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Jean Richepin
(3è année, N°736p. 1).

LE CALICOT


C’est curieux comme la réalité à la peine de se fourrer dans nos cervelles, et comme nous avons l’observation paresseuse ! Il suffit d’un type fortement créé ou imaginé par l’art, pour nous boucher les yeux en face de la réalité qui devrait nous les crever.

Ainsi, nous continuons à voir l’officier à travers les charges de Durandeau et de Jules Noriac.

Ainsi nous sommes toujours dans le roman, la comédie, la chronique, la nouvelle à la main, au calicot du temps de Louis-Philippe, au courtaud de boutique dépeint par Balzac, Gavarni et Paul de Kock.

Le calicot, pour nous, c’est le godelureau frisé, pommadé, qui une l’étoffe à coup d’œillades, qui fait la bouche en cul de poule, et qui se déhanche à chaque reprise de son éternel refrain :

— Et avec ça médême ?

Nous le voyons cependant en chair et en os, le calicot d’aujourd’hui. Nous pouvons le savoir. Il n’est personne qui n’ait eu affaire à lui, dans ces grands bazars du commerce moderne qui sont une des figures du Paris nouveau. Nous devrions l’avoir bien dans l’œil, et nous nous contentons d’avoir son type légendaire dans le nez.

Encore un type à refondre, pourtant ! Encore un personnage à refaire de pied en cap dans le panorama contemporain, où il tient une place considérable, où il n’a pas sa physionomie exacte et mise au point !

Qui se chargera de cette retouche ? Qui est capable de l’exécuter ? En tout cas, le besoin, comme on dit, s’en fait sentir. L’étude est dans l’air. Il paraît que Zola et Daudet travaillent, chacun de son côté, à un roman sur les grands magasins. Ou je me trompe fort, ou ce sera là du vrai neuf.

Pourvu, toutefois, que ces deux maîtres peintres y voient autre chose qu’un prétexte à tableau, à description, à virtuosisme ! Le danger, devant ce sujet, ce sera d’être ébloui par l’étalage, et de se borner à faire chatoyer les adjectifs, papillotter les verbes, froufrouter les phrases. Le danger, ce sera de se noyer dans la faille, le satin, le velours, les dentelles, les tapis, les costumes, les falbalas, les lumières, les couleurs, comme le Ventre de Paris s’est enlisé dans les légumes et les fromages.

Le danger, ce sera de traiter les grands magasins en nature morte, au lieu d’y chercher un portrait, c’est-à-dire au lieu d’en saisir l’âme.

Car ils ont une âme ; et cette âme, c’est le calicot.

Le calicot d’aujourd’hui, ce n’est plus du tout ce petit commis d’autrefois, fils d’un boutiquier de province, qui venait à Paris apprendre son métier, faire son stage et jeter sa gourme. Ce n’est plus cette espèce d’étudiant en commerce, qui n’est qu’une mauvaise et ridicule copie, plus vulgaire et moins lettrée, de l’étudiant en droit et en médecine.

Le calicot d’aujourd’hui, c’est un engagé volontaire dans cette grande armée du négoce et de la spéculation modernes où l’on peut conquérir tous les grades à la pointe de son activité, de son intelligence, de son audace.

Dans le commerce de jadis, comme dans l’armée de l’ancien régime, on achetait les charges de colonel, et les sans-le-sou ne pouvaient aspirer qu’aux sardines de sergent. Dans l’armée nouvelle, et de même das le commerce nouveau, tout homme de cœur et de tête possède au fond de sa giberne le bâton de maréchal.

Tel calicot, qui a commencé par vendre deux sous de fil, est devenu ensuite chef de rayon, puis intéressé, et se trouve aujourd’hui être co-propriétaire dans ces maisons énormes qui ont l’importance et le budget d’un ministère.

En quoi, je vous prie, cet homme-là ressemble-t-il au bellâtre des caricatures, au godelureau frisé et pommadé qui aune l’étoffe à coups d’œillades, fait la bouche en cul de poule, et se déhanche pour lancer sa ritournelle :

— Et avec ça, médême ?

Aussi, parmi ces calicots tant blagués, et si sottement, rencontre-t-on des intelligences, des valeurs, des caractères, d’énergiques et hardis jeunes hommes qui ont résolu à la moderne le problème du combat de la vie.

Il y a des bacheliers, par exemple. Oh ! ceux-là, comme je les admire ! Comme ils ont le droit d’être admirés ! Comme on devrait leur tirer le chapeau, à ces courageux qui montrent le bon exemple, en ce temps d’orgueilleux ratés, de demi-savants infatués et malheureux par leur fausse éducation ! Ceux-l, ils ont trouvé, et tout simplement, sans en faire parade, une des formes de l’héroïsme dans les sociétés nouvelles.

Ils auraient pu, comme tant de leurs congénères, prendre la file et la queue-leu-leu administratives, user leurs fonds de culotte dans des bureaux, encombrer de leur nombre les carrières dites libérales, et moisir ainsi à l’ancienneté jusqu’à la retraite.

Ils auraient pu aussi s’aigrir dans l’inaction et les espérances déçues, attendre que les alouettes tombassent toutes rôties, faire avec la peau d’âne de leur parchemin une serviette d’écrivassier ou un tambour d’incompris.

Au lieu de cela, au lieu d’être des pousse-cailloux de la médiocrité, ou des paresseux mécontents, au lieu de gémir ou de s’indigner sur les routines universitaires dont ils étaient victimes, au lieu de ces faiblesses puériles, ils se sont raidis dans leur virilité, ils ont bravement jeté leurs lauriers aux orties, comme on jette un froc, ils ont fourré leur diplôme inutile au fond d’une malle, et ils se sont forgé eux-même l’arme inconnue dont ils avaient besoin pour faire leur trou dans le monde.

Parmi eux, on trouve aussi des fils de boutiquiers, qui ont eu l’ambition d’un horizon plus large que celui de leurs pères, et qui compris les nécessités du commerce nouveau.

Des intelligents encore, ceux-là, et des courageux !

Leurs pères crient contre ces grands magasins, dont la monstrueuse opulence ruine le petit commerce. Leurs pères s’obstinent à lutter contre ces bazars énormes, et, vaincus d’avance, ne savent que geindre pour se défendre.

Eux, ils se sont dit :

— À quoi bon récriminer ? Le public a-t-il, oui ou non, intérêt à s’aller approvisionner dans ces palais ? Oui. Alors, comme l’en empêcher ? De quel droit ? N’est-il ps logique et juste que la majorité des consommateurs profite de cette transformation, fût-ce au détriment du petit commerce, cette minorité ?

Et ils ont pris parti pour l’esprit nouveau, pour le chemin de fer contre la diligence pour l’association contre l’effort solitaire, pour l’intérêt de tous contre l’intérêt de quelques-uns ! Et, plutôt que de rester gagne-petit dans une arrière-boutique, ils sont devenus commis dans ces temples merveilleux où mes patrons sont d’anciens commis.

Maintenant, que les calicots de cette temps, que les bacheliers en rupture de Conciones, que les petits bourgeois poussant en graine de millionnaires, que ces vigoureux et ces ardents soient une exception parmi les chevaliers de l’aune et de la guelte, parbleu ! qui vous dit le contraire ?

Mais dans toutes les parties, c’est la même chose. Et chez nous aussi, il y a le troupeau, le vulgaire. À côté des artistes qui arrivent à la vedette, il y a les avortés. À côté des écrivains dont le nom sonne comme une trompette, il y a les obscurs, les écrasés, tous ceux qui restent par terre.

Suffit que je vous aie montré, parmi les calicots, ceux que voilà ! Suffit qu’il y en ait un comme cela sur cent ! Cette élite, et l’esprit dont elle est animée, et l’intelligence et la volonté qu’elle prouve, c’en est plus qu’il ne faut pour être convaincu que le type ancien et légendaire est aboli. Ces quelques-uns, si rares qu’ils soient, c’en est assez pour donner à ces grands magasins l’âme dont je parlais tout à l’heure.

Vienne le romancier, et qu’il dégage cette âme, et qu’il sache la faire palpiter parmi l’éblouissement des étalages, les lumières des étoffes, le grouillis de l foule, le tintamarre des boniments, le feuilletage des grands livres, et qu’il trouve le Sésame ouvre-toi de ce capharnaüm, j’applaudirai des deux mains. Celui-là sera un maître, pour sûr. Il aura fait le roman du commerce moderne.

Entre ce roman-là et celui de la Bourse, qui n’est pas encore écrit non plus, tient presque toute la société actuelle.

Mais voici le malheur ! C’est que pour dégager l’âme de ces deux mondes, il faut l’avoir sntie passer et vivre en soi-même.

Autrement, on risque fort de voir seulement l’extérieur, la plastique, la nature morte de ces deux mondes, et de les descriptionner au lieu de les peindre.

Or, il s’agit uniquement de plaquer des épithètes et de barioler des phrases, ce n’est pas la peine de s’en mêler. Le dernier grimaud de lettres suffit à cette besogne, aujourd’hui que la rhétorique est devenue comme une palette dont toutes les combinaisons sont connues. J’en connais à la douzaine, des gens capables, en broyant les mots et des couleurs, de brosser avec cela un Vollon d’écriture.

Mais si l’on ne fait que cela, le calicot sera encore à faire. Ou plutôt on n’aura rien fit du tout. Et c’est le public alors qui pourra justement demander à l’écrivain :

— Et avec ça, monsieur ?

JEAN RICHEPIN.