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Froissart (Ernest Bequet)

Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6
Ernest Bequet

Littérature française. Froissart
FROISSART.




La vieille France s’en va. Tous ces monumens, dont le génie du moyen âge avait couvert le sol de notre patrie, commencent à disparaître. Chaque jour, chaque heure, pour ainsi dire, en disperse les débris ; et, suivant l’expression d’un poète ancien, les ruines même périssent, ébranlées qu’elles sont par le double pouvoir du temps et des réactions sociales.

Il ne faut pas dire que la révolution de 1789 ait seule travaillé à cette vaste destruction, ni surtout qu’elle l’ait seule commencée. Elle aussi, à son tour, a remué bien des pierres, et vidé bien des tombeaux ; mais elle ne faisait que mettre en pratique, avec sa rigueur accoutumée, les leçons et les exemples qu’on lui avait donnés. Et qui ne se rappelle en effet ce mépris insensé, cette ironie dissolvante, dont le siècle, qui prépara cette grande révolution, accablait tout ce qui l’avait précédé ? La féodalité surtout devint le but de toutes les attaques, le point de mire de toutes les haines. On oubliait qu’elle était la source et le fondement de ces croyances politiques et religieuses, à l’abri desquelles la société vivait dans un profond repos, et l’on ne voyait point qu’elle seule était la cause de cette diversité merveilleuse des nations européennes, dont elle était le berceau. A tort ou à raison, en tout et pour tout, il ne fallait voir en elle qu’abomination et barbarie. L’auteur de l’Esprit des lois fut presque traduit à la barre de l’opinion publique, pour avoir introduit un traité des fiefs dans un livre où l’on ne voulait voir que des théories générales sur les droits de l’humanité. S’il recommandait quelquefois d’antiques maximes, de vieilles institutions, il sentait un peu son président ; et la gloire de son nom ne préservait pas Montesquieu du ridicule. Que dirai-je de plus ? L’attaque la plus âpre venait de ceux-là mêmes à qui était confié le soin de la défense. Ainsi, quand le tiers-état, à Versailles, se trouve face à face avec les deux ordres, ses rivaux, c’est d’eux qu’il reçoit ses chefs les plus actifs et ses tribuns les plus fougueux. La noblesse elle-même, en corps, s’en vient, par une belle nuit d’août, répudier ses propres titres, et renier jusqu’au nom de ses pères ; et tout ce qui n’entrait pas dans ce mouvement irrésistible ne défendait que de vains privilèges, des abus odieux, sans plus avoir ni titres réels à faire valoir, ni dogmes politiques à invoquer.

Ainsi l’avait voulu, pour son malheur, l’absolutisme de la royauté que fonda Louis XIV sur des bases si fausses, et on peut le dire aujourd’hui, si peu durables. Pour se substituer à tout et dominer sans partage, il avait surtout fallu détruire dans les cœurs le culte des aïeux et le prestige des souvenirs. Le duc de Saint-Simon caractérise fort bien cette politique étrange, suivie avec persévérance, mais par instinct plutôt que par calcul, lorsqu’il affirme que Louis XIV en était venu au point de ne connaître de rois de France que lui. Cette infatuation, qui le dominait, se répandit sans peine autour de lui ; et, après les soixante années de ce règne immense, il fallait tout l’effort d’un esprit vigoureux pour oser concevoir qu’il existât, avant 1650, une France autre que celle que l’on voyait, une France qui pouvait se conduire par des maximes d’un droit public, et non pas uniquement par les volontés du maître, et chez qui enfin la suprématie des prérogatives royales était énergiquement contre-balancée par d’autres privilèges héréditaires, des coutumes vivaces et des franchises d’une incontestable antiquité.

Le siècle où vécut et écrivit Froissart est à-peu-près l’époque où se mettait en branle cette ancienne monarchie dont je parle, et que M. de Chateaubriand, dans ses Etudes historiques, a appelée la monarchie des états, pour la distinguer de la monarchie féodale qui la précède, et de la monarchie purement absolue qui la suit. Né en 1333, Jean Froissart est mort dans la première année du quinzième siècle. Au moins on doit le supposer ainsi par l’état où il nous a laissé le dernier livre de ses Chroniques, lesquelles semblent plutôt interrompues que terminées. A diverses reprises, Froissart se compare au pieux chevalier mettant à fin l’entreprise périlleuse à laquelle il s’est voué. Pour lui, ses Chroniques étaient un vœu de chevalerie, qu’il devait poursuivre jusqu’à son dernier jour, et accomplir à son loyal pouvoir. Artiste admirable, quelle que fût la simplicité de sa pensée, il n’était pas sans en comprendre l’importance et la dignité. « Point ne voulois être oiseux, dit-il quelque part ; car je savois bien que, encore au temps à venir, et quand je serai mort, sera cette haute et noble histoire en grand cours. »

Aussi ai-je remarqué dans le chroniqueur du quatorzième siècle plus de soin, d’art et de composition que l’on ne serait porté à le croire. Le point de départ qu’il s’est fixé est heureux. C’est le double avènement d’Edouard III en Angleterre, de Philippe de Valois en France. Il comprit sans peine que la rivalité des deux monarques, d’où naquit celle de leurs peuples, était le fait principal qui dominait les événemens dont il nous a laissé le récit « car, dit-il, c’est la vraie fondation de cette histoire pour racon« ter les grands emprises et les grands faits d’armes qui en sont avenus. » On dirait que, juge du camp, il veut ouvrir lui-même la lice de ce tournoi séculaire, ou il aura à faire paraître trois générations de rois et de braves.

Je sais qu’il serait ridicule d’attribuer au clerc du moyen âge les idées et l’apprêt tout académique d’un homme de lettres de nos jours. Mais je ne crois pas non plus que le génie de l’homme ait jamais rien produit, au moins de beau et de durable, sans l’intelligence de l’art et la persévérance du travail : ce sont là des conditions indispensables, sans lesquelles on n’élève pas un monument pareil à celui que Froissart nous a laissé. Lui-même, d’ailleurs, s’explique en termes positifs, et qui ne laissent aucun doute sur son intention: « Si je disois : Ainsi et ainsi en advint en ce temps, sans ouvrir ni éclaircir la matière, ce seroit chronique, et non pas histoire. » L’histoire fut donc sa principale affaire, et sa vie entière paraît s’être consumée dans cette mission d’un nouveau genre. Il y a quelque chose de cela dans la pensée qui nous a valu les Mémoires de Saint-Simon. Mais au temps de Froissart, l’Europe n’était pas renfermée dans l’intérieur de quelques cours : on ne pouvait pas tout voir par l’œil de bœuf de Versailles : tous les caractères n’étaient pas jetés dans un même moule, celui de courtisan ; et pour connaître à fond ces hommes de diverse et sauvage manière ; que produisait le système féodal, il fallait se mêler continuellement à eux et les étudier.

Telle est la marche qu’a suivie Froissart avec une constance dont il se loue et se glorifie à diverses reprises. Il était prêtre et chapelain de Guv de Châtillon, comte de Blois, sire d’Avenes et de Chimay en Hainaut, où il résidait ordinairement. De cette façon, les longs et sanglans débats qu’eut à soutenir la maison de Blois contre l’héritier de Montfort pour la succession de Bretagne, lui furent connus dans tous leurs détails, et presque comme une affaire de famille, tandis que les troubles de Flandre, qu’il a traités avec une supériorité remarquable, en étaient une de voisinage. Elevé et nourri à la cour d’Angleterre, en l’hôtel de haute et noble dame Philippe de Hainaut, femme d’Edouard III, dont il fut clerc en sa jeunesse ; il y connut tous ces vaillans chevaliers que les victoires de Crécy, de Poitiers, et leurs longs succès en France avaient rendus célèbres. Cela lui donna même occasion de pénétrer jusqu’en Ecosse, et d’y recueillir sur le grand roi Robert Bruce, les Douglas au cœur ’sanglant, et les Percy du Northumberland, leurs rivaux, beaucoup de ces aventures pittoresques et brillantes, dont Walter Scott enrichit ses romans et ses histoires, sans jamais indiquer la source originale où il les puise. L’aspect sauvage de ce pays, et les mœurs non moins étranges de ses habitans, leur valeur obstinée avaient vivement frappé l’imagination de Froissart, et lui faisaient écrire, long-temps après, à l’occasion de je ne sais quelle bataille, ces lignes d’une précision énergique : « Et sachez que la bataille fut durement bien combattue ; car Anglois et Ecossois, quand ils se rencontrent en bataille, sont dures gens et de longue haleine : en combattant, ils s’arrêtent sur le pas, et là fièrent et frappent de haches ou d’autres armures, sans eux ébahir, tant que haleine leur dure. »

Mais cela ne suffisait pas encore à sa curiosité, ou plutôt, comme je l’ai déjà dit, dans cette immense variété d’intérêts, de mœurs, de caractères, d’existences que créait et entretenait le système féodal, quel moyen pour en connaître l’ensemble et l’effet général, si ce n’est d’étudier chaque partie séparément ? Il fallait avoir long-temps et en tout sens traversé le champ si morcelé de cette société, avant d’en pouvoir tracer la mesure et la description. Sans l’activité du voyageur, l’intelligence de l’historien eût été stérile. Aussi Froissart voyageait sans cesse, cherchant nouvelles et souvenirs, comme les preux de son temps cherchaient périls et aventures. Son équipage était bien humble et bien chétif, s’il faut en croire ce début d’une de ses poésies :

Froissart d’Éscoce revenoit,
Sur un cheval qui gris étoit,
Un blanc lévrier menoit en laisse, etc.

Mais quelle que fût la turbulence de ces temps, son habit de prêtre, et mieux encore sa réputation le protégeait partout. Aussitôt que le bruit de son travail se fut répandu, il devint le ménestrel révéré de cette chevalerie enthousiaste. Le manoir seigneurial abaissait avec joie ses ponts-levis et sa herse de fer pour recevoir un tel hôte ; et plus d’un puissant baron s’empressa de recueillir sous sa bannière le clerc doux et humble qui tenait registre de gloire, et savait y graver un nom en caractères plus profonds et plus durables que ceux de l’inscription funéraire, que les pas des générations ont si tôt effacée.

C’est ainsi qu’à diverses reprises il vient à Paris, et qu’admis dans l’intimité des princes et des puissans du jour, il obtient d’eux les détails les plus secrets et les plus curieux. C’est ainsi que, pour mieux s’instruire des besognes qui étaient avenues au royaume de Castille et au royaume de Portugal, au pays de Bordelais et en toute la Gascogne, il s’en vient à la cour de haut prince et redouté seigneur, messire Gaston, comte de Foix et de Béarn, « lequel comte de Foix, si très tôt comme il me vit, me fît bonne chère, et me dit en riant, en bon François : que bien il me connoissoit, et si ne m’avoit oncques vu, mais plusieurs fois avoit ouï parler de moi, et me retint de son hôtel tout aise, et tant qu’il m’y plut à être : et j’avois prêts à la main, barons, chevaliers et écuyers qui m’informoient de toutes choses touchans à ma matière. » Cette hospitalité généreuse excita puissamment la verve de Froissart. La description qu’il a laissée de la cour de ce seigueur, renommé parmi ses contemporains pour sa courtoisie et son courage, est célèbre. C’est la peinture la plus vive et la plus brillante des mœurs féodales que nous possédions. Il avait surtout admiré dans Gaston de Foix cette dextérité incomparable, qui, à côté de voisins puissans et jaloux, avait toujours su garder l’indépendance la plus altière, et préserver de toute atteinte le territoire et les vassaux d’une simple baronie, au milieu des guerres longues et sanglantes dont les grands royaumes d’Angleterre, d’Espagne et de France étaient le théâtre. Aussi lorsqu’à son retour d’Orthez, il apprend la mort de cet homme remarquable, il s’écrie avec douleur : « Ah ! terre de Béarn, terre désolée et déconfortée, que deviendras-tu ? Tu n’auras jamais le pareil du gentil et noble comte de Foix. » On voit qu’il partage avec sincérité les larmes que cette mort fait répandre dans la baronie d’Orthez. « Ce propre jour, fut mis en cercueil le comte Gaston de Foix. Tous hommes, femmes, enfans pleuroient amèrement ; et lamentoient et recordoient la vaillance de lui, sa noble vie, son puissant état et gouvernement, son sens, sa prudence, sa prouesse, sa grand’Iargesse, la grand’prospérité de paix où ils avoient vécu, le temps que leur gentil seigneur avoit régné : car il n’étoit ni avoit été François ni Anglois qui les eût osé courroucer. » Et ces souvenirs, ces regrets éloquens, qu’il donne au suzerain heureux et puissant dont la splendeur l’enchante, il ne les refuse pas à la courtoisie du simple chevalier près de qui il chevaucha quelques jours, dans le cours de son pèlerinage historique. Souvent il interrompt la suite ordinaire de son récit, pour laisser parler celui-là même qui a vu ou fait ce qu’il veut raconter ; et c’est cette représentation animée, cette mise en scène perpétuelle de l’historien et de l’histoire qui répand sur les chroniques de Froissart tant de charme et d’intérêt : on voit qu’il ne fait pas son livre avec les livres des autres, et qu’il ne va pas chercher ses pensées dans les pensées d’un autre âge. Il est assez riche de son propre fonds, et ne connaît l’imitation ni l’emprunt.

Ainsi comprise et expliquée, l’histoire de Froissart (car ses Chroniques méritent tout-à-fait ce titre, que lui-même songeait à leur donner) présentera un caractère singulier: elle aura quelque chose de fixe et d’étroit ; mais en même temps elle se montrera simple et-énergique comme le siècle dont elle est l’image ; pleine de foi et de soumission, comme les générations au sein desquelles elle poursuit son cours, et dans ce sens elle réalisera complètement ce problème d’une application si difficile, et dont je n’ai point ici à discuter le mérite, savoir que la littérature doit être l’expression de la société, car Froissart est l’écrivain féodal par excellence : non qu’il se donne à lui-même ce titre et ce rôle ; il n’a point appris à classer et à dénommer les diverses périodes de l’humanité. Le monde qui est autour de lui est le monde qui a été avant lui et qui sera après lui. Avec tout son siècle, il marche dans la loi. Quelques principes souverains, exprimés en paroles brèves et concises, et gravés non dans un code, dans un livre, mais au plus profond des cœurs, forment le droit public. Des coutumes, des traditions, la science de quelques clercs, forment le droit privé. La force ou la ruse intervient souvent, mais sans faille scandale ni détruire l’harmonie générale du système. Et puis, la chevalerie a des fêtes si belles, des institutions si généreuses ! et l’église ! quelle n’est pas la splendeur de ses cérémonies, l’autorité de ses ministres, la sainteté de ses cloîtres ! L’enchantement est continuel, infini, et ne laisse de place pour le doute ni pour la critique.

Ainsi Froissart, historien et poète, ne nous peindra la féodalité que des couleurs les plus brillantes ; ne la placera que dans sa sphère la plus élevée. Voulez-vous qu’il en soit autrement, que le pauvre chapelain du comte de Blois se fasse rêveur et philosophe à notre méthode ? Voulez-vous qu’il s’intéresse au petit peuple, aux Jacques, par exemple ; à ces vilains noirs, et petits et très mal armés, lorsqu’il voit à côté d’eux cette chevalerie tout étincelante d’or et d’acier, ces seigneurs si brillans sous leur pesante armure, que chacun d’eux sembloit un roi ? Il racontera avec intelligence et avec énergie l’insurrection permanente des bonnes villes de Flandre, et leur lutte opiniâtre contre leur naturel seigneur ; même la corrélation, la solidarité qui s’établit entre le sort de ces villes séditieuses, et celui des communes de France et d’Angleterre, tant le nom magique de liberté a de retentissement et d’écho dans tous les siècles ! Il vous l’expliquera sans détour, et vous dira dans son langage vif et précis : « Encore se tenoit le roi de France sur le mont d’Ypres, quand nouvelles vinrent que les Parisiens s’étoient rebellés ; or, regardez la grand’diablerie que ce eût été, si le roi de France eût été déconfit en Flandre. On peut bien croire que toute gentillesse et noblesse eût été morte et perdue en France, et autant bien es autres pays, ni la jacquerie ne fut oncques si grande qu’elle eût été ». Mais que pouvait une vaine sympathie contre l’association énergique de toute la noblesse ? Froissart, mêlé par nécessité ou par goût à tout ce que l’aristocratie de cette époque avait de spirituel et de brave, la vit avec joie triompher à Rosebec et maintenir dans toute sa pureté le principe de son institution et l’honneur de ses armes. On sait du reste comment se termina cette malheureuse tentative de liberté, connue, dans notre histoire, sous le nom de Révolte des Maillotins. Le jeune Charles VI, entouré des princes ses oncles et de tous ses barons, rentra dans Paris en vainqueur plutôt qu’en maître. On a fait observer que la triste réaction qui suivit son retour s’autorisait du nom de roi ; mais en réalité rien ne se faisait que pour et par la noblesse. Froissart, qui la voyait de si près penser et agir, le témoigne à chaque page. Sans doute, il dut croire son triomphe complet, son pouvoir éternel ; et quelle prévoyance eût pu alors découvrir dans la société une force capable de briser les liens de fer de cette immense aristocratie ? Admirons cependant le rapide mouvement des choses. Froissart n’est mort que vingt ans avant la naissance de Louis XI.

Nos historiens, dont le discernement et la critique sont admirables, comme l’on sait, ont fait à Froissart un reproche bien étrange, celui de n’être pas bon Français. En vérité, il faut être bien infatué de l’idée de la monarchie des quatorze siècles, pour imaginer pareille chose. A l’époque où le suffrage des pairs et des hauts barons de France appelait à la couronne Philippe de Valois, nos provinces, quoique unies entre elles par le lien féodal, quoique soumises à la suzeraineté commune du monarque sacré dans Reims, ne présentaient rien qui ressemblât à la réunion solide et compacte de notre territoire, telle que nous la voyons aujourd’hui : et cette déclaration du parlement de 1327, que nos aïeux ont considérée comme le fondement de leur foi politique, ne fit d’abord qu’ajouter à la confusion générale. Froissart lui est positivement contraire. « Ainsi alla ledit royaume hors de la droite ligne, ce semble à moult de gens, dit-il en termes exprès, par quoi grandes guerres en sont nées et avenues, etc. » Ces guerres, à certains égards, il faut les considérer comme des guerres civiles. A la bataille de Poitiers, il y avait dans l’armée du prince Noir plus de Gascons et de Poitevins que d’Anglais. Le sire de Mauléon, que Froissart rencontre dans une hôtellerie, lui raconte qu’il a toujours tenu frontière et fait guerre pour le roi d’Angleterre ; car son héritage sied et gît en Bordelais. Duguesclin lui-même s’était toujours armé françois. Il ne l’était donc pas ! En voyant ce que nos provinces de l’ouest et du midi ont d’influence sur nos destinées, ce que les hommes qu’elles produisent savent s’acquérir de prépondérance dans nos affaires, on peut juger combien nos aïeux avaient de désavantage dans la lutte opiniâtre et sanglante qu’ils eurent à soutenir contre la puissante monarchie d’Angleterre, qui nous combattait avec nos meilleures armes. On a vanté la politique et le génie que déploya le sénat romain pour soumettre à son joug de fer les vingt peuples que renfermait l’antique Italie. Il n’en a peut-être pas moins fallu pour fonder avec des élémens si divers l’énergique association que forme le peuple français.

Cela est en réalité l’œuvre des Valois ; mais ils n’en ont pas assez recueilli l’honneur. On dirait que les cris furieux de la ligue contre le dernier de leur race retentissent encore parmi nous. J’ajouterai que l’adulation, la flatterie, le mensonge officiel qui ont constamment prévalu sous la dynastie des Bourbons, les ont injustement agrandis aux dépens de leurs devanciers. Cependant les Valois, il faut le reconnaître, tiennent une place distinguée parmi les races royales. Pendant les deux cent soixante ans qu’ils ont gouverné la France, ils ont énergiquement sympathisé avec leur peuple, et partagé ses idées et ses passions, ses périls et ses malheurs. Aussi étaient-ils singulièrement populaires. Les malheureux sujets de Charles VI avaient encore des pleurs à verser sur leur infortuné maître. Pour les peindre dans les grandes circonstances de leur vie, j’emprunterai quelques traits à Froissart qui les a vus de prés, ces véritables pères de la monarchie française. A Crécy, « quand le roi Philippe vint jusque sur la place où les Anglois étoient et il les vit, le sang lui mua, car il les haïssoit. » Le soir, il fallut l’emmener comme par force, du champ de bataille, qu’il quitte, lui cinquième de barons tant seulement. Arrivé devant la porte du châtel de Broyé, il s’écrie avec une indicible amertume: Ouvrez, ouvrez, châtelain, c’est V infortuné roi de France [1]. On sait que le roi Jean, son fils, à Poitiers, fut encore plus malheureux et plus brave. « Il alloit par les champs monté sur un grand blanc coursier, et regardoit de fois à autre ses gens, et leur disoit tout haut : En tre vous, quand vous êtes à Paris, à Chartres ou à Orléans, vous menacez les Anglois, et vous souhaitez le bassinet en la tête devant eux. Or y êtes-vous, je les vous montre. Si, leur veuillez montrer vos mautalens, et contrevenger les ennuis et les dépits qu’ils vous ont faits : car sans faute nous les combattrons. » Cette héroïque simplicité, quoique suivie d’une immense infortune, ne mérite-t-elle pas le souvenir et le respect des peuples, au même degré que les brillantes gasconnades d’Arques ou d’Ivry ? Que serait-ce, si j’allais chercher les termes de cette comparaison parmi les descendans du Béarnais ?

Ce que j’ai cité de Froissart doit faire voir que la langue dont il se sert n’est pas à beaucoup prés aussi étrange, ni aussi éloignée de la nôtre que l’on pourrait le croire. Les idées n’ont pas tellement changé depuis le temps où il écrivait, que les mots ne reprennent facilement la signification qu’il veut leur donner. Un apprentissage bien court, une étude bien facile, rendent la lecture de ses Chroniques aussi familière, aussi aisée qu’aucune autre : et combien son vieux langage a de charmes et de précision ! L’histoire avec lui n’est point casanière, point philosophique et raisonneuse. Elle est sans cesse par vaux et parchemins: en lisant Froissait, vous vivez avec ces générations qu’il a traversées : ces hommes qu’il a vus parler, agir, combattre, vaincre, mourir, vous les voyez comme lui ; vous êtes leur contemporain, et semblable au messager de l’Enéide, vous pouvez dire au retour de ce voyage intellectuel :

Vidimus, ô cives, Diomedem argivaque castra :
Contigimusque manum.

La guerre étant le but et le moyen de la société féodale, les récits guerriers ont dû prendre dans son historien une égale prépondérance. J’ai déjà cité les deux batailles de Crécy et de Poitiers. J’indiquerai, comme descriptions remarquables en ce genre, la bataille de Cocherel gagnée par Duguesclin, celle d’Otterburn contre les Douglas et les Percy, celle de Rosebec, et enfin la passe-d’armes de Saint-Ingelbhert, près Calais, qui n’offre pas moins de détails romanesques que le tournoi d’Ivanhoé. Mais il ne faut pas croire qu’à l’exemple d’un roman de chevalerie, Froissart n’ait à vous entretenir que de prouesses et de coups de lances. Il excelle à peindre les passions, les mœurs, avec cette forme dramatique si recherchée aujourd’hui !.. L’épisode des amours d’Edouard III et de la belle comtesse de Salisbury est célèbre et mérite de l’être : c’est un chef-d’œuvre de grâce et d’harmonie. Il y a aussi des scènes pathétiques ou sanglantes. L’arrivée subite du roi Jean au château de Rouen, et ses terribles vengeances dans le champ de pardon, la trahison profonde qui livre Clisson au duc de Bretagne, dans le château de Lhermine, et les cruelles perplexités de menaces et de craintes auxquelles ils sont l’un et l’autre en proie, jusqu’au dénoûment du drame, tout cela est raconté avec un talent véritable, et dans un style aussi animé qu’il est pur. Je choisirai, dans un autre genre, ce récit des derniers momens de la reine d’Angleterre, Philippe de Hainaut, femme d’Edouard III. Il y a long-temps que Froissart nous l’a fait connaître, alors que le jeune Edouard chassé d’Angleterre, et retiré avec sa mère en Hainaut, « s’adonnoit le plus et s’inclinoit de regard et d’amour sur Philippe que sur les autres, et aussi la jeune fille le connoissoit plus, et lui tenoit plus grande compagnie que nulle de ses sœurs. » Quarante ans après, la scène change : ce ne sont plus les pensées du printemps de la vie, les chants d’amour et de fête ; vous recueillez le dernier souffle d’une vie tranquille et heureuse : « Quand la bonne dame et reine connut que mourir lui conveuoit, elle fit appeler le roi son mari, et quand le roi « fut devant elle, elle traist de sa couverture sa main droite, et la mit en la droite main dudit roi, qui grand’tristesse avoit au cœur ; et là dit la bonne dame ainsi : Nous avons en paix, en joie et en prospérité usé notre temps : si vous prie qu’à ce département vous me veuilliez donner trois dons.. Et tiercement je vous prie que vous ne veuilliez élire autre sépulture que de « gésir de lès moi au cloître de Westminster, quand Dieu fera sa « volonté de vous. Le roi, tout en pleurant, répondit: Dame, je le vous accorde. En après la bonne dame fit le signe de la vraie croix sur lui, et puis assez tôt elle rendit son esprit, lequel je crois fermement que les saints angels de paradis ravirent et emportèrent à grand joie en la gloire des cieux, car oncques de la vie ne fit ni ne pensa chose par quoi elle le dût perdre. »

C’est ainsi que pensaient et écrivaient ces hommes du moyen âge. Il faut convenir que ce n’est pas là le langage que l’ignorance leur prête aujourd’hui ; et ce ton si convenable, ce style si plein d’agrément et de goût forment le contraste le plus étrange avec les fausses et ignobles parodies, que l’on veut absolument nous donner comme la vérité littéraire et historique. Mais qu’y faire ? Froissart pouvait-il penser qu’ayant à parler du prince Noir ou de Charles V, l’histoire du Roi des ribauds fût préférable, et qu’au lieu de s’occuper des grands hommes de son temps, il dût exclusivement s’attacher à connaître ces misérables Bohémiens, ces bateleurs grotesques, qui hantaient le charnier des Innocens ou le parvis Notre-Dame. Tout le monde n’est pas d’avis de rassembler avec industrie toutes les immondices de son temps, pour les rendre immortelles. Il faudrait donc que l’on prît la peine de lire Froissart, si l’on veut réellement connaître cette société féodale que tant de beaux esprits prennent plaisir à défigurer. On verrait que, sous ces armures de fer, on tenait à l’urbanité du langage et à la noblesse des idées, autant qu’à la bravoure ; et, par amour pour notre littérature autant que par respect pour nos aïeux, je demanderais que ce père de nos historiens ne fût pas relégué dans les compilations informes des chartes et des manuscrits. Froissart méritait sans doute l’honneur d’une édition particulière, et cela se faisant, je voudrais que son nouveau livre prît quelque ressemblance avec ces vieux manuscrits, que nos aïeux parcouraient avec tant déplaisir. Aux savantes notes de MM. Dacier et Buchon, qui éclaircissent la lecture du texte, il faudrait joindre la copie de ces belles vignettes, qui souvent aident à l’expliquer. Par exemple, celle qui représente le couronnement de Charles V renferme un sens profond. Sur le premier plan, le jeune roi reçoit la couronne des mains du clergé. Dans le lointain, vous voyez une mêlée de gens de guerre, l’étendard rouge aux fleurs de lys d’or, flottant dans les airs : c’est la bataille de Cocherel, qui assura le couronnement du nouveau roi, et peut-être sauva la France. L’importance de cette journée, qui valut à Duguesclin l’épée de connétable, était bien connue de nos aïeux. A peine en savons-nous le nom aujourd’hui. Ainsi le temps, sous sa marche pesante, efface et nivelle toutes choses. Dans cinq cents ans, quel effort de mémoire et d’érudition ne faudra-t-il pas, pour comprendre tous les intérêts de gloire, de liberté, de révolution, qui triomphaient avec Napoléon sur le champ de bataille de Marengo ?


ERNEST BEQUET.

  1. On croit communément que le mot de Philippe le Valois, fut : Ouvrez, c’est la fortune de la France. C’est une erreur. Tous les manuscrits de Froissart présentent la version, telle que je la cite. Elle est plus simple et plus conforme à l’esprit du temps.