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Le Figaro30 avril 1906 (p. 1).

France et Roumanie




La Ligue franco-roumaine est fondée. Elle vient au monde à une heure où l’on s’étonnera doublement, peut-être, de me voir présider à sa naissance, et j’éprouve le besoin de m’en expliquer clairement. Il n’y a pas longtemps, des étudiants de Bucarest se sont livrés à une manifestation qui avait toutes les apparences d’un accès de francophobie. La francophobie des étudiants roumains, c’était bien étrange, en vérité ! Nous n’y avons pas cru et nous avons bien fait. La délégation que ceux-ci ont envoyée tout aussitôt présenter un hommage opportun au ministre de France avait pour mission d’effacer l’impression causée par leur incartade. Rappelez-vous l’insurrection des étudiants hellènes lorsqu’on voulut, en Grèce, publier les Évangiles en langue vulgaire. Cela ne vous avait-il pas une saveur moyenâgeuse très piquante ?… La jeunesse, universitaire, dans les pays du soleil surtout, est sujette à de tels accès. Donc les Roumains ont voulu paraît-il, protester contre le dédain dont la haute société de Bucarest faisait profession à l’égard de la langue nationale. Il ne nous appartient pas d’apprécier la valeur de ce grief. Sachant quelles sont l’intensité et l’unanimité du patriotisme roumain, nous serions peut-être portés à en sourire. Ce sont là pourtant des susceptibilités dont il ne faut jamais sourire, car, même sans fondement, le sentiment qui les dicte est respectable. La seule chose à laquelle nous ayons droit de nous attendre, nous autres Français, de la part de nos jeunes amis des bords du Danube, c’est qu’ils ne nous mêlent plus à ce genre d’aventures et qu’ils choisissent avec plus de précaution, une autre fois, les occasions de manifester et de protester. Combien il eût été déraisonnable et injuste, avouez-le, d’ajourner pour un si petit incident la création d’une œuvre utile issue d’un témoignage spontané de sympathie que nul parmi nous ne saurait oublier. Qu’un simple vœu de rapprochement, un simple désir d’amitié exprimés dans les colonnes de ce journal aient eu pour effet de provoquer l’adresse chaleureuse au bas de laquelle se sont inscrits aussitôt quatre-vingts des citoyens les plus en vue et les plus estimés de Bucarest, c’est assurément flatteur pour le Figaro, mais c’est surtout symptomatique de l’affection profonde et vivace dont, là-bas, on entoure la France. Du reste, tout dernièrement encore, de frénétiques applaudissements accueillaient l’admirable discours prononcé dans une réunion publique de Bucarest par M. Delavrancea, ancien maire de la ville, vice-président de la Chambre des députés et l’un des fondateurs de notre ligue. « Pas plus que les générations passées, a dit M. Delavrancea en s’adressant précisément aux étudiants, vous ne pouvez oublier un seul instant notre dette de reconnaissance envers le peuple libérateur, le noble peuple français ! Il y a plus d’un demi-siècle que les frontières et les écoles de la France nous sont largement ouvertes. C’est de là que, les uns après les autres, nous sommes revenus avec nos aspirations vers la liberté, la fraternité et l’unité nationale… Et quel est le Roumain assez ingrat pour ne point se souvenir que ses plus profondes émotions sont dues aux grands lyriques français, que l’instrument qui lui servit à pénétrer les mystères de la science et de la philosophie fut encore la langue française ?… » Voilà comment les Roumains parlent de la France.

Que pensent-ils de la Grèce ? Je ne sais si cela vous importe, lecteurs, mais à moi cela importe beaucoup. Mon philhellénisme passe pour irréductible et je rougirais qu’il cessât de l’être. Si j’avais cru qu’il y eût au fond du conflit actuel quelque chose de définitif et d’irréparable, je me serais abstenu ; j’aurais laissé à d’autres le soin de nouer entre Français et Roumains des liens si nécessaires et si féconds. Mais, quelque acuité que revête la querelle, si nombreuses qu’aient été les maladresses du début, si déplorables qu’apparaissent les violences auxquelles on a eu recours ça et là, l’avenir demeure identique. Un fait capital le domine, un fait auquel nul événement ne saurait apporter de modification. La Grèce et la Roumanie ont le même adversaire Hellènes et Roumains sont les dépositaires d’un héritage solidaire, les représentants de principes associés, leur entente n’est qu’une question de temps ; elle apparaît fatale à qui prend la peine d’y songer.

Ce que nous ferons de notre ligue naissante ?… Oh ! non point un de ces prétextes à banquets et à palabres, une de ces pépinières à délégations pompeuses comme il en existe tant de nos jours. Nous n’irons pas nous promener aux inaugurations de monuments, déposer de vaines couronnes aux pieds des statues et attendre dans les gares les arrivées sensationnelles. Nous nous bornerons à viser ce double but éminemment simple et fécond Chasser de France l’ignorance de ce qui est roumain et de Roumanie le découragement à l’égard de ce qui est français. Pourquoi le nier ? les Français ignorent la Roumanie intellectuellement, politiquement et commercialement. Quelques maigres notions plus ou moins exactes jalonnent seules le creux qu’occupe la Roumanie dans les cerveaux français, au triple point de vue de la pensée, du gouvernement et des affaires. C’est bien cela, elle occupe un creux. On pense à elle, mais on y pense à vide ! Et comme ce régime dure depuis longtemps, les Roumains se sont un peu découragés. Ils aiment toujours notre pays ; ils tiennent envers lui — nous venons d’en avoir la preuve — le même langage vibrant, ému, sincère, mais leurs hommages s’adressent plutôt au passé ; ils ne se sentent pas les débiteurs du présent et ne se croient guère assurés de l’avenir. C’est à nous maintenant d’aller vers eux, et d’y aller avec nos idées et nos marchandises. Qu’on le sache bien, le produit français à prix égal et même à prix légèrement supérieur aura toutes chances d’être préféré en Roumanie ; mais comme il ne vient pas, force est bien aux Roumains de s’accommoder de celui qui vient. Oui, au rebours de ses pareilles, notre ligue ne pensera pas déchoir en poussant de son mieux les commerçants français à la conquête du marché roumain. Plus encore que les petits cadeaux, les affaires fructueuses font les bons amis. Rien de terre à terre en cela ; du pratique seulement.

En apprenant d’autre part quelles sont les ressources et quels sont les besoins de la Roumanie moderne, les Français sauront comment elle s’est faite ; ils admireront la silencieuse persévérance, la sagacité, le sang-froid des chefs et des soldats qui ont su l’édifier à travers tant de labeurs, de soucis et d’obstacles ; ils reconnaîtront à de nombreux signes cette parenté latine qui, loin de s’affaiblir, semble se rénover, et s’affirme chaque jour davantage.

Tel sera le double but de nos efforts, et pour y atteindre nous faisons appel à toutes les bonnes volontés.


Pierre de Coubertin.