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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 7p. 42-48).


V

En remerciant Anna Pavlovna pour sa charmante soirée, les hôtes commencèrent à se retirer.

Pierre était maladroit, lourd, de haute taille, large, avec d’énormes mains rouges ; il ne pouvait, comme on dit, entrer dans un salon et encore moins en sortir, c’est-à-dire qu’il ne savait pas dire avant de se retirer quelques paroles agréables. En outre il était distrait. En se levant, au lieu de son chapeau, il attrapa le tricorne à plumes du général, et le tint en en secouant le panache, jusqu’à ce que le général l’eût prié de le lui remettre. Mais cette distraction et le défaut de ne savoir entrer au salon ni causer, se rachetaient par une expression de bonhomie, de simplicité et de modestie. Anna Pavlovna se tourna vers lui, et lui exprimant, avec une douceur chrétienne, le pardon pour son assaut, elle le salua en disant :

— J’espère vous revoir, mais j’espère aussi que vous modifierez vos opinions, mon cher monsieur Pierre.

Il ne répondit rien à ces paroles, s’inclina seulement, et, de nouveau, montra à tous son sourire qui n’exprimait rien, ou peut-être ceci : « Les opinions sont les opinions, et vous voyez que je suis un bon et charmant garçon. » Et tous, y compris Anna Pavlovna, involontairement sentaient cela.

Le prince André sortit dans l’antichambre ; en tendant ses épaules au valet qui lui mettait son manteau, il écoutait avec indifférence le bavardage de sa femme et du prince Hippolyte qui sortait aussi dans l’antichambre. Le prince Hippolyte était près de la jolie princesse enceinte, et avec persistance, la fixait derrière son face-à-main.

— Allez, Annette, vous vous enrhumerez, — dit la petite princesse en faisant ses adieux à Anna Pavlovna. — C’est arrêté, — ajouta-t-elle plus bas.

Anna Pavlovna avait déjà réussi à parler à Lise du mariage qu’elle projetait entre Anatole et la belle-sœur de la petite princesse.

— Je compte sur vous, chère amie, — dit Anna Pavlovna aussi doucement — vous lui écrirez et vous me direz comment le père envisagera la chose. Au revoir. — Et elle s’éloigna de l’antichambre.

Le prince Hippolyte s’approcha de la petite princesse, et, penchant son visage très près d’elle, se mit à lui chuchoter quelque chose.

Deux valets, le sien et celui de la princesse, attendant qu’ils eussent fini de parler, étaient debout avec un manteau et un châle et écoutaient la langue française, incompréhensible pour eux, d’un air de comprendre mais de ne vouloir pas le montrer. La princesse, comme toujours, parlait et écoutait en souriant.

— Je suis très heureux de ne pas être allé chez l’ambassadeur, disait le prince Hippolyte, c’est ennuyeux là-bas… Une charmante soirée, charmante, n’est-ce pas ?

— On dit que le bal sera très beau, — répondit la princesse en remuant ses lèvres duvetées, — toutes les jolies femmes de la société y seront.

— Pas toutes, puisque vous n’y serez pas, — repartit le prince Hippolyte en riant joyeusement ; et prenant le châle des mains du valet, lui-même le mettait sur la princesse. Par maladresse ou volontairement (on ne pouvait le savoir), de longtemps il ne retira pas ses mains, quand le châle était déjà mis ; on eût dit qu’il étreignait la jeune femme.

Elle, gracieuse, toujours souriante, s’éloigna, se tourna et regarda son mari. Le prince André avait les yeux fermés, il paraissait fatigué et endormi.

— Vous êtes prête ? — demanda-t-il à sa femme en la parcourant du regard.

Le prince Hippolyte mit rapidement son pardessus qui, à la mode d’alors, tombait au-dessous des talons, et en s’embarrassant, il courut au perron derrière la princesse que le valet aidait à monter en voiture.

Princesse, au revoir, — cria-t-il en s’embarrassant de la langue comme des pieds.

La princesse, soulevant sa robe, montait dans la voiture ; son mari arrangeait son sabre. Le prince Hippolyte, sous prétexte de servir, les gênait tous.

— Permettez, monsieur ? — fit sèchement et désagréablement le prince André en s’adressant en russe au prince Hippolyte qui l’empêchait de passer.

— Je t’attends, Pierre, — ajouta-t-il, mais d’une voix douce et tendre.

Le cocher tira les guides et la voiture s’ébranla. Le prince Hippolyte, riant d’un rire saccadé, était debout sur le perron et attendait le vicomte qui lui avait promis de le reconduire à la maison.


Eh bien, mon cher, votre petite princesse est très bien, très bien, — dit le vicomte en s’installant dans la voiture. — Mais très bien. — Il baisa le bout de ses doigts. — Et tout à fait française.

Hippolyte pouffait de rire.

Et savez-vous que vous êtes terrible avec votre petit air innocent, — continua le vicomte. — Je plains le pauvre mari, ce petit officier qui se donne des airs de prince régnant.

Hippolyte éclata de nouveau, et à travers le rire prononça :

Et vous disiez que les dames russes ne valaient pas les dames françaises. Il faut savoir s’y prendre.

Pierre, arrivé le premier, comme un familier se rendit au cabinet de travail du prince André, et aussitôt, par habitude, s’allongea sur le divan, prit le premier livre du rayon (c’étaient les Mémoires de César) et, s’appuyant sur le coude, se mit à le lire au milieu.

— Qu’as-tu fait avec mademoiselle Schérer ? Elle va tomber malade ! — fit en entrant le prince André, en frottant ses mains fines et blanches.

Pierre se tourna si brusquement de tout le corps, que le divan craqua ; en regardant le prince André, il fit un geste de la main :

— Non, cet abbé est très intéressant, mais seulement il ne comprend pas les choses comme il faut… Selon moi la paix universelle est possible, mais je ne puis l’exprimer… Mais ce ne sera pas l’équilibre politique.

On voyait que le prince André ne s’intéressait pas à cette conversation abstraite.

Mon cher, il n’est pas possible de dire partout ce que l’on pense. Eh bien ! As-tu enfin décidé quelque chose ? Rentreras-tu dans la garde ou seras-tu diplomate ? — demanda le prince André après un moment de silence.

Pierre s’assit sur le divan, les jambes croisées.

— Croiriez-vous que je ne le sais pas encore ; ni l’un ni l’autre ne me plaît.

— Mais il faut se décider à quelque chose. Ton père attend.

À l’âge de dix ans, Pierre avait été envoyé à l’étranger avec un abbé-gouverneur, et il y était resté jusqu’à vingt ans. Quand il revint à Moscou, le père congédia l’abbé et dit au jeune homme : « Maintenant va à Pétersbourg, regarde et choisis, je consentirai à tout ; voilà une lettre pour le prince Vassili et voici de l’argent, écris-moi tout, je t’aiderai en tout. » Depuis trois mois, Pierre s’occupait du choix d’une carrière et ne décidait rien. C’est de ce choix que lui parlait le prince André. Pierre se frotta le front.

— Mais il doit être maçon, — dit-il en pensant à l’abbé qu’il avait vu à la soirée.

— Tout cela c’est chimère — l’arrêta de nouveau le prince André, — parlons plutôt de tes affaires. As-tu été à la garde à cheval ?…

— Non, je n’y suis pas allé ; mais voici ce qui m’est venu en tête, et ce que je voulais vous dire : maintenant il y a la guerre contre Napoléon ; si c’était la guerre pour la liberté, je comprendrais, et je serais le premier à entrer dans l’armée, mais aider l’Angleterre et l’Autriche contre le plus grand homme qui soit au monde… ce n’est pas bien.

Le prince André haussa seulement les épaules aux paroles enfantines de Pierre ; son air signifiait qu’à pareille sottise il n’y avait rien à opposer. En effet, à cette opinion naïve, il était difficile de répondre autrement que le faisait le prince André.

— Si tous faisaient la guerre par conviction, il n’y aurait pas de guerre.

— Voilà ce qui serait beau ! — répondit Pierre.

Le prince André sourit.

— Oui, il est possible que ce soit beau, mais ce ne sera jamais…

— Eh bien ! Pourquoi allez-vous à la guerre ? — demanda Pierre.

— Pourquoi ? Je ne sais. Il le faut. En outre j’y vais… — il s’arrêta — j’y vais parce que cette vie que je mène ici, cette vie ne me convient pas !