-il.

Elle devint confuse, regarda autour d’elle, et apercevant sa poupée, restée sur la caisse, elle la prit dans ses mains.

— Embrassez la poupée, fit-elle.

Boris, d’un regard étonné, tendre, regarda son visage animé et ne répondit rien. — Eh bien, vous ne voulez pas ? Alors, venez ici. Et s’enfonçant encore plus dans les caisses, elle jeta sa poupée. Plus près, plus près, chuchotait-elle. Elle saisit le bras de l’officier ; sur son visage empourpré se lisaient la solennité et la peur.

— Et moi, voulez-vous m’embrasser ?… murmura-t-elle, très bas, en le regardant en dessous et souriant et pleurant presque d’émotion.

Boris rougit. — Comme vous êtes drôle, dit-il en s’inclinant vers elle et rougissant encore plus, mais n’entreprenant rien et attendant.

Elle sauta d’un bond sur une caisse, de sorte qu’elle se trouva aussi haute que lui. L’entourant de ses deux bras nus, minces, qui se pliaient ainsi au-dessus de son cou, d’un mouvement de tête elle rejeta en arrière ses cheveux et l’embrassa sur les lèvres.

Elle se glissa parmi les caisses, de l’autre côté des plantes et, en baissant la tête, s’arrêta.

— Natacha, — dit-il, — vous savez que je vous aime, mais…

— Vous êtes amoureux de moi ? — l’interrompit Natacha.

— Oui, amoureux, mais je vous en prie, ne faisons plus ce que nous venons de faire… Encore quatre ans… Alors je demanderai votre main.

Natacha réfléchit.

— Treize, quatorze, quinze, seize… dit-elle en comptant sur ses doigts minces. Bon ! Alors c’est entendu !

Et un sourire joyeux et confiant éclaira son visage animé.

— Entendu ! — dit Boris.

— Pour toujours ? — ajouta la fillette. — Jusqu’à la mort ?

Et le prenant sous le bras, avec un visage heureux, doucement ils partirent ensemble au divan.