Georges (1843)
Michel Lévy frères (p. 248-258).


XXII.

LA RÉVOLTE.


Tout ce qui venait de se passer s’était passé si rapidement et d’une manière si inattendue, que Georges n’avait pas même eu le temps de se préparer à ce qui lui arrivait. Mais, grâce à son admirable puissance sur lui-même, il cacha sous un impassible et éternel sourire d’insoucieux dédain les différentes émotions dont il était assailli.

Le prisonnier et ses gardes sortirent par une porte de derrière, au seuil de laquelle attendait la voiture du gouverneur ; mais soit hasard, soit prévoyance, Miko-Miko passait juste devant cette porte au moment même où Georges montait dans la voiture. Le jeune homme et son messager habituel échangèrent un regard.

Comme l’avait ordonné le gouverneur, Georges fut conduit à la Police. C’est un grand bâtiment dont le nom indique la destination, et qui est situé dans la rue du Gouvernement un peu plus bas que la Comédie. Georges y fut déposé dans la chambre indiquée par le gouverneur.

C’était une chambre visiblement préparée d’avance, ainsi que l’avait dit lord Williams, et il était même évident qu’on avait eu l’intention de la rendre aussi confortable que possible. L’ameublement en était propre et le lit presque élégant ; rien dans cette chambre ne sentait la prison. Seulement les fenêtres en étaient grillées.

Dès que la porte fut refermée sur Georges et que le prisonnier se trouva seul, il alla droit à cette fenêtre : elle était élevée de vingt pieds à peu près et donnait sur l’hôtel Coignet. Comme de son côté une des fenêtres de l’hôtel Coignet se trouvait juste en face de la chambre de Georges, le prisonnier pouvait voir jusqu’au fond de l’appartement situé en face, et cela avec d’autant plus de facilité que cette fenêtre était ouverte.

Georges revint de la fenêtre à la porte, écouta et entendit que l’on posait une sentinelle dans le corridor.

Alors il retourna à la fenêtre et l’ouvrit.

Aucune sentinelle n’était placée dans la rue : on s’en rapportait aux barreaux de la garde du prisonnier. — En effet, les barreaux étaient de taille à rassurer la plus inquiète surveillance.

Il n’y avait donc pas espérance de fuir sans un secours étranger.

Mais ce secours étranger, Georges l’attendait sans doute ; car, laissant sa fenêtre ouverte, il demeura les yeux constamment fixés sur l’hôtel Coignet, qui, comme nous l’avons dit, s’élève en face de la Police. En effet, son espérance ne fut pas trompée : au bout d’une heure il vit Miko-Miko, son bambou sur l’épaule, traverser la chambre en face de la sienne, conduit par un domestique de l’hôtel. Le jeune homme et lui n’échangèrent qu’un regard, mais ce regard, si rapide qu’il fût, ramena la sérénité sur le front de Georges.

À partir de ce moment, Georges parut à peu près aussi tranquille que s’il eût été dans son appartement à Moka ; cependant, de temps en temps, un observateur attentif eût remarqué qu’il fronçait le sourcil et passait sa main sur son front. C’est que sous cette apparence sereine un monde d’idées grossissait dans son esprit, et, comme une mer qui monte, venait battre son cerveau de son flux et de son reflux.

Cependant les heures passèrent sans que rien indiquât au prisonnier qu’aucun préparatif se fît dans la ville. On n’entendait ni le roulement du tambour, ni le froissement des armes. Deux ou trois fois Georges courut à sa fenêtre, trompé par un bruit analogue à un roulement, mais à chaque fois il vit qu’il se trompait et que le bruit qu’il avait pris pour le roulement du tambour était le bruit que faisaient en passant dans la rue des voitures chargées de tonneaux.

La nuit venait, et, à mesure que venait la nuit, Georges, plus agité et plus inquiet, allait, avec un mouvement fébrile qu’il cherchait d’autant moins à réprimer qu’il était seul, de la porte à la fenêtre ; la porte était toujours gardée par la sentinelle, la fenêtre n’avait toujours pour gardien que ses barreaux.

De temps en temps Georges portait la main à sa poitrine, et une légère contraction de son visage indiquait qu’il éprouvait un de ces serrements de cœur instantanés dont l’homme le plus brave ne peut se rendre maître dans les circonstances suprêmes de la vie ; alors sans doute il pensait à son père qui ignorait le danger qu’il courait, et à Sara qui, sans le savoir, l’avait attiré dans ce danger. Quant au gouverneur, quoique Georges gardât contre lui une de ces rages froides et concentrées qu’un joueur qui a perdu garde contre son adversaire, il ne pouvait se dissimuler qu’il avait, dans cette occasion, déployé envers lui non-seulement tous les ménagements aristocratiques qui étaient dans ses habitudes, mais encore qu’il n’était arrivé à le faire arrêter qu’après lui avoir offert toutes les voies de salut qui étaient en son pouvoir.

Ce qui n’empêchait pas que Georges ne fût arrêté sous la prévention de haute trahison.

Sur ces entrefaites, les ténèbres commencèrent à s’épaissir ; Georges tira sa montre, il était huit heures et demie du soir : dans une heure et demie la révolte devait éclater.

Tout à coup Georges releva la tête et fixa de nouveau ses yeux sur l’hôtel Coignet : dans la chambre située en face de la sienne, il avait vu se mouvoir une ombre ; cette ombre lui fit un signe ; Georges se dérangea de devant la fenêtre, et un paquet, franchissant la rue et passant à travers les barreaux, vint tomber au milieu de l’appartement.

Georges ne fit qu’un bond et ramassa le paquet : il se composait d’une corde et d’une lime ; c’était là ce secours extérieur que Georges attendait. Georges tenait sa liberté entre ses mains, seulement Georges voulait être libre pour l’heure du danger.

Il cacha la corde entre ses matelas, et, comme l’obscurité était tout à fait venue, il commença à limer un de ces barreaux.

Les barreaux étaient assez écartés l’un de l’autre pour qu’un barreau manquant, Georges pût passer par la brèche faite.

C’était une lime sourde ; on n’entendit aucun bruit, et comme, vers les sept heures, on lui avait apporté à souper, Georges avait la presque certitude de ne pas être dérangé.

Cependant l’œuvre s’avançait lentement : neuf heures, neuf heures et demie, dix heures sonnèrent. Pendant que le prisonnier sciait la barre de fer, depuis quelque temps, vers l’extrémité de la rue du Gouvernement, du côté de la rue de la Comédie et du port, il lui semblait avoir vu s’allumer de grandes lueurs. Au reste, pas une patrouille ne sillonnait la ville, aucun soldat attardé ne regagnait sa caserne. Georges ne comprenait rien à cette apathie du gouverneur ; il le connaissait trop pour penser qu’il n’avait pas pris toutes ses précautions, et cependant, comme nous l’avons dit, la ville paraissait sans défense aucune et comme abandonnée à elle-même.

À dix heures cependant, il lui sembla entendre grandir une rumeur qui venait du côté du camp Malabar : c’était de ce côté que les révoltés, rassemblés, on se le rappelle, sur le bord de la rivière des Lataniers, devaient arriver. Georges redoubla d’effort, le barreau était déjà complétement scié par en bas, et il venait de l’entamer en haut.

La rumeur continua de grandir, il n’y avait plus à se tromper : c’était le bruit que font en se mêlant les voix de plusieurs milliers d’hommes. Laïza avait tenu parole ; un sourire de joie passa sur les lèvres de Georges, un éclair d’orgueil illumina son front ; on allait donc combattre. Peut-être n’y aurait-il pas victoire, mais au moins il allait y avoir lutte.

Et Georges allait se mêler à cette lutte, car le barreau ne tenait plus qu’à un fil.

Il écouta donc, l’oreille tendue et le cœur palpitant ; le bruit s’approchait de plus en plus, et cette lueur qu’il avait déjà remarquée allait s’agrandissant. Le feu était-il au Port-Louis ? c’était impossible, car nul cri de détresse ne se faisait entendre.

De plus, quoiqu’on entendît toujours cette rumeur, qui, chose étrange, semblait plutôt une rumeur joyeuse qu’un bruit menaçant, aucun bruit d’armes ne retentissait, et la rue où était située la Police était restée solitaire.

Georges attendit un quart d’heure encore, espérant toujours que quelques coups de fusil retentiraient et termineraient son incertitude, en lui annonçant qu’on en était aux mains ; mais cette même rumeur étrange bruissait toujours sans que le bruit tant attendu s’y mêlât.

Le prisonnier pensa alors que l’important pour lui était d’abord de fuir. Avec un dernier ébranlement, le barreau céda. Georges attacha fortement la corde à sa base, jeta le barreau devant lui pour s’en faire une arme, passa par l’ouverture, se laissa glisser le long de la corde, toucha la terre sans accident, ramassa le barreau, et s’élança dans une des rues transversales.

À mesure que Georges s’avançait vers la rue de Paris, qui traverse tout le quartier septentrional de la ville, il voyait s’augmenter cette lueur, il entendait redoubler ce bruit ; enfin, il arriva à l’angle d’une rue ardemment éclairée, et tout lui fut expliqué.

Toutes les rues qui donnaient sur le camp Malabar, c’est-à-dire sur le point par lequel les révoltés devaient pénétrer dans la ville, étaient illuminées comme pour un jour de fête, et, de place en place, en face des maisons principales, avaient été placés des tonneaux d’arack, d’eau-de-vie et de rhum défoncés, comme pour une distribution gratis.

Les nègres s’étaient rués comme un torrent sur le Port-Louis, poussant des clameurs de rage et de vengeance. Mais, en arrivant, ils avaient trouvé les rues illuminées ; mais ils avaient vu ces tonneaux tentateurs. Un instant, les ordres de Laïza et l’idée que toutes ces boissons étaient empoisonnées les avaient retenus, mais bientôt le naturel l’avait emporté sur la discipline et même sur la crainte. Quelques hommes s’étaient débandés et s’étaient mis à boire. À leurs cris de joie, les autres nègres n’avaient pu tenir leurs rangs ; toute cette multitude, qui suffisait pour anéantir Port-Louis, s’était répandue en un instant, éparpillée en une seconde, se groupant autour des tonneaux avec des cris de joyeuse rage, buvant à pleines mains cette eau-de-vie, ce rhum, cet arack, éternel poison des races noires, à la vue duquel un nègre ne sait pas résister, en échange duquel il vend ses enfants, son père, sa mère, et finit souvent par se vendre lui-même.

De là venaient ces cris à l’étrange expression que Georges n’avait pu comprendre. — Le gouverneur avait mis en pratique le conseil donné par Jacques lui-même, et, comme on le voit, il s’en était bien trouvé. — La révolte entrée dans la ville s’était amortie avant de traverser le quartier qui s’étend de la Petite Pontagne au Trou-Fanfaron, et était venue mourir à cent pas de l’hôtel du Gouvernement.

À la vue de l’étrange spectacle qui se déroulait sous ses yeux, Georges ne conserva plus aucun doute sur l’issue de son entreprise ; il se souvint de la prédiction de Jacques, et se sentit frissonner à la fois de colère et de honte. Ces hommes avec lesquels il comptait changer la face des choses, bouleverser l’île, et venger deux siècles d’esclavage par une heure de victoire et par un avenir de liberté, ces hommes étaient là, riant, chantant, dansant, désarmés, ivres, chancelants ; ces hommes, trois cents soldats armés de fouets pouvaient maintenant les reconduire au travail ; — et ces hommes étaient dix mille.

Ainsi, tout ce long travail de Georges sur lui-même était perdu ; toute cette haute étude de son propre cœur, de sa propre force et de sa propre valeur était inutile ; toute cette supériorité de caractère donnée par Dieu, d’éducation acquise sur les hommes, tout cela venait se briser devant les instincts d’une race qui aimait mieux l’eau-de-vie que la liberté.

Georges sentit aussitôt le néant de ses ambitions ; son orgueil, un instant, l’avait transporté sur une montagne, et lui avait fait voir à ses pieds tous les royaumes de la terre ; puis, tout avait disparu, ce n’était qu’une vision. — Et Georges se retrouvait juste à la même place où son orgueil trompeur l’avait pris.

Il serrait son barreau de fer entre ses mains ; il se sentait pris d’une envie féroce de se jeter au milieu de tous ces misérables et de briser ces crânes abrutis, qui n’avaient pas eu la force de résister à la grossière tentation dont il était la victime.

Des groupes de curieux qui, sans doute, ne comprenaient rien à cette fête improvisée que le gouverneur donnait aux esclaves, regardaient toute cela bouche et yeux béants. — Chacun demandait à son voisin ce que cela voulait dire, sans que son voisin, aussi ignorant que lui, pût ni lui répondre, ni lui donner la moindre explication.

Georges courut de groupe en groupe, plongeant ses regards jusqu’au fond de ces longues rues, illuminées et pleines de nègres ivres, poussant des rumeurs insensées. — Il cherchait au milieu de toute cette foule d’êtres immondes, un homme, un seul homme, sur lequel il comptait encore au milieu de la dégradation générale. Cet homme, c’était Laïza !

Tout à coup Georges entendit une grande rumeur qui venait du côté de la Police ; puis, une fusillade assez vive s’engagea, d’un côté, avec la régularité que la troupe de ligne a l’habitude de mettre dans cet exercice, de l’autre, avec le capricieux pétillement qui accompagne le feu des troupes irrégulières.

Enfin, il y avait donc un endroit où l’on se battait.

Georges s’élança de ce côté ; en cinq minutes il trouva dans la rue du Gouvernement. Il ne s’était pas trompé. Cette petite troupe qui se battait était conduite par Laïza, par Laïza, qui, ayant su que Georges était prisonnier, avait, à la tête de quatre cents hommes d’élite, fait le tour de la ville, et avait marché sur la Police pour le délivrer.

Sans doute ce mouvement avait été prévu, car aussitôt qu’on vit paraître la petite troupe de révoltés à une extrémité de la rue, un bataillon anglais s’était mis en mouvement et avait marché contre elle.

Laïza s’était bien douté qu’on ne lui laisserait pas enlever Georges sans combat, mais il avait compté sur la diversion que devait faire le reste de la troupe arrivant par les rues adjacentes au camp Malabar ; malheureusement cette diversion, comme nous l’avons vu, lui avait manqué par les causes que nous avons dites.

Georges s’élança d’un seul bond au milieu des combattants, appelant à grands cris : Laïza ! Laïza ! Il avait donc trouvé un nègre digne d’être un homme ; il avait donc rencontré une nature égale à la sienne.

Les deux chefs se joignirent au milieu du feu ; et là, sans chercher un abri contre la fusillade, insouciants aux balles qui sifflaient autour d’eux, ils échangèrent quelques-unes de ces paroles courtes et pressées comme en demandent les situations suprêmes.

En un instant, Laïza fut au courant de tout ; il secoua la tête et se contenta de dire :

— Tout est perdu !

Georges voulut lui rendre quelques espérances, lui conseilla d’essayer quelques efforts sur les buveurs ; mais Laïza laissant échapper un sourire de profond dédain :

— Ils boivent, dit-il ; à moins que l’eau-de-vie ne leur manque, il n’y a rien à espérer.

Or, les tonneaux avaient été défoncés en assez grande quantité pour que l’eau-de-vie ne leur manquât pas.

Toute lutte devenait inutile sur le point où elle s’était engagée, puisque Georges, que Laïza venait délivrer, était libre ; on n’avait donc qu’à regretter la perte d’une douzaine d’hommes déjà mis hors de combat, et qu’à donner le signal de la retraite.

Mais la retraite était devenue impossible par la rue du Gouvernement ; tandis que la troupe de Laïza faisait face au bataillon anglais qui s’était opposé à son entreprise, un autre détachement, embusqué dans la poudrière, en sortait, tambour battant, et venait fermer le chemin par lequel Laïza et ses hommes étaient arrivés. Il fallut donc se jeter dans les rues qui environnent le Palais-de-Justice, et regagner par là les environs de la Petite-Montagne et le camp Malabare.

À peine Georges, Laïza et leurs hommes eurent-ils fait deux cents pas, qu’ils se trouvèrent dans les rues illuminées et garnies de tonneaux. La scène était encore plus immonde que la première fois ; l’ivresse avait fait des progrès.

Puis, au bout de chaque rue, on voyait étinceler dans les ténèbres les baïonnettes d’une compagnie anglaise.

Georges et Laïza se regardèrent avec ce sourire qui signifie : Il ne s’agit plus ici de vaincre, mais de mourir et de bien mourir.

Cependant tous deux voulurent tenter un dernier effort ; ils s’élancèrent dans la rue principale, essayant de rallier les révoltés à leur petite troupe. Mais quelques-uns à peine étaient en état d’entendre les cris et les exhortations de leurs chefs ; les autres les méconnaissaient entièrement, chantaient d’une voix avinée, et dansaient sur leurs jambes tremblantes, tandis que le plus grand nombre, arrivé au dernier degré de l’ivresse, roulait par la rue, perdant de minute en minute le peu de sentiment qui lui restait.

Laïza avait pris un fouet, et frappait à tour de bras sur les misérables ; Georges, appuyé sur le barreau de fer, la seule arme qu’il eût touchée, les regardait immobile et dédaigneux, pareil à la statue du Mépris.

Au bout de quelques minutes, tous deux demeurèrent convaincus qu’il n’y avait plus rien à espérer et que chaque minute qu’ils perdaient était une année retranchée à leur existence ; d’ailleurs quelques hommes de leur troupe, entraînés par l’exemple, fascinés par la vue de la boisson enivrante, étourdis par l’odeur alcoolique qui leur montait au cerveau, commençaient à les abandonner à leur tour. Il n’y avait donc pas de temps à perdre pour quitter la ville, et encore était-il évident que déjà peut-être on en avait trop perdu.

Georges et Laïza rassemblèrent la petite troupe qui leur était restée fidèle, trois cents hommes à peu près ; puis, se mettant à leur tête, ils marchèrent résolument vers l’extrémité de la rue, qui, comme nous l’avons dit, était fermée par un mur de soldats. Arrivés à quarante pas des Anglais, ils virent les fusils s’abaisser vers eux, un rayon de flammes éclata sur toute la ligne, puis aussitôt une grêle de balles fouilla leurs rangs ; dix ou douze hommes tombèrent encore, mais les deux chefs restèrent debout, et, poussés à la fois par leurs deux voix puissantes, le cri : En avant ! retentit.

Lorsqu’ils furent à vingt pas, le feu du second rang suivit le feu du premier rang et fit parmi les révoltés un ravage plus grand encore. Mais presque aussitôt les deux troupes se joignirent, et alors la lutte corps à corps commença.

Ce fut une affreuse mêlée : on sait quelles troupes sont les Anglais, et comment ils meurent là où ils ont été placés. Mais d’un autre côté ils avaient affaire à des hommes désespérés, qui savaient que, prisonniers, une mort ignominieuse les attendait, et qui par conséquent voulaient mourir libres.

Georges et Laïza faisaient des miracles d’audace et de courage, Laïza avec son fusil, qu’il avait pris par le canon, et dont il se servait comme d’un fléau ; Georges, avec le barreau qu’il avait arraché à sa fenêtre et dont, de son côté, il se servait comme d’une masse d’armes ; leurs hommes, au reste, les secondaient à merveille, se ruant sur les Anglais à coups de baïonnette, tandis que les blessés se traînaient entre les combattants, et venaient en rampant couper à coups de couteau les jarrets de leurs ennemis.

La lutte dura ainsi pendant dix minutes, furieuse, acharnée, mortelle, sans que nul pût dire de quel côté serait l’avantage ; mais cependant le désespoir l’emporta sur la discipline, les rangs anglais s’ouvrirent comme une digue qui se rompt, et laissèrent passer le torrent qui se répandit aussitôt hors de la ville. Georges et Laïza, qui étaient à la tête de l’attaque, restèrent en arrière pour soutenir la retraite. Enfin on arriva au pied de la Petite-Montagne ; c’était un endroit trop escarpé et trop couvert pour que les Anglais osassent s’y aventurer. Aussi firent-ils une halte ; de leur côté, les révoltés reprirent haleine. Une vingtaine de noirs se rallièrent autour des deux chefs, tandis que les autres s’éparpillaient de tout côté ; il ne s’agissait plus de combattre, mais de se mettre en sûreté dans les grands bois. Georges indiqua le quartier de Moka, où était l’habitation de son père, comme le rendez-vous général de ceux qui voudraient se rallier à lui, annonçant qu’il en partirait le lendemain au point du jour pour gagner le quartier du Grand-Port où se trouvent, comme nous l’avons dit, les plus épaisses forêts.

Georges donnait aux misérables débris de cette troupe avec laquelle il avait un instant espéré conquérir l’île ses dernières instructions, et la lune, glissant dans l’intervalle de deux nuages, répandait un instant sa lumière sur le groupe qu’il commandait, sinon de la taille, du moins de la voix et du geste, quand tout à coup un buisson situé à une quarantaine de pas des fugitifs s’enflamma, la détonation d’une arme à feu se fit entendre, et Georges tomba aux pieds de Laïza frappé d’une balle dans le côté.

En même temps un homme, dont on put un instant suivre dans l’ombre la course rapide, s’élança du buisson tout fumant encore dans un ravin qui s’étendait derrière lui, le suivit dans toute sa longueur, caché à tous les yeux ; puis, reparaissant à son extrémité, regagna par un circuit les rangs des soldats anglais, arrêtés au bord du ruisseau des Pucelles.

Mais si rapide qu’eût été la course de l’assassin, Laïza l’avait reconnu, et avant qu’il ne perdît tout à fait connaissance, le blessé put lui entendre murmurer ces trois mots accompagnés d’un geste de menace, calme mais implacable :

— Antonio le Malaï !