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Œuvres complètes - Tome VVanier (Messein) (p. 478-483).


FRANCIS POICTEVIN


Francis Poictevin, littérateur français, né à Paris, le 27 juin 1854.

L’homme physique est des plus intéressants, agissant sous la pure impulsion de l’intellect, comme par une électricité supérieure ; tout à l’Art, à la bonne foi dans l’Art, à la témérité, au tact, en un mot, et au bon goût précisément.

Il débuta par la Robe du Moine [1], un roman courageusement chrétien et résolument vertueux dans sa hardiesse même. Des pages magistrales éclatent dans l’ensemble calme, reposé et reposant de ce coup d’essai. C’est l’éternelle histoire, mais si nouvellement présentée ! du combat entre la Chair et l’Esprit.

Suivit Ludine, simple histoire d’amour, d’amour ordinaire, — naïve et subtile et même compliquée comme l’Homme et peut-être comme la Femme. Ô les charmantes pages, et que nerveuses !

« Nerveuses », ce mot me rappelle à la première ligne de cette si sincèrement amicale étude. L’homme physique, donc, dans Poictevin, soumis à l’influence de l’esprit, est « agité » dans le sens admirable du mot. Cet homme, vêtu tout simplement, se démenant avec des mots très simples, très nets, très clairs, très haut prononcés dans la rue comme dans les salons, autre et pire rue, étonne, épouvante les imbéciles et nous réjouit, nous réchauffe, nous rend le courage à nous qui


« Ne sommes pas des ignorants dont les Muses ont ri. »


comme a dit poliment Jean Moréas.

Mais revenons à l’homme de lettres.

Songes vint après Ludine, qui, dès lors et définitivement, marqua le pas dans la manière de l’excellent et tenace écrivain dont j’ai tant de plaisir à tracer ici la biographie. Rompant avec les systèmes de l’affabulation, de l’intrigue, qui sont les ficelles du pur ouvrage en librairie, il osa nous présenter à cru une partie de son âme et peut-être de son cœur. Le seul reproche que j’oserais faire à Poictevin serait de donner à se souvenir de MM. de Goncourt, mais si peu et si bien ! Petitau, Seuls [2], Paysages et nouveaux songes, Derniers songes, Double  [3], Presque, Heures, Tout bas, attestent glorieusement, mais en toute délicatesse et en toute discrétion, la persévérance, l’obstination douce et d’autant plus forte, de cet esprit bandé vers cette cible, la vérité.

La vérité pour Poictevin comme pour ce pauvre moi que je suis, c’est Jésus et Marie, à travers des idées indoues qui furent miennes parfois et, pour parler bon français, un tantinet mais si amusamment topinamboues.

L’Évangile enfin retrouvé dans sa simplicité, sa grâce, aussi son terrible esprit… de suite.

Je ne puis d’ailleurs mieux m’exprimer, je pense, à propos de ce pur poète, bien qu’il prétende n’écrire qu’en prose jusqu’à présent, qu’en un sonnet fait bien à loisir, l’année dernière, et où Poictevin lui-même veut bien reconnaître de l’exactitude et de la perspicacité. Je le donne ici en forme de seule conclusion logique à ces quelques lignes indicatrices d’une œuvre plus justiciable vraiment d’une irrésistible et presque indéfinissable sympathie que d’une nécessairement lourde et bafouilleuse analyse qui s’y voudrait frotter.


À Francis Poictevin.

 
Toujours mécontent de son œuvre
D’autant plus exquise de flou
Et d’amour de l’art dûment fou
Où la limace et la couleuvre

Ne peuvent rien, qu’user leur dent
Et leur bave, n’est-ce pas, presse
Littéraire en général ? — Qu’est-ce
Que cet indicible imprudent

Qui n’écrit pas pour la publique
Moyenne et jamais ne réplique
Aux haros que par le halo

D’un esprit en bonne fortune.
Mystérieux comme la Lune,
Clair et sinueux comme l’Eau.

(Hôpital Broussais, juillet 1893.)


Puisse le bon écrivain, le meilleur artiste, peut-être, nous charmer souvent et longtemps, de son verbe et de son style. Il a toutes nos complicités et, j’en réponds, va mériter encore plus notre admiration.


__________
  1. Alphonse Daudet sans hésiter délivrait à l’auteur à propos de son premier ouvrage, la Robe du Moine, ce certificat de bonne grâce : « Il me semble que Sainte-Beuve, le Sainte-Beuve « de Volupté » et de « Port-Royal » se serait délecté à vous lire ».
  2. « … Écrivain ? Non, mais peintre, musicien, voire architecte. L’auteur a eu le soin d’expliquer sa manière dans une note sur un de ses livres : Seuls.

    « Seuls, disait-il, est un roman ou plutôt un poème en prose, où chaque chapitre, quoique architecturalement proportionné avec les autres dans un ensemble harmonique, est à lui seul un morceau musical et coloré en une façon hongroise ou de tzigane… Le but de l’œuvre étant surtout de réaliser ce conseil de Théophile Gautier : la vraie gloire, pour un homme de lettres, serait de donner des sensations inconnues, de rendre des sensations encore innommées. »

  3. « Une vulgaire glace d’armoire, d’habitude clair mystère. Fidèle et prostituée, à chacun elle s’ouvre pour l’otfrir, le rendre à lui-même et, de ce qui s’est vu en elle, elle ne garde pas trace ce semble. pleine de possessions perdues ! Un soir pourtant, il y a des années, dans elle s’eiiibrumant sans plus de reflets, a glissé une forme drapée, revenante ombre d’invisible, d’un noir mortel. »

    C’est le début de Double. Tant de choses dans une armoire à glace !…

    Donc pour juger M. Poictevin, nous ne devons le comparer à nul autre : c’est un artiste d’une espèce particulière qui emploie pour matière plastique l’écriture. Le dictionnaire, la syntaxe sont pour lui comme s’ils n’existaient pas. Son projet est d’agir sur nos sens par tous les moyens, même par des phrases incorrectes, barbares, intraduisibles, pourvu qu’elles nous conduisent à la sensation d’un son, d’une couleur, d’une odeur.

    Il utilisera même des dispositions typographiques.

    Ainsi, pour figurer un navire en détresse, il dispose sa phrase dans plusieurs lignes de dimensions différentes qui otfrent une apparence de dislocation.

    Dans les vases de la grève
    la carcasse d’un navire échoué se décharné de
    plus en plus,
    un cormoran vole un moment tout près,
    sa vie se défait de plus en plus,
    il ne sait quoi de triste, de cher repasse dans le
    présent noir.

    Cet exemple est caractéristique. Il nous autorise amplement à le considérer comme un de ces virtuoses japonais, chercheurs de choses exquises et extra-humaines. Double, divisé en une centaine d’alinéas, ressemble à un vaste écran couvert de dessins capricieux. N’y cherchez pas l’ombre d’un sujet de roman, ni même un portrait. Deux personnages, simplement désignés par les prénoms Lui et Elle, analysent tour à tour, avec une subtibilité infinie, les impressions de leur double nature, vie extérieure et vie intime. Il y a de-ci de-là des tableaux réussis comme cette marine où il nous fait voir et entendre des mouettes : « On aurait cru que grinçaient de tournantes poulies… les cris des mouettes aux vols en virants entrelacs. »

    Paul d’Armon. (Voltaire, 24 novembre 1889.)