Friquettes et Friquets/27

E. Flammarion (p. 235-242).


MOIS ALCYONIENS


— Veux-tu t’en aller, vilaine bête !

— Et quoi, vieil ami Jean, on insulte Brennus ! D’où te vient une humeur si noire ?

— C’est que Brennus est insupportable avec ses poils longs et dorés, plus fins que des cheveux de femme, et la sotte manie qu’il a de se brosser sur vos habits.

— Les chien font leur cour à leur façon ; tu aimai jadis ses prévenances.

— Pourquoi diable ne le tonds-tu pas ?

— Brennus tondu ! Ceci, Jean, tourne à la folie ; et certes, étant de sens rassis, tu n’oserais me proposer de déguiser ainsi en toutou vulgaire un superbe chien allobroge, authentique et fier descendant des héros à quatre pattes que nos ancêtres montagnards lançaient, alors qu’il traversa les Alpes, sur les éléphants d’Annibal.

Car, deux mille ans avant que les Prussiens en eussent l’idée, chez nous on dressait des chiens de guerre.

L’ami Jean ne répondit rien.

Grognon et mal convaincu, il gardait en face de Brennus un visage immobile, froid, comme durci par la rancune, cependant que, tout du long étendu, la tête allongée entre les pattes, le bon Brennus, de ses bon yeux quêteurs d’affection et de caresses, le considérait tristement :

— Tu vois, Jean, que Brennus a de la peine ; et ce que tu fais n’est pas bien. Si au moins vous vous expliquiez, si tu lui apprenais sa faute.

— Volontiers ! et ce ne sera pas long. Brennus, le bon Brennus, ton incomparable Brennus, sans le vouloir, sans le savoir, je te fais cette concession, vient de me brouiller avec ma maîtresse.

— Je me demande comment Brennus…

— Tu ne connais pas Mariette ! Il faudra que je te la présente.

Un vrai paquet de nerfs et d’aiguilles, toujours vibrant, prêt à piquer.

Brune avait des cheveux noir-bleu, des yeux vague couleur du temps, tantôt rieur, tantôt farouches, orgueilleuse sur ses talons, qu’elle choisit démesurés pour hausser sa petite taille, Mariette parfois m’épouvante, tant éclatent subites ses colères, moi qui suis près d’elle un géant.

Telle on imagine Cléopâtre, la souple couleuvre du Nil, qui, pour s’introduire chez César, se faisait rouler dans un tapis et porter sous le bras par un esclave.

Mais si délicieuse au repos, Mariette, dans les intervalles d’accalmie !

Elle appelle cela ses moi alcyonien — car, sans trop paraître y toucher, elle a de la littérature — et l’expression est en effet charmante pour désigner, entre deux tempêtes, ces périodes de beaux jours dont, s’il faut en croire nos marins, les alcyons perdus au large profitent pour aimer et se construire, flottante alcôve, un nid léger d’écume et d’algue sur l’azur à peine frissonnant de la mer.

Jours berceurs d’oubli lent, de vie incomparable, qu’interrompt toujours, et toujours, hélas ! au plus doux moment, la bourrasque fatale et jamais prévue.

Plus sorcière que les sorcières qui faisaient la grêle en battant l’eau, pour créer à son gré la bourrasque, un rien suffit à Mariette.

Elle pousse jusqu’au génie l’art féminin d’être jalouse.

Dans le paradis terrestre, remplaçant Ève, elle eût, à propos de la fleur ou de la brise, trouvé moyen d’asticoter Adam ; et, compagne de Robinson, tous deux seuls dans l’île déserte, Robinson, pauvre Robinson ! aurait fait connaissance avec les scènes.

Tu m’as vu correct autrefois, presque coquet, reprit Jean, non sans mélancolie. Remarque maintenant ma barbe hirsute, mon crâne en broussaille. Encore une invention de Mariette !

Ne s’est-elle pas mis en tête, concept vraiment diabolique ! que, lorsque un homme trompe sa femme, le premier soin du criminel, afin d’annihiler par le contraste les révélatrices odeurs que l’on rapporte des boudoirs, est de se rendre chez le coiffeur, et, sous prétexte d’un coup de rasoir ou de ciseau, de s’y faire arroser des parfums violents que ces professionnels affectionnent !

J’ai beau lui dire : « Mais Mariette ! tout le monde, plus ou moins, se fait coiffer. — Et l’on sait bien pourquoi ! » répond-elle irritée, en fronçant la narine, avec de airs de jeune ogresse.

— Raconte pourtant comment Brennus ?…

— Patience, ami, nous y voilà.

Donc c’était au plus beau d’un de nos plus beaux mois alcyoniens. Pas de scène depuis longtemps, un horizon de voiles blanches, les dauphins jouant sur les flots, et, dans le ciel, aucun nuage.

L’homme vit se leurrant d’illusion et d’espérances ; je croyais que ce mois ne finirait jamais.

J’avais compté sans Mariette.

Hier, je rentre en te quittant.

On s’embrasse, on se met à table. Doux tête à tête sous la lampe, dans les vapeurs conciliantes qui s’exhalent des plats aimés.

Mariette se montre exquise. Elle bavarde, elle interroge :

— Qu’as-tu fait ?… D’où arrives-tu ?…

Je lui rends compte de ma journée. Elle est satisfaite, elle approuve.

Moi, la trouvant parfaite ainsi, dans l’ingénuité stupide de mon âme, je remerciais tout bas les dieux de m’avoir réservé pareil bonheur.

Tout à coup, le regard de Mariette prend feu : tel un vif éclair au lointain. Sous le vent d’un subit courroux, son front brun et poli se plisse.

Le mois alcyonien finit, en voici la triste échéance.

— Lâche ! menteur !

— Mais, Mariette ?…

Ce sont des pleurs, ce sont des cris.

Et, cherchant mon crime, aveuglé du flot furieux qui m’assiège, sous les assauts en paquet d’eau, alternatifs et réguliers, d’accusations et d’injures dont il me semble ruisseler, je ne puis plus trouver qu’un mot, le même toujours :

— Mais, Mariette ?…

Cependant Mariette a l’air de se calmer ; seulement je ne m’y fie point.

Au vacarme de tout à l’heure, succède un effrayent silence, précurseur de fureurs nouvelles.

Cruellement, obstinément, l’œil de Mariette maintenant se fixe sur le revers de mon veston. Mariette reste un instant digne, ironique et résignée.

Puis, mue comme par un subit ressort, elle se dresse, tend la main vers moi, semble désigner quelque chose.

Ma foi ! tant pis, je vais savoir.

Sensation de deux doigts crispés cueillant quelque chose sur le drap ; entre ces doigts, un mince filet d’or qui reluit ; et la tempête reprenant par des mots d’atroce triomphe :

— « Ne niez pas ; un cheveu blond ! Vous êtes allé chez des femmes… — Un cheveu, ça ? mais, Mariette… »

Je regarde et me mets à rire : ce n’était qu’un poil de Brennus.

Ne crois pas, néanmoins, que Mariette ait désarmé. Jamais femme en train d’être jalouse et surtout convaincue d’avoir tort, ne désarme.

Troublée à peine une seconde, mais aussitôt se reprenant, complétant sa phrase et plus triomphante que jamais, Mariette ajoute, trait sublime : « Oui, vous êtes allé chez des femmes… chez de femmes qui ont un chien ! »

Jean était tout près de pleurer. Brennus écoutait sans comprendre ; il battait le parquet de sa queue, et son anxiété faisait pitié.

Je dis à Jean :

— Sois grand et pardonne à Brennus ; puisque aussi bien, dans une semaine, sitôt les alcyons revenus, tu pardonnera à Mariette !