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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 12p. 317-325).


XIV

Bientôt après, les enfants vinrent dire bonsoir. Ils entraînèrent tout le monde. Les précepteurs et les gouvernantes saluèrent, sortirent. Desalles seul resta avec son élève, qu’à voix basse il invita à descendre.

Non, monsieur Desalles, je demanderai à ma tante de rester, lui répondit Nicolas Bolkonskï.

Ma tante, permettez-moi de rester, dit Nicolas en s’approchant de sa tante. Son visage exprimait la prière, l’émotion et l’enthousiasme. La comtesse Marie le regarda et s’adressa à Pierre :

— Quand vous êtes ici, il ne peut pas partir.

Je vous le ramènerai tout à l’heure monsieur Desalles, bonsoir, dit Pierre en tendant la main au précepteur, et, en souriant, il s’adressa à Nikolenka :

— Nous ne nous sommes pas encore vus. Marie, comme il lui devient ressemblant, ajouta-t-il s’adressant à la comtesse Marie.

— À mon père ? fit le garçon en rougissant et regardant de bas en haut Pierre, avec des yeux brillants et enthousiastes. Pierre lui fit un signe de tête affirmatif et continua la conversation interrompue par les enfants. La comtesse Marie tenait une broderie, Natacha, les yeux fixes, regardait son mari. Nicolas et Denissov se levèrent, demandèrent des pipes, fumèrent, prirent du thé que leur donna Sonia, triste, obstinément assise près du samovar, et ils interrogèrent Pierre.

Le garçon frisé, maladif, aux yeux brillants, était assis dans un coin sans être remarqué de personne et tournait seulement du côté de Pierre sa tête bouclée et son cou fin qui émergeait d’un col rabattu. De temps en temps, il tressaillait, marmottait quelque chose ayant trait, évidemment, à un sentiment nouveau et fort.

La conversation tomba sur les racontars des hautes sphères de l’administration dans lesquels la plupart des hommes voient ordinairement le principal intérêt de la politique intérieure. Denissov, mécontent du gouvernement à cause de ses insuccès au service, apprenait avec joie toutes les sottises qui, selon lui, se faisaient maintenant à Pétersbourg et, en des termes énergiques et raides, il émettait ses réflexions aux paroles de Pierre.

— Aut’efois il fallait êt’e Allemand, maintenant il faut danser avec madame Tata’inova et madame K’udner… et lire Ekha’thusen et toute la cote’ie. Oh ! il fauchait de nouveau lâcher le gailla’d Bonapa’te, il mett’ait fin à toutes ces bêtises ! Ah ! bon ! à quoi cela ’essemble-t-il de confier au soldat Schwa’tz le ’égiment Séméonovsky ! cria-t-il.

Nicolas, bien que n’ayant pas le désir de Denissov de tourner tout mal, jugeait aussi comme quelque chose de très digne et d’important de clabauder sur le gouvernement, et le fait qu’un certain A… fût nommé ministre et B… général gouverneur en tel ou tel endroit et que l’empereur ait dit telle ou telle chose, un ministre une autre, tout cela lui semblait très important, et il croyait nécessaire de s’y intéresser et interrogeait Pierre. À cause des interrogations de ces deux interlocuteurs, la conversation gardait toujours le ton habituel des potins des hautes sphères gouvernementales.

Mais Natacha, qui connaissait toutes les idées et les manières de son mari, voyait que Pierre, depuis longtemps, voulait et ne pouvait pas détourner la conversation et exprimer sa pensée intime, celle pour laquelle il était allé à Pétersbourg consulter son ami le prince Féodor, et elle l’aidait en lui demandant comment allait son affaire avec le prince Féodor.

— De quoi s’agit-il ? demanda Nicolas.

— Toujours de la même chose, répondit Pierre en regardant autour de lui. Tous voient que les affaires vont si mal qu’on ne peut les laisser ainsi et que le devoir de tous les gens honnêtes est de s’y opposer de toutes leurs forces.

— Que peuvent donc faire les honnêtes gens ? dit Nicolas en fronçant un peu les sourcils. Que peut-on faire ? Mais voilà… allons dans mon cabinet.

Natacha qui savait l’heure venue d’allaiter l’enfant entendit que la bonne l’appelait et alla dans la chambre des enfants. La comtesse Marie l’accompagna. Les messieurs se rendirent dans le cabinet de travail et Nikolenka Bolkonskï, à qui on ne faisait pas attention, s’y glissa aussi et s’assit dans l’ombre près de la table à écrire.

— Et bien ! Que fe’a-t-on ? demanda Denissov.

— Toujours des fantaisies ! dit Nicolas.

— Voilà, commença Pierre sans s’asseoir, et, tantôt marchant, tantôt s’arrêtant, en bafouillant et faisant de grands gestes rapides de la main, il continua : — Voici quelle est la situation à Pétersbourg, l’empereur ne s’intéresse à rien. Il est tout au mysticisme (maintenant Pierre ne pardonnait à personne le mysticisme) et ne cherche que le calme, et seul ces hommes sans foi ni loi Magnitzkï, Araktchéiev et tutti quanti qui sabrent et étranglent tout ce qu’il y a de bon… Tu conviendras que si tu ne t’occupais pas toi-même de ton exploitation mais cherchais seulement le calme, alors, plus ton intendant serait cruel, plus vite tu atteindrais ton but, dit-il à Nicolas.

— Mais pourquoi dis-tu tout cela ? lui demanda celui-ci.

— Et voilà, tout croule. Dans les tribunaux c’est le vol, dans l’armée le bâton, les exercices, les villages militaires ; on martyrise le peuple, on étouffe l’instruction. Ce qui est jeune et honnête est persécuté. Tous voient que cela ne peut durer ainsi. La corde est trop tendue et se rompra absolument, dit Pierre (depuis qu’il existe des gouvernements, tous les hommes qui ont bien examiné leurs actes parlent ainsi). À Pétersbourg je lui ai dit une chose…

— À qui ? demanda Denissov.

— Eh bien ! Vous savez à qui, dit Pierre en regardant avec importance, au prince Féodor et à eux tous : Aider à l’instruction et aux œuvres de bienfaisance, sans doute c’est bien, le but est bon, mais dans les circonstances présentes il faut autre chose…

À ce moment Nicolas remarqua la présence de son neveu.

Son visage s’assombrit. Il s’approcha de lui.

— Pourquoi es-tu ici ?

— Pourquoi ? laisse-le, dit Pierre prenant Nicolas par le bras ; et il continua :

— C’est peu, leur ai-je dit, maintenant il faut faire autre chose que de rester debout et attendre que d’un moment à l’autre se brise la corde tendue. Quand tous attendent un bouleversement inévitable, il faut que le plus grand nombre possible se tiennent la main dans la main afin de résister à la catastrophe générale. Tout ce qui est jeune et fort est attiré là-bas et se déprave. Les uns sont séduits par les femmes, les autres par les honneurs, les autres par l’ambition, par l’argent et passent dans l’autre camp. Des gens indépendants, libres comme vous et moi, il n’en reste pas. J’ai dit : élargissez le cercle de la société, que le mot d’ordre soit non seulement la vertu mais l’indépendance et l’activité.

Nicolas, abandonnant son neveu, secoua méchamment sa chaise, s’assit, écouta Pierre, toussota mécontent et fronça de plus en plus les sourcils.

— Mais quel sera le but de cette activité et dans quel rapport serez-vous avec le gouvernement ? fit-il.

— Voici dans quel rapport. Nous serons des auxiliaires. La société peut ne pas être secrète si le gouvernement l’admet. Non seulement ce ne sera pas une société hostile au gouvernement mais ce peut être une société de vrais conservateurs, une société de gentilshommes, dans toute l’acception du terme. C’est pour qu’un Pougatchev ne vienne pas tuer mes enfants et les tiens, pour qu’Araktchéiev ne m’envoie pas dans son village militaire, c’est pour cela que nous nous unissons, dans un but de bien général et de sécurité.

— Oui, mais une société secrète, c’est-à-dire hostile et nuisible, ne peut faire que le mal.

— Pourquoi ? Est-ce que le Tugend-Bund qui a sauvé l’Europe (alors on n’osait pas penser que c’était la Russie qui l’avait sauvée) a fait quelque chose de nuisible ? Le Tugend-Bund c’était l’alliance de la vertu, c’était l’amour et l’aide réciproques, ce que le Christ a enseigné sur la croix.

Natacha qui revint au milieu de la conversation regarda joyeusement son mari. Elle ne se réjouissait pas de ce qu’il disait, cela même ne l’intéressait pas, puisqu’il lui semblait que tout cela était très simple et qu’elle le savait depuis longtemps (cela lui semblait parce quelle savait tout ce qui était en l’âme de son mari), mais elle se réjouissait de voir son visage animé et enthousiaste.

Avec un enthousiasme encore plus grand le regardait l’enfant au cou mince sortant du col rabattu, oublié des interlocuteurs. Chaque parole de Pierre brûlait son cœur et, d’un mouvement nerveux, il brisait sans le remarquer la cire et les plumes qui se trouvaient à sa portée sur la table de son oncle.

— Ce n’est pas du tout ce que tu penses, voilà ce qu’était le Tugend-Bund et voici ce que je propose.

— Ah ! mon che’, le Tugend-Bund est bon pour les mangeu’s de chouc’oute, mais je ne le comp’ends pas et même ne puis le comp’endre, prononça Denissov de sa voix haute, décidée. Que tout aille mal et soit dégoûtant, je te l’acco’de, mais le Tugend-Bund je ne le comp’ends pas, et si quelque chose me déplaît, alors la révolte. Dans ce cas je suis vot’e homme !

Pierre sourit, Natacha rit, mais Nicolas fronça encore davantage les sourcils et se mit à prouver à Pierre qu’on ne prévoyait aucune transformation, que tout le danger dont il parlait n’existait que dans son imagination. Pierre prouvait le contraire et, comme son esprit était plus fin, plus habile, Nicolas se sentit mis au pied du mur. Cela le fâcha encore davantage, car en son âme, non par le raisonnement mais par quelque chose de plus fort, il était sûr d’avoir raison.

— Voici ce que je te dirai, prononça-t-il en se levant et d’un mouvement nerveux mettant sa pipe dans un coin, puis enfin la jetant : je ne puis pas te donner des preuves ; tu dis que tout va mal chez nous et qu’il y aura une catastrophe, je ne le vois pas, mais quand tu dis que le serment est une chose conventionnelle, à cela je te réponds : Tu es mon meilleur ami, tu le sais, mais si vous formez une société secrète et intriguez contre le gouvernement, quel qu’il soit je sais que mon devoir est de lui obéir, et si Araktchéiev ordonne d’aller tout de suite contre vous, avec l’escadron, et de vous tuer, je n’hésiterai pas une seconde, j’irai. Après, me juge qui voudra.

Il se fit un silence embarrassant. Natacha prit la parole la première, et, pour défendre son mari, elle attaqua son frère. Ses arguments étaient faibles et mauvais mais le but était atteint. La conversation était rétablie et le ton acerbe sur lequel étaient dites les dernières paroles de Nicolas avait disparu.

Quand tous se levèrent pour aller souper, Nikolenka Bolkonskï s’approcha de Pierre, pâle, les yeux brillants.

— Oncle Pierre… vous… non… si papa vivait serait-il de votre avis ?

Pierre comprit tout d’un coup quel travail compliqué du sentiment et de la pensée avait dû se produire en lui pendant la conversation et, se rappelant tout ce qu’il avait dit, il fut ennuyé que l’enfant l’eût entendu. Cependant il fallait lui répondre.

— Je pense que oui… fit-il gêné, et il sortit.

Lejeune garçon inclina la tête, et alors il parut s’apercevoir pour la première fois de ce qu’il avait fait sur la table. Il rougit et s’approcha de Nicolas.

— Oncle, pardonne-moi. C’est moi qui l’ai fait par hasard, dit-il en montrant la cire et les plumes brisées.

Nicolas eut un mouvement d’agacement.

— Bon, bon, fit-il en jetant sous la table les morceaux de cire et les plumes ; et avec effort retenant sa colère il se détourna de l’enfant.

— D’abord tu n’aurais pas dû rester là, lui dit-il.