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Francesco Crispi et sa politique
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 91 (p. 203-214).

C’est une destinée singulière que celle de M. Crispi. Il est arrivé bien tard, après avoir connu toutes les vicissitudes de la fortune, traversé plus d’un défilé, acheté son bonheur par beaucoup d’échecs et de chagrins. Cet avocat sicilien, né le 4 octobre 1819 d’une famille d’origine albanaise établie à Ribera dans la province d’Agrigente, avait le génie des complots, les talens et la trempe d’âme d’un conspirateur, et on put croire qu’il passerait sa vie à conspirer. En 1848, il avait pris une part considérable à la révolte de la Sicile, et en 1849, il fut du nombre des quarante-trois insurgés que Ferdinand II déclara exclus de toute amnistie. Il se réfugia en Piémont, où il se fit journaliste ; il y conspira bientôt et fut expulsé en 1853. Il chercha un asile à Malte ; le gouvernement piémontais l’en fit chasser. De Malte il se rendit à Paris, où il gagna péniblement son pain ; mais il était jeune, amoureux de son malheur, et l’escalier d’autrui ne lui semblait pas dur à monter. A deux reprises il eut des difficultés avec la police française, et il fut mis à la porte en 1858. Il se retira à Londres, où il conspira avec le roi et le pontife des conspirateurs, Mazzini. Les malheurs n’avaient abattu ni son audace ni sa fierté. Il a prouvé plus d’une fois qu’il avait l’âme forte et l’espérance tenace.

La fameuse expédition des Mille et l’amitié de Garibaldi le mirent en lumière. Après l’annexion de la Sicile et de Naples au royaume d’Italie, il fut nommé député au parlement de Turin, et il se signala bientôt par les emportemens de son éloquence impétueuse, par ses dures apostrophes, par ses virulentes sorties, par l’insolence de ses ripostes, par ses hautains défis, par ses attitudes et ses colères de coq de combat. Ses ennemis, qui étaient nombreux, et ses amis, qui le redoutaient plus qu’ils ne l’aimaient, s’accordaient à penser qu’il ne serait jamais qu’un tribun, qu’il n’était pas assez maître de lui pour devenir un homme d’état, un homme de gouvernement. L’ambition le rongeait. Plus d’une fois, il crut voir la vague approcher, mais elle se retira bien vite. Il essuya de violens dégoûts ; il laissait éclater ses dépits. Il fut sur le point de renoncer à la partie, de rentrer dans la vie privée ; mais aussitôt sa démission donnée, il se ravisait. Lorsque, en 1876, la gauche parvint au pouvoir, aucun portefeuille ne lui fut offert ; il avait été à la peine, il ne fut pas à l’honneur. On sentit cependant que c’était un homme à ménager, et peu après on le porta à la présidence de la chambre. Il joua quelque temps le rôle de protecteur du cabinet, et il semblait dire à ses protégés : Appliquez-vous à me plaire ou il vous en cuira.

Enfin, en 1878, M. Depretis lui offrit le ministère de l’intérieur. Il l’accepta avec empressement, et ne le conserva que deux mois environ. Il était ministre quand le roi Victor-Emmanuel et le pape Pie IX moururent à quelques semaines d’intervalle, et dans ces deux crises, l’ex-révolutionnaire prouva qu’il s’entendait à administrer, à maintenir l’ordre. Mais en deux mois il s’était attiré de si méchantes affaires et des inimitiés si implacables que, sur les pressantes instances de M. Depretis et pour échapper à des tempêtes, il dut résigner son office avant la rentrée de la chambre. Que lui reprochait-on ? Beaucoup de choses, et surtout sa raideur d’esprit, ses procédés cavaliers, son humeur brusque, impérieuse, cassante. Il semblait qu’après cette catastrophe sa carrière fût définitivement close ; on disait de lui : Il est fini, il est mort, il n’en reviendra pas. Dans les élections de 1880, il dut se débattre prodigieusement à Naples, à Tricarico, à Palerme, pour ne pas rester sur le carreau.

Le découragement le prit une fois encore, et une fois encore il donna sa démission, qu’il se décida difficilement à retirer. Sa suprême ressource fut de s’unir à MM. Zanardelli, Nicotera, Cairoli et Baccarini, de former avec eux ce conseil de généraux sans soldats, cette junte de mécontens aigris, ce parti des cinq boudeurs, qu’on appelait la pentarchie. On put croire que c’en était fait, qu’il bouderait jusqu’à sa mort, lorsque, enfin, par un brusque retour de fortune, M. Depretis lui offrit de nouveau un ministère. Peu de temps après, celui qu’on nommait le vieux de Stradella vint à mourir ; M. Crispi lui succéda dans la présidence du conseil, et à cette présidence il joint aujourd’hui deux portefeuilles, les affaires étrangères et l’intérieur, lourd fardeau qu’il porte allègrement. On le contrarierait beaucoup si on s’avisait de le soulager en lui ôtant une partie de sa charge. Le voilà arrivé et bien arrivé ; le voilà installé, établi. Ce n’est plus un tribun, c’est le ministre le plus autoritaire qui ait jamais gouverné l’Italie, et désormais on s’accommode de son humeur cassante. Comme le dit un de ses biographes : « il ne cherche pas à conquérir les sympathies des chambres, à les séduire par son sourire ou le charme de sa parole ; il s’impose à leur respect, à leur obéissance. Les bras repliés sur sa poitrine, il regarde son auditoire comme pour le préparer à entendre les choses mémorables qu’il va dire. Quand le silence règne partout et qu’on est tout oreilles, il lance sa phrase longtemps méditée, dure et quelquefois entortillée, et il courbe le dos, en ouvrant les bras comme pour ouvrir la route à son idée. Puis il se redresse, se raidit dans sa dignité, se tait, et tout à la fois il observe l’effet qu’a produit sa première phrase et il prépare l’effet que produira la seconde [1]. » Choisissez votre moment pour l’interroger, car il ne répond pas toujours. N’espérez pas non plus qu’il examine toujours vos raisons et vous réfute dans toutes les règles. Las d’argumenter, il le prend de haut, il ordonne ; il somme la place, et la place se rend. Il a l’air de dire : Le seul gouvernement possible, c’est moi ! — et peu s’en faut qu’il n’ajoute : L’Italie et moi, c’est la même chose. Jusqu’à ces derniers temps, il a été obéi sans contradiction. On commence à le contredire un peu ; mais, selon toute apparence, il en sera quitte pour modifier son cabinet et pour jeter un gâteau de miel à ceux des mécontens qui font le plus de bruit, à ceux qui ont la voix la plus aigre et la dent la plus dure. »

A quoi tient-il que M. Crispi ait dû attendre d’approcher de ses soixante-dix ans pour parvenir au poste auquel il a visé toute sa vie : Ses panégyristes prétendent que cet homme entier, inflexible, profondément convaincu, n’a jamais su plier sous aucun joug, ni se prêter à aucun accommodement, ni sacrifier ses principes à ses intérêts et à son ambition, que sa vertu a retardé son bonheur. Mais quand on considère de près son histoire, on ne voit pas qu’il ait jamais fait preuve d’une farouche intransigeance, d’une intraitable fidélité à ses idées. Il a commencé par être un chaud républicain, un fervent mazzinien. Il a rompu avec Mazzini pour faire acte d’adhésion à la maison de Savoie, et on ne peut le lui reprocher. Il avait compris, selon ses propres expressions, que la monarchie unissait les Italiens, que la république les diviserait, et il disait en 1864 : « Nous voulons une Italie forte, grande, s’étendant des Alpes à l’extrémité de l’Apennin, et à cet effet nous serons avec le prince, nous ne faillirons pas à la parole que nous lui avons donnée. » Mais pour justifier sa conversion à ses propres yeux, il entendait ne se rallier qu’à une royauté populaire, à une monarchie démocratique jusqu’à la moelle des os. Tant qu’il fut dans l’opposition, il se montra l’intrépide partisan de toutes les réformes et l’infatigable avocat de toutes les libertés. Il demandait à cor et à cri qu’on fit des économies, qu’on allégeât les charges publiques, que les taxes sur la consommation fussent remplacées par un impôt progressif sur la rente. Il voulait que le souverain fût tenu en tutelle et que l’emploi de la liste civile fût soumis au contrôle du parlement. Il voulait l’indépendance de la province et du municipe, et que toute commune élût librement son conseil et son syndic. Il désirait que les grands commandemens militaires fussent abolis, et que les armées permanentes se transformassent par degrés en milices nationales. Devenu ministre, M. Crispi ne s’occupe pas de diminuer les impôts, mais de les augmenter ; il a l’humeur magnifique, ne regarde jamais à la dépense. Si quelqu’un s’avisait de demander la transformation de l’armée italienne en milice, il aurait bientôt fait de le frapper de sa foudre et de le réduire en cendres. Ajouterons-nous que ce tribun, qui plaidait jadis avec une brûlante éloquence la cause des peuples opprimés et maudissait les conquérans, ne s’est fait aucun scrupule de garantir à l’Allemagne la possession de l’Alsace-Lorraine, que ce conspirateur militant, qui porta la chemise rouge, se glorifie aujourd’hui de figurer parmi les gendarmes de l’Europe ? Il déclare que les regrets sont un crime, et il dit à l’espérance : On ne passe pas.

On lit dans une brochure qu’il publia, en 1876, « que les autoritaires parlent volontiers des droits de l’état, que l’état n’a point de droits et ne peut en avoir, que le peuple seul en a, qu’il est le vrai souverain. » Aujourd’hui, M. Crispi est si convaincu des droits de l’état que par sa nouvelle loi provinciale et municipale, il interdit aux communes qui ne sont pas des chefs-lieux de province ou d’arrondissement de nommer leurs syndics ou maires, et que c’est lui qui se charge de les choisir à sa convenance. C’est encore en alléguant la raison d’état qu’il s’est opposé formellement à l’abolition de l’ammonizione. En vertu de cette étrange institution italienne, tout individu qui a quelque peccadille sur la conscience ou qu’on soupçonne d’avoir de mauvaises pensées, de mauvais sentimens, est mandé chez le préteur ou juge de paix, et le préteur l’avertit, l’admoneste. Désormais, cet homme averti est soumis à la surveillance de la police, astreint à une résidence fixe, et peut être arrêté sans motif. Assurément, cette institution peu libérale ne figurait pas dans cette fameuse « bible du progrès » où M. Crispi puisait jadis le texte de ses sermons politiques. Lors de la visite de l’empereur Guillaume II, des centaines d’avertis ont été mis à l’ombre, parce qu’on leur prêtait le dessein de troubler par quelque manifestation fâcheuse l’allégresse publique et les joies particulières de M. le président du conseil.

On a dit que M. Crispi s’était fait du tort par les ardeurs de son tempérament passionné, que c’était une âme de feu, « qu’il avait des tendresses et des haines siciliennes. » On lui reprochait de se ruer sur ses ennemis, de les attaquer avec une fureur de bête féroce, de s’être montré brutal et souverainement injuste envers le général Menabrea, qu’il appelait « un gentilhomme sans gentilhommerie, » envers M. Ricasoli, qu’il qualifiait de fausse idole, de tête creuse et de politique immoral. Piémontais, Toscans, Lombards, il a mordu tout le monde. Il était sans pitié pour les modérés, pour tout le parti de la droite, qu’il accusait de gaspillage, de dilapidations et « d’avoir aggravé de 7 milliards le fardeau des dettes de l’état, en laissant l’Italie sans armée, sans flotte, sans frontières fortifiées. » Aussi criait-il anathème aux députés de la jeune gauche, qui désiraient transiger, s’accommoder avec la droite. Il les traitait de transfuges, de déserteurs, de traîtres. En vérité, toutes ces grandes colères étaient un peu factices ; l’événement l’a prouvé. Depuis qu’il est président du conseil, M. Crispi s’est empressé d’abjurer ses préventions et ses ressentimens. Il s’appuie alternativement sur la gauche et sur la droite, sur la droite et sur la gauche ; sa politique est un système de bascule pratiqué avec autant de persévérance que d’adresse. Il ne contente personne, mais il ne réduit personne au désespoir.

M. Crispi, en dépit des apparences, est un opportuniste, et l’à-propos est son Dieu. Il aime à aigrir, à envenimer les questions et les querelles ; mais, après ces grands éclats, il consulte son intérêt, et il lui en coûte peu de se rapprocher de ses ennemis, et moins encore de se brouiller avec ses amis. Il en voulait mortellement à M. Cairoli de l’avoir supplanté au ministère de l’intérieur. Il écrivait à ce sujet : « On me demande si je suis l’adversaire ou l’ami de l’honorable Cairoli ; je ne suis ni l’un ni l’autre. Je ne suis pas son adversaire, parce que je n’aspire point à sa succession, qu’aucun patriote ne pourrait accepter que sous bénéfice d’inventaire. Je ne suis pas son ami, parce que ses procédés de gouvernement ne sont pas les miens. » A quelque temps de là, il envoyait à son journal, la Riforma, un télégramme par lequel il exprimait tout crûment son mépris pour le cabinet que présidait l’honorable M. Cairoli. Mais quand M. Cairoli ne fut plus ministre, on se raccommoda, on renoua et on siégea ensemble, côte à côte, dans la junte des mécontens.

M. Crispi ne pouvait pardonner à M. Depretis de s’être séparé si facilement de lui en 1878. Il lui témoigna vivement ses rancunes, lui fit une guerre implacable. Il l’accusait « de ne tenir aucun compte de l’opinion publique, de pressurer les contribuables, de ne songer qu’à ses ambitions particulières, d’être un chef de cabinet sans principes et sans idées, de vivre d’hypocrisie et de mensonges. » — « Nous avons lourdement péché, disait-il à Naples, dans une réunion privée, en mettant à la tête de notre parti un homme capable de forfaire à l’honneur et de violer tous les devoirs. Nous nous imaginions qu’à l’âge où il est parvenu, il songerait à réparer ses erreurs, à mourir en homme de bien et qu’il prendrait soin de sa renommée. L’honorable Depretis ne pense qu’à se maintenir au pouvoir ; c’est son unique souci, et ses moyens sont la peur et l’intrigue. Il étend sans cesse sa clientèle par des faveurs et des corruptions. »

Mais deux ans plus tard, il s’était singulièrement radouci. Dégoûté de ses collègues dans la pentarchie, qui ne lui témoignaient pas assez d’égards et de déférence, il n’attendait qu’une occasion favorable de les quitter, et il arrangeait en conséquence ses pièces et ses batteries. « L’honorable Depretis, disait-il à ses électeurs de Palerme, a pour lui son histoire, et je ne crois pas qu’il veuille la démentir. Dans une discussion solennelle où on lui demandait ce qu’il ferait si un vote de la chambre l’obligeait à remanier son ministère, il donnait à entendre que, rebroussant chemin, il retournerait à ses anciennes amours et formerait un cabinet de gauche. Je suis fermement convaincu qu’un vieux patriote tel que lui n’aura garde de compromettre son avenir en reniant son passé. » Personne ne s’entend mieux que M. Crispi à mêler les douceurs aux menaces et les menaces aux caresses. Les sourcils froncés, il montre le poing, et sa voix gronde, mais l’œil sourit : moitié figue, moitié raisin, c’est sa devise. Dans ce cas-ci, l’insinuation était claire. M. Depretis affecta quelque temps de ne pas comprendre ; enfui, soit magnanimité, soit prudence, il fit à l’homme qui l’avait traité d’intrigant et de menteur des propositions qui furent bien vite acceptées. Les rois, les papes, les empereurs, disait l’Arioste, se liguent aujourd’hui, demain ils seront ennemis mortels, jamais ils ne regardent qu’à leur intérêt :

Che non mirando al torto più ch’ al dritto,
Attendon solamente al lor profitto.

M. Crispi, bien qu’il ne soit ni roi, ni pape, ni empereur, a passé sa vie dans les brouilles et dans les réconciliations. Il est Sicilien, si l’on veut, mais encore plus avocat que Sicilien.

Ce n’est point par un excès de rigidité dans ses principes, ni par l’âpreté de ses haines Maliennes, que M. Crispi a nui longtemps à ses affaires et compromis sa fortune. Son plus grand ennemi fut son orgueil, et rien ne lui a fait plus de tort que la haute opinion qu’il avait de lui-même. Dès sa jeunesse, dès ses débuts dans la vie parlementaire, il a commis le péché de vaine gloire et de superbe. Il aimait à s’étaler, il faisait à l’univers les honneurs de son moi. Il disait sans cesse : Mes opinions, mon parti, mon programme. Il dit aujourd’hui : Mon gouvernement, ma volonté. En 1861, M. Bonghi écrivait dans l’un des principaux journaux de Milan : « vous ne pouvez vous imaginer avec quelle arrogance Crispi parle de lui. Il traite d’ignorant quiconque se permet de le contredire ou de l’interrompre. Il a la prétention de dire des choses que personne n’a jamais dites, de répandre sur toutes les questions une lumière éblouissante dont il a seul le secret, de résoudre des problèmes que personne n’a résolus avant lui. Il s’étonne continuellement de son génie, de sa propre grandeur, de l’abondance et de la rapidité de ses pensées ; telle idée qui lui vient d’inspiration, un autre se creuserait cent ans la tête pour la trouver. Cela prouve que l’orgueil est une créature qui naît par une sorte de génération spontanée, sans père ni mère. »

L’orgueil natif de M. Crispi se trahit quelquefois par des épanchemens dont la candeur fait sourire. En 1876, dans l’allocution qu’il prononça en s’installant dans son fauteuil de président de la chambre, il se compara gravement à l’Etna, qui sent bouillonner dans son sein des ruisseaux de lave ardente, et dont le sommet se revêt de frimas et d’une neige qui ne fond jamais. « Comme l’Etna, ajoutait-t-il, j’unis le froid au chaud, et le repos aux tempêtes. J’ai la fibre irritable, l’âme brûlante, mais j’ai appris à me posséder, et ma ferme et calme volonté réduit mon cœur à l’obéissance. » Quand on se compare à l’Etna, quand on se croit d’aussi haute taille que l’une des plus hautes montagnes de l’Europe et un être aussi extraordinaire qu’un volcan neigeux, on n’est pas disposé à se mettre à la remorque de personne, et on manque de ce liant, de cette modestie, de cette souplesse d’humeur qui rendent les commencemens plus faciles. Richelieu lui-même et M. de Bismarck se contentèrent d’abord des seconds rôles. M. Crispi les dédaigna toujours, il les considérait comme indignes de lui ; mais les Italiens sont excusables d’avoir hésité longtemps à le tenir sur sa parole pour un de ces aigles qui ne respirent à l’aise que sur les cimes. On peut dire sans lui faire injure que, pour qu’il arrivât à la première place, il a fallu que l’axe de la politique se déplaçât, que le pouvoir échappât pour toujours à la droite, que M. Depretis mourût et que la gauche ne fût pas riche en hommes de gouvernement.

S’il a fallu du temps à M. Crispi pour se mettre en crédit et pour vaincre les préventions défavorables du parlement, il lui en fallut davantage encore pour triompher des préjugés de la cour et du souverain. « Son orgueil et son courage, nous dit son biographe, M. Riccio, qui l’admire beaucoup et le compromet quelquefois, ont inspiré des inquiétudes en haut lieu pendant bien des années. On le regardait comme un danger ou comme une épine. En vain, des écrivains perspicaces avaient indiqué les services que pouvait rendre à la monarchie cet homme né des révolutions et qui en sent dans son cœur tous les frémissemens ; en vain rappelait-on à la cour que, dans ce siècle, les démocrates ont seuls le pouvoir de sauver les trônes. Les hommes fortement trempés et les âmes vigoureuses font toujours peur, surtout aux princes accoutumés à n’avoir auprès d’eux que des ministres complaisans et empressés. »

Le roi Victor-Emmanuel éprouvait pour le tribun sicilien une invincible défiance mêlée d’une insurmontable antipathie, tandis qu’il s’accommodait fort bien d’un Rattazzi ou même d’un Depretis, à qui les radicaux austères reprochaient d’être trop malléable, trop flexible, de se plier trop facilement aux volontés royales, « d’avoir trop de penchant à recevoir les impressions d’autrui, à moins qu’un fort intérêt personnel ne le portât à réagir. » M. Crispi était ministre de l’intérieur à l’avènement du roi Humbert, et le premier acte du nouveau souverain fut de le mettre à pied, de l’éconduire. Le ministre disgracié put se plaindre qu’il avait succombé à la fois aux jalousies de la chambre et à une intrigue de cour. Il ressentit vivement cette injure, et, selon son habitude, il donna à ceux qui l’avaient offensé de salutaires avertissemens qui ressemblaient à des menaces. « Nous nous sommes ralliés à la monarchie, disait-il en 1884, parce qu’elle pouvait nous garantir l’unité nationale ; mais nous sommes les amis du roi et nous ne sommes pas ses serviteurs. Les amis donnent des conseils et sont le véritable appui des dynasties ; les serviteurs se font un devoir d’obéir. L’honorable Depretis, ce vieux mazzinien, avait ses raisons particulières et toutes personnelles pour se dire le serviteur de la maison de Savoie. Viennent les jours d’épreuve et de danger, il n’aura ni le courage ni la force de résister au flot populaire. » C’était dire : Choisissez ! Selon qu’il vous plaira, je serai pour vous le plus dangereux des ennemis ou l’ami des grands jours, l’ami qui avertit et qui sauve.

On ne peut nier qu’il n’ait été heureusement inspiré dans le choix des temps, des occasions, des moyens, que la méthode qu’il a employée pour parvenir ne fût la bonne. Quand on n’est pas prophète dans son pays, on tâche de le devenir ailleurs, et quand on a de grandes difficultés au dedans, on cherche un point d’appui au dehors. C’est par ses voyages, par les liaisons qu’il forma avec les politiques étrangers, que M. Crispi vint à bout de ses ennemis. On ne le trouvait pas d’assez bonne compagnie à Rome ; on fut bien étonné de le voir se faufiler chez les puissans de la terre et en recevoir le meilleur accueil. Il s’appliquait à leur persuader qu’il ne fallait pas le juger sur sa réputation, qu’il ne se souvenait plus d’avoir porté la chemise rouge ni servi sous Garibaldi, que ses antécédens et ses principes ne le gênaient point, qu’on peut être ou se dire jacobin et avoir la souplesse courtisane, que, si jamais il redevenait ministre, on lierait facilement partie avec lui.

Ces voyages, enveloppés d’un savant mystère, frappaient, intriguaient les imaginations italiennes. On se disait : « Il est plus fort que nous ne pensions, et que sait-on ? les grandes amitiés qu’il a conquises nous seront peut-être utiles. » En 1877, pendant les vacances parlementaires, M. Crispi visita presque toutes les capitales de l’Europe et tous les endroits où l’on rencontre de grands personnages. Il se rendit à Salzbourg, à Gastein, à Londres, à Berlin, à Vienne, à Pesth. Les uns prétendaient qu’il avait reçu une mission du cabinet Depretis-Nicotera, d’autres qu’il se l’était fait donner, d’autres qu’il se l’était donnée à lui-même. Il conféra avec lord Derby, avec le comte Andrassy ; il eut deux longs entretiens avec M. de Bismarck, qu’il avait déjà vu et qu’il s’était promis de revoir aussi souvent que possible. Il avait compris que c’était par le chancelier de l’empire allemand qu’il arriverait au pouvoir et qu’il s’y maintiendrait. A peine devenu président du conseil, il a couru à Friedrichsruhe, peu après il y retournait. Le traité d’alliance avec l’Allemagne n’était pas son œuvre, il a voulu le retoucher pour lui donner sa marque, et il tenait au surplus à resserrer les nœuds d’une amitié précieuse, qui lui procure à la fois de grands avantages et de vifs plaisirs d’amour-propre. M. de Bismarck sait que M. Crispi est entièrement à sa dévotion, et les députés italiens sont certains ou presque certains qu’ils ne pourraient voter contre M. Crispi sans mécontenter M. de Bismarck, sans s’exposer aux attaques de ses journaux, véritable meute aboyante et dévorante qu’il lance aux trousses de quiconque dérange ses combinaisons.

Les Français qui accusent M. Crispi de gallophobie lui font tort. Il n’a pour la France ni amour ni haine, et il vivra bien ou mal avec nous selon les occurrences et surtout selon les instructions qu’il recevra de Berlin. A la vérité, il avait eu, en 1882, l’idée bizarre d’engager les Italiens du nord et du midi à se joindre à lui pour glorifier « les hauts faits, les grandes victoires de leurs pères, » en célébrant avec éclat le sixième anniversaire des vêpres siciliennes. Il aurait dû considérer que, quels que fussent au XIIIe siècle les griefs de la Sicile contre les Provençaux, qui du reste n’étaient pas encore des Français, un massacre n’est pas un haut fait, qu’il ne convient guère à un homme d’état de fêter une boucherie où ne furent épargnés ni les enfans ni les femmes, que cette façon de se débarrasser de ses ennemis, quand elle se tourne en habitude, n’est pas une méthode à encourager, qu’antérieurement déjà, en 1198, les Siciliens, irrités contre l’empereur Henri VI et à l’instigation de la reine Constance, avaient tué tout ce qui se trouvait d’Allemands dans leur île, que deux fois ils avaient eu la joie de laver leur injure dans le sang, mais que le profit avait été maigre, qu’après avoir vécu cinq mois en république, pressés vivement par les armes de Charles d’Anjou, ils en furent réduits à se donner à Pierre III d’Aragon. De quoi leur avait-il servi de massacrer 8,000 hommes ? Ils n’avaient fait que changer de maîtres. Mais qu’importait à M. Crispi ? La France s’était permis d’envoyer à Tunis un corps d’occupation, et il avait voulu lui donner un avertissement. Dès ce temps, il avait la prétention d’être le patriote, l’homme national par excellence. Ce n’était pas la haine, c’était la politique qui l’inspirait. Il cherchait une occasion de se montrer ; il l’avait trouvée, et il se montrait, et aujourd’hui encore il se montre.

Quand on a été jacobin, il en reste toujours quelque chose. M. Crispi a conservé de son passé un goût excessif pour la politique démonstrative. Arrivé tard aux grands honneurs, il a des impatiences de septuagénaire qui compte les jours et à qui il tarde de marquer son passage aux affaires par quelque action d’éclat. Il serait heureux de voir survenir quelque grande crise qui lui fournirait l’occasion de se signaler, de prouver tout ce qu’il est, tout ce qu’il peut et tout ce qu’il vaut. Mais on a beau frapper la terre du pied, il n’en sort pas toujours des événemens, et, les événemens faisant défaut, on les remplace par des manifestations. M. Crispi aime à parler haut et à faire grand : témoin ce palais immense qu’il se propose de construire près du Capitole, pour y loger le parlement, et qui, dit-on, coûtera 100 millions. Il désire qu’au milieu de tant de monumens qui perpétuent le nom de quelque pontife-roi, il y ait à Rome un édifice magnifique datant de la nouvelle ère, et qu’un jour peut-être on appellera le palais Crispi.

C’est aussi pour manifester ce qu’il a dans l’âme qu’il nous chagrine quelquefois par ses procédés cavaliers, qu’il nous cherche des chicanes, qu’il suscite des embarras, des incidens, qu’il fait beaucoup de bruit pour peu de chose. Il tient à prouver à la France combien il est susceptible sur le point d’honneur, et que, comme M. de Bismarck, il a d’orgueilleux sourcils où s’amassent facilement les tempêtes, que le Jupiter de Berlin lui a appris à tonner. Il disait l’autre jour « que depuis vingt-sept ans, l’Italie avait toujours subi quelque influence étrangère, mais qu’enfin était venu un homme qui faisait de la politique indépendante et vraiment nationale. » Les Italiens ont souri, ils savent mieux que personne ce qui en est, et que M. Crispi n’est fier qu’avec nous. Avec d’autres, il est infiniment souple et facile. Les Autrichiens eux-mêmes et les Anglais se sont plaints qu’il y avait de l’excès dans ses complaisances, dans ses doux empressemens pour l’Allemagne. Si intelligent que soit M. Crispi, il y a des choses qui lui échappent. Il ne comprendra jamais que, sous peine de prêter à la raillerie, il ne faut pas se comparer à l’Etna, qu’il est malséant de fêter les vêpres siciliennes, et que la mesure en toute chose est la marque des vrais hommes d’état.

Mais gardons-nous de croire qu’il fût homme à se contenter longtemps des stériles satisfactions d’amour-propre que procure une politique de parade qui ne conduit à rien. Quand on examine de près sa conduite, on voit qu’une idée, à laquelle il rapporte tout, dirige toutes ses actions, inspire toutes ses paroles. Il juge avec raison qu’un homme d’état qui parviendrait à résoudre à jamais la question romaine acquerrait un grand nom et se ferait une place à côté de Cavour dans le souvenir reconnaissant du peuple italien, et il pense avec non moins de raison que la question romaine ne sera résolue que le jour où le souverain pontife, reconnaissant le fait accompli, renoncera à ses revendications, tiendra le détenteur du Quirinal pour un propriétaire légitime, consentira à traiter, à capituler.

Rien ne lui est plus insupportable que l’entêtement d’un pape qui redemande éternellement son bien, et il a juré d’en faire justice. C’est à cela que doivent lui servir et les lois qu’il fait voter et sa politique démonstrative et la triple alliance. Le saint-père n’en peut ignorer, on lui répète sur tous les tons : « Pliez, cédez, résignez-vous ; ne voyez-vous pas que les temps sont changés ? Les ministères de droite vous témoignaient beaucoup d’égards et de grands respects ; mettez-vous bien en tête que vous n’avez point de ménagemens à attendre de nous, que nous sommes résolus à tout faire pour vous mater et pour détruire vos illusions. Grâce à notre loi municipale, il n’y aura plus en Italie de syndics cléricaux. Nous avons fait un code pénal qui assimile au crime de haute trahison tout vœu publiquement exprimé en faveur du rétablissement de votre puissance temporelle. Nous avons les bras longs, des épaules carrées et le verbe haut. D’où pourriez-vous attendre quelque secours ? En entrant dans la triple alliance, nous avons mis l’Autriche dans l’impossibilité de rien tenter pour vous, et l’Allemagne, à laquelle nous garantissons ses conquêtes, nous garantit en retour la paisible jouissance de notre usurpation. Son empereur n’est-il pas venu passer en revue nos soldats et notre flotte ? Vous êtes seul, absolument seul. Soyez raisonnable, faites-nous des propositions de paix. Vous verrez que nous sommes de bons princes et de bons enfans quand on nous caresse au bon endroit. Nous vous ferons un pont d’or et nous vous prodiguerons les guirlandes. »

M. Crispi est un gibelin, qui s’appuie sur l’empire d’Allemagne pour avoir raison du pape et des guelfes. Cette politique gibeline produira-t-elle les heureux résultats qu’il en attend ? Le pape se laissera-t-il intimider ? Le pape cédera-t-il ? C’est douteux, et, sur la foi d’une espérance éloignée et peut-être trompeuse, on se condamne à des sacrifices d’argent et de fierté, on s’expose à des périls. Il est dangereux de réveiller certains souvenirs, de jouer avec le fantôme du saint-empire romain, de rappeler aux nouveaux césars allemands que, durant des siècles, leurs prédécesseurs ont exercé un droit de suzeraineté sur l’Italie. Assurément, il n’est pas à prévoir que, comme Othon le Grand, l’empereur Guillaume II se rende jamais à Rome pour y faire pendre une partie du sénat et pour promener nu sur un âne le premier magistrat de la ville. Mais n’y a-t-il pas quelque imprudence à renouveler entre ses mains le serment que prêtaient jadis à Frédéric Barberousse les cités lombardes, et à lui dire : Nous vous serons toujours fidèles ; vos amis sont nos amis, vos ennemis, quels qu’ils soient, seront nos ennemis ?

Beaucoup d’Italiens pensent qu’un royaume nouvellement créé ne peut être trop jaloux de son indépendance, trop soigneux de son honneur, qu’il doit s’affranchir de toute sujétion, de tout vasselage, échapper à tout soupçon de complaisance servile, ne permettre à personne de disposer de lui et de ses destinées. Le joug de l’Allemagne n’est pas léger ; cette puissance a l’humeur indiscrète, exigeante. Elle demande des comptes à ses alliés, elle s’ingère dans leurs affaires, elle prétend régler leurs armemens et leurs dépenses, elle leur donne de hautaines leçons, elle leur met sans cesse le marché à la main ; elle regarde sa pesante amitié comme un bien qu’on ne saurait payer trop cher. Ajoutez qu’elle est ombrageuse, défiante, qu’elle ouvre facilement l’oreille aux dénonciations. N’est-ce pas Machiavel qui a raconté tout ce que souffrit, tout ce qu’endura l’infortuné Belphégor pour avoir imprudemment épousé l’orgueilleuse, acariâtre et revêche Honesta ? Cette terrible femme lui rappelait sans cesse l’insigne honneur, la grâce infinie, qu’elle lui avait faits, et comme à la morgue elle joignait tous les caprices coûteux, il s’endetta, se ruina sans la satisfaire. C’étaient de constantes récriminations, d’éternels reproches. Il maudissait le jour où avaient été décidés son mariage et son malheur : « Belphégor, Belphégor, s’écriait-il, quelle chaîne vous vous êtes mise au cou ! vous vous trouvez mal d’avoir prétendu à l’honneur d’une grande alliance, et voilà une vanité qui vous coûte cher. Il vous ennuyait donc bien d’être maître chez vous ? »


G. VALBERT.


  1. Francesco Crispi, profilo ed appunti, di Vincenzo Riccio. Editori L. Roux et C. Torino-Napoli, 1887.