Francesco de Sanctis - Sa vie et ses oeuvres

Francesco de Sanctis - Sa vie et ses oeuvres
Revue des Deux Mondes3e période, tome 62 (p. 632-667).
FRANCESCO DE SANCTIS

SA VIE ET SES ŒUVRES.

Francesco De Sanctis, Italien de Naples, qui vient de mourir, — le 29 décembre 1883, — fut un homme considérable en politique et surtout en littérature. Autrefois prisonnier du roi Ferdinand II, plus tard gouverneur de la province d’Avellino, plusieurs fois député au parlement, trois fois ministre de l’instruction publique ; philosophe à l’allemande, écrivain à la française, critique pénétrant, pittoresque, auteur de travaux littéraires qui sont dans toutes les mains; professeur avant tout, professeur par excellence, depuis sa vingtième année jusqu’à sa mort; de plus, un vertueux naïf, constamment sympathique et absolument irréprochable : voilà bien des titres à l’intérêt des lecteurs même étrangers à son pays. Nous allons donc le regarder avec attention; c’est tout plaisir et tout profit de s’oublier auprès d’un pareil homme.


I.

Il était né, en 1818, à Morra, dans la Principauté ultérieure. Morra n’est qu’un petit endroit fort peu connu, mais habité par des gens très fiers d’en être ; ils veulent que leur village soit appelé Morra des Hirpins : ils le croient donc aussi ancien que le Samnium. « Naples est Naples et Morra passe tout, » disent-ils avec une conviction respectable. « Un Morrais (Morrese), c’est De Sanctis qui nous l’apprend, met une certaine coquetterie à faire bonne figure et à faire bien figurer ton pays. » Il s’habille de neuf aux jours de fête, reçoit largement, déteste la grossièreté, la ladrerie, et a dépensé « les yeux de la tête » pour avoir un beau cimetière, une route carrossable et des réverbères allumés la nuit. Dans ce milieu peu lettré, mais point rustaud, l’esprit de l’enfant s’éveilla de bonne heure. Il trouva quelqu’un, probablement un prêtre, qui lui apprit le latin. Il y reçut aussi les premières impressions politiques. Un jour, avant l’aube, sous un ciel noir et laid, il était sur le perron devant sa porte : « Il y avait là, raconte-t-il, beaucoup de gens assis ; ma mère me tenait dans ses bras, assise auprès des autres, je tremblais de froid. Vinrent des inconnus, et il y eut de grands embrassemens, et il s’éleva de grandes lamentations, et moi, voyant pleurer, je pleurais, criais et me serrais contre ma mère. » Ces inconnus, — il l’apprit plus tard, — étaient huit Morrais, tous de sa famille, qui, persécutés après les événemens de 1821, partaient pour l’exil : les huit hommes les plus distingués de l’endroit, peut-être de la province, et proscrits pour ce motif. « Voilà une noblesse plus moderne et qui vaut bien l’honneur de descendre des Hirpius. »

De Sanctis fut conduit tout jeune à Naples, où il devint écolier, puis maître de conférences; nous parlerons plus loin de ses études et de son enseignement. Pour le moment, sautons à 1848, l’année néfaste ; il avait alors trente ans et une brillante réputation de professeur; par ces raisons, comme beaucoup d’autres, il se crut un homme politique et voulut siéger au premier parlement de Naples. A cet effet, il se présenta aux électeurs d’Andretta, se croyant très connu dans le pays; mais on l’y avait oublié : ceux qui savaient son nom le croyaient encore étudiant, u Et voici venir à moi don Camille, plus jeune que moi, qui m’entoure, m’enjôle avec de belles paroles et me tire, moi et mes Morrais, dans un joli petit concert pour la formation du bureau électoral. Et comme toute la bonne foi était d’un côté, toute la malice de l’autre, il advint que don Camille fut élu et que je restai dehors. Ce bon tour, ajoute De Sanctis, m’est entré dans la tête et n’en a jamais voulu sortir. »

Après le coup d’état du 15 mai 1848, le professeur, désenchanté de la politique, voulut reprendre son enseignement, mais on le tracassa de mille manières : on était alors en pleine réaction, la police et le clergé faisaient tout ce qu’ils voulaient. La police épiait De Sanctis avec un zèle inquiétant; le clergé lui imposa, pour lui permettre de professer, un examen sur le catéchisme. En ce temps-là, cet examen était de rigueur : on l’infligeait aux instituteurs de tout grade, même aux maîtres à danser. Ne voulant pas s’y soumettre, le patriote indigné, rejeté dans la vie politique, se mit à conspirer avec son ami Settembrini. Singulière conspiration qu’il a racontée lui-même : « Nous étions là, sur le Vomero (la colline où Naples est adossée), cinq ou six de toute couleur. Le péril me parut beau au moment où tout le monde se cachait. Je regardais Settembrini, toujours souriant, trouvant tout facile. On imaginait les chimères les plus folles : creuser une mine sous le palais royal paraissait un jeu... Cela finit par l’explosion d’un pétard. Telle fut la secte de l’unité italienne, qui fit tant de martyrs. Settembrini y passa le premier, c’était naturel : je l’appelais le facilone (le grand facile). Quand il nous présentait un nouveau-venu et qu’il nous disait : « Celui-ci est des nôtres, » j’en avais le frisson. Un de ces nôtres se mit à mes trousses, demandant de l’argent, sans quoi... hein ! Et il n’en avait jamais assez. Et on l’appelait le chevalier! Un jour, je lui tournai le dos, et j’avais grand’peur qu’il ne me dénonçât, mais il n’ouvrit pas la bouche. Peut-être le croyais-je pire qu’il n’était!.. »

De Sanctis trouva prudent de se sauver à Cosenza, dans les Calabres. « En ce temps-là, écrit-il, j’avais beaucoup d’orgueil, je me tenais pour un homme supérieur. Quand je montais en omnibus, je regardais mes voisins et je disais : « Je vaux pourtant mieux qu’eux tous. » Je vivais seul, je ne cherchais pas de relations et je pensais : «Viendra un jour où les autres voudront me connaître. » Je me comparais aux plus grands et je ne me trouvais pas si loin d’eux. J’arrive à Cosenza, et là, le plus grand était un brave chanoine qui avait fait ses humanités dans un séminaire et qui mâchonnait du latin. Et voilà qu’on se mit à discuter lequel, de lui ou de moi, devait passer devant. Et on m’accordait quelques lignes de plus par miséricorde. Je pensai alors que l’homme, en allant dans les petits centres, se rapetisse, même quand il y est tenu pour le premier... » On voit que l’excellent homme avait le sentiment de sa valeur; peut-être le montrait-il un peu trop : ce fut son unique faiblesse. Le commandeur Santangelo, dans le discours éloquent qu’il vient de prononcer devant le cercueil de son ancien maître, nous apprend qu’à Cosenza De Sanctis ne cessa pas de conspirer en échangeant des lettres chiffrées avec les patriotes du royaume. Aussi fut-il arrêté un beau jour et ramené, sous bonne escorte, à Naples, où il passa trois années au château de l’Œuf. Emprisonné sans jugement, il fut relâché sans procès, avec l’ordre de se retirer en Amérique; il n’alla que jusqu’à Turin, alors refuge des exilés. Le gouvernement piémontais lui offrit les subsides qu’il distribuait libéralement aux Italiens victimes des réactions politiques; De Sanctis refusa cet argent et voulut vivre de son travail. Il occupa un petit emploi dans une maison d’éducation et fit des conférences ; en 1856, il accepta une chaire à Zurich. « C’est là, dans cette solitude, écrit un de ses amis, qu’on pouvait étudier à loisir sa nature contemplative, ingénue. Les Zuricois sont peu sociables et ignoraient sa langue, aussi vivait-il chez eux commue dans une cellule qui n’était pas une chambre close, car il la portait partout avec lui. Dans son logis, il y avait une jolie pièce pleine de canaris qu’il soignait avec amour; au dehors, un beau pont enjambait la Limmat : c’est là qu’il achevait la préparation de son cours et sa cellule le suivait jusque dans sa chaire, où il montait un quart d’heure trop tôt. » Même en cette ville suisse, où l’on parlait allemand, il se fit aimer de tout le monde.

Quand l’Italie fut libre, il y revint naturellement et revit Naples en 1860; Garibaldi lui offrit alors le gouvernement de la province d’Avellino. Pour accepter cette haute fonction, De Sanctis se fit un peu tirer l’oreille : il eût préféré une chaire et la compagnie des jeunes gens. Mais, en ce temps-là, tout le monde se devait à la patrie. Il partit donc sans tambour ni trompette et arriva une belle nuit à la préfecture d’Avellino. On le retint à la porte : « Qui êtes-vous? — Je suis De Sanctis. — Et qui est De Sanctis? — C’est le gouverneur de la province. » L’huissier se confondit en excuses et tira son chapeau jusqu’à terre : le brave homme se figurait qu’un gouverneur ne pouvait entrer dans la ville qu’au bruit des cloches et des pétards. Très peu de temps après. De Sanctis était de retour à Naples et entrait dans le cabinet Conforti comme ministre de l’instruction publique. En huit jours, il réorganisa l’université, congédia trente-deux vieux professeurs, fonda le lycée Victor-Emmanuel, l’installa dans une ancienne maison des jésuites, pensionna une improvisatrice de talent, Giannina Milli, et prépara une loi d’instruction primaire et secondaire. Puis il siégea au premier parlement italien comme député de Sessa. Cavour le nomma ministre de l’instruction publique, parce qu’il était le seul homme de Naples dont les Napolitains ne lui eussent pas dit de mal<ref> De Gubernatis, Ricordi biografici, Florence, 1872. </<ref>. C’est là, en effet, un des signes particuliers de cette physionomie sympathique : il est toujours resté populaire dans un pays où il suffisait d’avoir passé au pouvoir pour être conspué. C’était de tradition, cela remontait à l’ancien régime.. Seul ou presque seul. De Sanctis a fait exception. « On ne peut s’empêcher de l’aimer, dit de lui un de ses biographes : il a une grande puissance d’attraction, on ne lui résiste pas. Il n’a jamais eu d’ennemi et n’en aura jamais[1]. «  Voilà pourquoi il devint ministre à Turin, où il se remit bravement à l’œuvre; on lui doit beaucoup d’innovations utiles, notamment les pensions accordées aux jeunes docteurs de mérite pour qu’ils puissent aller voir du pays et des écoles en Allemagne et ailleurs. Au ministère, De Sanctis fit tant de bonnes choses et respecta si peu la routine, qu’il souleva toute sorte d’opposition; il s’en revint alors à Naples, Gros-Jean comme devant, avec deux cents francs à dépenser par mois. Aussi dut-il se remettre à travailler pour vivre. Ce fut très heureux, il remonta en chaire, à sa vraie place ; nous l’y retrouverons plus tard.

Cependant il ne put jamais se désintéresser de la politique. En 1876, il voulut encore se présenter à la chambre : il y eut des intrigues, des tiraillemens, un scrutin de ballottage; De Sanctis, quoique paresseux, un peu frileux et pas très jeune (c’était en plein hiver et il avait cinquante-huit ans), résolut de se présenter lui-même à ses électeurs et alla revoir son pays après quarante ans d’absence. Ce fut donc une tournée électorale, qu’il a racontée lui-même dans le plus piquant de ses livres[2]; citons-en quelques traits qui nous montreront le pays et l’homme. Il s’arrêta d’abord à Rocchetta, où tout alla bien; il n’en fut pas de même à Lacedonia, l’antique Aquilonia (Principauté ultérieure). Il y avait là des adversaires, même des parens peu satisfaits, notamment un oncle Vincent, « petit vieux juvénile, fin mussau, esprit frais, chargé de mots et d’anecdotes qui partaient à tout moment. — Vous avez laissé mal administrer votre nom, dit l’oncle. — Eh bien ! me voici, fit De Sanctis, je viens l’administrer en personne. » Et il pensa : « Don Vincent est déjà conquis. » Mais, bah! l’oncle s’échappe par la tangente et ne par le que du sonnet. « De quel sonnet s’agit-il? — Comment! de quel sonnet? D’un certain sonnet qui était si beau et que vous avez trouvé méchant. Et la belle raison? Méchant! parce que j’y avais mis Cupidon avec ses ailes. »

Malheur ! l’oncle était poète et le neveu ne lui avait pas rendu justice. Ce sont là des malchances qui compromettent une élection. « Eh! bon Dieu, reprit le neveu, aime-le donc toujours, ton sonnet, et Cupidon aussi, si tu y tiens. — On voit bien, dit l’oncle, que vous êtes un romantique. — On t’a dit cela? Et on t’a dit aussi que j’étais un athée? — Ce point regarde l’archiprêtre, tu t’arrangeras avec lui. Mais tu es un romantique, et moi, moi, je suis un classique ! »

Don Vincent ne se sentait pas d’aise. Ce sonnet, il l’avait sur l’estomac et il venait de s’en débarrasser. Le soir, De Sanctis était dans sa chambre et fumait son éternel cigare en rêvant aux émotions de la journée, notamment au sourire d’un prêtre, nommé Pie, qui ne lui annonçait rien de bon. Il ouvrit une fenêtre pour aérer la pièce : « C’était une nuit profonde, avec un de ces silences de la nature qui vous tiennent le front bas. J’observais, raconte-t-il, cette fumée qui, rejoignant une autre fumée et suivant des lois qui lui sont propres, formait une colonne et se dissipait en sortant. — Voici, disais-je, le mystère des choses. Le cigare fumé n’existe plus; ce qui reste, c’est la fumée, qui va composer d’autres combinaisons, d’autres existences. Et moi, que serai-je? Un cigare fumé... Rien ne meurt, tout se transforme : belle phrase, assurément, pour vous faire avaler la pilule; cette pilule, c’est que l’individu meurt et ne revient plus. Dites donc à cette fumée qu’elle redevienne cigare! Non, les cigares ne reviendront plus!.. ne reviendront plus! ne reviendront plus!.. Et ce maudit « ne reviendront plus » se planta dans ma mémoire comme le refrain d’une chanson triste. Et plus je continuais la chanson, plus le refrain s’obstinait à ne la pas quitter...

« Pour en finir, je m’enfonçai sous mes couvertures, et bonne nuit! J’étais fatigué à mort, mais mon cerveau ne voulait pas dormir. C’était comme un pot-au-feu plein d’eau bouillante exhalant des vapeurs qui se condensaient et prenaient des formes variées. J’entendais parler, je voyais des lueurs dans ces ténèbres. Pareille chose m’était arrivée la première nuit que je passai (à Naples, en prison) au château de l’Œuf, et d’autres fois encore. Parfois même, en état de veille, à certains momens d’oisiveté, je me crée des fantômes qui sont comme un autre moi en face de moi, avec lequel je dispute; je sais bien que c’est une illusion, mais cette illusion me plaît.

« Cerveau ! cerveau ! disais-je, tiens-toi tranquille. J’ai besoin de dormir. J’ai demain à faire un discours, de ces discours dont on se souvient longtemps. Pense que je dois convertir une moitié de Lacedonia, qui se tient clapie et ne veut pas se laisser voir. » Là-dessus j’entendis un éclat de rire. Je regarde, et je vois au fond de la pièce, long comme une perche, le corps du prêtre Pie, mon théologien.

« Tu te moques de moi, mon cher? — Un beau prêche ! un beau prêche ! — En effet, pour toi théologien, c’est un prêche. — Et, le prêche fini, la messe est finie. — Je ne comprends pas cela. — Écoute-moi bien, mon neveu. La messe finie, qui pense encore à l’église? — Théologien, théologien, tu as une mine d’hérétique! » Il riait toujours et me dit, se penchant sur moi : « Ciccillo (diminutif de Francesco; c’est ainsi qui! m’appelait enfant), tu seras toujours Ciccillo. — Celle-là est bonne ! — Tu as tant voyagé, et j’en sais plus que toi. — J’apprendrai, j’apprendrai. — As-tu lu la lettre Ad Quintitm fratrem ? — Je le crois. — Même dans les livres tu aurais pu apprendre la lutte électorale. Cicéron en parle. Et tu crois pouvoir faire une élection avec des discours ? — C’est avec des discours que les font les ministres. — Oui, ce qu’ils font, c’est la scène. Mais les coulisses sont faites par les préfets, les préteurs, les maires et tout ce qui s’ensuit. — Tu sais cela? Je commence à te croire. — Là-dessus, je pourrais t’en remontrer. Tu veux constituer une scène avec des décors imaginaires. Sais-tu seulement qui sont les électeurs? Tu prétends les convertir avec un coup de baguette oratoire? — C’est un miracle qui est pourtant arrivé. — Oui, mais derrière le miracle, il y a le prêtre. — Théologien, tu t’enfonces dans l’hérésie et tu détruis toutes mes illusions. — Toi, tu veux faire un roman, et le monde, c’est de l’histoire. » Sur quoi, le rêveur demande au prêtre quelles sont les coulisses de Lacedonia, mais le prêtre n’est pas de ceux qui causent. Après s’être fait longtemps tirer l’oreille, il consent toutefois à entr’ouvrir sa main pleine de secrets bien cachés :

« — Regardons, dit-il, les petits centres électoraux. Crois-tu qu’il y ait là toutes les idées et tous les sentimens du roman qui te bruit dans la tête? Prends les pays juchés sur la montagne où l’on va quelquefois à dos de mulet, sans circulation de marchandises ou d’idées; c’est un miracle s’il y arrive de loin en loin un journal ou un colporteur qui renouvelle un peu l’air. Des groupes de petits endroits autour d’un endroit un peu plus grand, où c’est à peine s’il s’élève au-dessus des bas-fonds une couche de demi-culture et de demi-fortune. Va de l’avant dans des centres plus populeux, mieux caressés par la nature et l’art et tu trouveras de nouveaux gradins de cette échelle sociale au sommet de laquelle perche ton roman. Commences-tu à comprendre? — Je ne comprends rien du tout. Est-ce que tu veux me décrire ton collège? — Il s’agit bien de cela. Je fais de l’histoire générale. Mettons que nous soyons en Amérique, là aussi il y a des bas-fonds sociaux. Présente-toi là-bas : qu’est-ce que De Sanctis? — C’est un écrivain public, dira quelqu’un.— C’est un lettré, corrigera l’homme entendu de l’endroit. — Et qu’est-ce qu’un lettré auprès d’un avocat? reprendra en se carrant un brouillon de basoche. Et qui sait si un barbouilleur ne voudra pas l’apprendre l’orthographe par-dessus le marché? — Ah! par exemple!.. — Nous sommes en Amérique. — Ah çà, qu’ai-je donc à faire pour être un candidat sérieux ? — En premier lieu, tu dois savoir que tout électeur est souverain et veut qu’on le traite d’illustrissime; plus il est bas sur l’échelle, plus tu dois être son très humble serviteur. Tu n’as pas écrit, je gage, un seul petit billet mielleux, avec un post-scriptum plein de sucreries. Tu n’as pas fait ta cour au tailleur, au barbier de l’endroit ; leur as-tu seulement promis la croix à tous? Puis, dans ces petits centres, le monde commence ici et finit là, le clocher est la grosse affaire. Il y a dans ces querelles, dans ces jalousies municipales, autant de passion qu’entre la France et l’Allemagne. Chacun a son épopée particulière : l’épopée de l’enfant est le château de cartes, l’épopée des villageois est l’assaut au conseil municipal. Et tu appelles tout cela des petitesses! Et tu veux te poser en homme sérieux? Mais un homme sérieux doit employer toute son industrie pour chauffer ces querelles et picoter ces passions et encenser les vanités et susciter les rivalités entre un pays et le pays voisin, entre une famille et une autre famille. Voilà comment on se fait un parti. L’enthousiasme est un feu follet. Les passions et les intérêts, voilà la pâte humaine. — Assez! assez! — Mais nous sommes à peine à l’alphabet. Prends garde aux clés, mon bonhomme ! — Qu’est-ce que les clés? — Les clés de la situation. Tous ces souverains ont quelqu’un au-dessus d’eux qui les fait danser; ils croient danser leur propre danse et ils dansent celle de ce monsieur. Chaque centre politique a quelque riche à outrance, quelque robin tracassier, quelque camorriste (on en voit même en Amérique), un gros bonnet qui mène les gens à la baguette : là est la clé. Deviner où est la clé, c’est la chose essentielle. Ton roman te dit qu’il faut s’appuyer sur les honnêtes gens, mais les honnêtes gens sont des paresseux qui ne savent pas distinguer leur bras gauche du droit. Veux-tu écouter l’histoire? Tiens-toi aux forts, lions ou renards, peu importe! Moins ils ont de scrupules, mieux ils savent faire... — Ah! cynique de théologien!..

« Je me passai la main sur le front pour chasser le fantôme, et, me jetant à bas du lit, j’ouvris la fenêtre pour happer une bouchée d’air frais. C’était déjà l’aube, ce peu de lumière dissipa les brouillards de mon cerveau et je crus avoir fait un mauvais rêve. Pauvre théologien! pensai-je; quelle vilaine figure je t’ai donnée! En ce moment, tu dors à poings fermés et tu ne te doutes pas que tu as été un comparse, évoqué par mon humeur noire. Mais où diantre ai-je pris tous ces mauvais pressentimens? C’est mon imagination qui a tout grossi : pour défaire un roman, j’en ai fait un autre. »

Il résulta de cette nuit agitée que De Sanctis prononça son discours. Ce discours est célèbre, et puisqu’il l’a publié lui-même, nous pouvons bien en citer le passage qui a produit le plus d’effet. Le candidat dit aux électeurs de Lacedonia : « J’illustrai ma patrie par l’enseignement; envoyé en exil, je l’illustrai par mes écrits, qui, peut-être, ne mourront pas, et peut-être un jour votre postérité élèvera des statues à l’homme à qui vous contestez vos suffrages. — Je revins de l’exil avec l’auréole du martyre, du patriotisme et de la science; je fus gouverneur de cette province, je fus ministre de Garibaldi, je fus député de Sessa et je ne fus pas député de Lacedonia. Vous m’avez préféré Nicolas Nisco, bien qu’il fût élu dans un autre collège ; vous avez décrété mon exil du collège natal. Après quatorze ans de ce second exil, l’exilé vient vous demander la patrie ; rendez la patrie à l’exilé ! »

Tous les Italiens savent ces paroles par cœur et les répètent avec un sourire ; elles enlevèrent cependant tous les suffrages des Lacédoniens. C’était peut-être la note juste. On s’étonnera sans doute en France qu’un homme du XIXe siècle ait osé parler de lui-même avec tant de bonne foi. Un humoriste napolitain[3] nous a donné la meilleure explication de cette singularité : De Sanctis était si distrait qu’il croyait parler d’un autre.

Cette distraction est le signe particulier de l’homme avec qui les reporteurs ont beau jeu. Un soir, étant ministre, il se présenta étourdiment à une fête de la cour, en habit de gala, portant son épée à droite. Il lui arrivait au café de suspendre son habit au croc et de jouer aux échecs en manches de chemise. Il négligeait d’ouvrir les lettres qu’on lui écrivait et les gardait des mois entiers « poche restante; » on dit même qu’un jour, au guichet de la poste, il eut toutes les peines du monde à se faire donner son courrier, parce qu’il avait oublié son propre nom. Un ami, qui survint à point, dut le lui remettre en mémoire. Une autre fois, à Malte, il se promenait bras dessus bras dessous avec son ami Marvasi; tout à coup il se plaignit d’un grand froid qui le faisait boiter du pied gauche. Il craignit que ce ne fût un accès de goutte et voulut rentrer au logis sur-le-champ : « Rentrons, lui dit Marvasi; tu pourras ainsi chausser la botte que tu as oubliée. » En effet, De Sanctis était sorti avec une botte au pied droit et une pantoufle au pied gauche, ce qui expliquait la claudication. « On m’appelle distrait, écrivait-il. La vérité est que pour moi l’important est souvent ce que je pense et non ce qu’on dit ; c’est pourquoi tout ce vent de paroles qu’on me souffle à l’oreille n’arrive pas à mon esprit et ne peut me distraire. Pourtant ceux-là se trompent qui, me voyant ainsi recueilli en moi-même, s’imaginent que je médite toujours sur des sujets graves et importans. La concentration devient une habitude maladive et souvent, derrière ce recueillement, il n’y a qu’une rêverie inutile. Dans ma vie, j’ai plus pensé que lu. Et, à force de travail, mon cerveau a pris le tic de travailler à vide; ce qui a l’air de méditation n’est qu’une longue construction de châteaux en Espagne où je m’installe et me divertis. Si bien que, même quand je traite des sujets graves qui réclament toute mon attention, il advient qu’au plus beau moment le fil casse, et je me distrais, et je bâtis un nouveau château en l’air, et mes impressions du jour viennent à la traverse : tout cela en marchant, car le mouvement m’excite, et l’excitation dure jusqu’à ce que je tombe harassé sur une chaise où, fermant les yeux, j’endors ces vagues et je rentre au port. » L’aveu est bon à noter; il nous servira pour expliquer l’écrivain et sa critique.

Par ces raisons, il n’était pas fait pour la politique : c’était l’avis de sa femme, celle qu’il nomme « la bonne Mariette, » même dans ses ouvrages imprimés : « Elle prétend, écrit-il, qu’en ceci le hasard a été un imbécile, qu’il pouvait bien s’exempter de m’attirer au milieu de tant d’intrigues, et me laisser à mes études, à la société des jeunes gens. En ceci je ne lui donne pas raison, bien plus, je regimbe et je dis un tas de belles choses sur les devoirs envers le pays. Le débat s’échauffe surtout quand il me faut la quitter et prendre le train de Rome (où sont les chambres) en faisant, comme elle dit, le commis-voyageur. » La bonne Mariette était dans le vrai : son mari ne valait rien au parlement, où il faut des roseaux qui plient : il ne savait pas courber l’échine, même pour saluer les gens. Puis il restait rêveur, imaginait une opposition dynastique ralliant toutes les honnêtetés : au bout de peu de temps, il se trouvait seul, les yeux en l’air, abandonné par ses partisans, et il retournait à ses études. N’essaya-t-il pas une fois de prouver à la chambre que tous les députés étaient d’accord, puisqu’ils voulaient tous l’ordre, la liberté, le progrès, le bien du pays, l’honneur du drapeau, etc. ? Il ne se contentait pas de le dire, il le croyait, et pour constituer cette gauche idéale, il contenait les impatiens, secouait les endormis. On riait de ses illusions, mais on revenait à lui quand on avait besoin d’un ministre sympathique.

M. Cairoli l’appela dans son cabinet, en 1878, l’année où se réunit, à Florence, le congrès des orientalistes; De Sanctis y fit un discours d’homme heureux, plein de foi dans l’avenir. En apercevant M. Renan dans la salle, il l’interpella en français en lui disant: « Renan tout court, Renan sans épithète, parce que Renan est Renan, et son nom suffît. » Ce fut un des beaux jours de sa vie. Puis, pour la troisième fois, il quitta le ministère et rentra dans la vie privée, en petit bourgeois, sans faste et sans morgue, car; s’il avait son genre d’orgueil bien franc, bien candide, il était dépourvu de vanité, « Il s’habille à la diable, dit M. Verdinois, porte un pantalon trop court, une cravate qui paraît nouée plutôt qu’attachée, un chapeau démodé qui a fait son temps et qui se tient sur son chef, non qu’on l’y ait mis exprès, mais parce que c’est là sa place. Il a des cheveux gris et forts, des sourcils gris aussi et un peu ébouriffés. On voit sortir le jour entier des poils gris de sa moustache un bout de cigare éteint, qu’il rallume à tout moment. Il marche devant lui, le corps droit, salue de la main, ne s’incline jamais, se tourne tout d’une pièce. Il est rêveur (c’est son mot) et cause peu.. Dans les relations privées, toujours affectueux, ouvert, il devient vite familier et passe du vous au tu en un clin d’œil. Galant homme jusqu’au scrupule, il ne soupçonne pas qu’on puisse offenser les lois, même celles de la délicatesse. » dans sa jeunesse et dans sa province, il s’était fiancé à une jeune fille, dont il fut séparé par l’exil; il la retrouva quarante ans après, mariée et « mère d’une famille robuste et allègre. » — « C’est heureux pour toi, lui dit-il, que les noces n’aient pas eu lieu. Quelle vie aurais-tu pu avoir avec moi? La prison, l’exil et la misère. Tu as eu plus de jugement que moi, et maintenant tu es encore une rose. » C’est ainsi qu’il voyait le bon côté de tout. Malade depuis trois ans et presque aveugle, il passait son temps à dicter ses Mémoires, et, de loin en loin, faisait une conférence publique dans le Circolo filologiro, qu’il avait fondé : l’an dernier encore, il y a parlé du système de Darwin appliqué à la littérature. Mais la maladie prit le dessus et l’éprouva cruellement. Le jour de sa mort, il se sentait mieux et but avec plaisir une tasse de bouillon, puis il s’assoupit; on crut qu’il dormait; mais, saisi d’un frisson, il appela de la main un de ses amis, qui était là, et ne lui dit qu’un mot à l’oreille : « Mourir !.. »


II.

Tel fut l’homme; il faut aborder maintenant le critique et le professeur, car c’est comme critique et surtout comme professeur que De Sanctis a rendu des services signalés et conquis un nom qui vivra sans doute. Il y a loin du village de Morra, dans la province d’Avellino, à la chaire de littérature italienne, dans l’université de Naples. Tâchons de faire ce long voyage et de montrer comment le petit Hirpin est devenu un esprit si largement ouvert.

Nous trouvons d’abord à Morra, vers 1828, en plein bourbonisme, un écolier qui étudiait beaucoup (plutôt le latin que l’italien), et « les mains lui brûlaient des coups de férule. » Il en avait une telle peur, qu’ayant lâché un jour le mot d’amabint, et, voyant le maître lever la main, il se jeta vers la porte et glissa sur un clou qui lui entra dans la cuisse : « J’en porte encore la marque, » écrivait-il cinquante ans après. Il y avait au village un grand mur d’église, orbe ou à peu près, car il n’était percé que d’un trou auquel on ne pouvait arriver que par une haute échelle. L’enfant y monta un jour et vit par l’ouverture quantité de prêtres assis en rond comme à une table d’hôte, ou plutôt comme dans le chœur quand ils disaient l’office; il eut peur et descendit précipitamment, comme s’ils le poursuivaient « pour l’enfermer là-dedans. » — « Je ne sais, raconte-t-il, comment je ne me rompis pas le cou! J’étais enfant; ce spectacle et cette frayeur ne me sont jamais sortis de la mémoire. On me dit que c’était le cimetière des prêtres, j’en conclus que dans l’autre monde les prêtres se tenaient assis et il me sembla que cela valait beaucoup mieux que d’être couché sur le dos dans une caisse clouée. Ceci me donna une haute idée du prêtre, et, en me voyant si pacifique et si studieux, d’aucuns me disaient : « Ne veux-tu pas te faire prêtre? » Qui sait si je n’aurais pas fini par là si ma grand’mère ne m’avait pas mené à Naples, où, en lisant du Démosthène et du Cicéron, je déclarai que je voulais être avocat. Et je tins bon dans cette idée, je fis mes études, et j’étais arrivé à ma première année de stage, quand l’oncle Charles, mon maître, qui dirigeait une belle école, fut frappé d’apoplexie et force me fut de le suppléer; c’est ainsi que le hasard me fit pédagogue. Et le hasard fut plus intelligent que moi, parce qu’il devina ma vocation. C’est, du moins, ce que soutient ma femme, qui ne me reconnaît aucune qualité d’avocat, c’est-à-dire de brouillon (à son avis); et elle dit qu’en faisant ce que je fais, on gagne moins d’argent, mais plus de renommée. Moi, je m’incline. »

Avant d’enseigner cependant il avait étudié : « Je comptais seize ou dix-sept ans (écrit-il dans son essai sur le Dernier des puristes) et j’avais lu beaucoup de livres sur quantité de sujets; j’écrivais en vers, en prose, j’improvisais par-dessus le marché; tout le monde me comblait d’éloges : mon maître m’appelait Plume d’or, et moi-même, avec le plus grand orgueil qui fut jamais, je me tenais sérieusement pour l’homme le plus instruit de Naples. J’avais en partie copié, en partie résumé Hobbes, Leibniz (mon favori) ; Spinoza, Descartes, Malebranche, Genovesi, Beccaria, Filangieri et tant d’autres, au hasard des rencontres, sans ordre ni dessein ; j’avais la tête pleine d’histoire, de théâtre et de romans, et tout y restait, parce que ma mémoire était bonne. Il arriva un jour que Francesco Costabile me proposa de me conduire à l’école du marquis Puoti : « Pour quoi faire ? » demandai-je, et lui : — « Pour apprendre l’italien. » — Je regardais cela comme une offense. Mais beaucoup de mes amis allaient à cette école, et tous en chantaient merveille : j’y allai donc aussi. On l’appelait « école de perfectionnement, » on y accomplissait ses études et l’on y était poussé par un désir de culture supérieure, par l’envie de ne pas rester au-dessous du voisin. »

Arrêtons-nous ici, nous entrons dans une maison qui a rendu de grands services. Tous les Napolitains, qui, de nos jours, se sont fait un nom dans les lettres, étaient sortis de là. Ce marquis Basilio Puoti, marquis honoraire, mais bon humaniste, très fort en grec, s’était voué à la culture de la langue italienne et réunissait autour de lui, dans une école gratuite, tous les jeunes gens qui aimaient l’étude et promettaient du talent. Il donnait des leçons qui étaient plutôt des conférences dans une vaste salle de son palais, où se pressaient deux cents écoliers fraîchement échappés des séminaires. En ce temps-là (vers 1835), il n’y avait, à Naples, ni règlemens, ni programmes, les examens étaient de pures cérémonies, et, avec ou sans grade, professait qui voulait. Le gouvernement avait pour devise, en ce qui concernait l’instruction publique : Non incaricarsene, ce qui, traduit librement, dans le ton familier du mot, signifie : « Qu’est-ce que ça me fait? » Le président de l’université, un monsignor, n’avait qu’un souci en tête : les étudians allaient-ils à la messe? Sur tout le reste, il se montrait coulant et à ceux qui semblaient s’inquiéter des études, il disait en haussant un peu l’épaule : « Qu’est-ce que ça vous fait? » De Sanctis lui-même, étant, quelques années après, professeur au collège militaire, épancha un jour ses soucis dans le cœur du chapelain et lui confia ses idées pour réformer l’enseignement littéraire : « Qu’est-ce que ça vous fait? murmura le chapelain en lui serrant la main avec effusion. Crois-moi, mon ami, non te n’incaricare, ne t’inquiète pas de ces choses. Le roi dit : « Plus ils sont ânes, plus je suis savant. » — Deux ans après, ce chapelain fut nommé évêque.

Grâce à ce « laissez-faire, » un peu méprisant, le roi Ferdinand obtint tout le contraire de ce qu’il espérait : il y eut à Naples une rage d’apprendre et de savoir. On ne suivait pas les cours de l’université, mais quinze ou vingt mille étudians, accourus de toutes les provinces, affluaient dans les écoles privées où professaient des hommes vraiment supérieurs. Le marquis Basilio Puoti fut l’un de ces hommes, et, comme il était bourbonien, on ne l’inquiéta pas; le roi se moquait de lui en l’appelant pennarulo (plumassier ou plumitif) : les ministres le toléraient ou le protégeaient. Son palais imposait aux jeunes gens : un escalier monumental, des laquais en gants blancs, une salle grandiose entièrement tapissée de livres ; la science était logée là comme une dame de grande maison. Quant au maître, un peu grave et compassé dans ses écrits, il était tout autre en ses manières; affable et très vif, plein de mots et de lazzi à la napolitaine, il ne professait point, ne montait pas en chaire : il causait, racontait souvent, s’amusait et amusait. Il n’y avait là aucun air d’école et de maître : c’était bien plutôt une réunion d’amis, une sorte d’académie affranchie de formalités et de règles. Les nouveau-venus, les provinciaux, en abordant Puoti, lui disaient : « Maître; » il s’en fâchait et voulait être appelé marquis. Quelques-uns, sortant du séminaire, couraient lui baiser la main, il la retirait vivement et disait : « On ne baise la main qu’au pape. » Ni bancs ni pupitres, on s’asseyait sur de belles chaises et les leçons se passaient en exercices sur l’art d’écrire : traductions, compositions, lectures mêlées d’anecdotes, de réflexions, de jugemens, d’accès de colère et d’excuses aimables ; c’étaient les étudians qui travaillaient ou plutôt les jeunes gens, car le mot d’étudiant était proscrit. Puoti les appelait : « mes jeunes. » Un jour, il présenta De Sanctis à un grand personnage qui s’avisa de dire: « Ah! voilà donc votre disciple ? — Non pas disciple, corrigea le marquis, mais collaborateur. »

On peut s’imaginer l’importance de cette école, en un pays comme Naples, sous un régime comme celui de Ferdinand; en apprenant l’italien, les «jeunes » apprenaient l’Italie. Révolutionnaire sans s’en douter, le marquis Basilio Puoti, — qui ne rêvait, dit-on, que de devenir le précepteur du prince héréditaire et mourut de chagrin parce qu’il ne le fut pas, — inspira bien innocemment à ses élèves cette idée alors séditieuse qu’il y avait une langue et par conséquent une patrie commune : c’est ainsi qu’une classe de grammaire, dirigée par un bourbonien bien tranquille, prépara de loin les voies à Victor-Emmanuel. Cependant l’école de Puoti ne pouvait longtemps durer : on y donnait trop d’importance aux mots et à la partie mécanique de l’art d’écrire. Le marquis avait rendu de grands services, mais il s’agissait d’aller plus loin. Il y eut bientôt, parmi les élèves, des insurgés ou plutôt des dissidens; le jeune De Sanctis fat l’un des premiers hérétiques. Il osa dire un jour, en séance publique, que le purisme n’avait plus de raison d’être, parce qu’il était déjà vainqueur et que désormais il devait être question, non plus de langue, mais de style. « Le brave homme en fut content et accepta la théorie pour bonne. Mais, ajoute l’élève émancipé, quand je voulus plus tard tirer les conséquences de cette théorie, le marquis se rebella, ou plutôt il m’appela rebelle. Néanmoins j’eus toujours pour lui tant de respect et de dévoûment que les dissentimens littéraires ne suffirent pas pour me faire déchoir dans son âme, et quand il me vit près de lui à son lit de mort, il me dit: « Tu sais que je t’ai toujours aimé. »

Cependant, après s’être fait la main dans le collège militaire de la Nunziatella, De Sanctis avait ouvert une école rivale où, jetant pardessus bord la rhétorique et la grammaire, il se lança dans la haute critique et dans la philosophie de l’art. Ce ne fut pas sans opposition qu’il gagna son auditoire : ouvertement novateur, il osait déclarer que les classiques et les romantiques étaient sur le point de s’entendre, que l’idée et le concept abstrait étaient étrangers à la littérature, que la valeur d’une œuvre littéraire ne dépend pas de la vérité et de la moralité du fond. Il osa rejeter l’arbitraire distinction des genres et regarder, par exemple, l’épopée, l’histoire, le théâtre, comme une seule et même forme diversement développée: de pareilles audaces devaient horripiler le pauvre marquis Basilio Puoti. Le processeur avait vingt ans, ses disciples étaient de son âge : « Jeune au milieu des jeunes, écrit un de ses auditeurs, ils se formèrent ensemble et ne se quittèrent plus. » L’école demeura ouverte jusqu’en 1848.

Année fatale où tous les lettrés se jetèrent dans la politique et, par conséquent, furent mis en prison : on sait déjà que De Sanctis passa trois années au château de l’Œuf. Ce fort qui s’avance dans la mer était gardé par des Suisses; le prisonnier demanda un livre et on lui donna, peut être par dérision, une grammaire allemande. Un autre eût maudit ses fers et ses bourreaux, De Sanctis lut et relut la grammaire et apprit l’allemand: il put ainsi, au bout de peu de temps, traduire des poésies de Goethe et de Schiller, et mettre en italien, au moins en partie, l’Histoire de la poésie de Rosenkranz et la Logique de Hegel. Lire de pareilles choses dans la claire et douce lumière de ce pays aimé des dieux, en contemplant « ton azur, ô Méditerranée ! » On s’étonnera moins de cette bizarrerie si l’on veut bien se rappeler que les méridionaux en Italie sont portés à la métaphysique: Thomas d’Aquin, Giordano Bruno, Campanella, Telesio, Vico, naquirent tous dans le Napolitain, Aujourd’hui encore, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des infortunés qui enseignent la philosophie dans les facultés ou dans les lycées italiens viennent de l’ancien royaume des Deux-Siciles. Dès sa vingtième année. De Sanctis hantait les brouillards : il cherchait très sérieusement la forme de l’humanité selon les lois générales de l’esprit dans sa marche progressive. Il était donc, sans le savoir, une manière d’hégélien; quand il rencontra Hegel pour la première fois, dans la prison du château de l’Œuf, il reconnut en lui un ami de vieille date et lui dit comme Dante à Virgile : « Tu es mon maître et mon auteur, » C’est un point à noter, car il resta toujours du Hegel dans De Sanctis, même au ministère de l’instruction publique : il installa son philosophe dans toutes les chaires vacantes et après 1860 il arriva ce fait très étrange que le panthéisme logique, expulsé d’Allemagne, put se réfugier en Italie, où il se trouva bien.

A peine libéré du château de l’Œuf, notre professeur (on l’appelait « le Professeur » par antonomase) courut à Turin, où étaient alors la plupart des exilés : il y donna des conférences sur la Divine Comédie et fit fureur, mais il fallait vivre. En 1856, le Polytechnicien de Zurich en Suisse, qui venait de s’ouvrir, lui offrit une chaire de littérature italienne. Ce n’était guère alléchant : enseigner l’Arioste, en italien, à de futurs ingénieurs qui, pour la plupart, n’entendaient que l’allemand! Le cours n’était pas obligatoire; or on sait que les cours qui ne sont pas obligatoires n’attirent pas beaucoup les jeunes gens : il s’agit pour eux de gagner de l’argent et vite. Cependant De Sanctis alla professer à Zurich. Là, il dit aux étudians avec sa familiarité méridionale : « En ne suivant que les leçons obligatoires, si tu peux t’en contenter, tu n’es pas un homme; tu n’es, permets-moi de te le dire, qu’un bel et bon animal. — Un animal raisonnable, me répondras-tu, qui sait les mathématiques, la physique, la mécanique. — Assurément, et, par cette raison, un animal coupable, car tu. ne te seras servi de ta raison que dans un intérêt animal. En effet, dites-moi un peu, « mes jeunes, » quand celui-ci aura passé sa journée à travailler pour s’assurer le repas du soir, une fois qu’il aura le ventre plein, le gosier humide, et la digestion bien faite, en quoi celui-ci différera-t-il de son mulet ou de son âne qui, lui aussi, aura passé héroïquement sa journée entre le travail et le râtelier? » Pour dire de pareilles choses à des jeunes gens qui ne rêvaient que ponts et chaussées, il fallait être brave. De Sanctis n’en poussa pas moins sa porte jusqu’au fond : il parla d’un de ses élèves de Naples qui l’avait quitté pour étudier le droit et se faire juge et bien dîner, et il devint juge, « et maintenant cette bête en toge partage son temps entre les condamnations à mort, aux fers, au bagne, où il envoie ses anciens camarades, et les bons morceaux qui achèvent de l’hébéter. » Sur quoi l’orateur s’échauffait, exaltant les lettres et ceux qui les aiment : « Je ne parle pas de ceux, ajoutait-il (ceci peut servir, même ailleurs qu’à Zurich), je ne parle pas de ceux qui en font marché et qui disent : Puisque, pour notre malheur, en un siècle industriel et commercial, nous sommes des littérateurs, ouvrons boutique; ceux-ci vendent des mots, comme on vend du fromage et du vin. Je ne veux pas profaner ce lieu ni épouvanter vos jeunes esprits en vous montrant cette prostitution de l’âme. » Le professeur ne tenait à combattre que certains préjugés, celui-ci par exemple, très commun en Suisse, que la littérature amuse, orne l’esprit, complète l’habillement, donne bon air et ne sert pas à autre chose. « Non, mes amis, proclamait De Sanctis, la littérature n’est pas un ornement superposé à la personne, différent de vous et que vous puissiez jeter loin : c’est votre personne même, c’est le sens intime, qui est en vous tous, de toute noblesse et de toute beauté, qui vous éloigne avec horreur de toute action vile et laide et qui met en face de vous une perfection idéale dont chaque âme bien née aspire à s’approcher. Voilà le sens dont il faut faire l’éducation... Avant d’être des ingénieurs, vous êtes des hommes et vous agissez en hommes quand vous vous livrez à ces études que nos pères appelaient les « humanités, » qui relèvent votre caractère et qui font l’éducation de votre cœur. »

Un de ses collègues de Zurich, M. Moleschott, le savant physiologiste, nous a parlé récemment (dans la Nuova Antologia du 1er janvier 1884) des leçons de De Sanctis au Polytechnicum. Dans son enseignement, le professeur se montrait à la fois spéculatif et réaliste et allait de la synthèse à l’analyse en tâchant de les mettre d’accord : il eût voulu fondre ensemble l’idée et le fait, l’artiste et son œuvre. « Il faisait mieux. Quand, du haut de la chaire, il analysait l’œuvre du poète en se résignant au rôle très modeste d’interprète, il devenait artiste et créateur. Sa démonstration n’était alors ni physiologique, ni philosophique, ni spéculative, ni expérimentale; elle était simplement artistique. Quand il expliquait le Roland furieux, ce n’était plus De Sanctis qui parlait ; on eût dit que l’Arioste en personne venait révéler le secret de sa composition;.. le critique ne faisait plus qu’un avec le poète. On sentait bien que ce critique était tout pénétré de l’esthétique de Hegel; cependant il ne parlait jamais comme un homme lié par un système. Son guide était l’art ; du système il n’était resté autre chose que la gesticulation, et cette gesticulation même paraissait combattre l’ensorcellement scolastique. Quand il parlait du contenant et du contenu, l’index de sa main gauche tournait autour de l’index de la main droite pour faire ensuite un brusque mouvement vers le conduit auditif, comme s’il eût voulu pénétrer par le tympan au cerveau. » On voit le geste et l’homme. Tel il fut au Polytechnicum de Zurich, tel à l’université de Naples, où, en quittant la politique et le pouvoir, il occupa modestement une chaire de littérature. En même temps, il publiait ses Essais et son Histoire littéraire[4] qui nous permettent de l’apprécier comme écrivain; mais l’écrivain, malgré toutes ses qualités et tous ses mérites, était loin, nous assure-t-on, de valoir le professeur.

Insistons d’abord sur un point important : il y a deux écoles critiques en Italie : celle des érudits et celle des philosophes ; la première dans le Nord, la seconde dans le Midi. Cet antagonisme ou plutôt ce contraste existait déjà au dernier siècle : d’un côté, les Muratori, de l’autre les Vico. Manzoni regrettait la scission ; il voyait là deux forces désunies : chez Muratori une multitude de faits positifs et de jugemens quelquefois exacts, mais spéciaux, sans vues générales; chez Vico, des classifications hardies, trop souvent hypothétiques, non escortées de faits multiples et sévèrement discutés. Le professeur d’Ovidio, qui cite ce passage de Manzoni, remarque ingénieusement que c’est toujours la même chose : en Toscane et plus haut, les sérieux travaux des Guasti, des Bartoli, des d’Ancona, des Rajna; à Naples, De Sanctis qui, à bien des égards est un Vico de la critique littéraire. Nous n’avons donc point affaire à un érudit qui épluche les textes et qui, après une patience et une ténacité vraiment admirables, nous donnera, par exemple, comme a fait M. Rajna, dans un livre définitif, toutes les sources du Roland furieux ; De Sanctis pensait beaucoup plus qu’il ne lisait, il nous l’a confessé lui-même. Ce n’est pas qu’il niât l’utilité des recherches, il l’estimait beaucoup, au contraire, et y poussait ses élèves, mais il s’y ennuyait. En revanche, à force de méditer, il était plein d’idées personnelles, originales. « C’est un observateur génial, dit de lui M. d’Ovidio, habile à saisir du premier coup les traits caractéristiques d’un génie et d’un caractère, à reconstituer sur peu d’indices la situation mentale et morale de l’écrivain au moment où telle œuvre fut produite, à flairer avec une prestesse et un bonheur étonnans la partie vitale et vivace de cette œuvre, à la distinguer de la partie morbide et mortelle, à rendre compte de l’émotion que cette œuvre excite en nos cœurs. Et il s’exprime, le plus souvent, dans un langage alerte, aisé, rapide, épigrammatique : il fait jaillir les généralités de quelque menu détail, à propos d’un mot ou d’une phrase de l’écrivain qu’il critique. » Pour résumer tout cela dans un mot de la langue actuelle, nous dirions volontiers un « intuitif. »

Il suit de là que les Italiens l’admirent beaucoup plus dans ses Essais que dans son Histoire littéraire. Sur ce point, les critiques autorisés (MM. de Gubernatis, Molmenti, et beaucoup d’autres) paraissent d’accord. À leur avis, de Sanctis excelle surtout quand il s’arrête en face d’un objet isolé qu’il pénètre à fond. Mais quand il veut se rassembler, se ramasser, lier en faisceau ses intuitions, ses réflexions partielles en un système ordonné de critique générale, il décolore le détail sans donner à l’ensemble un ton continu. Deux puissantes facultés dominent en lui, l’une « pénétrative, » l’autre « plastique. » Ces deux facultés ont besoin d’agir immédiatement l’une sur l’autre : si l’une perd la chaleur de l’impression, l’autre n’arrive plus à trouver la chaleur de l’expression. « De Santis ne paraît pas apte à composer des œuvres de longue haleine ; son impatience le pousse à sacrifier souvent, par fatigue, le plus au moins. Il est plutôt portraitiste qu’historien, plutôt poète que logicien : ses portraits nous enchantent, ses considérations sur des périodes littéraires de long cours nous semblent souvent vagues et indéterminées. Il ne peut faire vivre devant lui les siècles, comme il sait ressusciter la figure de certains hommes étudiés à part. Pour être vive, sa critique a besoin de contempler en face des individus vivans et parlant un à la fois. S’ils parlent tous ensemble, le critique s’y perd, à moins qu’en parlant ensemble, ils ne disent tous la même chose, auquel cas De Sanctis atteint à une éloquence où nul autre ne s’est élevé. »

Au reste, il reconnaissait lui-même (dans un article sur son ami Settenibrini) les difficultés presque insurmontables de l’entreprise; il avouait que personne encore aujourd’hui ne peut mener à fin une œuvre scientifique et sérieuse sur la littérature italienne tout entière ; il faut d’abord que chaque époque et chaque écrivain soient étudiés à part dans un travail complet et définitif. En attendant, l’histoire littéraire ne saurait être qu’une compilation pleine de lacunes et d’emprunts, d’idées superficielles et hâtives. Tout cela n’est qu’à moitié vrai; par bonheur, De Sanctis n’a pas suivi son propre conseil et nous a donné la Storia della letteratura italiana, qui n’est pas un chef-d’œuvre, mais qui est une œuvre, la meilleure qu’on puisse faite aujourd’hui, spontanée, personnelle, pleine de saveur et de couleur. Ceux qui attendent pour écrire que la science ait tout fait, ceux-là sont des impuissans ou des paresseux: qu’ils se le dirent.

D’ailleurs il serait fort injuste de nous présenter De Sanctis comme un ignorant : il savait beaucoup de choses et les avait apprises directement, non chez les critiques, mais chez les auteurs. Il connaissait les littératures étrangères et a fort bien parlé, non-seulement de Shakspeare, de Goethe, de Schiller, mais encore de Lamartine, de Victor Hugo, même de Ponsard. Seulement c’était un solitaire et un distrait : en vivant loin du monde, il s’exagérait l’importance de certaines choses et de certains hommes. M’a-t-il pas un beau jour défendu Alfieri contre M. Louis Veuillot, croyant avoir affaire à un homme de pensée et d’érudition? Tout récemment, il a pris au sérieux notre école naturaliste, et cet homme de bien, ancien ministre de l’instruction publique, s’est donné la peine de l’étudier à fond, sans rire, comme si ce mauvais accès de polissonnerie lucrative eût été un moment de l’évolution de l’esprit dans la nature et dans l’histoire non pressenti par Hegel. L’esthéticien de Naples disait gravement aux praticiens des Batignolles : « La science peut bien concentrer son attention sur un seul principe et l’établir sous tous ses aspects, puis passer à autre chose. Mais un travail d’art est la représentation simultanée de la vie, et vous ne pouvez me l’expliquer par un seul facteur sans la mutiler et, en même temps, sans l’exagérer. Le principe héréditaire n’est pas l’unique facteur de la vie, et si vous voulez réduite la vie, à si peu de chose, vous tombez dans l’excès (ou dans le vide). En effet, la logique de la vie vous contraint à mettre dans vos récits beaucoup de choses qui sont en dehors de ce principe et même contre lui. Vous appelez votre Pascal une excentricité de la nature, mais la nature est si pleine de ces excentricités que parfois l’exception devient la règle. Et, de toute façon, il est impossible que vous alliez en avant avec ce fil conducteur sans tiraillemens, sans constructions artificielles, sans applications forcées qui font sourire. Enfin quel plaisir y a-t-il à faire un chemin si long, si tortueux, si pénible, pour apprendre ce qu’une demi-heure de lecture, une page de science nous révélerait bien plus nettement? » — « Nun ve n’incaricate ! » Qu’est-ce que ça vous fait? auraient pu répondre les naturalistes, s’ils avaient su le napolitain. Mais les naturalistes ne savent que le français, quand ils le savent.

Nous n’avons fait qu’indiquer les qualités et les défauts de De Sanctis; pour le connaître mieux, il faudrait lire une de ses longues études : celle sur Dante, par exemple, ou sur l’Arioste, ou sur Parini, qu’il a mieux compris que tout autre, ou son livre sur Pétrarque, ou les pages nombreuses qu’il a consacrées à Ugo Foscolo, à Manzoni, à Leopardi. Prenons un fragment de l’Histoire littéraire et tâchons de suivre l’auteur d’aussi près que possible en hâtant un peu son allure et en l’attendant de loin en loin, parce qu’il revenait souvent sur ses pas. Nous choisissons le chapitre sur le Tasse, parce que nous écrivons pour des lecteurs à qui ce poète est familier, grâce à M. Victor Cherbuliez et au Prince Vitale.


III.

De Sanctis remonte au concile de Trente. Jusque-là les poètes italiens et les polémistes protestans avaient chanté sur tous les tons la corruption de la cour romaine. Rome, « la prostituée » de Dante, la « Babylone » de Pétrarque, avait été assaillie par les luthériens du côté des mœurs : c’était le point faible et l’attaque la plus propre à faire impression sur la foule. Le concile brisa cette arme de guerre en réformant la discipline et en faisant cesser le scandale; le vieux Savonarole eût été satisfait peut-être, mais la réforme allemande, qu’on espérait arrêter par cet accommodement, ne se rendit pas. Pour les hérétiques de Wittenberg, comme pour les incrédules italiens, la licence morale n’était qu’un prétexte; l’intelligence adulte, émancipée, réclamait la liberté d’examen. Le concile n’entendait pas de cette oreille; loin de pencher vers la démocratie, il renforçait la puissance papale aux dépens des évêques et passait de l’état aristocratique au gouvernement absolu. Il définit toutes les questions de dogme et de foi, niant la compétence de la raison et de la conscience individuelle. C’est ainsi que la scission devint définitive et que l’Europe chrétienne fut divisée en deux camps : d’un côté la réforme, de l’autre le romanisme, ou le papisme. La réforme arborait la liberté de conscience et soutenait la compétence de la raison dans l’interprétation de la Bible et dans les controverses théologiques; le romanisme, au contraire, avait pour fondement l’infaillible autorité de l’église, même du pape, et l’obéissance passive, le Credo quia absurdum.

Tel fut le résultat du concile de Trente. Avant cette rupture, il existait, en Italie, une sorte d’éclectisme ; la philosophie et a théologie allaient ensemble sans trop savoir comment, à peu près comme le classicisme et le christianisme, et les plus grandes hardiesses se faisaient place à l’abri d’une clause commode : salva la fede. C’était comme un compromis tacite qui permettait au monde d’aller de l’avant tant bien que mal, sans trop de secousses. Maintenant plus d’équivoque possible : les deux partis savent ce qu’ils veulent et se tiennent l’un en face de l’autre en ennemis. De cette lutte sort la conception moderne de la liberté. Chez les anciens, la liberté était la participation des citoyens au gouvernement ; c’est aussi le sens où l’entend Machiavel. Chez les modernes, à côté de cette liberté politique, il y a la liberté intellectuelle : celle de penser, d’écrire, de parler, de se réunir, de discuter, d’avoir une opinion, de m répandre, de l’enseigner, liberté substantielle de l’individu, droit naturel de l’homme, indépendant de l’état et de l’église. Le propre de la réforme fut donc de séculariser la religion. La conception opposée, fondée sur l’omnipotence de l’église ou de l’état, c’est le droit divin, la théocratie, le césarisme, l’absorption de l’individu dans l’être collectif, de quel nom qu’on le nomme, ou église, ou état, ou pape ou empereur.

Le concile des Trente eut aussi des conséquences politiques : le pape et le roi se donnèrent la main, consacrés, soutenus l’un par l’autre, tous deux inviolables, indiscutables : de Deo parum, de rege nihil. Mais l’autorité et la foi ne sauraient être imposées ; en Italie surtout, il était aussi impossible de restaurer la croyance que de promulguer les bonnes mœurs. Tout ce qu’on put obtenir, ce fut l’hypocrisie, c’est-à-dire l’observance des formes en désaccord avec la conscience[5]. On érigea en règles de sagesse la dissimulation, la fausseté dans le langage, dans la conduite publique et privée, immoralité profonde qui enlevait toute dignité à la vie, toute autorité au for intérieur. Les classes cultivées, incrédules et sceptiques, se résignèrent à cette vie en masque aussi aisément qu’elles s’étaient accommodées à la domination des étrangers. Quant à la plèbe, elle végétait; ce fut l’office et l’intérêt des supérieurs de l’entretenir dans cette stupidité béate.

Il y eut des résistances individuelles, beaucoup d’hommes religieux périrent sur le bûcher, beaucoup d’autres émigrèrent. Mais il n’y eut pas de lutte générale parce qu’il n’y eut pas de conscience, je veux dire de fortes convictions et de fortes passions. Les autres nations se mettaient alors en marche; l’Italie était arrivée au bout du chemin, fatiguée et sceptique. Elle resta papiste avec une culture toute païenne et antipapiste. Son romanisme ne fut pas l’effet d’un renouvellement religieux, comme celui qu’essaya d’opérer le frère Savonarole ; ce fut de l’inertie et de la passivité ; il manquait la force de l’accepter ou de le combattre. On se complut dans ces apparences plus châtiées, plus correctes et dans la nouvelle splendeur de la papauté : à défaut de patrie, on se fabriquait un pays catholique, universel, dont le centre était Rome. Il devint à la mode de prêcher contre les hérétiques et de célébrer les victoires, comme celle de Lépante, remportées sur le Grand Turc. Le pape et l’Espagne gouvernaient sans rencontrer la moindre résistance; mais ni l’Espagne ni le pape ne pouvaient dire : « L’Italie, c’est nous! » Il leur manquait ces vaillantes adhésions qui viennent du dedans et qui serrent le lien national. L’esprit italien obéissait avec inertie et sans mécontentement, mais restait au dehors et n’entrait pas chez les maîtres. Les vieilles idées n’étaient plus embrassées avec une foi sincère, et il n’y avait pas d’idées nouvelles pour reconstituer la conscience et fortifier le tempérament des Italiens : de là ce consentement extérieur et superficiel, cet état d’acquiescement passif et de somnolence morale. De là aussi l’étude minutieuse de la forme, la stagnation des idées, l’arrêt de tout mouvement philosophique et spéculatif.

Le concile de Trente avait posé les colonnes d’Hercule : c’était lui qui pensait pour tous. La science devint suspecte; tout au plus fut-il permis de platoniser. On laissa de côté le grand problème de la destinée humaine, la métaphysique, la politique, la morale, tout ce qui remue et soulève le cerveau du penseur. Il ne resta que l’étude de la nature dans les limites établies par les livres saints. Et on se rabattit sur la grammaire, le style, le nombre, la musique des mots : l’académie de la Crusca. surgit et devint le concile de Trente de la langue.

Ce tribunal proscrivit les dialectes, déclara que le toscan seul était de l’italien et traita l’italien comme du latin, c’est-à-dire comme une langue achevée et close : il ne restait plus qu’à en dresser l’inventaire. Les vocables furent partagés en deux classes, les purs et les impurs, les élus et les damnés. C’est ainsi que l’italien, séparé de l’usage vivant, devint une chose morte. Hors de Pétrarque et de Boccace point de salut. Le choix des termes, la mélodie de la phrase, telle fut l’unique préoccupation des têtes vides. On cite un prédicateur qui composait ses périodes en se faisant accompagner par des musiciens. La parole acquit une personnalité, fut isolée des choses, devint par elle-même, non par ce qu’elle exprimait, belle ou laide, riche ou pauvre, de bonne famille ou de basse extraction. On recherchait, non le mot propre, mais le mot orné; on n’appelait pas les choses par leur nom, mais on les enveloppait de périphrases. Ce qu’on voulait avant tout, c’était, — Sperone Speroni l’avoue, — ogni cosa con altrui voce adornare, c’est-à-dire parer le geai des plumes du paon. L’attention, toute en dehors, ne se portait que sur la surface; la littérature devint artificielle, mécanique et n’eut d’autre idéal que la régularité, la correction. En ce temps-là (dès la seconde moitié du XVIe siècle), on ne demandait à la tragédie et à la comédie que de se conformer aux règles. Une seule chose, au dire de Speroni, manquait à l’Italie, le genre héroïque; ce grammairien perdit son temps à le chercher dans Pétrarque : il restait donc, après le poète impeccable, infaillible, quelque chose à découvrir. Un problème se posa dès lors impérieusement : trouver l’héroïque. « En ce temps-là, l’Angleterre avait son Shakspeare, Rabelais et Montaigne, pleins de réminiscences italiennes, préludaient au grand siècle; Cervantes écrivait son Don Quichotte et Camoëns ses Lusiades. Et nos critiques écrivaient les avertissemens grammaticaux et les dialogues sur l’amour platonique, sur la rhétorique, sur la vie active et contemplative; ils cherchaient l’héroïque et ne le trouvaient pas. »

Nous avons traduit littéralement ces dernières phrases pour montrer le côté faible de De Sanctis. Il manque un peu de rigueur et de précision, voit trop en bloc, brouille les dates. « En ce temps-là, » nous dit-il; de quel temps veut-il parler? Prenons une année, 1575; à ce moment, la Jérusalem du Tasse était achevée ; donc les Italiens avaient déjà trouvé l’héroïque, Les Lusiades n’avaient paru que trois ans plus tôt, en 1572. L’Arancanie d’Ercilla ne devait commencer à paraître que deux ans plus tard, en 1577. Shakspeare n’avait que onze ans en 1575 et ne devait s’illustrer qu’à la fin du siècle. Cervantes ne songeait pas encore à écrire ; en 1575, le 26 septembre, il fut capturé par les corsaires et « conduit en Alger. » La première partie de Don Quichotte ne vint au monde qu’en 1605. La première édition des Essais de Montaigne est de 1580. Enfin la Crusca, si malmenée par De Sanctis, qui lui attribue tout le mal, ne fut constituée en académie qu’en 1582 ; son autorité, bonne ou mauvaise, est postérieure à cette date. Il faut bien être un peu myope avec les presbytes; on nous pardonnera donc d’avoir regardé les choses de si près.

Cependant, si De Sanctis pèche, dans les détails, les grandes lignes sont justes, et il n’est pas superflu de remonter jusqu’au concile de Trente pour comprendre le Tasse et à Jérusalem. Ce poème tomba donc dans un monde, non plus poétique, mais critique. Le sentiment de l’art était épuisé; la spontanéité, l’inspiration, comprimées et dévoyées par le raisonnement. L’Arioste avait écrit sous la dictée de son cœur sans s’inquiéter d’autre chose; le Tasse, comme Dante, critique avant d’être poète, avait toute une école en face de lui. Il n’eut point affaire, comme l’Arioste, à son sujet seul, mais dut se préoccuper d’Horace et d’Aristote, de Virgile et d’Homère ; à dix-huit ans, il passait déjà pour une merveille d’érudition. Il écrivit son Rinaldo, et, comme il avait appris le simplex et l’unum, il visait à la simplicité de la composition, à l’unité de l’action et en demandait pardon au public. Mais le public, habitué aux larges et magnifiques proportions du Roland et de l’Amadis, trouva la chère un peu maigre et fit la grimace. Le Tasse alors laissa de côté le poème chevaleresque ou, comme on dirait, le roman et voulut donner à l’Italie ce poème héroïque que tout le monde cherchait. Il avait trois ou quatre sujets en vue et remit le choix au duc Alphonse, son mécène; enfin il commença la Jérusalem. Ce qu’il voulait faire, c’était un poème « régulier, » selon les règles. Le sujet répondait à l’esprit du temps par son caractère religieux et cosmopolite; on y pouvait introduire sans effort un héros de la maison d’Este et faire ainsi, comme l’Arioste, la cour au duc. Le Tasse s’imposa un souci infini des proportions et des distances pour conserver le simplex et l’unum. Il s’inquiéta beaucoup du vraisemblable, imagina une action sérieuse. autour de laquelle tout pût converger et fit du pieux Godefroi un protagoniste effectif, un vrai chef et roi à la mode moderne. Il supprima les chevaliers errans et tira l’intérêt, non de l’esprit d’aventure, mais de l’influence céleste et infernale, homériquement. Il humanisa le surnaturel en le rendant explicable et presque allégorique, comme une simple « extériorité » des instincts et des passions. Il ennoblit les caractères, supprimant le vulgaire, le grotesque et le comique, et sonnant le clairon du premier au dernier vers. Il diminua de beaucoup la part du hasard et de la force brutale pour augmenter d’autant celle du génie, de la force morale et du savoir, notamment dans les duels et dans les batailles. Il eut en vue de donner à son récit une apparence d’histoire et de réalité. En un mot, un poème sérieusement héroïque, animé de l’esprit religieux, possiblement historique et ramené au plus près de la vérité ou de la vraisemblance, un poème offrant un élément merveilleux naturellement explicable, et tant de cohérence, de simplicité dans la composition qu’il approchât de la perfection logique : tel fut l’idéal classique longuement prémédité par le poète, laborieusement remanié au gré des censeurs et vigoureusement défendu contre ses adversaires dans des écrits où il montra qu’il en savait plus qu’eux.

Le poème fut reçu comme il avait été conçu. On le lut d’abord par bouchées, et, quand il parut tout entier dans une édition incorrecte, à l’insu du pauvre Tasse, un essaim de guêpes se souleva. Les critiques jugèrent l’auteur d’après ses intentions, le mesurèrent à son compas, le combattirent avec ses armes. Si vous vouliez faire un poème religieux, il eût fallu nous le donner tel qu’il pût être mis dans les mains des nonnes. Quel scandale que ces amours décrites avec tant de volupté! La composition est défectueuse; Olinde et Sophronie ne sont qu’un hors d’œuvre; l’action sérieuse et vraie ne comprend qu’un petit nombre de chants ; tout le reste en est détaché; c’est une débandade d’aventures et d’épisodes. La diction est artificielle et prétentieuse, la langue impure et impropre, etc. L’académie de la Crusca lança des foudres. Le pauvre Tasse en devint malade et traita ses critiques comme des ennemis. A la vérité, son principal ennemi était lui-même. Il se défendait, mais avec une mauvaise conscience, parce qu’il professait, au fond, les mêmes principes et, par conséquent, devait avoir tort à ses propres yeux. Aussi eut-il la malheureuse idée de refaire son poème. Après la Jérusalem délivrée naquit la Jérusalem conquise, hélas!,

La poétique du Tasse est, dans ses bases essentielles, conforme à celle de Dante. Pour lui, le but de la poésie est littéralement la vérité confite en doux vers (il vero condito in molli versi), comme elle était pour Dante la vérité cachée sous le langage orné de la fable. L’idée religieuse est aussi la même : la lutte de la passion contre la raison. La passion et la raison sont chez Dante l’enfer et le paradis ; chez le Tasse, Dieu et le diable avec leurs agens terrestres. L’intrigue est entièrement fondée sur cet antagonisme, devenu le lieu-commun des poètes italiens. Homère chante la colère d’Achille, c’est-à-dire non la raison, mais la passion où la vie se manifeste énergiquement. Ses divinités sont des êtres passionnés; Jupiter lui-même n’est pas la raison, c’est le destin, la nécessité des choses. Virgile se rapproche de l’idée chrétienne en arrachant le pieux Énée aux bras de Didon, et pourtant, au point de vue poétique, ce qui excite le plus haut intérêt, ce n’est pas l’homme vertueux, c’est la femme abandonnée. Dans la légende chrétienne, le paradis perdu et le péché d’Adam sont des sujets épiques où la vie éclate dans la violence de ses forces et de ses instincts. Dans la passion et la mort du Christ, l’intérêt atteint le plus haut effet tragique, parce que c’est le martyre de la vérité. Chez Dante, cette idée produit l’abstraction du paradis et l’intrusion de l’allégorie, comme chez le Tasse elle produit l’abstraction de Godefroi. On confondait la vérité poétique avec la vérité philosophique ou théologique. L’Arioste s’en tira fort bien parce qu’il chantait la folie de Roland, et, quand venait le tour de la raison, Astolphe allait gaîment la repêcher dans la lune. Le Tasse prend l’idée au sérieux et, visant à la perfection mentale, il n’aboutit qu’à la malheureuse construction de la femme céleste et de Godefroi de Bouillon.

Le poète ne se trompe pas moins dans la conception de la vie épique. Il n’y cherche que l’histoire, la vraisemblance et la cohésion avec une certaine dignité égale et soutenue, et son œil ne va pas plus avant, ne plonge pas plus profond; il ne voit que la surface et la charpente. Il fut poète cependant, comme Dante, et il eut une véritable inspiration. Né à Naples, élevé aux jésuites, puis à Rome, il était un croyant sincère et en même temps un esprit fantasque, chevaleresque, sentimental, profondément imbu de culture italienne. Deux hommes combattaient en lui, le païen et le catholique, deux influences opposées : celle de l’Arioste et celle du concile de Trente. Orphelin de bonne heure et luttant contre les nécessités de la vie, il n’oublia jamais qu’il était gentilhomme et resta libre, honnête, dans les bassesses et les vices d’une cour. Il n’était pas sans rapport avec Pétrarque. Tous deux poètes de transition, illustres malades, sentant en eux deux mondes en lutte qu’ils ne pouvaient accorder. Tous deux mélancoliques, mais la mélancolie du Tasse est plus intime, le déchirement en lui n’est pas à fleur d’imagination, mais au profond du cœur. Sensitif, impressionnable, tendre, larmoyant, il prend au sérieux toutes ses idées et y conforme tout son être. Enthousiaste jusqu’à l’hallucination, il perd la mesure du réel et plane au large dans le monde de son intelligence, où le soutient au-dessus de l’humanité, l’élévation, l’honnêteté de son âme. Il lui manque ce don de flairer les hommes, ce sens pratique dont les esprits médiocres sont pourvus si abondamment. Son imagination, toujours en travail, transforme et colore la vie, non-seulement aux yeux du poète, mais encore aux yeux de l’homme. Placez-le maintenant dans une cour italienne de ce temps-là et vous pressentirez la tragédie. A l’abandon, à la confiance, à l’expansion de la première jeunesse succède tout le cortège des désenchantemens; la mélancolie concentrée, ombrageuse, l’humeur noire et l’hallucination : état oscillant entre la santé et la folie et qui put faire croire, non-seulement aux autres, mais à lui-même qu’il n’avait pas tout son bon sens. Au lieu de médecins et de médicamems, il lui eût fallu quelque retraite tranquille, avec ses livres et. près de lui une mère ou une sœur ou des amis rendus intelligens par l’affection. Au lieu de cela, il eut la prison et la stérile compassion des hommes. Une fois libre, il trouva une sœur[6] et un ami qui purent soulager, mais non guérir une imagination depuis si longtemps malade. Et quand il obtint un premier sourire de la fortune, le jour de son couronnement fut le jour de sa mort.

Regardez en face Pétrarque et le Tasse : ils ont tous deux l’air absorbé, distrait, les yeux jetés dans l’espace et sans regard, parce que toute leur attention se replie en dedans. Mais Pétrarque a le visage idyllique et reposé d’un homme qui a déjà pensé et qui est satisfait de sa pensée ; le Tasse a la figure élégiaque et trouble d’un homme qui cherche et ne trouve pas. Ni dans l’un ni dans l’autre, vous ne voyez les traits énergiquement accentués du profil de Dante.

Il manque au Tasse, comme à Pétrarque, la force avec son calme olympien et sa volonté résolue. Son caractère est lyrique, non héroïque ; c’est une nature subjective, créant d’elle-même son univers. S’il fût ne dans le moyen âge, il eût été un saint. Mais comme il est venu au monde en un temps de scepticisme hypocrite et de « culture contradictoire, » il vit entre des scrupules et des doutes et ne sait définir lui-même s’il est un catholique ou un hérétique : plus cruel inquisiteur de sa propre conscience que ne le fut le tribunal de l’inquisition. Il avait débuté avec son Rinaldo bien près de l’Arioste, et il ne crut pas s’en être assez éloigné avec sa Jérusalem délivrée. Des scrupules critiques et religieux le conduisirent à la Jérusalem conquise, qu’il appelait la vraie Jérusalem, la Jérusalem céleste. Et il n’estima pas que ce fût encore assez : il écrivit les Sept Journées de la création.

S’il y eût eu en Italie un mouvement sérieux de renaissance chrétienne, la Jérusalem eût été le poème de ce nouveau monde animé de l’esprit que vous sentez dans la Messiade et dans le Paradis perdu. Mais le mouvement était superficiel et formel, produit par des sentimens et des intérêts politiques plutôt que par de sincères convictions. Tel il se montre dans le poème du Tasse. C’est l’œuvre d’un homme qui n’était pas un penseur original et ne jetait pas un libre regard sur les problèmes de la vie. Il fut un érudit, non un philosophe ; son « monde religieux » a des lignes, des limites fixes et déjà trouvées, non tracées par son propre entendement. Sa critique et sa philosophie sont choses apprises, bien entendues, bien exposées, exprimées avec une dialectique et une terminologie personnelles ; on n’y trouve rien qui soit scruté jusqu’à la base, rien où l’homme ait consumé une partie de son cerveau. Il ignorait Copernic et demeurait étranger à tout ce grand mouvement d’idées qui renouvelait alors la face de l’Europe et qui berçait les plus nobles esprits d’Italie en de périlleuses méditations. Devant son esprit se dressaient certaines colonnes d’Hercule qui lui barraient le passage et quand involontairement il portait son regard au-delà, il s’arrêtait comme atterré et se confessait au }>ère inquisiteur, comme s’il eût goûté du fruit défendu. Sa religion est un fait « extérieur à son esprit, » un assemblage de doctrines à croire et à ne point examiner. Sa culture littéraire et philosophique est indépendante de toute influence religieuse. Sa conduite montre une loyauté, une fierté de gentilhomme rappelant des types chevaleresques bien plutôt qu’évangéliques. Sa vie offre une poésie victime de la réalité, vie idéale dans l’amour, dans la religion, dans la science, dans l’action : « un long martyre couronné d’une mort précoce. » Il fut une des plus nobles incarnations du génie italien, une haute matière de poésie attendant celui qui la tirera du marbre où Goethe l’a enfermée et qui refera de la statue un homme vivant.

Qu’est-ce donc que la religion dans la Jérusalem ? Une religion italienne : dogmatique, historique et formelle; il y a la lettre, il n’y a pas l’esprit. Ses chrétiens croient, se confessent, prient, font des processions : ceci est le vernis; où est le fond? C’est un monde chevaleresque, fantastique, romanesque et voluptueux « qui va à la messe et fait le signe de la croix. » La religion est l’accessoire de la vie, ce n’en est pas le fond, comme chez Milton ou Klopstock. Ici l’idéal, comme depuis Boccace, flotte encore entre le fantastique et l’idyllique; il ne s’y ajoute qu’une apparence de sérieux, de réalité et de religion. — Le type du héros chrétien est Godefroi, caractère abstrait, rigide, extérieur et tout d’une pièce. Ce qu’il y a chez lui de plus intime est un songe, imitation païenne, réminiscence du songe de Scipion. Tout l’intérêt poétique est accaparé par Armide. La raison, plus païenne que chrétienne, montre qu’elle a fréquenté Sénèque et Virgile beaucoup plus que les auteurs sacrés. La morale vise moins au paradis qu’à la gloire. La raison parle et Armide agit entourée d’artifices et de séductions. Ici l’auteur se trouve sur son terrain et se plonge dans des fantaisies « ariostesques, » profanes, idylliques, qu’il s’imagine transformer en poésie religieuse parce qu’il accroche au bout la verge d’or et la rhétorique d’Ubald. Renaud, le converti, n’a pas « une personnalité claire; » ce qu’il est et ce qu’il devient ne se développe pas dans sa conscience et n’a pas l’air d’être son ouvrage ; c’est le produit d’influences maléfiques et bienfaisantes qui se le disputent avec acharnement. Le drame est tout extérieur et demeure bien au-dessous de la confession de Dante pénétrée de l’esprit religieux. Quant au reste, Renaud est une réduction du Roland de l’Arioste, comme Argant est un Rodomont poussé au noir. — Le Tasse voulait faire un poème sérieux, mais ce sérieux est négatif et mécanique : il se borne à supprimer l’élément plébéien et grotesque et à simplifier la fabulation. Le poète ne sait sortir de lui-même, n’a pas le divin oubli de l’Arioste, n’atteint pas l’histoire dans son esprit et dans sa vie intérieure, en atteint à peine l’aspect matériel et superficiel. Ce qui vit au-dessous, c’est lui-même : il cherche l’épique et trouve le lyrique ; il cherche le vrai, le réel et produit le fantastique, il cherche l’histoire et ne donne que son cœur. Sur un fond romanesque il construit un nouveau monde poétique : c’est là sa création ; c’est là que ses grandes qualités sont à l’aise. C’est un monde lyrique, subjectif et musical, reflet de son âme a pétrarquesque, » et, pour tout dire en un mot, c’est un monde sentimental.

Le sentiment idyllique, élégiaque s’était développé dès l’aube de la renaissance, chez Politien, chez Pontano, puis s’était noyé dans l’inondation des romans, des nouvelles et des comédies. L’idylle était le repos d’une société fatiguée qui, manquant de sérieux dans la vie privée et publique, se réfugiait aux champs, comme les individus dans les cloîtres. Survinrent les agitations et les désordres de l’invasion étrangère, et quand le résultat de la lutte fut une Italie papale et espagnole, quand fut perdue toute liberté de pensée et d’action et que la vie n’eut plus aucun but élevé, l’idylle reparut avec plus de force et devint l’expression la plus accentuée de la décadence italienne. Parmi tant de formes purement littéraires, c’est l’idylle seule qui vécut réellement.

L’idylle italienne n’est pas de l’imitation, c’est une création originale de l’esprit. Déjà, dans Pétrarque, elle s’est annoncée telle qu’elle s’affirme dans le Tasse, une rêverie douce entre les mille bruits de la nature. L’âme, recueillie en soi, est mélancolique et disposée à la tendresse ; la nature devient musicale, acquiert de la sensibilité, répand avec ses images des murmures qui sont des voix de la vie intérieure. Ce qui prévaut dans l’homme, c’est le côté féminin : la grâce, la douceur, la pitié, la tendresse, la volupté, les larmes. Les peuples, comme les individus, sur la pente de leur décadence, deviennent nerveux, vaporeux, larmoyans. Le sentiment ne vient pas des choses, ce qui est le propre de la santé, il vient de l’âme trop sensitive. On a perdu la force épique d’atteindre la réalité en elle-même, et cette vie féminine est une effusion de chimères douces ; le sentimental est essentiellement lyrique et subjectif. Là est le faible et le fort du Tasse. La nature avait fait de lui un poète, le poète inconscient d’un monde tout intérieur, tout esprit et musique, une imagination émue, plaintive, soupirante, qui va droit au cœur. Dans la forme de l’Arioste il y a une vertu expansive qui reste supérieure à l’émotion et cherche son repos dans l’ensemble et dans le détail : qualité de la force. Dans la forme du Tasse il y a l’impressionnabilité qui trouble l’équilibre et la sérénité de l’intelligence et la retient dans son émotion; l’image se liquéfie et devient un je ne sais quoi,


Un non so che di flebile e soave,..
E un non so che confuso instilla al core
Di pietà, di spavento e di dolore...


Ce « je ne sais quoi » montre une imagination qui se noie, engloutie par la sensibilité.

La note élégiaque prévaut toujours, même dans les récits de batailles. Les héros sont indécis, indistincts, abstraits pour la plupart ; leurs mouvemens sont indiqués à l’oreille plutôt qu’aux yeux, par un fracas d’épithètes :


Soperbi, formidabili, feroci;


la religion timide n’est qu’une machine, les anges sont des lieux-communs, le Pluton, amené là comme divinité infernale, parle en rhéteur. Les personnages ne deviennent intéressans que par l’attendrissement lyrique (la mort de Clorinde, les derniers mots de Sophronie, etc.). Même les guerriers, les paladins n’attirent que par la féminité de leur nature, dans le sens le plus élevé du mot : telle est la sympathique, immortelle figure de Tancrède.

De Sanctis retourne cette idée en tous sens, montre l’idylle dans l’épisode d’Herminie, partout enfin, la poésie du sentiment et aussi du plaisir; Armide au sommet, l’héroïne du Tasse, la magicienne amoureuse qui devient femme et met sa magie au service de son amour. « C’est le surnaturel dompté et dissipé par les lois plus fortes de la nature. » Le cœur bat et la sorcellerie s’évapore ; la séductrice une fois séduite n’est plus qu’une simple créature sauvée de l’enfer par sa faiblesse même et réhabilitée par la sincérité de sa passion : elle aime et on lui pardonne. Convertie par l’amour, elle se donne à son amant avec une parole évangélique :


Ecco l’amcilla tua.


Ce monde du sentiment est aussi (par malheur) le monde du bel esprit. Le Tasse, comme Pétrarque, est moins disposé à renouveler un ancien répertoire qu’à l’habiller à neuf. Très érudit, plein de réminiscences, il voit le monde à travers les livres, « travaille sur du travail déjà fait, raffine, aiguise des images et des concetti : » c’est ce qu’il appelle : « le parler disjoint, » un ouvrage de marqueterie, comme l’a très bien vu Galilée. Cherchant l’effet non dans l’ensemble, mais dans les parties, et donnant au plus petit membre de phrase une valeur personnelle, il casse les jointures, disloque la période et lance des idées ou des traits qui vont deux à deux, se relevant l’un l’autre ; il en résulte une série ininterrompue d’antithèses, une harmonie produite par des objets semblables ou dissemblables qui se font vis-à-vis :


Molto egli oprò col senno e colla mano,
Molto soffri nel glorioso acquisto :
E invan l’inferno a lui s’oppose, e invano,
S’armò d’Asia e di Libia il popol misto...


Ce molto et cet invano « sont le refrain d’une cantilène enfermée en elle-même et épuisée dans l’expression d’un rapport entre deux objets. » Naturellement, quand on cherche l’effet dans ce rapport, on y prend plus d’intérêt qu’il ne convient à un poète et l’on arrive au raffinement, à la préciosité : O yeux sans pitié comme la main : elle fait les plaies, vous les regardez! » Et ailleurs : « On dirait qu’il porte la terreur dans les yeux, et dans les mains la mort; » ou encore : « pierre (sépulcrale) qui as au-dessous de toi mes flammes et au-dessus mes larmes. » C’est Tancrède qui se plaint ainsi. Armide elle-même, dans le désespoir du suicide, adresse à ses armes un petit discours ingénieux qui se termine ainsi :


Sani piaga di stral piaga d’amore,
E sia la morte medicina al core.


« Qu’une plaie de flèche guérisse la plaie d’amour et que la mort soit une médecine au cœur. » C’est là ce qu’on a appelé le clinquant du Tasse : une forme artificieuse de représentation où l’intérêt n’est pas dans la chose, mais dans la manière de la regarder. L’artiste devient un virtuose qui tient à montrer ses petits talens, l’élément musical se développe et domine : c’est une emphase sonore, avec certaines pauses, certains trilles, certaines reprises, et des éclats de voix ; cela ne se récite pas, cela se déclame. Il y a du commencement à la fin un Arma virumque cano, un accent guindé, tendu, comme celui d’un homme qui serait dans un état chronique d’exaltation, partant un choix de mots ronflans, une bourre d’épithètes et d’adverbes, une noblesse conventionnelle d’expression, une pauvreté de mots, de phrases, de tours : enfin le langage de la rhétorique. Il s’agit de s’en tenir aux généralités, de raviver les lieux-communs avec un échauffement factice, une détonation d’apostrophes, d’épiphonèmes, d’hypotyposes, d’interrogations et d’exclamations, ce qui arrive surtout quand le virtuose veut exprimer avec force des mouvemens passionnés, comme les chagrins de Tancrède et les fureurs d’Armide. Telle est la manière du Tasse; il y pénètre toutefois le souffle puissant du sentiment vrai qui lui arrache des accens pleins de simplicité dans leur énergie. Le virtuose s’oublie, le poète reste, éloquent parce qu’il est sincère, touchant parce qu’il est ému.

Conclusion de De Sanctis (ici nous traduisons mot à mot, en respectant ses négligences) : « La Jérusalem n’est pas un monde extérieur, développé dans ses élémens organiques et traditionnels, comme le monde de Dante et de l’Arioste. Sous les prétentieuses apparences de poème héroïque, c’est un monde intérieur, ou lyrique, ou subjectif, élégiaco-idyllique dans ses parties essentielles, écho des langueurs, des extases, des lamentations d’une âme noble, contemplative et musicale. Le monde extérieur existait alors, c’était celui de la nature, celui de Copernic et de Colomb, la science et la réalité. Le Tasse, lui aussi, en a quelque lueur et laisse voir ses intentions historiques, réalistes et scientifiques, mais elles restent à l’état de pressentiment d’un monde littéraire futur. L’Italie n’était pas digne d’avoir un monde extérieur, et ne l’avait pas. Ayant perdu sa place parmi les puissances, tout but national manquant à son activité, réduite à la répétition prosaïque d’une vie dont elle n’avait plus l’intelligence et la conscience, sa littérature devient toujours plus une forme conventionnelle séparée de la vie, un jeu d’esprit sans sérieux, par conséquent essentiellement frivole et confite en rhétorique même sous les apparences les plus héroïques et les plus sérieuses. De cette tragédie Torquato Tasso est le martyr inconscient ; c’est précisément le poète de cette transition, placé entre des réminiscences et des pressentimens, entre le monde chevaleresque et le monde historique ; romanesque, fantaisiste, embarrassé parmi les règles de sa poétique, la sévérité de sa logique, ses intentions réalistes et ses modèles classiques; s’agitant au milieu de ces contradictions sans trouver un centre de conciliation et d’harmonie ; ainsi partagé, inquiet, plein de repentirs dans ses œuvres comme dans ses actions, misérable jouet de son imagination et de son cœur: ce fut là son martyre et sa gloire. Cherchant un monde extérieur épique dans un répertoire déjà épuisé, il y jeta sa propre personne, son idéalité, sa sincérité, son esprit mélancolique et chevaleresque, et il y trouva son immortalité. C’est là qu’on sent la tragédie de cette décadence italienne. C’est là que la poésie, avant de mourir, chantait sa lamentation funèbre et créait Tancrède, pressentiment d’une poésie nouvelle quand l’Italie sera digne de l’avoir. »


IV.

Voilà sans doute une belle étude, pleine d’idées neuves, d’expressions vives, de pénétration, de sagacité, mais où est l’écrivain? Cela est parlé plutôt qu’écrit : il y a du va-et-vient, du zig-zag. des reprises et des redites. L’improvisateur a médité son sujet et sait où il va, mais qu’une idée lui vienne en chemin, une idée de traverse, il ne se prive pas de la suivre et nous déroute ; nous avons dû plus d’une fois retenir ou ramener cette causerie pour lui faire suivre l’alignement. « Ma pensée, avoue-t-il lui-même, me dit qu’il faut rester attaché à mon sujet, le serrer de près et filer droit; cependant je m’interromps, je me dis : « Bravo! » ou bien : « Non, ce n’est pas ça, » et je m’escrime, et je gesticule et je me distrais derrière mes châteaux en Espagne. Écrire m’est difficile, parce que je ne mets rien sur le papier qu’après avoir longtemps bataillé contre moi-même, et s’il me vient des repentirs et que je sois forcé d’effacer, alors ce papier me parait laid, je le déchire et je recommence. Parler m’est plus facile, parce que j’écris sur une carte l’ordre des idées ou, comme nous disons, le squelette, et j’abandonne le reste au hasard, sauf quelque point qui m’intéresse et m’attire et où je m’ingénie à trouver la forme qui va le mieux. Pourtant, comme je ne suis pas ne comédien, quand j’arrive à ce point-là, j’y arrive tout froid, comme si je voulais attraper en l’air quelque chose qui n’a rien à faire avec le reste ; tout le monde s’en aperçoit et la phrase tant étudiée ne produit aucun effet. »

Voilà pourquoi De Sanctis professait mieux qu’il n’écrivait : comme professeur, il était incomparable. Il avait l’entrain, la verve, le pétillement, la flamme et faisait de la lumière à force de chaleur. C’est par l’enseignement qu’il a bien mérité des lettres et de son pays, qu’il a renouvelé la critique à Naples et peut-être en Italie. Ne l’oublions pas, il était sorti de l’école de Puoti, c’est-à-dire d’une classe de rhétorique, où on l’appelait « le grammairien ; » il s’en dégagea de lui-même et combattit le premier le pédantisme des arcadies, la littérature stagnante où croupissait le génie italien. M. Molmenti l’a dit énergiquement[7] : « La voix mâle de De Sanctis retentit pleine d’indignation dans ce gynécée intellectuel. C’était une pousse jeune et vigoureuse qui avait crû sur l’arbre desséché de la rhétorique. Il renia ses premières études et ses premières impressions. » Aux rondeurs, aux élégances, aux archaïsmes de Puoti, son vieux maître, il opposa le parler net et franc, la langue expressive et colorée des artistes; il devina cette critique sereine et large qui ressemble à la charité de l’évangile et, comme elle, comprend tout, explique tout, supporte tout; la critique humaine, désintéressée, sans envie, sans arrogance, celle « qui ne se réjouit pas de l’injustice, mais qui se réjouit de la vérité. » Ce n’est pas tout : il étudia les littératures étrangères et apprit aux jeunes à sortir de chez eux ; il les conduisit à Paris, à Londres, à Weimar et leur enseigna que tout n’est pas Italie au monde. Bien plus, il osa le premier leur dire ce que la plupart d’entre eux ne croient pas encore, que leurs poètes, même les plus grands, ne reçurent pas du ciel le don d’infaillibilité, « Un faux patriotisme nous fait croire qu’il est beau de dissimuler les défauts de son pays : c’est le ridicule des peuples et des hommes faibles. Quand donc oserons-nous regarder le prochain avec indulgence et demeurer sévères envers nous-mêmes ? Je ne sais s’il existe une petitesse plus coupable que cette honte de dire aux autres ce qui crie dans notre conscience : une fausse rougeur qui nous rend embarrassés, vils à nos propres yeux, jusqu’à ce que, nous mettant à l’aise dans une hypocrisie commode, nous acquérions la face dure de l’impénitent, mentant non-seulement aux autres, mais à nous-mêmes. Défaut confessé est à moitié pardonné; osons nous regarder en face si nous voulons guérir. Heine a fouetté jusqu’au sang ses compatriotes, et il y a des imbéciles qui l’appellent un mauvais Allemand. Tant que dure en un peuple la mauvaise habitude de pallier ses misères, je doute de sa grandeur. Et il ne me semble pas moins mesquin de glorifier plus qu’il ne faut, en faisant, par exemple, de Pétrarque un David et un Platon : c’est une grande pauvreté qu’un tel excès d’outrecuidance ou d’hypocrisie. Quant à moi, j’ai cru convenable à la dignité de ma patrie et à ma sincérité d’homme de dire ouvertement ce que je pensais, de présenter Pétrarque tel que je le conçois, sans, avoir égard à autre chose que la vérité, sans me demander si sa figure en sortira diminuée ou agrandie. Telle qu’elle est, elle demeure assez grande pour durer dans les siècles. » Tous les Italiens devraient apprendre cela par cœur.

Enfin, le plus grand mérite de De Sanctis, c’est qu’en littérature, il n’était d’aucun temps, d’aucun pays, d’aucune église; quelle que fût l’opinion d’un poète, il ne le jugeait que dans son œuvre et y découvrait aussitôt « ce poétique éternel (qui ne dérive d’aucune religion en particulier, d’aucune façon déterminée de contempler le monde, mais qui est la libre création du génie, la vie même que le génie insuffle à ses créations; un poétique éternel et universel qui a produit chez tous les peuples civilisés d’impérissables monumens. » Cette suprême impartialité n’est pas donnée à tout le monde ; la plupart des critiques, avant de juger un écrivain, lui demandent son passeport ou sa confession de foi; s’il ne pense pas comme eux, son écriture est mauvaise. L’excellent Settembrini, qui, lui aussi, a enseigné l’histoire de la littérature italienne, avait les papes en horreur et ne voyait qu’eux dans tous les mauvais livres; il contestait le talent des auteurs qui étaient allés au Vatican. Que d’incorrections n’a-t-il pas trouvées dans le fameux hymne du Cinq mai, parce que Manzoni était catholique! De Sanctis, au contraire, quoique fort peu orthodoxe, se mettait à genoux devant Manzoni. « Il comprenait pleinement les grands poètes, chacun dans sa façon particulière de regarder la vie et le monde;.. il comprenait la conscience du moyen âge et la conscience moderne, la foi, le doute, le sentiment religieux:, la douleur universelle, l’épopée, le drame, la poésie lyrique, l’opposition et l’harmonie de toutes les formes, l’opposition et l’harmonie de tous les idéals. »

Ainsi parlait devant son cercueil un de ses élèves les plus chers et les plus distingués, le professeur Zumbini, recteur de l’université de Naples. De Sanctis en eut beaucoup d’autres qui tous ont gardé la passion des lettres: M. Pasquale Villari, le plus chaud défenseur de Savonarole, l’interprète le mieux renseigné de Machiavel; le jeune La Vista, mort avant l’âge après avoir donné plus et mieux que des promesses; et encore Camillo di Meis, Saverio Arabia, Agostino Magliano, Giuseppe de Luca, Enrico Capozzi, Achille Vertunni, Diomede Marvasi, Ferdinando Flores, Francesco Montefredine, Bruto Fabbricatore, Nicola Marselli, Lorenzo Greco, G. Cammarota, autant de noms qui mériteraient un article à part, sans compter tous ceux que nous passons, par ignorance ou pour ne pas trop allonger la nomenclature. On a dit que ces élèves n’ont pas continué la méthode du « professeur, » que chacun a suivi sa pente, s’est frayé sa voie, en un mot que De Sanctis n’a pas fait école. Cela est vrai, De Sanctis n’a pas fait école, ne s’est point construit une chapelle, et ce n’est pas le moindre des services qu’il a rendus. Il a laissé à ses élèves pleine liberté d’opinion, de sentiment et d’allure, mais à tous il a communiqué le feu sacré. C’est ainsi qu’il a créé, non des copistes et des courtisans, mais des hommes. Il vivait avec ses « jeunes » et comptait sur eux pour faire l’Italie, où de son temps marquaient encore les Italiens, il se formait une très haute idée de l’enseignement : « L’état, c’est d’abord l’université, » dit-il un jour à la chambre. Et dans son fameux discours, la Scienza e la Vita, prononcé en 1872 à l’université de Naples : « Aujourd’hui, la vie se sent atteinte d’un malaise inconnu se manifestant par l’apathie, l’ennui, le vide; on court instinctivement là où l’on entend parler de matière, de force, des moyens de restaurer l’homme physique et de régénérer l’homme moral. La littérature et la philosophie, les sciences médicales et les sciences morales prennent toutes ce reflet et cette couleur. Refaire le sang, reconstituer la fibre, relever les forces vitales: tel est le mot d’ordre non-seulement de la médecine, mais de la pédagogie, non-seulement de la science, mais de l’art; relever les forces vitales, retremper les caractères et, avec le sentiment de la force, ranimer le courage, la sincérité, l’initiative, la discipline, l’homme viril et, par conséquent, l’homme libre. Les universités italiennes, aujourd’hui, sont détachées du mouvement national, sans action sur l’état, qui se déclare neutre, et avec très peu d’action sur la société, dont elles ne savent pas interroger les entrailles : ce ne sont plus que des fabriques d’avocats, d’architectes et de médecins. Si elles comprennent la mission de la science contemporaine; si, en usant de la liberté qui leur est donnée, elles affrontent des problèmes actuels et taillent dans le vif; si elles ont l’énergie de se faire elles-mêmes les chefs et les guides de cette restauration nationale, elles redeviendront ce qu’elles furent autrefois, le grand vivier des générations nouvelles, les centres vivans et rayonnans de l’esprit nouveau. » — « Il m’a ravi le cœur! » s’écria le vieux Gino Capponi en lisant ces paroles éloquentes. On comprend maintenant pourquoi les jeunes ont conféré à De Sanctis ce titre qui lui est resté : « le Professeur. »


MARC-MONNIER.

  1. Excepté Alexandre Dumas père, qui, étant à Naples où il dirigeait en 1861 son journal l’Indipendente, avait pris le galant homme en grippe, on ne sait trop pourquoi. Il écrivit alors à quelqu’un ce billet inédit, qui amusera peut-être :
    « Mon cher,
    « Donnez-moi donc tout ce que vous avez d’articles sur M. De Sanctis ou plutôt de M. De Sanctis. Je voudrais l’étriller. Je sais qu’il est de vos amis, mais La Rochefoucauld a dit qu’il y a toujours dans le malheur d’un ami quelque chose qui nous fait plaisir. C’est à ce titre que je compte sur vous,
    « Mille amitiés.
    « ALEXANDRE DUMAS. »
  2. Viaggio elettorale, racconto di Francesco De Sanctis. Naples, Antonio Morano, 1876.
  3. J. Verdinois, Profili letterari napoletani. Naples, Antonio Morano, 1882.
  4. Saygi critici, quatrième édition, 1881. — Nuovi saggi critici, deuxième édition 1879. — Saggio critico sul Petrarca, deuxième édition, 1883. — La Scienza « la Vita (discours d’ouverture), 1872. — Storia della letteratura italiana (deux forts volumes), 1870. — Naples, Antonio Morano.
  5. La même idée est ingénieusement développée par Settembrini dans des Lesioni di letteratura italiana (vol. II, p. 225).
  6. Encore une petite inexactitude du critique. Le Tasse s’était réfugié auprès de sa sœur en 1577 et ne fut incarcéré qu’en 1579; il avait donc pu se calmer auprès d’elle avant de s’aigrir à l’hôpital de Sainte-Anne. Ce sont des minuties, mais qui renversent les conjectures des esprits ingénieux.
  7. P.-G. Molmenti, Nuove Impressioni letterarie. Turin, 1879; Camilla et Bertolero.