Ouvrir le menu principal
Michel Lévy frères (4p. 1-110).




FRANÇOISE


COMÉDIE EN QUATRE ACTES


Gymnase-Dramatique. — 3 avril 1856




C’est aux éminents artistes du Gymnase-Dramatique qu’il m’est doux d’attribuer le bon accueil que le public a fait à cette pièce. Madame Rose Chéri est un talent hors ligne. Ardent et passionné sous les traits charmants de Diane de Lys, effrayant de vérité sous le calme infernal de madame d’Ange, ce talent si sûr et si souple vient de donner au personnage de Françoise une adorable pureté, une tendresse vraie, des larmes déchirantes.

Berton accuse avec l’exquise délicatesse d’une science consommée, et avec le charme d’une nature d’élite, les agitations plus ou moins profondes du cœur humain. Qu’il soit amoureux ou épris, ambitieux ou repentant, il est toujours l’objet d’une émotion profonde pour le public, et un modèle pour les artistes. L’excellent Ferville est toujours ce type de vérité saine et de haute distinction, que l’on apprécie et que l’on aime dans toutes ses créations.

Dupuis, ce comique si fin et si élégant, vient de trouver dans le rôle d’un homme de cœur des accents de passion généreuse qui lui ont valu un véritable succès. M. et madame Lesueur ont déployé leur remarquable esprit d’observation dans les types comiques de deux parvenus, bonnes gens au fond, mais enivrés de l’espèce de vanité propre au paysan, l’envie de s’égaler à la noblesse. On sent chez Lesueur-Dubuisson le respect instinctif du fils des serfs pour le fils des preux, à travers une affectation de moquerie et de dédain ; chez sa femme, un éblouissement plus naïf et une ostentation pleine de bonhomie et de gaieté. Mademoiselle Delaporte est une ingénue délicieuse qui fait grand honneur à un grand maître, M. Samson. Enfin madame Mélanie, fidèlement vraie et consciencieuse dans les moindres détails, a sa part méritée dans le succès de la pièce et dans la gratitude de l’auteur.

Si je dois de vifs remercîments aux artistes du Gymnase, je n’oublie pas que j’en dois aussi à ceux du Théâtre-Français, qui avaient commencé l’étude de cette pièce. Des circonstances particulières m’ont amenée à la changer de scène ; mais j’avais eu le temps d’apprécier la physionomie remarquable que chacun d’eux commençait à donner aux personnages principaux.

C’est encore un agréable devoir à remplir que de signaler l’heureuse mise en scène et le merveilleux ensemble que le théâtre du Gymnase reçoit de son habile directeur, M. Montigny ; il est impossible d’apporter à la représentation des pièces plus de goût et de vérité. Ce n’est pas là un remercîment purement personnel. On doit une reconnaissance réelle, que l’on soit artiste ou spectateur, à l’homme qui pousse l’art et la science du théâtre dans une telle voie de progrès, et qui donne à la scène l’aspect de la vie réelle, opulente ou mesquine, élégante ou comique. Le public ne s’y trompe pas, et, lorsqu’il applaudit un décor, ce n’est pas seulement la dépense qu’il approuve, la libéralité, du directeur qu’il récompense : c’est le tact qui préside à l’arrangement du tableau placé sous ses yeux qu’il apprécie ; c’est l’harmonie de ces demeures ouvertes à l’intimité ou au luxe avec les caractères ou les scènes auxquels elles servent de cadre. Sous ce rapport, l’esprit, l’œil et la volonté qui choisissent et dirigent, font œuvre d’art, il faut le reconnaître.

Quant à la pièce, l’auteur y a cherché l’étude d’un travers assez répandu dans notre monde d’aujourd’hui. Ce monde-là manque plutôt de grandes qualités qu’il n’abonde en grands travers. Le châtiment de son dédain pour l’idéal est d’aspirer malgré lui à ces vrais biens qu’il laisse échapper. Cet idéal, que quelques-uns portent tranquillement en eux-mêmes, est cependant des plus simples. L’amour de la famille et du travail, le dévouement, l’honneur et l’amitié, quoi de plus naturel aux bons esprits ? Pourtant l’esprit et les mœurs du temps rendent souvent difficiles ces douces tendances et ces humbles vertus. Le combat d’un homme aux prises avec les vives tentations du siècle et les charmes paisibles du devoir m’a paru avoir sa part de vérité bonne à dire. Nous avons tous assisté à cette lutte, nous avons tous connu cet homme-là. Il n’était ni scélérat ni odieux ; il était souvent aimable et bon, sa conduite n’était pas volontairement lâche : aussi on le plaignait, on se dévouait à lui. Il n’abusait pas sciemment de cette pitié, il la repoussait, il en avait peur. Il n’avait ni le courage de l’accepter ni celui de s’en passer ; une soif avide de bonheur le rendait malheureux : il avait des remords stériles ; des élans de cœur impuissants.

Quel était donc son vice ? L’absence de foi et de lumière, une fausse notion des pures joies de la vie, l’ignorance aveuglée qui jette sa proie pour en saisir l’ombre, le besoin de ne pas se donner de peine, un rêve de repos dans la mollesse et d’amusement dans l’inaction : chimères funestes, résultat d’une civilisation matérielle qui n’a pas encore amené avec elle la vraie civilisation morale, et qui sent le besoin encore vague, mais déjà douloureux, de prendre son équilibre et de mettre son bien-être intellectuel au niveau de son bien-être physique. Nous ne sommes plus, Dieu merci ! au siècle des roués de la Régence. Les jeunes gens complètement dépravés, s’il en existe, ne peuvent plus être aujourd’hui que des imbéciles. L’intelligence est trop répandue pour que le vice s’affiche, pour que l’impudence se sente fière d’elle-même. La jeunesse a généralement de bonnes aspirations ; c’est pour cela qu’elle souffre en les étouffant, et Dieu, qui le veut ainsi, sait probablement ce qu’il fait.

Paris, 10 avril 1836.

G. S.



DISTRIBUTION


FRANÇOISE LAURENT 
 Mme Rose-Chéri.
HENRI DE TRÉGENEC 
 MM. Berton.
LE DOCTEUR LAURENT, père de Françoise 
 Ferville.
JACQUES DE LA HYONNAIS 
 Dupuis.
DUBUISSON 
 Lesueur.
MADAME DUBUISSON 
 Mme Lesueur.
CLÉONICE DUBUISSON 
 Mlles Delaporte.
MARIE-JEANNE, servante du docteur 
 Mélanie.


La scène se passe à Bourges et aux environs.




ACTE PREMIER


Chez le docteur, à Bourges. — Un salon annonçant une vie simple et aisée, du goût et de l’ordre. — Au fond, une large porte vitrée donnant sur un cabinet de travail, que l’on voit en partie. — À gauche, porte donnant sur l’antichambre. — Porte à droite, conduisant à la salle à manger. — Au milieu, un guéridon. — À droite, cheminée.




Scène PREMIÈRE


DUBUISSON, MARIE-JEANNE, entrant tous deux.



DUBUISSON.

Et comme ça, Marie-Jeanne, il n’est point chez lui ?


MARIE-JEANNE.

Eh ! non, monsieur Dubuisson ; ce n’est point encore son heure de rentrer.


DUBUISSON.

Il a une bonne clientèle, le docteur Laurent. C’est le médecin le plus achalandé dans la ville de Bourges et les environs. Il doit gagner gros, ton maître ?


MARIE-JEANNE.

Oh bien, oui ! il serait riche, s’il voulait ! mais il soigne trop de malheureux, et il ne prend pas assez cher aux richards comme vous !


DUBUISSON, moitié fier, moitié plaintif.

Aux richards ?… Enfin !… Je lui apportais…

Il s’assied à droite du guéridon.

MARIE-JEANNE.

Le prix des visites qu’il a faites, l’an passé, à votre demoiselle ? Il m’avait prévenue de ça, et, pour vous épargner la peine de repasser, voilà son reçu qu’il m’a laissé ce matin ; ça fait-il votre compte ?

Elle a été chercher le reçu dans le cabinet.

DUBUISSON, regardant le papier que Marie-Jeanne lui a remis.

Voyons ! (À part.) Tiens ! il a oublié deux visites. Il tire de l’or de sa poche et le compte sur la table.


MARIE-JEANNE.

Ah çà ! elle est bien guérie, mamselle Cléonice ?


DUBUISSON.

Que trop ! elle a couru les bals tout l’hiver. Ah ! ça coûte les yeux de la tête, la vie de Paris !


MARIE-JEANNE, remontant.

Attendez-moi un petit peu, que je vous plaigne ! Pauvre cher homme !… Dites donc, père Dubuisson !


DUBUISSON.

Hein ?


MARIE-JEANNE.

Peut-être bien que ça vous fâche, que je vous appelle comme ça ?


DUBUISSON.

Non, non ! tu es ma payse !


MARIE-JEANNE.

Dame ! nous sommes nés natifs du même endroit tous les deux, ou peu s’en faut ; car vous étiez encore aubergiste à Cluis-Dessous, comme j’étais vachère à Cluis-Dessus. Vous avez fait votre chemin mieux que moi ! Je me souviens que je vous disais : « Oh ! vous, Christophe Dubuisson, vous irez loin ; vous essayez cinquante choses ; vous allez de métier en métier, vous tondez tous les œufs, vous ferez fortune ! »


DUBUISSON, souriant avec une bonhomie rusée.

Eh bien ?


MARIE-JEANNE.

Eh bien, ça ne vous parait pas drôle, d’être le plus gros banquier du Berry, et d’avoir maison à Paris, maison ici en ville, et château à la campagne ?


DUBUISSON.

Le château, ça m’a bien ennuyé un peu au commencement ! ça coûte plus que ça ne sert ! mais c’était l’idée de ma femme ; je m’y suis fait ! Ah ! ça me fait penser… (Il se lève.) Tu connais M. Henri de Trégenec ?


MARIE-JEANNE.

Si je le connais ! c’est M. Laurent qui l’a instruit, mais je peux bien dire que c’est moi qui l’ai élevé. Qu’est-ce que vous voulez savoir de lui ?


DUBUISSON.

Si c’est un garçon rangé, un bon sujet.


MARIE-JEANNE.

Oh ! élevé chez nous, il n’a point appris à être avare.


DUBUISSON.

Je n’aime point les avares ; je les déteste !… Mais… est-ce qu’il est dépensier ?


MARIE-JEANNE.

Lui ? Eh bien, qu’est-ce que ça vous fait ?


DUBUISSON.

Rien ! Voyons, comptes-tu ton argent ?


MARIE-JEANNE.

Oh ! ma foi, non ! vous savez mieux compter que moi. Attendez, on sonne.

Elle sort par la gauche.

DUBUISSON, regardant la note.

Pas moins, il a oublié deux visites, le docteur !… C’est peut-être pour m’éprouver ! c’est un malin, lui !… D’ailleurs, il ne me prend pas cher, il n’écorche pas le monde, et j’ai le moyen.

Il ajoute à la somme restée sur la table.




Scène II


DUBUISSON, MARIE-JEANNE et HENRI.



MARIE-JEANNE, entrant, à Henri.

Oui, oui, tout le monde va bien ici ; mais, si vous venez pour déjeuner, c’est trop tôt.


HENRI.

J’attendrai.

Il prend un livre et s’assied près de la cheminée.

DUBUISSON, bas, à Marie-Jeanne.

Dis donc, ma payse, est-ce que c’est lui, le jeune comte ?


MARIE-JEANNE.

Oui, c’est M. Henri. (Sonnette.) Allons, v’là qu’on sonne encore ! c’est tous les jours une procession comme ça, ici.

Elle sort.




Scène III


DUBUISSON, HENRI.



DUBUISSON, à part.

J’aurais envie de l’accoster… Mais ces grands messieurs, on ne sait par où les prendre !… Bah ! j’irai au fait. Monsieur le comte !


HENRI, sans se lever.

Plaît-il, monsieur ?


DUBUISSON.

M. le comte de Trégenec n’a pas l’honneur de me connaître, mais…


HENRI, souriant.

Ma foi, non, monsieur, je n’ai pas du tout cet honneur-là.


DUBUISSON.

Je voulais dire… c’est égal. C’est moi qui suis Dubuisson le banquier.


HENRI, saluant et lui montrant un siége.

Monsieur… (À part.) Je le prenais pour un huissier. (Haut.) Pardon, monsieur Dubuisson, si je n’ai pas salué tout d’abord mon voisin de campagne ; mais j’habite si peu la province… et, d’ailleurs, vous êtes nouvellement établi dans cette ville, je crois ?


DUBUISSON, s’asseyant.

Deux ans, pas plus, et je sais que vous restez à Paris. Ma femme y passe les hivers.


HENRI.

Je sais cela. On m’a parlé de bals qu’elle a donnés…


DUBUISSON.

Oui, elle prétend marier notre fille dans le beau monde ; c’est une paysanne parvenue, comme moi, ma femme !


HENRI.

Il paraît qu’elle fait cas des titres.


DUBUISSON.

Oui, ça l’amuse.


HENRI.

Attendez donc !… on m’a parlé du mariage de mademoiselle votre fille avec un Portugais de haute race, un certain duc de Belver.


DUBUISSON, ricanant.

Un de vos amis ?


HENRI.

Non pas ! bien au contraire !


DUBUISSON.

Je sais ça.


HENRI.

Ah !


DUBUISSON.

Oui, oui, ce monsieur qui n’a que son nom, son rang et des dettes, et qui prétend à ma fille…


HENRI.

Permettez ! il a aussi sa laideur et son âge ! C’est un capital considérable !


DUBUISSON, riant.

Oui, oui, un œil de moins et un capital entre cinquante et soixante ans. (À part.) Il est gentil ! il est drôle ! (Haut.) Méchant comme un diable avec ça ! Vous pensez si elle est pour son nez, ma fille !


HENRI, railleur.

Si mademoiselle votre fille tient de vous…


DUBUISSON.

Elle est gentille, et, moi, je suis laid, aussi laid que le duc.


HENRI.

Ah çà ! mais il est dans ce pays-ci, le duc ! Il chasse aux environs, m’a-t-on dit ?


DUBUISSON.

Oui, c’est une manière de se faufiler chez nous ; il y perd son temps ; mais il se trouve qu’il nous a parlé de vous.


HENRI.

Et il vous a certainement dit du mal de moi ?


DUBUISSON.

Non, mais je sais qu’il en pense. Dame ! il est vieux, pauvre, désagréable… Il avait pourtant une maîtresse assez gentille, et vous la lui avez soufflée…


HENRI, se levant.

Plus bas, monsieur, je vous prie !


DUBUISSON, se levant aussi.

Ah ! oui ; à cause de la demoiselle de la maison d’ici… Vous lui en contez donc aussi, à mademoiselle Françoise ? Il paraît que vous êtes un séducteur ?


HENRI.

Non, monsieur ; je suis l’ami respectueux de mademoiselle Françoise Laurent, et les incidents de ma vie légère ne doivent pas profaner son oreille. Quant à la maîtresse du duc, je ne sais déjà plus son nom, et certes elle ne méritait pas ses regrets.


DUBUISSON.

Enfin, il a du dépit, et il dit que vous avez fait des petites folies pour cette demoiselle-là… et pour d’autres ! ce qui fait que vous auriez aussi de petits embarras… Bref, vous avez l’intention de vendre votre terre de Luzy, qui joute la mienne, et dont je pourrais peut-être m’arranger, si vous aviez des prétentions raisonnables.


HENRI, à part.

Ah ! nous y voilà. (Haut.) Le duc a parlé sans savoir, monsieur Dubuisson ; je n’ai fait part à personne de mes intentions, et je vous remercie des offres que voulez bien me faire.

Il remonte.

DUBUISSON.

Pardon ! je vous croyais gêné… Hein ?… plaît-il ?


HENRI, prenant un journal.

Je n’ai pas répondu, monsieur.


DUBUISSON.

Pardon, je croyais !… C’est que, si vous vouliez vous défaire de Luzy… comme c’est enclavé dans mon bien… comme ça touche le faubourg par un bout, j’avais l’idée de me faire une route, une avenue depuis ma maison de ville jusqu’à mon château.


HENRI.

Et c’est moi qui vous gène ?… J’en suis désolé ; mais…


DUBUISSON.

Mais ça n’est pas votre dernier mot, vous y penserez ! Mieux vaut vendre en bloc que de se laisser exproprier.


HENRI.

Exproprier ?


DUBUISSON.

Dame ! ça peut arriver à tout le monde ! Serviteur, monsieur le comte ! au revoir !


HENRI.

Au revoir, monsieur !

Dubuisson sort par la gauche.



Scène IV


HENRI, puis MARIE-JEANNE.



HENRI.

Au revoir, avec ce regard et ce sourire de paysan madré, ressemble à une menace… à une prédiction, tout au moins !… Ah ! il serait bien temps d’en finir avec cette absurde manière de dépenser ma fortune, ma jeunesse… mon âme peut-être ! (Voyant Marie-Jeanne qui est entrée.) Marie-Jeanne, est-ce que Françoise est levée ? Tu ne réponds pas ? tu prends ton grand air ? Voyons ! qu’est-ce qu’il y a, ce matin ? tu ne m’aimes plus ?


MARIE-JEANNE.

Si fait ! mais vous venez trop souvent chez nous !


HENRI.

Tu ne sais pas ce que tu dis !


MARIE-JEANNE, fâchée.

Merci, monsieur.


HENRI, l’embrassant.

Tu boudes ? Bonjour, Marie-Jeanne !


MARIE-JEANNE.

Méchant enfant ! m’embrasser, moi, à son âge !


HENRI, riant.

Ma foi, oui, je me permets ce larcin ! n’es-tu pas ma bonne, ma vieille amie, presque ma mère ? Est-ce que j’ai eu une autre mère que toi ? Je n’en sais rien, moi qui n"ai jamais connu la mienne.


MARIE-JEANNE, à part.

Comment se fâcher ? Il est si aimable ! S’il savait aimer comme on aime !


HENRI.

Françoise n’est donc pas encore descendue ?


MARIE-JEANNE.

Non, Françoise ne reçoit personne quand son père n’est pas là.


HENRI.

Elle a raison ; mais, moi, je ne suis pas quelqu’un. Je parie qu’elle est là ! (il va vers le cabinet du docteur et revient.) Non ! Qu’est-ce que c’est que ce monsieur-là ?




Scène V


Les Mêmes ; LA HYONNAIS, tenant un journal, sort du cabinet et s’assied au fond, près de la porte, sans paraître voir Henri.


MARIE-JEANNE, à Henri.

C’est un monsieur qui veut consulter le docteur pour sa santé ; il l’attendait dans son cabinet.


HENRI.

Pourquoi en sort-il ? (Regardant de loin.) Ah ! c’est que Françoise vient d’y rentrer.


MARIE-JEANNE.

C’est un homme qui sait vivre ; il vous donne l’exemple : restez là.


HENRI.

Il la regarde pourtant ! il la regarde même beaucoup pardessus son journal.


MARIE-JEANNE.

Qu’est-ce que ça vous fait ?… un malade !


HENRI.

Il a l’air malade comme moi, ce gaillard-là. Tiens, je connais cette figure ! où diable l’ai-je déjà vue ? Ah ! j’y suis ! c’est en Bretagne… Comment se trouve-t-il ici ?


MARIE-JEANNE.

Eh bien, parlez-lui, si vous le connaissez ; ça le désennuiera, depuis le temps qu’il est là !… Il vous regarde aussi.


HENRI.

Et tu vois qu’il ne me dit rien ! Voyons donc s’il me saluera. (Il fait quelques pas vers le fond. La Hyonnais le regarde et ne bouge pas. — Avec ironie.) Monsieur, si vous êtes malade, ce courant d’air ne vaut rien : vous ne devriez pas rester devant cette porte. (La Hyonnais sourit, s’incline imperceptiblement et ne se dérange pas. — À Marie-Jeanne.) Sais-tu qu’il a l’air impertinent, ce monsieur ?


MARIE-JEANNE.

Dame ! vous aussi, je trouve.


HENRI.

Il semble me braver, et je sais que son nom est odieux à mon père… Des haines politiques de province… Ça, ça m’est égal… mais j’ai envie de profiter de l’occasion pour lui dire que sa figure… C’est dommage qu’elle ne me déplaise pas.




Scène VI


Les Mêmes, LE DOCTEUR.



LE DOCTEUR, à Marie-Jeanne, qui a été au-devant de lui, et qui lui annonce la Hyonnais.

Bien, bien ! (À la Hyonnais.) Pardon, monsieur, je suis en retard ; c’est la coutume de Berry ! (Il se débarrasse de son chapeau, de sa canne et de divers papiers.) Je suis à vous. (À Henri.) Ah ! te voilà, mon enfant ! bonjour, (Il lui serre la main. — À Marie-Jeanne.) Et ma fille ?


HENRI, montrant le cabinet.

Elle est là qui range vos livres ; mais ce dragon de Marie-Jeanne m’empêche de lui dire bonjour !


LE DOCTEUR.

Moi, je te le permets ; n’êtes-vous pas frère et sœur ? D’ailleurs, notre fille est majeure, et c’est par habitude que sa vieille bonne la garde comme une petite pensionnaire.


MARIE-JEANNE, bas, au docteur.

Mais c’est pour le qu’en dira-t-on !


LE DOCTEUR.

Et tu fais bien ; va avec eux.

Marie-Jeanne suit Henri dans le cabinet.




Scène VII


LE DOCTEUR, LA HYONNAIS.



LE DOCTEUR.

Maintenant, monsieur, si vous voulez passer dans ma chambre…


LA HYONNAIS.

Inutile de vous déranger, monsieur le docteur ; je ne suis pas malade. Je désire seulement causer avec vous de la personne qui était ici tout à l’heure, de M. Henri de Trégenec.


LE DOCTEUR.

Ah ! vous le connaissez ?


LA HYONNAIS.

De vue seulement ; mais je désire le connaître davantage, et c’est pour cela que je m’adresse à vous.


LE DOCTEUR.

Asseyons-nous, monsieur : j’ai tant couru, ce matin ! (Ils s’asseyent au guéridon.) De quoi s’agit-il, et à qui ai-je l’honneur de parler ?


LA HYONNAIS.

Jacques Mahé, baron de la Hyonnais, noblesse de campagne, fortune suffisante, existence sans éclat, mais sans tache.


LE DOCTEUR.

Bien, monsieur ! Après ?


LA HYONNAIS.

Vous, monsieur, vous êtes un homme d’intelligence et un homme de bien. Je vous connais pour avoir lu un livre de science et de philosophie qui devrait être la loi et la morale de tous les hommes de votre profession.


LA HYONNAIS.

Mon livre n’a d’autre mérite que sa bonne foi et sa simplicité. Est-ce que vous vous occupez de médecine… en amateur ?


LA HYONNAIS.

Je suis étudiant, j’espère avoir mon diplôme cette année.


LE DOCTEUR.

Ah ! quoique gentilhomme ?


LA HYONNAIS.

Parce que gentilhomme, et même un peu seigneur de village ; j’ai pensé qu’il était de mon devoir de me rendre utile et d’exercer gratis, puisque j’ai un patrimoine ; mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Permettez-moi de vous parler de vous, et de vous demander si je suis bien informé. Il y a vingt ans, à la prière de sa femme mourante, le marquis de Trégenec vous confia son fils unique, Henri, jusque-là élevé loin de ses yeux, au fond d’une de ses fermes.


LE DOCTEUR.

Oui, monsieur ; ma femme avait été au couvent à Paris avec madame de Trégenec ; toutes deux moururent jeunes. Mais je gardai Henri, et le fis élever chez moi, parce que je l’aimais.


LA HYONNAIS.

Il vous intéressait parce qu’il était malheureux ; son père le haïssait, ses oncles ne voulaient pas entendre parler de lui ; une sorte de malédiction mystérieuse…


LE DOCTEUR.

Cela, monsieur, je l’ignore, et, quand même je le saurais…


LA HYONNAIS.

Vous ne le diriez pas au premier venu ; mais peut-être vais-je obtenir votre confiance. Il se pourrait, monsieur le docteur, que je fusse le frère d’Henri de Trégenec.


LE DOCTEUR.

Vous ? Comment arrangez-vous ça ?


LA HYONNAIS.

Oh ! moi, je suis bien le fils de M. de la Hyonnais ; mais il n’est pas certain qu’Henri soit celui de l’homme dont il porte le nom. Je ne puis rien affirmer ; mais, il y a six mois, mon père, qui était un homme de cœur et mon meilleur ami, m’a dit à son lit de mort : « Jacques, j’ai rendu ta mère heureuse, je n’ai rien à me reprocher envers elle ; mais, avant de la connaître, j’avais aimé une jeune fille qui, trop riche pour moi, fut mariée au marquis de Trégenec. Depuis ce jour, je ne l’ai revue qu’une fois, pour lui dire un éternel adieu. Mais cette entrevue et la découverte de notre ancienne affection ont éveillé chez le marquis une jalousie implacable. Madame de Trégenec est morte de chagrin, et son fils Henri, élevé loin du toit paternel, confié à des soins étrangers, semble désavoué secrètement. Je n’ai pas voulu le connaître, c’eût été accréditer les soupçons ; mais une lettre de sa mère mourante l’a mis, à tout événement, sous ma protection, et j’ai fait, dans mon cœur, le serment de ne pas abandonner au malheur le fils d’une femme dont le souvenir m’a toujours été cher et sacré. Jusqu’ici, j’ai veillé, de loin, sur lui. À présent, c’est à ton tour, si tu m’aimes ! » Mon père n’a pu s’expliquer davantage. J’ai juré… il m’a béni… il n’est plus, et je viens tenir ma parole.


LE DOCTEUR, lui tendant la main.

Monsieur de la Hyonnais, vous êtes un brave jeune homme ! J’aime à croire qu’Henri sera digne de ce dévouement. Je ne dois pas vous dissimuler que son caractère est plus séduisant que solide. C’est une âme expansive et légère, tour à tour ardente et froide, éprise du vrai et du faux ; mais une affection sérieuse comme la vôtre peut lui faire beaucoup de bien.


LA HYONNAIS.

Et sa position ?…


LE DOCTEUR.

Ne doit pas vous préoccuper. Il a la fortune de sa mère, que le marquis a placée en terres dans ce pays-ci ; d’ailleurs, la loi lui garantit l’héritage de l’homme dont le nom ne saurait lui être contesté.


LA HYONNAIS.

Vous savez, monsieur, qu’on peut, toujours éluder la loi, et je sais aussi qu’Henri a des dettes, qu’il a formé depuis peu le dessein de se marier et qu’il a écrit au marquis pour savoir quel sort il comptait lui faire. Une réponse devait lui être adressée ces jours-ci, et c’est pour parer au coup fâcheux que cette réponse peut apporter à ses projets et à sa situation que je suis venu vous trouver.


LE DOCTEUR. Ils se lèvent.

Se marier ! Il ne m’en a pas dit un mot. Je croyais avoir sa confiance ! Quant à ses dettes,… j’ignore si elles sont considérables…


LA HYONNAIS.

Henri ne sait rien des douleurs de sa mère ; pensez-vous que je puisse passer la journée à Bourges et faire connaissance avec lui, sans lui causer trop d’étonnement ? »


LE DOCTEUR.

Rien de plus facile. Voyons,… vous allez à Vichy…


LA HYONNAIS.

Bien !


LE DOCTEUR.

Et vous vous êtes arrêté ici pour me consulter ; vous m’êtes


LA HYONNAIS.

Quelle est ma maladie ?


LE DOCTEUR.

La première venue… Une céphalalgie ; qui est-ce qui n’a pas de migraines ?


LA HYONNAIS.

Moi, je ne sais ce que c’est. Je me porte comme le pont Neuf.


LE DOCTEUR.

Eh bien, un bon rhumatisme ?


LA HYONNAIS.

Encore moins. Mais j’aurai tout ce qu’il vous plaira.


LE DOCTEUR.

Va pour la migraine ! Or donc, je m’empare de vous, vous êtes mon malade ; vous causez avec Henri, et vous l’aimez, je n’en doute pas. Vous déjeunez avec nous…


LA HYONNAIS.

Pourrai-je manger, au moins ? J’ai un appétit de Breton et de voyageur !


LE DOCTEUR, riant.

Ce sera un symptôme de votre mal ! Allons, je vas chercher Henri et lui faire mon conte en deux mots, ainsi qu’à ma fille.

Il passe dans le cabinet.




Scène VIII



LA HYONNAIS, seul.

Sa fille !… Je m’étais imaginé que c’était elle qu’Henri voulait épouser. C’est une charmante figure ! On la dit pleine de talents et de qualités. Le docteur doit avoir de l’aisance. Tout ici respire une vie calme et saine. Si ce jeune homme n’a pas l’esprit faussé par l’ivresse du monde, il me semble qu’il pourrait trouver sous sa main une heureuse destinée !




Scène IX


LE DOCTEUR, HENRI, LA HYONNAIS.



LE DOCTEUR, bas, à Henri.

Puisque c’est lui qui demande à te voir !


HENRI.

À la bonne heure !


LA HYONNAIS, à Henri.

Monsieur de Trégenec, puisque le hasard nous rapproche, permettez-moi de vous saluer. Nos familles ne se voient pas, bien qu’elles vivent non loin l’une de l’autre, en Bretagne. Des nuances d’opinion…


HENRI.

Je sais cela, monsieur ; mon père n’a pas beaucoup marché avec son siècle ; mais, moi, je n’épouse pas toutes ses croyances. Plusieurs de mes amis qui vous connaissent vous tiennent pour un galant homme, et, si vous avez la même opinion de moi, qui suis à peu près inconnu en Bretagne…


LA HYONNAIS.

J’ai très-bonne opinion d’un homme qui a été formé par M. le docteur Laurent.


HENRI, gaiement.

Oh ! il m’a bien mal élevé ! Vous croyez qu’il s’entend à former la jeunesse, lui ? Pas du tout ! Il l’aime, il la choie, il veut l’instruire en l’amusant, il excuse toutes ses langueurs, il pardonne à toutes ses sottises !… Voilà pourquoi je suis un ignorant, un écervelé, un véritable enfant gâté… ici ! Ailleurs, je me conduis mieux. Je me borne à être un désœuvré et un insignifiant de plus dans le monde.

Il passe devant le docteur, qui arrange des papiers sur le guéridon.

LE DOCTEUR.

Ah ! ça, c’est possible ! et je m’en lave les mains ; mais, s’il n’a pas conservé un bon cœur, il est bien hypocrite, car l’amitié qu’il nous a gardée paraît vraie (avec intention) et loyale…


HENRI, vivement ; il est assis près du guéridon.

Oh ! pour cela, oui ! elle est vraie ! Comment donc ! il n’y a que cela de sérieux dans ma vie.


LE DOCTEUR, bas, à la Hyonnais.

Vous voyez cette expansion charmante ?


LA HYONNAIS, de même.

Oui, certes, il est aimable et paraît aimant.


LE DOCTEUR, haut.

Quant à son instruction, je n’ai jamais pu en faire un érudit ; mais…


HENRI, se levant.

Oh ! oui, parlons de ça ! Je n’ai guère appris et je n’ai rien retenu. Mais c’est la faute à Françoise.


LE DOCTEUR.

Ah bah ! comment ça ?…


HENRI.

Parce qu’elle apprenait tout à ma place ! Quand j’ai vu qu’elle s’en tirait si bien, je lui ai laissé le soin de tout retenir ; de telle sorte…


LE DOCTEUR.

N’exagérons rien : Françoise est une bonne et excellente fille…




Scène X


HENRI, LE DOCTEUR, FRANÇOISE, LA HYONNAIS.



FRANÇOISE.

Ah ! vous parlez de Françoise ; j’ai entendu mon nom ! Eh bien, quel mal disiez-vous de moi, ingrats, pendant que j’avais la charité de vous faire servir le déjeuner ? (Voyant la Hyonnais ; un peu intimidée.) Ah ! pardon, monsieur, je vous croyais… je… (Gaiement et naturellement.) Je parle trop haut, n’est-ce pas, et vous devez craindre le bruit. Faites-nous taire, en attendant que mon père vous guérisse.


LA HYONNAIS.

Il me semble que je suis déjà mieux, mademoiselle, car j’ai la foi. (À part.) Sa voix est sympathique et son regard pur comme le ciel.


HENRI.

Vous voulez savoir ce que nous disions de vous, Françoise ? Eh bien, votre père disait d’un petit air horriblement fat : « C’est une bonne personne ! »


FRANÇOISE.

Comme c’est difficile, d’être bonne, avec lui !


HENRI.

Et moi, j’allais ajouter : Elle sait cinq ou six langues…


FRANÇOISE.

Je ne les sais pas du tout.


HENRI.

Elle brode comme une fée…


FRANÇOISE.

Les fées ne brodent pas.


HENRI.

Elle touche l’orgue comme sainte Cécile.


FRANÇOISE, raillant.

Au moins !


HENRI.

Elle lit des livres sérieux…


FRANÇOISE.

Il n’y en a pas d’autres ici !


HENRI.

Elle rit comme un enfant… Enfin c’est une femme supérieure. Et, chose rare ! en même temps, elle est la meilleure et la plus simple des femmes.


LA HYONNAIS, à part.

Allons ! c’est elle qu’il aime et qu’il épouse. Il a bien raison !

Il cause avec le docteur.

HENRI, à Françoise.

Eh bien, tu me boudes ?


FRANÇOISE.

Oui, quand tu me traites de femme supérieure, je suis furieuse ! Il me semble que j’ai des lunettes bleues et des ongles noirs.


HENRI.

Tu as des yeux adorables et des ongles roses. Tu es un ange de beauté, de douceur, de modestie et de dévouement. Enfin je ne sais pas pourquoi tu es si parfaite. C’est insolent, c’est désespérant !


FRANÇOISE.

À la bonne heure, si tu t’imagines tout cela.


LE DOCTEUR.

Ah çà ! nous fais-tu déjeuner, ma fille ? Voilà M. de la Hyonnais qui… (À la Hyonnais, en souriant.) Vous sentez-vous un peu d’appétit, monsieur ?


LA HYONNAIS.

Mais oui… un peu !


FRANÇOISE.

Je crois que tout est prêt.


LE DOCTEUR.

Toi, tu as déjeuné, Françoise ; mais tu nous tiendras bien compagnie ?


FRANÇOISE.

Oui, certainement, je vous servirai, pourvu que Cléonice, n’arrive pas trop tôt !


HENRI.

Clé.… quoi ? qu’est-ce que ce nom-là ?


LE DOCTEUR.

C’est la petite Dubuisson.


FRANÇOISE.

Ce n’est pas sa faute si sa mère l’a baptisée comme ça ; elle est fort gentille.


MARIE-JEANNE, venant par la porte de droite.

Monsieur est servi.


LE DOCTEUR, à la Hyonnais.

Venez ! Ils sortent par la droite.


MARIE-JEANNE, à Françoise.

Et voilà la voiture aux Dubuisson qui s’arrête à la porte.

Elle suit le docteur.

HENRI, à Françoise.

Elle est affreuse, ta jeune personne, puisqu’elle nous prive de toi !


FRANÇOISE.

C’est sa première visite de l’année ; je ne peux me dispenser…


HENRI.

Renvoie-la bien vite !


FRANÇOISE.

Le plus tôt possible.

Henri sort après lui avoir baisé la main ; Françoise le suit des yeux et tressaille comme au sortir d’un rêve quand Cléonice entre par la porte de gauche.




Scène XI


CLÉONICE, FRANÇOISE.



CLÉONICE, très-élégante, trop pour une demoiselle.

Enfin ! me voilà ! Embrassons-nous donc, ma bonne amie !


FRANÇOISE, l’embrassant au front.

Je ne vous demande pas de vos nouvelles, vous nous revenez si jolie et si pimpante…


CLÉONICE.

Eh bien, et vous ? On a beau faire, on n’a l’air de rien du tout auprès de vous. Vous êtes mise à ravir dans votre simplicité. Comment faites-vous pour ne jamais avoir l’air d’une provinciale ?


FRANÇOISE.

J’ai un peu de goût, apparemment. Comment va madame votre mère ?

Elle lui montre un siège à droite, elles s’asseyent.

CLÉONICE.

Très-bien ; elle a été rendre visité à un tas de femmes d’avoués. Elle voulait m’y traîner. Ah bien, oui !


FRANÇOISE.

Vous êtes donc toujours une méchante espiègle ? toujours en révolte ?


CLÉONICE.

Contre maman ? Oh ! ce n’est rien. Je suis bien plus méchante avec papa. Au moins, si maman est bavarde, elle est gaie, vivante ! au lieu que papa… papa, voyez-vous, ma chère, c’est la plainte faite homme, c’est le grognement, c’est l’ennemi… Enfin… papa, c’est la pluie, je ne peux pas mieux dire.


FRANÇOISE.

Et pourtant ces détestables parents vous gâtent et vous adorent.


CLÉONICE.

Oui, en attendant qu’ils me sacrifient ; ah ! ciel ! quand des parvenus donnent dans le travers de la noblesse…


FRANÇOISE.

Comment ! vous continuez ?… Est-ce que vous devenez mauvaise, chère enfant ? Prenez garde de n’être plus drôle.


CLÉONICE.

Non, ma chère amie, je deviens chagrine. Figurez-vous que la manie de maman est de faire de moi une femme de qualité. Il faut que j’épouse un titre, un sot, parce qu’il est comte ou baron, ou un borgne, parce qu’il est ou duc ou prince… en Espagne !


FRANÇOISE.

Le duc de Belver, peut-être ?


CLÉONICE.

Précisément, avec son œil de porcelaine !


FRANÇOISE.

C’est encore le meilleur de ses yeux, l’autre est si méchant !


CLÉONICE.

Heureusement, mon père ne le protège pas, cet hidalgo ! mais si j’écoutais maman… (Se levant.) Est-ce que vous ne pourriez pas me trouver un mari qui aurait une espèce de blason et une espèce de figure humaine ? Mais non : vous ne voyez presque personne, vous ; vous devez bien vous ennuyer !


FRANÇOISE.

Mais non ! je suis gaie. Est-ce que j’ai l’air d’une élégie ?

Elle se lève.

CLÉONICE.

Ah bah ! vous êtes raisonnable ; c’est effrayant comme vous êtes raisonnable. Maman me dit toujours : « Je ne sais pas comment tu peux te plaire avec mademoiselle Laurent, qui n’a ni ton âge ni tes goûts. » Moi, je lui réponds que c’est une liaison qui me fait honneur, parce que vous êtes une personne de mérite. Alors, elle dit : « À la bonne heure, si ça peut te faire passer pour instruite et spirituelle, car tu ne l’es guère ! » Et, là-dessus, mon père arrive et dit d’un ton lugubre : « Ça n’est pas faute d’avoir payé des maîtres et dépensé de l’argent. »


FRANÇOISE.

M. Dubuisson n’a pourtant pas la mine d’un tyran. Il cède toujours.


CLÉONICE.

En apparence ! mais, au fond, jamais ! Si vous l’aviez vu avec ce pauvre jeune homme qui m’aimait…


FRANÇOISE.

Ah ! le fameux cousin ?… Vous y pensez donc encore, à M. Jules Dubuisson ?


CLÉONICE, se moquant d’elle-même.

Hélas ! pas trop !


FRANÇOISE, riant.

Alors, vous n’en mourrez pas ?


CLÉONICE, de même.

Qui sait ?


FRANÇOISE.

Si vous l’aviez bien voulu, pourtant !


CLÉONICE.

C’est vrai, on aurait cédé. Mais qu’est-ce que vous en pensez, vous, de mon cousin Jules ?


FRANÇOISE.

Je vous l’ai dit : il est trop jeune, trop…


CLÉONICE.

Trop blond ? Oui, il est trop blond !


FRANÇOISE.

Et trop myope.


CLÉONICE.

Avec ça, il ne veut pas porter de lunettes.


FRANÇOISE.

C’est par coquetterie !


CLÉONICE.

C’est drôle, je ne suis demandée en mariage que par ceux qui n’y voient pas. (Regardant à droite, vers la salle à manger.) Tiens, tiens ! qu’est-ce que c’est que ce monsieur-là ? Et cet autre ? Des gens très-bien ! Vous ne me disiez pas que vous aviez du monde, Françoise !


FRANÇOISE.

L’un est mon ami d’enfance.


CLÉONICE.

Ah ! le jeune homme élevé chez vous ! Il est marquis ou comte, je crois ? Pourvu que maman ne le voie pas ici ! Elle voudrait me le faire épouser tout de suite.


FRANÇOISE.

Oh ! rassurez-vous ! son illustre père ne consentirait jamais…


CLÉONICE.

À une mésaillance ? Ah ! oui-da ! Eh bien, et vous ? vous êtes mieux née que moi, je le sais ; vous tenez à l’ancienne bourgeoisie du cru ; mais enfin, vous n’êtes qu’une bourgeoise, et on dit partout qu’il vous épouse ?


FRANÇOISE.

Henri ? Voilà une belle histoire !


CLÉONICE.

Dame ! il serait temps de vous décider, vous avez bien vingt ans…


FRANÇOISE.

Vingt-quatre, s’il vous plaît, petite fille, et je compte faire encore mes réflexions.


CLÉONICE.

Ou bien vous avez comme moi une passion dans le cœur !


FRANÇOISE.

Comme vous ? Oh ! non !


CLÉONICE.

Alors, c’est plus grave ?


FRANÇOISE.

Mais voyez donc cette petite moqueuse ! Que regardez-vous par là ?


CLÉONICE.

Ce jeune comte… Eh bien, il a une très-jolie figure, et je vous félicite ! Ah ! les voilà qui viennent ici !


FRANÇOISE.

Si vous voulez ne pas les voir, venez dans ma chambre.


CLÉONICE.

Non pas ! je veux bien les voir, moi ! Après ça, si ça vous contrarie ?


FRANÇOISE.

Allons ! vous êtes une vraie folle !




Scène XII


Les Mêmes, LE DOCTEUR, HENRI, LA HYONNAIS, puis MADAME DUBUISSON.


LE DOCTEUR.

Ah ! voilà ma petite malade ! Eh bien, vous êtes fraîche comme une rose, et vous n’aurez plus jamais besoin de moi, j’espère. Et madame Dubuisson ?


CLÉONICE.

Oh ! maman étouffe de santé.


LE DOCTEUR.

Ah ! c’est elle !


MADAME DUBUISSON ; le docteur et Françoise vont au devant d’elle. Cléonice reste sur le devant de la scène, à droite. Henri et la Hyonnais vont causer vers le fond à gauche.

C’est moi-même. Ça va bien, monsieur Laurent ? Et vous, mamselle Françoise ? Allons, tant mieux ! moi aussi, bien obligée. Eh bien, ma fille ?… Tiens, vous avez compagnie ?


LE DOCTEUR, désignant Henri.

Celui-ci est de la maison, c’est M. Henri de Trégenec.


MADAME DUBUISSON, saluant trop.

M. le comte de Trégonec ? J’ai beaucoup entendu parler… (Françoise la fait asseoir.) Ah çà… (au docteur) nous venons vous voir ; nous vous devons tant de reconnaissance ! Nous vous devons la vie !…


LE DOCTEUR, regardant Cléonice.

Oh ! ce n’était pas si grave que ça ! un peu de nerfs, voilà tout.


MADAME DUBUISSON.

Pardonnez-moi ! quand une demoiselle ne dort pas, c’est toujours grave.


CLÉONICE, la tirant par sa manche.

Maman !


HENRI, à Françoise, bas.

Voilà une dame bien expansive !


MADAME DUBUISSON, au docteur.

Ah çà ! j’espère que vous viendrez nous voir souvent dans notre château, à présent ? Nous voulons de la société, et nous comptons cultiver les personnes comme il faut de notre voisinage ; vous surtout, docteur, qui êtes si savant !


LE DOCTEUR.

Eh ! qu’auriez-vous à faire de ma science, bon Dieu ! ma chère dame, quand vous vous portez si bien ?


MADAME DUBUISSON.

Oh ! les personnes instruites, ça m’intéresse toujours, moi : ça m’illustre ! J’aime les gens de mérite : tout le monde s’accorde sur le vôtre… (se tournant vers Henri) quand on voit quels élèves vous savez faire…


HENRI, étonné.

Madame…


MADAME DUBUISSON, que sa fille avertit du regard.

Je parle de mamselle Françoise : quand on voit une demoiselle si bien élevée, si raisonnable… (Bas, à sa fille.) Comme te voilà dépeignée ! toujours l’air d’un chien fou ! Tu ne peux pas lisser tes cheveux ? Eh bien, M. Laurent ne me présente pas son jeune homme mieux que ça ? Le voilà qui nous tourne les talons !

Henri a remonté ; il descend à gauche, prend un livre, et cause bas avec la Hyonnais.

CLÉONICE.

Mais, maman, il vous l’a nommé, il nous a saluées, tout est dit. C’est vous qui le mettez en fuite avec vos compliments.


MADAME DUBUISSON.

Moi ? Je n’ai pas encore ouvert la bouche. (À Françoise.) Il n’a pas l’air fort avenant, M. le comte ; pourtant il ne roule pas sur l’or, à ce qu’il paraît !


LE DOCTEUR.

Mais pardon ! il est à son aise.


MADAME DUBUISSON.

Au fait, c’est juste : chacun est riche qui se croit riche ! Tout ça dépend des idées… Mais (élevant la voix), quand on a l’habitude du luxe… J’avoue que je me trouverais gênée si je n’avais pas cent mille livres de rente…


LE DOCTEUR.

Pourtant vous ne les avez pas toujours eues ? Votre mari…


MADAME DUBUISSON.

Mon mari, mon mari !… Moi, j’ai été élevée autrement. Je n’étais pas, si vous voulez, de la haute société ; mais j’en avais les instincts, et j’en ai pris les goûts. Oui, c’est comme ça ! Toute jeunette, je me disais : « Il faudra que je sois riche, » et je l’ai été.


LE DOCTEUR.

Vous pensiez que ça vous était dû ?


MADAME DUBUISSON.

La richesse est due à ceux qui savent la dépenser, voilà !


LE DOCTEUR.

Oh ! alors, c’est juste. Personne ne s’y entend mieux que vous.


MADAME DUBUISSON, vite et haut.

J’aime ça, moi, les belles maisons, les beaux meubles, les bijoux, les dentelles, les voitures, tout ce qui est nouveau, 2. tout ce qui est à la mode ; j’ai des goûts d’artiste ! J’aime à me voir belle, ainsi que ma fille ! Il n’y a rien de trop cher pour moi ! Tout me rit quand l’argent rit dans mes mains. Tenez, j’ai mon vieux château, qui avait déjà un certain genre ; ah bien, oui ! je vous l’ai mis sens dessus dessous pour qu’il ait l’air d’une maison royale. Je n’épargne rien : j’ai deux cents ouvriers ; ça me fait du bruit, de la poussière, ça m’est égal : c’est mon argent qu’on remue à la pelle ! J’ai des chevaux magnifiques : dix mille francs la pièce, mon cher ! Ils ont le diable au corps : tout à l’heure, ils se sont emportés, ils ont manqué tout briser. Ça ne me faisait rien, je riais ! je riais ! je me disais : « C’est mon argent qui galope ! » (Henri sort par le cabinet avec la Hyonnais.) Eh bien, les voilà partis ?


LE DOCTEUR.

C’est par discrétion ! vous racontez vos affaires…


MADAME DUBUISSON.

Je ne fais pas mystère de ce que j’ai ! Il n’y a que les avares ou les poltrons qui cachent leur bourse !… Tout de même, ils sont bien froids, vos beaux messieurs. On ne sait pas seulement la couleur de leurs paroles.


LE DOCTEUR.

Convenez que, s’ils avaient trouvé moyen de placer un mot, ils auraient été habiles !


MADAME DUBUISSON, piquée.

Sans doute, M. le comte cause davantage quand on n’est pas là ! Au fait, je ne savais pas le trouver chez vous, moi ! sans quoi, je n’aurais pas commis l’indiscrétion…

On se lève.

LE DOCTEUR, un peu sèchement.

L’indiscrétion ?


MADAME DUBUISSON.

Ah ! tenez ! je dis tout ce que je pense, moi ; j’en ai le droit : j’ai toujours eu une conduite prudente et réfléchie… C’est à Françoise que je m’adresse.

Elle s’est avancée ; Cléonice a passé derrière le docteur.

FRANÇOISE.

À moi, madame ?


MADAME DUBUISSON.

Oui, mon cœur. Vous êtes une bonne et honnête fille, j’en suis bien sûre ; mais, si vous voulez garder votre renommée de vertu, vous ne recevrez pas tant ce jeune homme. Ça fait un mauvais effet dans la ville. On dit qu’il vous aime et qu’il tente de vous épouser… C’est possible ! Alors, mariez-vous bien vite, car vous êtes en âge, et il y a des langues…


LE DOCTEUR, fâché.

Très-sottes !


MADAME DUBUISSON.

À la bonne heure ! C’est un conseil d’amie que je vous donne, et vous devez m’en savoir gré !


LE DOCTEUR.

Infiniment !


CLÉONICE, qui a remis son chapeau.

Allons, maman, rentrons ! (Bas.) Vous avez fâché M. Laurent.


MADAME DUBUISSON, haut.

Fâché ? Pourquoi donc ça ? Par exemple ! moi qui l’aime tant et qui lui ai tant d’obligations ! N’est-ce pas, docteur, que vous ne m’en voulez pas, et que vous viendrez pendre la crémaillère dans mon château ? Je compte donner une fête dont il faut justement que je m’occupe. Ah ! ça me fait penser que vous avez là, tout à côté de mon parc, une petite maison de campagne… La Chanterie, ça s’appelle, n’est-ce pas ? Il faut que vous me vendiez ça. J’en ai besoin, nous voulons nous arrondir, et ça me convient tout à fait.


LE DOCTEUR.

Oh ! j’en suis fâché, mais cela, c’est à ma fille, et sa maisonnette lui convient aussi.

Il remonte.

MADAME DUBUISSON.

Mais je la lui payerai ce qu’elle voudra, et vous en aurez une autre.


FRANÇOISE.

On ne vend pas des souvenirs.


MADAME DUBUISSON.

Nous reparlerons de ça ! Adieu, docteur ; au revoir ! Ma chère Françoise, sans rancune, n’est-ce pas ?


FRANÇOISE, que Cléonice vient d’embrasser.

Oh ! il n’y a pas de quoi !

Elle les accompagne.




Scène XIII


FRANÇOISE, LE DOCTEUR, puis MARIE-JEANNE.



LE DOCTEUR.

Ma foi, si, il y a de quoi. Cette femme-là est absurde !


FRANÇOISE.

Voyons, père, vous ne riez pas de ça ? Vous voilà tout fâché !


LE DOCTEUR.

Eh bien, oui, je le suis ! Il sied bien à l’ancienne hôtesse du Buisson fleuri, parce qu’elle a fait de son enseigne un nom de famille, de trancher avec nous de la protectrice et de te donner des conseils… à toi !


MARIE-JEANNE, qui est entrée comme pour ranger et qui entend sans écouter.

Et puis je vous l’avais dit, moi : M. Henri vient nous voir en ville tous les matins depuis huit jours…


FRANÇOISE.

Comme tous les ans.


MARIE-JEANNE.

Non ! les autres années, il vient trois ou quatre fois, et il ne reste pas au pays.


LE DOCTEUR.

Marie-Jeanne a raison, et ce n’est pas pour rien que nous l’appelons la judicieuse ! Il nous faudra dire à Henri…


FRANÇOISE, s’exaltant peu à peu.

Oh ! vous voulez lui faire ce chagrin-là ! Vous le trouvez donc trop heureux ? lui qui n’a pour ainsi dire pas de famille, lui qui n’est réellement aimé que de nous ! Ce pauvre Henri !… Nous allons briser ou détendre un lien sacré… une amitié de toute la vie !… Oh ! c’est impossible, mon père ! J’avoue que je vous obéirais de fait, mais non pas de cœur et de conviction, et ce serait la première fois de ma vie que je ferais votre volonté sans plaisir !


LE DOCTEUR, à part.

Quelle vivacité !… (À Marie-Jeanne.) Où est-il ?


MARIE-JEANNE.

Il est sorti pour montrer la ville à cet autre monsieur.


LE DOCTEUR.

Je vas les rejoindre.


FRANÇOISE.

Oh ! mon Dieu ! vous voulez absolument lui dire… ?


LE DOCTEUR.

De venir comme autrefois ; rien de plus, rien de moins ! Pourquoi changer le passé ? Tout allait bien ainsi. Va, calme-toi ! Il n’y a rien de si grave dans ce qui nous arrive. (Il l’embrasse pendant que Marie-Jeanne lui apporte sa canne et son chapeau. — À part.) C’est singulier ! (Haut.) Adieu !

Il sort.




Scène XIV


FRANÇOISE, MARIE-JEANNE.



FRANÇOISE.

Méchante bonne ! tu avais bien besoin…


MARIE-JEANNE.

Oh ! tant pis ! Si Henri ne comprend pas le tort qu’il peut vous faire… c’est un égoïste !


FRANÇOISE.

Égoïste, lui !


MARIE-JEANNE.

Oh !… Eh bien, oui, un peu ! il a de ça !


FRANÇOISE, la caressant.

Fi ! vilaine ! C’est cela qui est égoïste, de vouloir que les gens qu’on aime ne pensent qu’à nous.

Elles remontent vers le cabinet.



ACTE DEUXIÈME


À la Chanterie. — Un petit salon de campagne simple et de bon goût ; meuble en indienne. Porte au fond, donnant sur un perron. Fenêtre à droite du spectateur. Dans le pan coupé, cheminée en regard avec glace sans tain fermée d’un store. Portes à droite et à gauche au premier plan. Il fait sombre.




Scène PREMIÈRE



CLÉONICE, seule. Elle entre furtivement, laisse la porte ouverte derrière elle, et va ouvrir les volets en parlant.

Voyons s’il est arrivé ; ouvrons la fenêtre qui donne sur le jardin. (Elle ouvre.) Personne encore ! C’est une belle équipée que je fais là, de donner un rendez-vous dans la maison de campagne du docteur ! Heureusement, il n’y vient guère, et Françoise m’y trouverait… Je vas faire comme si je cherchais dans sa musique. (Elle bouleverse des cahiers de musique.) J’ai sa clef pour ça ! C’est égal, le cœur me bat bien fort ! car enfin sortir du parc… Il est vrai qu’il n’y a que la haie à sauter pour être ici, et, d’ailleurs, il n’y a pas grand mal à échanger quelques paroles par la fenêtre d’un premier étage. Oh ! c’est qu’il le faut absolument ; je veux qu’il me restitue… Ai-je été assez sotte de lui écrire ! Dame ! il y a deux ans, j’étais une enfant, moi ; Dieu ! que cette lettre-là doit être bête ! Mais voyez s’il viendra ! Pourvu qu’il sache trouver la porte du jardin ; il est si myope ! on ne devrait jamais donner de rendez-vous à des myopes ! Et puis c’est d’un mauvais cœur, d’avoir exigé une entrevue, lorsqu’il pouvait si bien me rendre cette lettre chez nous, dans un moment où l’on aurait eu le dos tourné. Dirait-on pas qu’elle est grosse comme une malle ! Est-ce qu’il voudrait me compromettre ? Oh ! non, il est trop simple. Ah ! le voilà enfin ! Eh bien, il ne voit donc pas la maison ? il s’en va dans le bassin… Hem ! hem !… Est-ce qu’il est sourd aussi ? Il m’a vue… il vient. (Étouffant sa voix.) Eh bien, me voilà ; m’apportez-vous ?… Non ? Il me fait signe de me taire ; il y a donc du monde dans le jardin ? Il écrit quelque chose. (Écoutant vers le fond.) Ah ciel ! qu’est-ce qui arrive par là ? Je me sauve, moi !

Elle s’enfuit par la porte de droite.




Scène II



HENRI, seul, venant du fond.

Les portes et les fenêtres ouvertes ; donc, ils sont ici. Mais je ne vois personne. Ah ! ils sont au jardin peut-être ! (Il va à la fenêtre.) Quel est donc ce monsieur, et que me veut-il ? Que de gestes ! Je ne comprends rien à sa pantomime. Je vas le saluer. (Entre ses dents.) J’ai bien l’honneur… Eh bien, il ramasse un caillou pour me le jeter ? Est-ce qu’il est fou, cet animal-là ? Il n’a pourtant pas l’air bien méchant. (Il se range ; un caillou enveloppé d’un papier arrive par la fenêtre et tombe au milieu du théâtre. Henri le ramasse.) Ah ! oui-da ! c’est de l’écriture moulée ! Si je lui rendais son caillou ! il y tient peut-être ! Non, le voilà qui s’enfuit. Ah çà ! que signifie l’aventure ? (Il lit.) « Vous voulez m’arracher le seul souvenir, la seule preuve que j’aie de mon bonheur et de votre amour ! Je comprends que vous allez vous marier. Eh bien, vous n’aurez cette lettre qu’avec la vie de celui qui dédaigne de se venger ! » Il y a beaucoup de que. (Retournant le papier.) Pas d’adresse, et signé Celui qui ! Il est évident que ce n’est pas pour moi. Pourquoi me jette-t-on cela ? C’est donc pour Françoise ? Impossible ! elle n’est pas ici. Ah ! mon Dieu ! la voilà !




Scène III


MARIE-JEANNE, FRANÇOISE, HENRI.



FRANÇOISE, au fond.

Ah ! c’est toi, Henri ? Tu es donc venu avec mon père ? Où est-il ?


HENRI.

Je ne l’ai pas vu ! Mais, avant tout, qu’est-ce que cela, Françoise ?


FRANÇOISE, parcourant le billet.

Je ne sais pas. D’où ça vient-il ?


HENRI, montrant la fenêtre.

De là.


FRANÇOISE.

Comment, de là ? Est-ce une méchanceté contre moi ? Je ne me connais pas d’ennemis. Va donc voir, Marie-Jeanne, qui est-ce qui se permet une pareille plaisanterie. C’est bien spirituel !


HENRI.

Non ! j’irai, moi, si tu m’y autorises.


FRANÇOISE.

Mais oui, certes !


MARIE-JEANNE.

J’irai bien sans vous. Il ne manquerait plus que ça, que l’on vous vit ici prendre fait et cause…


HENRI.

N’en ai-je pas le droit ?


MARIE-JEANNE.

Non, monsieur, non !

Elle sort par le fond.

FRANÇOISE, retenant Henri.

Et puis… je crois que je devine… As-tu vu quelqu’un ici, Henri ?


HENRI, montrant le jardin.

J’ai vu là un petit monsieur, pas trop laid, ma foi !


FRANÇOISE.

Te voyait-il, lui ?


HENRI.

Mal ; car je pense, à présent, qu’il m’a pris pour une femme.


FRANÇOISE.

Petit et la vue basse : je sais qui ! Donne-moi ce papier.


HENRI.

Il est fort compromettant !


FRANÇOISE.

C’est pour ça, donne !


HENRI, hésitant.

Oui, à condition…


FRANÇOISE.

Sans condition. (Il lui rend le billet.) À présent, qu’est-ce que tu veux ?


HENRI.

Jure-moi que cela ne t’est pas adressé.


FRANÇOISE, riant.

Oh ! je veux bien : je jure ! Pourquoi ?


HENRI.

Merci ! oh ! merci, Françoise !


FRANÇOISE.

Explique-moi ce ton solennel !


HENRI.

Oui, oui, ma chère Françoise, je vais m’expliquer.

Il la fait asseoir près de la table.

MARIE-JEANNE, rentrant.

Personne ! Je ne sais pas ce que cela veut dire !


HENRI.

Oh ! ça m’est égal, à présent !


MARIE-JEANNE, préoccupée.

Mais à moi, non ! je…


HENRI.

Eh bien, cherche encore, va. (Bas, à Françoise.) Françoise, je veux te parler.


FRANÇOISE.

Eh bien, parle-moi.


MARIE-JEANNE.

Allez ! on vous écoute.


HENRI.

Mais, toi, tu me gênes.


MARIE-JEANNE.

Ah bah ! et depuis quand ?


HENRI.

Depuis que tu es devenue épilogueuse en diable !


MARIE-JEANNE.

Un moment ! Est-ce par la permission de monsieur que vous venez à la Chanterie ? Ne vous a-t-il pas dit avant-hier.


HENRI.

Oui ; mais tu vas voir que j’ai le droit… Françoise (il la fait asseoir à gauche), je compte dire à ton père ce que je vais te confier… Tu peux le lui dire la première… Il s’est assis près d’elle sur un pouf.


FRANÇOISE.

Alors, j’écoute. Comme tu es ému ! (À part.) Et moi aussi… je ne sais pas pourquoi !


HENRI.

Ah ! mon amie ! ceci est le moment le plus sérieux de ma vie ! Je veux me fixer, quitter la folle et sotte existence que je mène depuis cinq ans, je veux quitter le monde, je veux me marier, enfin !


FRANÇOISE, tressaillant.

Toi ?


HENRI.

Est-ce que cela t’étonne beaucoup ?


FRANÇOISE.

Oui, parce que… parce que… je ne sais pas.

Les larmes lui coupent la voix.

HENRI, lui prenant les mains.

Qu’as-tu, Françoise ? Oh ! tu pleures !

Marie-Jeanne laisse tomber son tricot.

FRANÇOISE, se remettant.

Eh bien, oui ! parce que j’ai pour toi une amitié de sœur et de mère. Tu m’avais dit cent fois que tu ne comptais pas te marier.


HENRI.

Et toi, tu disais la même chose !


FRANÇOISE.

Oui, pour d’autres motifs ! Mais il ne s’agit pas de moi.


HENRI.

Si fait ! j’ai besoin de ton avis, de ta pensée intime.


FRANÇOISE.

Eh bien, souviens-toi ! Quand tu me demandais pourquoi je refusais tous les partis, je te répondais que, n’ayant pas usé mon cœur à de folles curiosités de sentiment, et n’ayant pas joué comme les enfants avec le feu, je m’étais fait de l’amour une si haute idée… Mais pourquoi parler avec exaltation d’une chose si simple ! Mon vœu était de ne jamais me marier, à moins que d’éprouver un grand, un véritable amour ; parce que l’union éternelle et absolue de deux âmes devrait être, selon moi, le comble du bonheur et de la sainteté, ou celui de l’égarement et du désespoir.


HENRI.

Et moi, je te répondais…


FRANÇOISE.

Oh ! toi, voici ce que tu me répondais… tout dernièrement encore : « Il n’y a de vrai, de durable, qu’une amitié désintéressée comme celle que nous avons l’un pour l’autre. L’amour est égoïste, exigeant, fantasque… »


HENRI, embarrassé.

Ai-je dit cela ?


FRANÇOISE.

Et tu ajoutais : « On voit bien, Françoise, que tu ne le connais pas ; mais, moi, à chercher cet idéal, j’ai déjà usé mes pauvres ailes ; je n’ai plus la foi, je n’ai plus l’enthousiasme… »


HENRI.

Je mentais !


FRANÇOISE, continuant.

« Je n’aime réellement que la liberté, et j’ai fait pour toujours deux parts de ma vie, l’une pour l’amitié calme et sainte, l’autre pour le caprice. » Moi, Henri, je te voyais heureux ainsi : je croyais que cela devait durer toujours ! Tu me dis que tout est changé… Tu vois bien que j’ai sujet de m’inquiéter de ton avenir.


HENRI.

Ah ! mon amie ! des obstacles que je croyais sérieux nous séparaient. Mais écoute, je suis libre ! j’ai écrit à mon père il y a quelques jours ; je lui demandais la permission d’aller le voir pour lui soumettre mes projets. Tu sais que M. de Trégenec est très-froid à mon égard, il n’a jamais rien fait pour moi ; ce n’était pas nécessaire ; mais le moment est venu où il doit s’occuper de mon sort. Il m’a répondu, ce matin, que c’est ton père qui doit en décider, qu’il remet tout entre ses mains, et qu’il le charge de m’instruire de ma position. Voilà pourquoi je courais à Bourges. En passant ici, et en voyant la maison ouverte, j’ai pensé que je vous y trouverais, et me voilà ! me voilà à tes pieds, Françoise, pour te dire que c’est toi que je veux pour femme, si je n’ai pas rêvé que j’étais la seule affection de ta vie !


FRANÇOISE.

Moi ?


MARIE-JEANNE, venant à lui.

Vrai ? dites-vous vrai ?


FRANÇOISE, se levant, éperdue.

Oh ! mon Dieu ! est-ce que tu m’aimes, toi ? (Retombant.) Non ! c’est un rêve ! Tu ne penses pas à ce que tu dis, cela n’est pas !… c’est impossible !


HENRI.

Ah ! tu doutes ! c’est que tu crois me connaître, et tu ne me connais pas ! J’ai toujours affecté avec toi une gaieté… une indifférence dont tu as été dupe. Je t’aime depuis…


FRANÇOISE, attentive et tremblante.

Depuis… ?


MARIE-JEANNE.

Ah ! oui, depuis quand ?


HENRI.

Depuis toujours ! cela est né, je crois, avec moi-même. Je sais que tu avais quatorze ou quinze ans quand ton père nous sépara ; plus tard, je te revis… je partais…


FRANÇOISE, toujours attentive et inquiète.

Oui, tu pleuras beaucoup ; mais tu étais cependant joyeux de t’en aller, tu étais curieux, avide de ta liberté !


HENRI.

Oui, c’est vrai, je riais et je sanglotais tout à la fois. J’allais voir mon père et mon pays, que je ne connaissais pas ! Je fus si tristement accueilli et si vite renvoyé ! Je comptais revenir habiter Luzy pour vivre près de toi…


FRANÇOISE.

Mais tu t’arrêtas à Paris, et tu y restas deux ans sans songer à nous et sans presque nous écrire !


HENRI.

Que veux-tu ! si jeune, abandonné à moi-même ! mais l’ennui d’une vie dissipée me ramena près de vous, et, cette fois, je sentis que toi seule pouvais me rendre heureux.


FRANÇOISE.

Mais, au bout de bien peu de temps,… tu nous quittas encore…


HENRI.

Françoise ! cet interrogatoire est glacial et terrible ; on dirait que tu as résolu de nier l’affection que je t’apporte !


FRANÇOISE.

Non, mais je te connais ; tu es impressionnable, mobile… Moi, j’ai passé ma vie à me tourmenter de ce qui pouvait te rendre malheureux.


HENRI.

Et, quand je te demande de te charger de mon bonheur, tu te mets à trembler pour toi-même !


MARIE-JEANNE.

Dame !…


FRANÇOISE.

Pour moi ?… Oh ! non, je ne pense pas à moi !… mon pauvre Henri ! Jusqu’à présent, mon affection ne t’a fait que du bien ; si, en changeant de nature, elle allait te sembler moins douce.…


HENRI.

Pourquoi changerait-elle de nature ? Ton amitié est si généreuse !


FRANÇOISE.

Et mon amour serait confiant, je vais te le prouver. (Elle va dire un mot à Marie-Jeanne, qui sort par la gauche.) Écoute, tu es sans préjugés ; mais tu te complais dans certaines idées chevaleresques, et, quand tu fais un serment, tu le fais avec un orgueil de gentilhomme breton.… qui ne me déplaît pas, toute bourgeoise que je suis ! Eh bien, je veux savoir si le oui que tu diras à l’autel, le jour de ton mariage, sera le oui du chrétien, du gentilhomme ou de l’homme du monde ?


HENRI.

Que sais-je, moi ? ce sera le serment de l’homme qui t’aime.


FRANÇOISE.

Eh bien, mon ami, je croirai à ce serment ; mais, avant de le faire, réfléchis, je t’en supplie. Je ne dois rien te promettre, moi ; car ce serait engager ton honneur, et je veux que tu puisses encore revenir sur ta résolution. Penses-y quelques jours avant de m’en reparler. J’ai tellement peur que tu ne te fasses illusion… et moi, j’aurais tant de douleur si tu regrettais !… mon attachement pour toi est si profond, si… (À part.) Ah ! il faut que je m’en aille, car il verrait que je suis folle !


HENRI.

Pourquoi supposes-tu… ? Mais où vas-tu, Françoise ? Tu me quittes ainsi ?


FRANÇOISE, à qui Marie-Jeanne vient de parler à l’oreille.

Mon père me demande pour un instant.

Elle sort par la gauche.




Scène IV


MARIE-JEANNE, HENRI.



HENRI.

Son père !… Marie-Jeanne, tu sembles inquiète ! Voyons, qui donc est là ?


MARIE-JEANNE.

On vous l’a dit : c’est M. le docteur.


HENRI, regardant au fond.

Ah ! il n’est pas venu seul.




Scène V


HENRI, LA HYONNAIS.



HENRI.

Vous voilà déjà revenu de Vichy, monsieur ? Votre cure n’a pas été longue.

Marie-Jeanne sort.

LA HYONNAIS.

Que signifie l’accueil que vous me faites ?


HENRI.

Monsieur la Hyonnais, depuis quand connaissez-vous le docteur ?


LA HYONNAIS.

Depuis que je vous connais vous-même.


HENRI.

Et… sa fille ?


LA HYONNAIS.

Depuis le même temps : depuis deux jours.


HENRI.

Vous en donneriez votre parole d’honneur ?


LA HYONNAIS.

Oui, monsieur, je vous la donne… À présent, me direz-vous quel soupçon… ?


HENRI.

Des soupçons ! non ; quand je vous regarde, votre figure m’est sympathique, votre air de loyauté me porte à la confiance. Je ne sais comment cela s’est fait, mais, avant-hier, en vous parlant pour la première fois de ma vie, je vous ai ouvert mon cœur comme à un ami de vingt ans.


LA HYONNAIS.

Vous m’avez dit que vous aimiez mademoiselle Laurent, j’ai approuvé votre choix. Elle me paraît aussi intelligente et aussi bonne qu’elle est belle.


HENRI.

Oui ! votre admiration pour elle m’a monté la tête.


LA HYONNAIS, surpris.

Monté la tête ?


HENRI.

Je veux dire remonté le moral. Que voulez-vous ! je vous l’ai confessé, il y a en moi deux natures : l’une toute de tendresse et d’abandon, l’autre toute de méfiance et de personnalité. Le ciel et les leçons de M. Laurent ont fait la première, l’expérience et la réflexion ont fait la seconde. J’ai été si heureux, si choyé, si aimé ici, moi ! Tenez, cette petite maison de campagne, c’est là que j’ai passé les plus tranquilles années de ma vie, c’est là que j’ai été romanesque, et c’est en y songeant que je le redeviens encore ! Mais le monde est positif et j’ai vécu dans le monde ! Françoise était mon rêve, la réalité mon réveil ; et à présent…


LA HYONNAIS.

À présent ?


HENRI.

À présent, je suis maître d’agir, et j’ai parlé… Mais, au lieu des transports de joie auxquels je m’attendais, car je me croyais ardemment aimé…


MARIE-JEANNE, qui apporte des fleurs, qu’elle met dans les vases.

Ah ! vous êtes joliment fat, vous, par exemple !


HENRI, impatienté.

Laisse-moi donc tranquille, toi ! Tiens, tu faisais partie de mon rêve de bonheur, avec tes soins, ta gaieté… et voilà que, depuis quelques jours, tu m’assommes !


MARIE-JEANNE.

Bien, bien, je m’en vas, monsieur.


HENRI.

Non ! (Elle sort.) Si ! va au diable ! Tu me gâtes mon poëme. La Hyonnais, que feriez-vous à ma place ?

Il s’assied sur la causeuse, à droite.

LA HYONNAIS.

Je vaincrais en moi celle des deux natures qui n’est pas la bonne et la vraie, j’écouterais et je développerais celle qui est sage et logique.


HENRI.

Ah ! oui, vous êtes un homme morale vous ! un philosophe !


LA HYONNAIS.

Vous me faites bien de l’honneur ; je ne suis peut-être qu’un égoïste, qui entend mieux que vous son affaire ! Tenez, Henri, vous êtes supérieur à ce milieu frivole que vous appelez le monde positif. Vous y poursuivez des illusions. Quoi de plus trompeur et de plus fugitif que la richesse et les avantages dont elle nous leurre ? C’est la rouge et la noire des maisons de jeu : on y cherche des systèmes, on y combine des martingales, rêvant toujours de faire sauter le banquier, et, après mille émotions poignantes, indignes d’un homme sérieux, on saute soi-même, et on reconnaît que les chances du hasard ne peuvent être enchaînées par les prévisions humaines. Croyez-moi, tout calcul qui ne repose pas sur les éléments du vrai bonheur, c’est-à-dire sur l’étude des vérités morales, sur l’amour de la famille, de la patrie, de l’honneur et de l’humanité, est faux et rentre dans le domaine de l’illusion et de la fantaisie. Rien ne nous obéit, rien ne nous est assuré dans ce combat que nous livrons à la destinée. Chercher l’argent, le succès, l’approbation, le repos ou la liberté dans le caprice des événements, c’est être enfant, c’est être aveugle, c’est être ce que j’appelle romanesque. Trouver le calme dans sa propre conscience, l’indépendance dans sa propre dignité, l’aisance dans son propre travail, l’amour dans son propre cœur, sanctuaire de la religion domestique, voilà ce qui est réel, assuré, positif, ce que le sort contraire peut difficilement nous interdire et ce que Dieu encourage en nous, ce qu’il bénit autour de nous ; car, là, son action s’appelle la Providence et non plus le hasard.


HENRI, à lui-même.

Oui… qui sait ?


LA HYONNAIS, à part.

Il réfléchit… Puisse son bon génie l’emporter !

Entre le docteur.




Scène VI


LE DOCTEUR, LA HYONNAIS, HENRI



LE DOCTEUR.

Ah ! vous voilà !

Henri est resté absorbé sur la causeuse.

LA HYONNAIS.

Quel air agité !…


LE DOCTEUR.

J’ai du chagrin…


LA HYONNAIS.

Du chagrin ?


LE DOCTEUR.

À cause de lui… Son père… le marquis m’a écrit.


LA HYONNAIS.

Eh bien ?


LE DOCTEUR.

Je sais tout. Henri sera complètement dépouillé.


LA HYONNAIS.

J’en étais sûr.


LE DOCTEUR.

Comment lui dire… ?


LA HYONNAIS.

Le faire douter de l’honneur de sa mère…


LE DOCTEUR.

C’est impossible !


LA HYONNAIS.

Votre devoir est de le tromper.


LE DOCTEUR.

Oui, allez m’attendre en bas, je vous verrai tout à l’heure. (La Hyonnais sort par le fond. — À Henri.) Eh bien, te voilà soucieux ?


HENRI, venant à lui.

Ah ! mon ami, que de choses j’ai à vous dire et à vous demander !


LE DOCTEUR.

Ce que tu as à me dire,… je le sais… Françoise vient de me le confier.


HENRI, agité.

Et que décide-t-elle ? que décidez-vous ?


LE DOCTEUR.

Rien encore. Il faut que je te parle du marquis ton père…


HENRI.

Oui, c’est vrai ! Il vous a écrit ? Voyons sa lettre.


LE DOCTEUR.

Non, c’est inutile ; elle est si sèche…


HENRI.

Oh ! j’y suis habitué, n’importe !


LE DOCTEUR.

Je ne t’ai pas sur moi ; mais je sais par cœur… (à part) ce que je peux en extraire ! (Haut.) Elle est en deux points très nets.


HENRI.

Le premier ?


LE DOCTEUR.

« J’ai beaucoup d’estime pour vous, monsieur le docteur, et pour mademoiselle votre fille. M. Henri est libre de son choix. »


HENRI.

Oui, c’est comme avec moi ! style laconien. Et le second point ?


LE DOCTEUR.

Je te le dirai tout à l’heure. Il faut que d’abord tu me mettes au courant de tes affaires.


HENRI.

Je croyais que, pour vous, l’important… ?


LE DOCTEUR.

L’important pour moi, c’est ta conduite passée et future. As-tu entamé ton héritage maternel ?


HENRI.

Oui, un peu.


LE DOCTEUR.

Un peu, ou beaucoup ?


HENRI.

Beaucoup.


LE DOCTEUR.

Et comment vis-tu maintenant ?


HENRI.

Je vis comme toujours ; j’ai fait comme tous les fils de famille, j’ai hypothéqué ma propriété. J’ai droit à une très-grande fortune dans l’avenir : je suis fils unique. Mes créanciers, me connaissant pour un galant homme, m’ont traité royalement. Capital et intérêts, je rendrai le tout ensemble, et, jusque-là, je vis sans privations ni soucis.


LE DOCTEUR.

Voilà le vrai moyen de se ruiner.


HENRI.

Non ! c’est le seul moyen de vivre quand on a des parents trop rigides. Ils veulent que nous ne connaissions le plaisir qu’à l’âge où le plaisir n’existe plus ! Nous rétablissons les choses suivant l’ordre de la nature, nous nous faisons escompter l’avenir.


LE DOCTEUR.

C’est-à-dire qu’on s’exerce à frustrer les enfants qu’on aura de l’aisance dont on a été privé soi-même, afin d’être maudit par eux comme on a maudit ses parents ; joli système !

Il s’assied à gauche de la table.

HENRI.

Ainsi va le monde, ce n’est pas moi qui l’ai inventé.


LE DOCTEUR.

Tu ne l’aurais pas fait meilleur, puisque tu suis le même courant.


HENRI.

Mon père me refuse donc les moyens de m’établir ? Ce n’est pas possible !


LE DOCTEUR.

C’est possible, et cela est.


HENRI.

Quoi ! rien ? absolument rien ?


LE DOCTEUR.

Rien ! et tu connais son caractère obstiné.


HENRI.

Que trop ! Alors, après lui… ?


LE DOCTEUR, à part.

Ah ! voilà l’explication difficile. (Haut.) Après lui,… tu ne dois pas te flatter d’un meilleur sort. Lui aussi… il a fait des dettes.


HENRI.

Oh ! que non ! Qui vous a dit cela ?


LE DOCTEUR.

Lui ; il a joué à la Bourse. Il doit tout ce qu’il possède, et il me le prouve : c’est clair, c’est net, c’est un fait accompli.


HENRI, avec un sourire forcé.

Vraiment ? Je ne l’aurais pas cru si jeune, monsieur mon père ! Il brise un couteau à papier. — Il est assis sur le bord de la table devant le docteur.


LE DOCTEUR.

Comme tu es nerveux et pâle ! Voyons, la vérité : combien dois-tu ?


HENRI.

Tout ce que j’ai !


LE DOCTEUR.

Il faut vendre Luzy et t’acquitter. Autrement, les intérêts feront la boule de neige, et tu te verras bientôt insolvable.


HENRI.

Oui, je le ferai… et j’irai en Californie… C’est aimable !… c’est gai !


LE DOCTEUR.

Et c’est incertain, pour toi surtout qui n’as pas l’énergie des grandes aventures. Tu dois donc plus que tu ne possèdes ?


HENRI.

Oui.


LE DOCTEUR.

Combien en plus ?


HENRI.

Peut-être cent mille francs.


LE DOCTEUR, se levant.

Diable !… Allons, je te prête cette somme sans intérêts. (Henri fait un geste de refus.) Tu me la rendras ! Tu es assez instruit pour embrasser une carrière : nous la chercherons ensemble ; je t’aiderai à la trouver. Le travail est le grand remède aux écarts de la jeunesse, et, quand tu en auras goûté, tu verras qu’à quelque chose malheur est bon !


HENRI.

Oui, oui, Quand j’aurai travaillé dix ans… vingt ans… quand j’aurai péniblement amassé de quoi racheter mon honneur, je me trouverai à la fin de ma jeunesse sans sécurité, sans récompense, sans famille. Car tout m’accable à la fois ; je venais vous demander d’être votre fils ; je croyais vous apporter une certaine considération dans le présent et une belle fortune plus tard… Je vais me retirer couvert de honte !


LE DOCTEUR.

Non ! il n’en sera pas ainsi. Je te retiens, je te garde.


HENRI.

Vous oubliez que vous m’avez presque chassé. La réputation de Françoise…


LE DOCTEUR.

Françoise t’aime comme son frère, sois digne qu’elle t’aime encore plus. Il n’y a pas besoin de dix ans pour cela. Car, moi, je n’attendrai pas que tu m’aies rendu mon argent pour t’appeler mon fils ; il me suffira de te voir à l’œuvre… voyons… mettons une année ! et de t’entendre me dire, après cela, que tu veux persévérer, pour avoir confiance en toi. Calme-toi donc, mauvaise tête ! prends une bonne résolution. Réfléchis un quart d’heure ; je reviendrai avec Françoise, et, si elle t’ordonne d’attendre et de mériter… allons, mon cher enfant, tu n’auras pas trop le droit de te plaindre !


HENRI.

Ah ! mon ami, vous.…


LE DOCTEUR.

Ne me dis rien maintenant ; je te connais, quand tu as du chagrin, tu déraisonnes !… Attends-moi là.

Il sort par la gauche.




Scène VII


HENRI, puis CLÉONICE.


HENRI.

Excellent homme ! Mais faire pitié ! cela est odieux ! On dira, on croira que je me rattrape à la petite fortune de Françoise. Elle pourra le croire elle-même, le jour où elle s’apercevra que je n’ai pas le courage d’un héros et les mœurs d’un patriarche ! Voyons, les choses en sont-elles à ce point ? Est-il possible que mon père soit ruiné entièrement ? J’irai en Bretagne, oui ! il me recevra mal, mais je braverai sa mauvaise humeur et je connaîtrai mon sort. Voilà ce qu’il faut faire, et bien vite, avant de revoir Françoise… On m’a donné un quart d’heure. Laissons-lui un mot qui me dispense d’une explication pénible, un motif qui ajourne tout projet… C’est cela…

Il s’assied sur la causeuse et écrit.

CLÉONICE, entrant sur la pointe du pied.

Ils sont tous ici, et je peux revenir m’assurer qu’on ne s’est aperçu de rien. (Voyant Henri.) Ah ! c’est le jeune comte ; sachons s’il n’a pas vu fuir mon maudit cousin. (Elle tousse. — Henri se lève.) Continuez, monsieur ! vous êtes occupé ; moi, je viens voir Françoise. C’est bien là le salon ? (Avec intention.) Je ne suis jamais venue ici, moi. (À part.) Pas le plus petit sourire d’incrédulité… Allons, je respire ; d’ailleurs, s’il m’avait aperçue,… j’ai changé de toilette.


HENRI, préoccupé.

Je vais faire avertir mademoiselle Laurent…


CLÉONICE.

Non ! elle est occupée aussi, à ce que l’on a dit à ma gouvernante. Je l’attendrai. (Henri fait le mouvement de sortir.) Mon Dieu, monsieur, comme vous avez peur d’avoir ma visite sur les bras ! Vous écriviez ? Ne vous dérangez donc pas. Je n’ai pas besoin qu’on me tienne compagnie. J’aime la solitude.

Elle prend un livre.

HENRI, à part.

Drôle de petite fille ! (Agité, se remettant à écrire. — Haut.) Puisque vous l’exigez… C’est bien grossier de ma part… mais…


CLÉONICE, assise à gauche.

C’est, au contraire, une preuve de déférence dont je vous sais gré. (Henri la regarde, étonné.) Je parle sérieusement ! Profiter de l’occasion pour faire l’aimable et le coquet avec une héritière, c’est le fait des jeunes gens de province. Moi, je n’ai bonne opinion que de ceux qui ne s’occupent pas de moi.


HENRI, à part, écrivant et écoutant.

Eh ! ce n’est pas trop bête !


CLÉONICE, à part.

Il ne m’entend seulement pas. Voyons donc si je l’arracherai à sa méditation. (Haut, se levant. ) Ah ! voilà Françoise !… Non, je me trompe : elle s’en va. Est-ce que… ? (À Henri, qui s’est levé.) Est-ce que je ne suis pas indiscrète de la venir voir aujourd’hui ?


HENRI.

Aujourd’hui ! pourquoi cette question ?


CLÉONICE.

Mon Dieu, sur quel ton de dépit ou de chagrin vous me dites cela !


HENRI, étonné et contrarié.

Moi ? Mais, vraiment, mademoiselle, vous êtes très-railleuse.


CLÉONICE.

Moi, railler une inclination ?… Dieu m’en garde ! Heureux ceux qui peuvent obéir à leur penchant !


HENRI.

Vous n’aurez pas ce bonheur-là, vous. La grande richesse est un obstacle à la liberté du choix !


CLÉONICE, à part.

Est-ce une allusion ? (Haut.) Oh ! il n’est pas question de moi. Je ne suis guère intéressante, car il se trouve que je suis gâtée au point de pouvoir choisir qui bon me semble.


HENRI.

Ah ! vous êtes libre à ce point ? et vous allez sans doute bientôt écouter ce jeune cœur ?


CLÉONICE.

Je ne demanderais pas mieux ; mais le moyen d’écouter un muet ! (À part.) Attrape, curieux !


HENRI, à part.

Elle est gentille… mais… (Il se retourne vers la table et prend sa lettre comme pour la plier.) Bah ! pourquoi partirais-je tout de suite ? Françoise sera inquiète, blessée peut-être !

Il met la lettre dans sa poche, après l’avoir froissée.

CLÉONICE.

Ah ! tenez, c’est elle, cette fois ; déridez-vous.




Scène VIII


Les Mêmes, FRANÇOISE.



FRANÇOISE, entrant par la gauche et passant devant Cléonice.

Je vous ai fait attendre, chère enfant. (Bas, à Henri.) J’ai à te parler.


CLÉONICE.

Ah ! je vous gène ; je m’en vas.


FRANÇOISE.

Mais non ; quelle idée !


CLÉONICE.

Si fait ! Il y a chez vous un parfum d’hyménée qui me donne la migraine. Que voulez-vous ! moi, quand je pense au mariage, depuis qu’il m’est apparu sous la figure du duc de Belver, ça me rend verte de frayeur.


HENRI.

Ah ! vous vous disiez libre de choisir, et pourtant…


CLÉONICE.

Et pourtant ce personnage daigne m’offrir son nom, son cœur et son œil ! Mais je suis libre de le refuser, et j’en use ! Allons, adieu !


FRANÇOISE.

Mais…


CLÉONICE.

Non, non, vrai, adieu, je reviendrai ! (Fausse sortie.) Ah ! un mot seulement ! c’est peut-être de circonstance ! Quand on se marie, on prend des arrangements. Mon père m’a chargée de dire au vôtre de se rappeler… C’est son idée fixe, à papa ; il veut absolument acheter Luzy à M. de Trégenec.


HENRI.

Ça, par exemple, ça se trouve bien ! maintenant, je veux le vendre.


CLÉONICE.

Si vous dites comme ça, mon père vous en offrira trois sous ! Je vois que vous n’entendez rien aux affaires !


FRANÇOISE.

Et vous, quel procureur vous faites !


HENRI.

Oh ! mademoiselle est très-persifleuse ! »


CLÉONICE.

Ah ! c’est vilain, ce que vous dites là, quand il s’agit de ce qui peut intéresser Françoise !


FRANÇOISE.

Mais, ma chère…


CLÉONICE.

Gardez vos secrets, mais comptez sur moi… Ah ! j’oublie encore quelque chose : maman me charge de vous prévenir qu’elle ouvre solennellement les portes du château de la Rive le 1er juillet, dans deux mois ; ce sera l’inauguration des embellissements qu’elle s’imagine y avoir faits. La fête sera d’une luxe étourdissant et d’un goût détestable, je vous en avertis. Quant à vous, monsieur, maman compte vous envoyer une invitation, et j’espère que Françoise vous permettra de me faire danser.


FRANÇOISE.

Vous voulez absolument vous en aller sur ce beau discours-là ?…


CLÉONICE.

Ah ! comme vous avez peur que je ne reste ! (Sortant par le fond.) Adieu ! adieu !




Scène IX


FRANÇOISE, HENRI.



FRANÇOISE.

D’où viennent toutes ces plaisanteries, et de quoi donc parliez-vous ensemble ?


HENRI.

De tout et de rien… Elle est très-amusante. Iras-tu à ce bal, Françoise ?


FRANÇOISE.

Il me semble que nous avons à nous occuper de projets plus sérieux, maintenant que nous sommes seuls. Mon père m’envoie vers toi… Tu es accablé du présent, effrayé de l’avenir…


HENRI.

Mon avenir,… j’ignore s’il est perdu ; quant à mon présent,… le voilà tout à coup si problématique, mon amie, que je suis honteux de ma précipitation de tout à l’heure. Je te supplie de me la pardonner, de l’oublier…


FRANÇOISE.

Ce n’est pas ainsi qu’il faut me parler, à moi, Henri ! J’ai une fortune modeste, mais claire et assurée, et, quels que soient nos rapports ou nos liens, ce qui est à nous…


HENRI.

Oh ! merci ! De grâce, Françoise, pas d’offres de services ! Dans la situation où nous sommes maintenant vis-à-vis l’un de l’autre, rien ne serait plus blessant pour moi que ce genre de dévouement.


FRANÇOISE.

Eh bien, en supposant… que ton affection pour moi fût assez sérieuse pour te faire persister dans l’idée du mariage, crois-tu que ta mauvaise fortune changerait quelque chose à mes sentiments pour toi ?


HENRI.

Tes sentiments pour moi, ma chère Françoise, sont ceux d’une sœur généreuse, je le sais ; mais ton âme calme, ton esprit ferme, ne sauraient admettre l’état d’abaissement où je vivrais à tes pieds en te devant tout.


FRANÇOISE.

Certes ; mais tu peux par ta propre volonté…


HENRI.

Oui, je peux m’occuper utilement, ton père le croit. J’en suis moins certain que lui ! D’ailleurs… tiens, Françoise, il faut que je réfléchisse, il faut que je m’interroge. Suis-je assez courageux, assez sérieux, assez résigné pour être digne de toi, maintenant que ma situation est si changée ?

Il prend son chapeau.

FRANÇOISE, effrayée.

Mois où vas-tu ? que vas-tu faire ? que vas-tu devenir ?


HENRI.

Oh ! cela me regarde et je te supplie, ma bonne sœur, de ne pas t’en préoccuper trop vivement. Je vais en Bretagne d’abord, m’assurer de mon désastre… et puis je vendrai ce que j’ai… à M. Dubuisson peut-être, le plus cher possible : la petite a raison ! Je verrai mon avoué aujourd’hui, et mettrai cette affaire en train, pour qu’à mon retour je la trouve avancée… Je ferais peut-être bien… oui… d’aller faire une visite à ce Dubuisson. C’est tout près d’ici, j’y cours.


FRANÇOISE.

Henri ! tu me quittes comme cela ?


HENRI, lui baisant la main.

Oh ! je serai de retour dans un mois, au plus tard. Je te demande la permission de t’écrire de là-bas et de me regarder toujours comme ton frère et ton ami. Tu le sais bien, est-ce qu’il peut en être autrement ? Allons, au revoir, ma bonne Françoise ! au revoir !

Il sort par le fond.



Scène X


FRANÇOISE, puis LA HYONNAIS, LE DOCTEUR.



FRANÇOISE, atterrée, assise près de la table.

Et voilà ce grand amour, ce rêve de toute sa vie !…


LA HYONNAIS, entrant du fond.

Eh bien, il part ?


LE DOCTEUR, entrant de la gauche, suivi de Marie-Jeanne.

Quoi ? que dites-vous ?


FRANÇOISE.

Il est parti !… Il va en Bretagne pour s’occuper de ses affaires.


LE DOCTEUR.

Ah ! il ne songe qu’à ses intérêts ? Il n’a donc pas compris ce que nous lui offrons ?


FRANÇOISE.

Il ne veut rien de nous.


LE DOCTEUR.

C’est-à-dire qu’il ne nous aime pas !


LA HYONNAIS.

Voulez-vous que je coure après lui, que je le ramène ?


LE DOCTEUR.

Non certes ! il ne mérite pas notre dévouement.


FRANÇOISE.

Mais il va être si malheureux ! Il est parti si agité !… Mon Dieu ! j’y songe, s’il allait se tuer !…

Elle va à la cheminée et lève le store de la glace, qui est sans tain.

LE DOCTEUR.

Que regardes-tu ?


FRANÇOISE.

Il est sorti du jardin, il est dans le parc de la Rive avec Cléonice… Il lui donne le bras… elle rit… Allons, Dieu soit loué ! nous pouvons être tranquilles !


MARIE-JEANNE, la soutenant dans ses bras.

Eh bien, eh bien, qu’avez-vous donc, mademoiselle ?

Elle la fait asseoir.

FRANÇOISE.

Rien ! je… j’étouffe… un peu…


LE DOCTEUR.

Elle s’évanouit ! Ah ! j’en étais sûr, qu’elle l’avait toujours aimé !



ACTE TROISIÈME


Au château de la Rive. — Un salon très-luxueux, garni de fleurs et illuminé. Porte à droite, conduisant vers les salles, de danse. Porte à gauche, conduisant à des salles où l’on doit jouer. Divan circulaire au milieu, sièges et causeuses.




Scène PREMIÈRE


DUBUISSON, entrant par la gauche ; puis MADAME DUBUISSON, par la droite.



DUBUISSON, aux domestiques qui achèvent d’allumer.

Allons ! vous avez déjà allumé ici ! Ça n’est pas la peine de brûler tant d’huile et de cire une heure d’avance !


MADAME DUBUISSON.

Comment ! monsieur Dubuisson, tu n’es pas plus habillé que ça ?


DUBUISSON.

Eh bien, qu’est-ce qui me manque donc ?


MADAME DUBUISSON.

Tu as gardé ta cravate de couleur ! Tu as l’air d’un jardinier ! Ne fais donc pas toujours comme ça le paysan, c’est ridicule !


DUBUISSON.

Ma mie Louison, il n’y a de ridicule que de vouloir faire oublier son origine. Ma fierté, à moi, c’est de rappeler à tous ces beaux messieurs que j’ai été berger, maquignon… aubergiste… à l’enseigne du Buisson fleuri. (Madame Dubuisson fait un mouvement d’impatience.) Oui, Oui, et tout ça sous leur nez !… que j’ai saigné leurs bœufs, troqué leurs chevaux et tondu leurs laines… avec des ciseaux qui coupaient plus ras que les leurs. Ça les fait rire ?… Ah bien, oui ! d’un rire bien jaune, va !… Ils ont plus mangé que semé, les uns comme les autres ; et moi, j’ai semé et récolté, ah ! oui-da !…


MADAME DUBUISSON.

Allons, c’est bon, c’est ton plaisir de les écraser ! C’est raison de plus pour marier la fille au petit comte de Trégenec : tu ne trouveras jamais mieux !


DUBUISSON.

Si son père lui donnait quelque chose… mais puisqu’il ne donnera rien !…


MADAME DUBUISSON.

Eh bien, tant mieux : moins il lui donnera, plus il lui laissera…


DUBUISSON.

Mais, en attendant, le jeune homme nous fera de la dépense. Il paraît qu’il l’aime bien, la dépense ! j’en sais quelque chose.


MADAME DUBUISSON.

Toi ?


DUBUISSON.

La maison Bargat et Pacaud en sait quelque chose aussi…


MADAME DUBUISSON.

Comment ça ?


DUBUISSON.

Je m’entends ! Je te dis seulement qu’il aime la dépense…


MADAME DUBUISSON.

Bah ! c’est un goût qui passe avec les années…


DUBUISSON.

Ça ne t’a point passé, à toi, ma mie Louison !… Il s’assied sur le divan.


MADAME DUBUISSON.

Je ne fais rien sans ton consentement…


DUBUISSON.

Consentement n’est pas toujours contentement…


MADAME DUBUISSON.

Plains-toi donc ! Nous nous entendons toujours ! Toi, tu veux la terre de Luzy, c’est ta monomamie ! moi, je veux un gendre titré, il me le faut, ou j’en ferai une maladie mortelle ! Et puis il faut marier Cléonice. D’une part, elle a un petit sentiment pour son cousin Jules ; de l’autre, nous l’avons refusée au duc de Belver, ça nous fera un ennemi dans la haute société.


DUBUISSON.

Eh ! je me moque bien du duc et du cousin, moi ! j’ai envoyé Jules à Paris.


MADAME DUBUISSON.

Mais, avant de partir, il a fait amitié, je ne sais pas comment, avec le duc : un bavard avec un méchant ! Ils ont mis leurs rancunes dans le même sac, et je crains qu’ils ne fassent des propos. Le duc déteste M. Henri !… Il va justement le voir chez nous.


DUBUISSON.

Tu l’as donc invité, le duc ?


MADAME DUBUISSON.

Il fallait bien !


DUBUISSON.

Dis donc, Louison, c’est drôle tout de même, un duc et un comte autour de notre fille !


MADAME DUBUISSON.

Et nos toilettes, et nos chiffons, qui t’ont fait geindre toute la semaine ! Tu crois que ça ne fait pas damner les grandes dames de nous voir attifées comme ça ?


DUBUISSON.

C’est bien cher !… c’est bien cher ! Quand je pense que la fille et toi, vous en avez aujourd’hui sur le corps pour la valeur de trente bonnes paires de bœufs au marché de Poissy !


MADAME DUBUISSON.

Eh bien, ça nous va mal, peut-être ? Regarde si ma mine ne reluit pas bien dans le diamant ! Je ne mets pas de fard, moi, comme toutes ces jeunes femmes poitrinaires !… Et ta fille, vois si elle est vilaine dans le rose !




Scène II


CLÉONICE, MADAME DUBUISSON, DUBUISSON.



CLÉONICE.

Me voilà prête ; comment me trouves-tu, maman ?


MADAME DUBUISSON.

Pas trop mal. Embrasse ton père, ma fille !


CLÉONICE, allant à son père.

Ah ! mon Dieu ! pourquoi donc ça ? Est-ce qu’il est toujours fâché contre nous à cause du mémoire de la couturière ?

Elle l’embrasse.

MADAME DUBUISSON.

Non, non ! est-ce qu’il est jamais fâché, lui ?


CLÉONICE, à part.

Maman le flatte, il y a quelque chose là-dessous.


MADAME DUBUISSON.

Ah çà ! ma fille, nous avons à le dire qu’un beau mari se présente pour toi.


DUBUISSON, bas, à sa femme.

Tu as déjà lui parler de ça ?


MADAME DUBUISSON.

Certainement ! le temps presse : il va venir.


CLÉONICE.

Maman, vous me faites peur ; je ne crois plus aux beaux maris, depuis que vous avez eu l’idée de me faire épouser le duc !…


MADAME DUBUISSON.

Il n’est plus question de ça. Qu’est-ce que tu dirais du jeune comte de Trégenec ?


CLÉONICE.

Vous n’y songez pas, maman ! L’amoureux de Françoise !


MADAME DUBUISSON.

Il n’a jamais songé à elle.


CLÉONICE.

Vous êtes sûre de ça ? Au fait, Françoise s’en défend aussi. Mais pourquoi veut-il m’épouser, ce monsieur ? Il ne me connaît pas : nous nous sommes vus deux fois… il y a deux mois.


DUBUISSON.

Elle a raison, ils ne se connaissent pas.


MADAME DUBUISSON.

Si on se connaissait, on ne s’épouserait jamais.


CLÉONICE.

C’est peut-être vrai, mais ça n’est pas gai.


DUBUISSON.

Est-ce qu’il te déplaît, ce jeune homme ?


CLÉONICE.

Non ! mais,… si je lui déplais, moi ?


MADAME DUBUISSON.

Eh bien, qu’est-ce qui le force à te demander ?… Est-elle sotte !


CLÉONICE.

Ce qui le force ?… C’est peut-être bien ses créanciers.


DUBUISSON.

Dame ! elle ne se trompe guère !


MADAME DUBUISSON, bas, à son mari.

Monsieur Dubuisson, tais-toi !… (Haut.) Elle en tient toujours pour Jules, tu ne vois pas ça.


CLÉONICE.

Ah ! mon Dieu ! vous m’y faites toujours penser, à ce pauvre Jules ! Sans vous, maman, je l’aurais oublié depuis longtemps.


DUBUISSON, fâché.

Ah ! mais il faut l’oublier tout de suite, ou sinon !


CLÉONICE, à part.

On se fâche ? Je vas les faire enrager ! (Haut.) Ça ne dépend peut-être pas de moi de l’oublier, mon père.


MADAME DUBUISSON.

Tu vois, monsieur Dubuisson, quand je te disais ! Cléonice, vous voulez me faire mourir de chagrin !…


CLÉONICE.

Oh ! non, maman ! Mais, enfin, pourquoi ne voulez-vous pas… ?


MADAME DUBUISSON, pathétique.

Parce que je sais ce que c’est que les mariages d’inclination, ma fille ! C’est des abîmes de douleur ! On croit qu’on vous aime ! Moi aussi, j’ai manqué de me laisser entraîner par mon cœur ; M. Dubuisson est là pour le dire, que je ne voulais pas de lui ! Mais j’ai écouté la voix de la raison et celle de mes parents. Quel est le bonheur d’une jeune femme ? C’est d’avoir des toilettes, des voitures, des bals, des spectacles. Il n’y a que ça de sérieux dans la vie, vois-tu, mon enfant ; le reste, c’est des illusions. L’amour, ça passe ; le rang, ça reste. Allons, ma fille, j’entends les voitures qui arrivent, sèche tes larmes !…


CLÉONICE, à part.

Mes larmes ?…


MADAME DUBUISSON, agitée.

Monsieur Dubuisson, va donc changer de cravate !


DUBUISSON

Bah ! ma cravate !…


MADAME DUBUISSON.

Eh bien, occupe-toi du souper.


DUBUISSON.

Ah ! ça, c’est différent, il faut empêcher le gaspillage ! Il va au fond causer avec les domestiques, et sort par la gauche.


MADAME DUBUISSON.

Oui, ma fille, le cœur nous entraîne à notre perte. (Elle lui arrange sa coiffure.) Voilà une épingle qui sort de ton bandeau… Et moi qui te parle, j’ai souffert aussi ; car Dieu merci, la vie des femmes est toujours exposée !… (À deux domestiques qui regardent aux fenêtres du fond, d’une vois rude.) Qu’est-ce que vous faites là ?… Tenez-vous à la grande entrée !… qu’on vous voie !… Dieu ! qu’ils sont bêtes !… (Elle va vers eux et donne des ordres en s’agitant beaucoup. — Revenant à sa fille.) Ainsi, il n’y a pas à dire…


CLÉONICE, rêvant.

Alors, vous me forcez à épouser le comte ?…


MADAME DUBUISSON.

Oui !…


CLÉONICE.

Et vous direz cela à Jules ?


MADAME DUBUISSON.

Tiens ! je m’en gênerai !…


CLÉONICE, à part.

Si, au moins, il m’avait rendu ma maudite lettre ! Il prétend l’avoir brûlée !…


MADAME DUBUISSON.

Voyons, qu’est-ce que tu rumines ? Je te dis que je prends tout sur moi !… Tiens ! voilà M. Henri. Avoue qu’il est bien !…


CLÉONICE.

Il n’est pas mal.




Scène III


CLÉONICE, MADAME DUBUISSON, LA HYONNAIS, HENRI.


Henri entre seul par la droite.



MADAME DUBUISSON.

Ah ! vous voilà enfin de retour, monsieur le comte ! Vous avez fait un bon voyage ? J’ai cru que vous ne reviendriez jamais de votre Bretagne. (Saluant la Hyonnais, qui vient d’entrer.) Monsieur le baron, vous êtes revenu de Paris depuis huit jours, je crois ? C’est bien aimable à vous, d’avoir accepté notre invitation… Ah çà !… (À Henri.) Monsieur de Trégenec, je vous présente ma… c’est-à-dire que je vous présente à ma fille Cléonice !… (Bas.) Fais donc la révérence ! (Haut.) C’est en qualité de gendre… c’est-à-dire de futur, que je te présente le comte de…

La Hyonnais a remonté, il descend à gauche.

HENRI.

Vraiment, madame !… Vous voulez que déjà je me permette de croire… ? Je ne pensais pas…


MADAME DUBUISSON, faisant l’agréable.

Que votre demande fût agréée ? Qui vous dit qu’elle le soit ? Mais elle pourra l’être !… (À Henri, le tirant à part.) Ce n’est pas le moment de parler de ça ! C’est avec moi d’abord qu’il faut on causer, entendez-vous ! c’est moi qui gouverne la famille. Je vas vous attendre dans le grand salon. (Haut, faisant la révérence.) Monsieur le comte !… Ma fille, saluez donc !…

Elle sort avec Cléonice par la droite.




Scène IV


LA HYONNAIS, HENRI.


LA HYONNAIS.

Eh bien, c’est donc vrai ! vous avez fait cette démarche ? Je ne le croyais pas.


HENRI.

Vous le saviez déjà ?


LA HYONNAIS.

Oui, par le docteur.


HENRI.

Qui le lui avait dit ?


LA HYONNAIS.

M. Dubuisson est venu hier lui en faire part. Au reste, votre avoué…


HENRI.

Mon avoué a cru devoir agir…


LA HYONNAIS.

Il n’a pas fait cette démarche sans votre aveu !


HENRI.

11 m’a tant pressé… Mais, dites-moi, Françoise sait-elle… ?


LA HYONNAIS.

Que vous avez autorisé cette ouverture ?… Probablement.


HENRI.

Et… viendra-t-elle à ce bal ?


LA HYONNAIS.

Vous ne l’avez donc pas encore vue ?


HENRI.

J’arrive. Il n’y a pas deux heures que je suis descendu de voiture.


LA HYONNAIS.

Le plus pressé n’était pas de venir ici !


HENRI.

Le plus pressé… le plus pressé, c’était justement de ne pas la voir. Elle ne viendra pas ici ce soir, n’est-ce pas ?… Si elle sait…


LA HYONNAIS.

Henri, cette crainte de rencontrer vos meilleurs amis prouve que vous êtes mécontent de vous-même.


HENRI.

Oh ! des sermons, mon cher…


LA HYONNAIS.

Vous m’évitiez aussi tout à l’heure ! Si je ne m’étais attaché à vos pas…


HENRI.

Eh bien, il est vrai ! Je crains vos conseils, vos idées. Pourquoi êtes-vous dans ce pays-ci encore une fois, et justement quand j’y reviens ?… Vous ne me répondez pas ?… Vous cherchez un nouveau prétexte, et vous ne savez pas mentir ! Tenez, monsieur de la Hyonnais, je viens de passer deux mois dans un orageux tête-à-tête avec le marquis de Trégenec. Je l’ai pressé de questions, je l’ai irrité, il a perdu la tête ; son aversion, son ressentiment, l’ont emporté sur la prudence… Dans un accès de colère, il m’a tout dit !


LA HYONNAIS.

Il vous a dit… ?


HENRI.

Je sais tout !… Vous aussi, vous savez… Mais ne parlons jamais de cela.


LA HYONNAIS.

Henri !… ma conduite a dû vous prouver que je me faisais une loi sacrée du silence.


HENRI.

Votre conduite… oui, je la comprends maintenant. Jacques de la Hyonnais, c’était donc réellement de l’amitié pour moi ?


LA HYONNAIS.

Quelle soit fondée sur un instinct secret ou sur une supposition romanesque, ma sollicitude pour vous, Henri, est réelle et profonde.


HENRI.

Jacques !… Ah ! tenez !… (Se jetant dans ses bras.) Aimons-nous ! Il faut que je sois aimé de quelqu’un, moi !… Moi qui viens d’être à jamais banni du toit paternel, j’ai besoin d’un cœur pour y répandre le mien !… Autrement, je sens que je suis perdu et que je vais être seul au monde !…


LA HYONNAIS.

Henri ! ne doute pas de moi ! je t’appartiens si tu le veux !… Songe à tes autres amis et renonce à ce mariage d"argent !…


HENRI.

Il faudrait le pouvoir ; mais ma position est perdue… Tiens, tiens, ne me détourne pas de ce mariage, car c’est plus qu’un mariage de raison, c’est un mariage d’honneur !…


LA HYONNAIS.

Eh bien, laisse-moi te sauver, accepte de moi, je t’en supplie. C’est moi qui serai l’obligé, c’est moi qui te devrai une éternelle reconnaissance. Eh quoi !… ne comprends-tu pas que je suis un homme droit et simple !… que je place mon bonheur dans celui que je veux donner, et que… ?


HENRI, passant devant lui.

Non ! non !… tu ne me donnerais pas le bonheur ! tu ne comprends pas la vie comme moi, tu aimes l’étude abstraite et la vie uniforme. Moi, j’aime l’esprit facile et la vie qui rayonne. Il me faut du mouvement, de l’imprévu, des chevaux, des voyages. Tu peux t’absorber dans la science d’un bouquin poudreux ; moi, je n’aime à lire les poëtes que dans une reliure d’or et de soie. J’ai des fantaisies, des curiosités, des enthousiasmes plein la tête, et mon cœur ressent avec délices les ardeurs de mon cerveau ! Car j’aime… Oui, le besoin d’aimer me tourmente, et j’ai là comme une soif de tendresse et de dévouement !… Mais que sais-je ? j’aime peut-être en artiste !… Il faut de l’air, de l’espace, du luxe, de la poésie, de la sécurité surtout, autour de mon sanctuaire. Je ne comprends pas mon bonheur enfermé dans une petite chambre, cloué à un bureau, troublé des pertes de la la veille, effrayé des besoins du lendemain, comptant des sous dans un tiroir, des heures de travail à la pendule, des morceaux de pain sur ma table. Je rêvais d’associer Françoise à une existence digne d’elle et de moi… Mais la misère tue mes espérances ! Oui, la misère ! car j’en suis là, pour toujours, sache-le !… On me renie, on me dépouille !… Eh bien, puisqu’il ne me reste qu’un nom et un titre… puisque c’est le seul avantage que le marquis de Trégenec ne puisse m’arracher… ce nom, il faut qu’il me sauve et qu’il me serve à payer ma rançon par les mains de ces roturiers ambitieux !

Il s’assied.

LA HYONNAIS.

Ainsi vous renoncez à l’amour sans regrets, sans remords ?.…


HENRI.

Sans regrets ?… Oh ! non, certes ! Mais Françoise est supérieure à un dépit d’amour-propre. Je lui ai parlé avec franchise en la quittant ; j’aurai toujours pour elle le plus profond respect.


LA HYONNAIS.

Et vous ne supposez donc pas qu’elle puisse vous avoir aimé dix ans sans vous le dire ?


HENRI.

Oh ! ne me le dites pas, vous !… Pauvre Françoise !… Oui, le bonheur eût pu être là ! mais il est trop tard !…


LA HYONNAIS.

Non !… Il n’est jamais trop tard pour revenir à des idées vraies !… Allons la voir !…


HENRI, effrayé. Il se lève.

Est-ce qu’elle est à la Chanterie ?…


LA HYONNAIS.

Oui ! c’est le parc à traverser.


HENRI, avec inquiétude.

Elle est peut-être au bal ?


LA HYONNAIS.

Il n’est pas probable qu’elle y vienne.


HENRI, hésitant.

Eh bien… Mais non !… Je connais ma faiblesse, mes réactions… Si je la vois, je suis perdu.


LA HYONNAIS.

Tu es sauvé, au contraire. Henri, au nom du ciel, viens ! ta place n’est pas ici. Cette famille vulgaire et ridicule…


HENRI.

Tais-toi, la Hyonnais, tais-toi !… je te dis qu’il est trop tard… Je me sens brisé par l’épouvante, et Françoise arriverait à me mépriser… Ici, aucune supériorité ne pèsera sur moi, et, si ces parvenus me reprochent un jour de m’avoir enrichi, je pourrai mépriser leurs écus, ils n’ont que cela à me donner !… Tiens ! il est trop tard aussi pour fuir. Voici Plutus qui vient me saisir sous la figure narquoise de ce paysan enrichi !




Scène V


DUBUISSON, HENRI, LA HYONNAIS.



DUBUISSON, à part.

Ah ! ah !… c’est lui !… Je ne suis pas fâché de lui parler avant ma femme. (Haut.) Monsieur le comte de Trégenec, je suis votre très-humble. M. le baron de la Hyonnais, avec qui j’ai causé hier chez le docteur,… est votre pays ;… il parait vous aimer beaucoup et comprendre les affaires ; il n’est donc pas de trop ici. Monsieur le comte, je jouerai le franc jeu avec vous, et notre partie ne sera pas longue. J’ai trop d’expérience pour ne pas savoir que, s’il faut beaucoup de paroles avec les paysans, il n’en faut qu’une avec les gens de votre acabit. Vous me faites la complaisance de rechercher ma fille en mariage. C’est une fille de rien, vous savez !… Je ne m’en fais pas accroire. Nous sortons d’un tas de paille et d’une brouettée de terre, sa mère et moi. Vous, vous avez une géologie d’ancêtres…


HENRI.

Oh ! moi, monsieur, je ferais pour ma dignité les mêmes réserves que vous faites ici fort adroitement pour la vôtre. Je ne souffrirais pas que les folies de ma jeunesse me fussent reprochées, et je ne consentirais point à entrer dans une famille qui me croirait trop l’obligé de sa richesse.


DUBUISSON, à part.

Ah ! il est fier… Eh bien, ça me va mieux. (Haut.) Je savais que vous étiez susceptif… aussi j’ai pensé à arranger les choses de manière à ne vous point mortifier. Nous n’avons point de sacrifices à faire pour vous. Nous rachetons votre bien… à vos créanciers, c’est-à-dire que nous purgeons toutes vos hypothèques et que je garde Luzy pour vos enfants à venir. De cette manière-là, si j’accepte… avec plaisir… (il salue) un gendre qui ne m’apporte rien, je ne paye pas son titre : c’est une chose trop conséquente… ça n’a point de prix ! et, comme ça, vous n’êtes pas mon obligé ; c’est ce que vous souhaitez, pas vrai ?…


HENRI, souriant.

Je vois, monsieur, que Luzy a pour vous un charme tout particulier. Je m’en réjouis !… cet arrangement (à la Hyonnais) me délivrerait de mes affreux soucis, sans me rendre l’esclave de personne.


LA HYONNAIS.

Ainsi, vous consentez… déjà ?…


DUBUISSON.

Laissez-le répondre à son idée, monsieur le baron !


LA HYONNAIS.

Ne faiblissez pas ! Avant de vous engager, consultez au moins le docteur.


DUBUISSON.

Dame !… si vous voulez le consulter… Pourtant, comme mademoiselle Françoise est malade…


HENRI.

Malade ?…


DUBUISSON.

Le docteur ne reçoit personne aujourd’hui.


HENRI, à la Hyonnais.

Ah ! mon ami, courons la voir !…


LA HYONNAIS.

Non ! votre bonne étoile luit encore. Les voilà.


DUBUISSON, à part.

Diantre !… heureusement, ma femme est avec eux.

Il remonte.




Scène VI


Les Mêmes, MADAME DUBUISSON, FRANÇOISE, LE DOCTEUR.


Ils viennent des salles de danse.



MADAME DUBUISSON.

Venez vous reposer par ici, mon cœur !… Je suis sûre que vous souffrez.


HENRI.

Mon Dieu !… est-il vrai, Françoise ?…


LE DOCTEUR.

Elle ne s’est jamais mieux portée !…


DUBUISSON.

Pourtant la voilà pâle comme une morte !…


HENRI, à Françoise, que le docteur fait asseoir sur le divan.

Mais vous avez donc été souffrante ?


FRANÇOISE, pâle et tremblante, se contenant.

Oh ! bien peu, puisque me voilà ici…


HENRI, bas. Il s’est assis à côté d’elle.

Combien je suis ému de vous revoir !… Me pardonnez-vous de ne pas vous avoir écrit ?…

M. et madame Dubuisson se croisent au fond et se parlent bas.

FRANÇOISE, haut.

C’est à mon père de vous pardonner votre oubli et votre silence.


LE DOCTEUR, sévèrement.

Et je ne les lui pardonne pas !…


DUBUISSON.

Ah ! dame ! il était occupé de projets. Je vous ai dit hier de quoi il retournait, docteur.


LE DOCTEUR.

C’est de lui, et non de vous, que j’aurais dû apprendre ces projets-là !…

La Hyonnais apporte une chaise à madame Dubuisson, qui s’assied, ainsi que le docteur.

HENRI.

Il est donc vrai, Henri… ?


MADAME DUBUISSON.

Oui, ma chère amie, il est question d’un mariage entre M. de Tregenec…


HENRI.

Pardonnez-moi, madame : M. Dubuisson et moi, nous en sommes encore à faire des projets… rien de plus !


FRANÇOISE.

Ah ! en vérité ?


HENRI.

Je compte réfléchir.


DUBUISSON, s’asseyant.

Mon Dieu ! vous en êtes bien le maître, monsieur le comte ; ne vous en gênez point ! nous pouvons nous consulter là, tous ensemble,


MADAME DUBUISSON.

J’avais amené le docteur et sa fille ici pour ça. Peut-être que Françoise ne connaît pas la position de M. le comte ?


FRANÇOISE.

Pardonnez-moi, madame, je la connais.


DUBUISSON.

Elle n’est pas des meilleures…


LE DOCTEUR.

Fort bien !… Mais qu’a cela de commun avec un mariage ?…


MADAME DUBUISSON.

Sans le mariage, monsieur est ruiné ; son avoué…


LE DOCTEUR.

L’avoué aurait dû commencer par vendre, pour libérer son client.


DUBUISSON, sournoisement.

Libérer, oui… si M. le comte ne doit pas plus que sa terre ne vaut.


HENRI.

Qu’en savez-vous, monsieur ?


DUBUISSON, de même.

Est-ce que je me trompe ?


LE DOCTEUR.

Quels que soient tes embarras, tu sais que j’ai certaine somme à ta disposition… Il se lève et remonte avec Françoise,


DUBUISSON, se levant.

Ah ! si le docteur vous prête !… c’est bien différent ! n’en parlons plus !… ne parlons plus de rien !… tout est dit.


MADAME DUBUISSON.

Comment, tout est dit ? On nous aurait fait l’affront de nous demander notre Cléonice… et, parce que le docteur prête ses petites économies,… il n’en serait que ça ?


DUBUISSON.

Ne t’emporte pas, ma mie. C’est très-beau, c’est très-gentil, ce que fait là le docteur !… Cent mille francs !… un médecin de campagne ne trouve pas ça tous les matins dans le pas de sa mule !… M. le comte est bien heureux !


HENRI.

Assez, monsieur, assez !… sachez que je n’accepterais point de pareils sacrifices ; je ne les mérite pas. LA HYONNAIS, derrière le divan. Vous pouvez les mériter.


MADAME DUBUISSON.

Oui, oui, certainement ! il peut faire comme vous, étudier la médecine pendant quat’cinq ans ; après quoi, le docteur lui céderait un peu de sa clientèle. Les paysans, ça ne paye guère ; mais c’est si joli, de porter secours au pauvre monde ! avec un bon petit cheval, quinze ou vingt lieues par jour… ou par nuit, hiver comme été…


LE DOCTEUR, revenant.

Vous voyez bien que ça ne tue pas, puisque me voilà.


MADAME DUBUISSON.

Et, au bout de vingt ans, on commence à gagner de quoi ne pas mourir de faim.


LE DOCTEUR.

Et même de quoi pouvoir sauver un ami dans l’occasion.


MADAME DUBUISSON.

À la condition qu’il reniera son rang et fera comme vous.


LE DOCTEUR.

Renier son rang parce qu’il travaillera ? En vérité, madame Dubuisson, vous avez des idées que les nobles n’ont plus ! et c’est vous, enrichie par le travail…


MADAME DUBUISSON, se levant.

Moi ?… Apprenez, monsieur le docteur, que je n’ai jamais travaillé !

Elle passe devant Henri, qui reste accablé sur le divan.

LE DOCTEUR.

Je croyais savoir le contraire, et je pensais que c’était là votre droit à la richesse, à vous qui n’avez pas d’aïeux.


DUBUISSON, ricanant.

Pour ça, le docteur a raison. Tu as aujourd’hui des mains blanches, ma mie Louison !… mais autrefois !…


MADAME DUBUISSON, en colère.

En voilà assez là-dessus ! Inutile de se chamailler ! Puisque M. Henri n’est pas plus décidé que ça, il ne nous reste qu’à attendre son bon plaisir, à moins qu’un meilleur parti ne se présente pour notre fille ; ce qui n’est pas impossible, peut-être.


DUBUISSON.

Allons, allons ! te voilà tout en feu !


MADAME DUBUISSON, bas.

Nous sommes joués et insultés !…


DUBUISSON.

Non pas ! non pas ! tu vas voir ! (Haut.) Monsieur le comte, bien des pardons ; mais, pour une petite affaire pressante, deux mots, je vous en prie.


HENRI.

À moi, monsieur ?…


DUBUISSON.

Oui !… Restez, restez, mademoiselle Françoise ; restez, messieurs : c’est pour deux minutes. (Il amène Henri sur le devant de la scène.) Vous pensez que le docteur vous prêterait ?… Ça me va ; je suis sûr alors d’être payé, moi !


HENRI.

Je ne vous dois rien, monsieur.


DUBUISSON.

Pardon ! n’avez-vous pas souscrit à la maison Pacaud et Bargat certaines petites lettres de change ?


HENRI, tressaillant.

Elles sont entre vos mains ?


DUBUISSON.

Comme vous dites ; avec une petite sauce poivrée de protêts, de jugements…


HENRI.

Hein ?


DUBUISSON.

Et de contrainte par corps !


HENRI.

Ah !… c’est bien, c’est bien, monsieur !…


LE DOCTEUR, descendant à droite.

Qu’est-ce donc ?


HENRI.

Rien, rien, mon ami ; M. Dubuisson me disait…


LA HYONNAIS, descendant à gauche.

Quoi donc ?


HENRI.

Plus tard… vous saurez… (Bas, à Dubuisson.) Gardez-moi le secret, monsieur ; le docteur ne saurait trouver une pareille somme du jour au lendemain… Moi, j’aviserai… je…


LE DOCTEUR.

Mais je veux savoir…


HENRI.

Non ! rien, rien, vous dis-je… (À part.) Ah ! je suis maudit !…

Il sort par la gauche.




Scène VII


Les Mêmes, hors HENRI.



DUBUISSON, regardant sortir Henri.

Ah ! ah ! nous avons l’oreille basse ! (À sa femme.) Laisse faire, ma mie, je n’ai pas fini avec lui ;… j’ai encore quelque chose à lui dire.


FRANÇOISE.

Qu’est-ce donc qui se passe entre vous et lui ?


DUBUISSON.

Quelque chose de plus malin que toutes les belles paroles de la philosophie !


LA HYONNAIS.

Ainsi, je le vois, monsieur, vous vous emparez de lui… Vous allez disposer de son sort, peut-être !…


MADAME DUBUISSON.

Il paraîtrait !


LE DOCTEUR, avec force.

Mais, insensés que vous êtes ! vous voulez donc risquer de faire son malheur et celui de votre fille ?


DUBUISSON.

Bah ! bah ! vous n’y entendez goutte, monsieur Laurent. Vous êtes un savant, mais vous n’avez pas l’esprit tourné, du bon côté… Sachez que, là où il y a des écus, il n’y a jamais de malheur !… et que, quand on a de ça…

Il frappe sur sa poche.

LE DOCTEUR, étonné.

Quoi ? du cœur ?


DUBUISSON.

Non ! non ! des billets de banque ! Tenez, mon pauvre docteur vous aurez beau travailler jusqu’à votre dernier jour, vous ne pourrez peut-être pas faire épouser à votre fille celui qu’elle voudra ; au lieur que la mienne, voyez-vous, des barons, des marquis, des ducs, des comtes… elle n’a qu’à se baisser pour en prendre !

Il sort par la gauche, sa femme par la droite.




Scène VIII


LA HYONNAIS, LE DOCTEUR, FRANÇOISE.



LE DOCTEUR.

Ah ! ma pauvre Françoise ! Eh bien, tant mieux si tu n’as pas à te baisser pour ramasser un mari.


FRANÇOISE.

Mais lui, lui mon père !… le laisserez-vous tomber sous les pieds de cette richesse insolente ? Il est certain que quelque chose de grave le menace, en ce moment surtout ! je le sens là !…


LE DOCTEUR.

Il résiste si mollement au danger ! que peut-on faire pour lui ?…


FRANÇOISE.

Sachez au moins pourquoi il est sorti si troublé, mon père ! Ne lui retirez pas votre intérêt !


LE DOCTEUR.

Tu le veux !… Attendez-moi ici.

Il sort.




Scène IX


LA HYONNAIS, FRANÇOISE.



LA HYONNAIS.

Comme vous souffrez ! Voyons, essayez de vous calmer, de vous reposer un instant !


FRANÇOISE, fondant en larmes.

Ah ! oui, je souffre, allez !… Depuis deux mois, je ne vis pas !… et, depuis hier, il me semble que je suis morte !

Elle s’assied sur le divan.

LA HYONNAIS.

Oui, depuis que vous savez ce projet ! Mais ne vous découragez pas : vous pouvez l’en détourner.


FRANÇOISE.

Moi ?… Mais, moi, je ne peux rien pour lui, puisqu’il ne m’aime pas !


LA HYONNAIS.

Il vous aime malgré lui, malgré tout ! Il vous aime autant qu’il peut aimer.


FRANÇOISE.

Ah ! tenez… oui ! c’est cela ; c’est cela qui est affreux à dire ! c’est qu’il ne peut pas aimer davantage !… Ce n’est pas sa faute, et le mal est sans remède !


LA HYONNAIS, ému.

Il y a quelquefois, au milieu d’une horrible souffrance, une sorte de joie étrange à dire qu’on aime sans espoir ; ne le sentez-vous pas en certains moments ?


FRANÇOISE, se levant.

Autrefois… oui ! je le sentais… C’est de cela que j’ai vécu dix ans, monsieur la Hyonnais ! car, depuis l’enfance, c’était mon refuge. C’était ma force de me dire que ce secret-là mourrait avec moi ! Mais il y a deux mois que je suis brisée ! Le jour où il m’a semblé que je pouvais être aimée de lui, j’ai été faible, j’ai été lâche. J’ai laissé deviner cet amour que j’étais fière d’avoir su vaincre et cacher. Ah ! ne comprenez-vous pas que, depuis ce jour-là, je suis comme brouillée avec moi-même !… Je me déplais, je me déteste, je me sens humiliée !… Le passé me devient amer… Des souvenirs si purs !… un silence si patient !… Je croyais n’avoir jamais à regretter qu’un beau rêve, et à présent, tenez… je rougis de mes larmes !


LA HYONNAIS, très-ému.

Non ! non ! vous ne devez pas rougir d’avoir si vaillamment souffert et si saintement aimé ! Rougir, vous ! quand cette fierté qui pourrait s’indigner n’accuse qu’elle-même et semble demander pardon à Dieu de sa propre douleur ! Ah ! tout ce que vous éprouvez, tout ce que vous dites, vous rend plus digne de respect et… d’amitié.


FRANÇOISE, lui tenant la main.

Vous pleurez avec moi !… vous êtes bon, vous !… oh ! bien bon !… je le vois… je le sais !…


LA HYONNAIS.

Que cherchez-vous ?


FRANÇOISE, qui cherche dans son mouchoir et dans son bouquet.

Je ne sais pas… On m’a remis… j’ai perdu…


LA HYONNAIS.

Quoi donc ?


FRANÇOISE.

Comme j’entrais dans le bal, quelqu’un, le duc de Belver, je crois… j’étais si préoccupée !… m’a glissé un billet dans la main. Il déteste Henri : ce doit-être quelque chose contre lui… Ah ! le voilà !…

Elle retrouve le billet sur la causeuse.

LA HYONNAIS.

C’est peut-être l’explication de l’air de triomphe de M. Dubuisson… Le duc est peut-être un des créanciers d’Henri… Lisez…


FRANÇOISE, essuyant ses yeux.

Je ne peux pas… je ne vois pas… Lisez, vous !


LA HYONNAIS, lisant.

« Vous pouvez retenir l’amant qui… » Oh ! le misérable ! il vous insulte !


FRANÇOISE.

Qu’importe ! lisez toujours…


LA HYONNAIS.

Non !


FRANÇOISE.

Je le veux !… lisez !…


LA HYONNAIS, lisant.

« Vous pouvez retenir l’amant qui vous trahit pour certaine héritière. J’ai une lettre fort curieuse de cette demoiselle, une lettre d’amour à un jeune cousin, qui peut vous servir à rompre le mariage projeté. Faites-moi un signe, et je vous donnerai le moyen de vous venger. »


FRANÇOISE, avec mépris.

Cette proposition-là est vraiment flatteuse !


LA HYONNAIS.

Et cet homme-là est infâme !


FRANÇOISE.

N’importe ! il faut ravoir la lettre de Cléonice.


LA HYONNAIS.

Pour quoi faire ?


FRANÇOISE.

Pour la brûler ! Autrement, il perdra cette jeune fille et me fera passer pour sa complice.


LA HYONNAIS.

Et pourtant, si cette jeune fille est souillée d’une faute… mon devoir, à moi, est peut-être d’avertir Henri…


FRANÇOISE.

Non, Cléonice est pure, c’est une enfant. Voyez le duc tout de suite, monsieur la Hyonnais. Demandez-lui cette preuve… de ma part… sans vous expliquer sur mes intentions.


LA HYONNAIS.

Quoi ! sans l’accabler de votre mépris et du mien ?


FRANÇOISE.

Ah ! vous êtes irrité contre lui ? Moi, cela ne m’atteint pas…

Fausse sortie.

LA HYONNAIS.

Non, non, je serai calme… Vous ne devez pas parler à un pareil homme.


FRANÇOISE.

Vous me jurez de… ?


LA HYONNAIS.

Hélas ! je n’ai pas le droit de le châtier… Françoise, je ne suis pas votre frère !

Il sort par la gauche.




Scène X



FRANÇOISE, seule, rêvant.

Excellent ami ! Oh ! oui, celui-là a bien le cœur d’un frère ! Ah ! si mon pauvre Henri… La légèreté de cette petite fille ne le rebutera pas !… Elle est coquette, elle saura lui plaire… Il fera un effort pour mettre son cœur un peu d’accord avec sa conscience !… Il faudra que je lui parle, à elle… que je tâche de lui donner des idées plus vraies, plus sérieuses. Car enfin… si elle doit l’épouser… qu’au moins elle ne l’avilisse pas !… Oui, jusqu’au bout, je ferai mon rôle de sœur… mon devoir d’amie… et puis après… Ah ! si je n’avais pas mon père, mon bon père !… Mon chagrin le tue !… Qu’est-ce donc que cette faiblesse de l’âme, qui nous rend si tendres pour les ingrats, et si ingrats nous-mêmes envers ceux qui nous chérissent !…




Scène XI


LA HYONNAIS, un peu agité ; FRANÇOISE.



FRANÇOISE.

Eh bien ? Vous paraissez…


LA HYONNAIS.

Non, je me hâtais !… pour ne pas vous laisser seule… Le duc et moi, nous nous verrons demain…


FRANÇOISE.

Demain ?


LA HYONNAIS.

Oui, pour cette lettre… Mais voici Henri qui me suit.


FRANÇOISE.

Ah !… Eh bien, sachez tout de suite ce qu’il a résolu de faire. Moi, je ne peux pas me montrer… mes pauvres yeux… Je vais parler à Cléonice, et je reviendrai ; tâchez de le retenir ici.

Elle sort par la droite.




Scène XII


HENRI, LA HYONNAIS.



LA HYONNAIS, la regardant sortir.

Elle semble plus calme… ou plus forte. (À Henri.) Voyons, dites-moi enfin…


HENRI.

Non ! c’est vous qui allez me dire pourquoi vous venez de souffleter le duc de Belver ?


LA HYONNAIS.

Ah ! vous avez vu cela ?


HENRI.

Très-bien ; et vous êtes convenus d’un duel pour demain matin.


LA HYONNAIS.

Ce monsieur traitait les médecins de charlatans et de cuistres. Je passais… j’ai entendu…


HENRI.

Et moi, j’ai entendu le nom de Françoise !


LA HYONNAIS.

Françoise n’est pour rien…


HENRI.

N’essayez pas de me tromper ; vous la vengez !


LA HYONNAIS.

Je ne venge personne ; je suis le chevalier de la faculté de médecine, voilà tout.


HENRI.

Mais, si Françoise est outragée, calomniée,… ce ne peut être qu’à cause de moi !


LA HYONNAIS.

S’il en était ainsi, que feriez-vous ?


HENRI.

Je vous prierais… je vous sommerais de me céder…


LA HYONNAIS.

Mon duel avec le duc ? Pour justifier une telle prétention, il faut que vous ayez pris la résolution d’épouser Françoise.


HENRI, effrayé.

L’épouser ?


LA HYONNAIS.

Oui ; autrement, vous la compromettriez davantage, et je ne le souffrirais pas.


HENRI.

Vous ?


LA HYONNAIS.

Répondez : avez-vous renoncé à mademoiselle Dubuisson ?


HENRI.

Ne me demandez rien.


LA HYONNAIS.

Si fait ! Pourquoi avez-vous refusé tout à l’heure de vous expliquer devant nous ? Et maintenant, pourquoi êtes-vous agité ? pourquoi êtes-vous pâle ?


HENRI.

Parce que je viens de prendre une résolution désespérée.


LA HYONNAIS.

Quelle résolution ?… Dites !…


HENRI.

La Hyonnais, ne me torturez pas !… Ces horribles dettes…


LA HYONNAIS.

Eh bien ?


HENRI.

Ma liberté était menacée… M. Dubuisson vient de me rendre les titres qu’il avait contre moi ; maintenant, il a ma parole !… Mais, de grâce, ne me parlez plus de moi ; c’est de Françoise qu’il est question.


LA HYONNAIS.

Oh ! Françoise ! du moment que vous renoncez à elle, vous perdez le droit de m’interroger sur son compte.


HENRI, impétueusement.

La Hyonnais ! vous aimez Françoise !


LA HYONNAIS.

Ah ! vous croyez ?…


HENRI.

Je le vois !… Vous aussi, vous êtes agité… vous aussi, vous devenez pâle !…


LA HYONNAIS.

Et que vous importe ?


HENRI, avec douleur.

Que m’importe, en effet !… (S’animant.) Pourtant il me semble que vous devriez la regarder comme votre sœur, puisque…


LA HYONNAIS.

Oui, si elle devait être votre femme, il en serait ainsi.


HENRI.

Il n’en est donc plus ainsi ? Voyons, quel rôle jouez-vous entre elle et moi ? Je ne le comprends plus !…


LA HYONNAIS.

Eh bien, vous allez le comprendre, car je ne peux plus me taire. Oui, j’aime Françoise ; oui, je l’ai aimée dès le premier jour où je l’ai vue. Ce n’est pas ma faute ! Voué au travail de l’esprit, amoureux de science et de dévouement, je connaissais peu mes passions et ne me méfiais point de moi-même. Ce jour-là, je vous crus sérieusement attaché à Françoise ; ce jour-là, je ne songeai point à envier votre bonheur, mais je le sentis profondément. Oh ! oui ! j’en sentis le prix mieux que vous !… Et cette émotion fût restée douce, votre union m’eût comblé de joie… jamais je n’aurais su que je pouvais regretter d’être venu si tard dans la vie de la femme que vous aimiez… Mais vous ne l’aimiez pas !


HENRI.

Grand Dieu !… je ne l’aimais pas !…


LA HYONNAIS.

Non, vous ne l’avez jamais aimée !… Et pourtant mon devoir était de vous rattacher à elle, et, jusqu’à ce jour, jusqu’à ce moment, au milieu de mille angoisses, en dépit de mille tortures, je me suis efforcé de la rattacher à vous. Ah !… je n’ai que trop réussi auprès d’elle !… Mais, puisque, auprès de vous, mon sacrifice est inutile, puisque vous ne trouvez point en vous-même la force de la mériter,… eh bien, je vous le déclare, Henri, je ne suis plus maître de ma volonté, je ne peux plus étouffer le cri de mon âme… Le courage, la douceur, l’intelligence, le charme, la beauté morale de cette femme se sont emparés de moi. C’est une passion, c’est une adoration, c’est une fièvre et une extase, c’est de l’amour enfin ! Et, si vous revenez loyalement à elle, je vous dirai adieu à tous deux pour toujours. Mais, si c’est le contraire, je jure que je ne la quitterai plus, que je la protégerai, que je vengerai ses injures, que je la servirai, et que je ferai tout au monde, oui, le possible et l’impossible, pour mériter son affection.


HENRI, troublé.

Ah !… vous seriez un rival redoutable !… car, je le vois, vous l’aimez éperdument !…


LA HYONNAIS.

Un rival ?… Oh !… quel mot dites-vous là, Henri ?


HENRI.

Jacques !… tiens !… je ne sais ce que je dis !… je ne sais quel vertige s’empare de moi. Je ne sais pourquoi celle passion que tu me laisses voir me fait tant de mal !… Mon Dieu !.… qu’est-ce donc qui se passe dans ma pauvre âme ?… Elle se déchire, elle se brise !… J’ai renoncé à la plus belle, à la meilleure des femmes… J’ai eu peur du travail, de l’esclavage, de l’obscurité ;… j’ai cru me dérober à mille souffrances, et celle que j’endure maintenant est la plus cruelle de toutes !…

Il se jette sur le divan et cache sa figure dans ses mains. — Françoise entre et le regarde sans s’avancer.

LA HYONNAIS.

Henri !… voilà Françoise !… (Henri tressaille.) Je vous laisse avec elle… Ce que je viens de vous dire, l’honneur vous défend de le lui révéler ; mais ce que vous avez à résoudre, l’honneur vous commande de le lui déclarer avec franchise.

Il sort.




Scène XIII


HENRI, FRANÇOISE.



HENRI.

Françoise, ce que j’ai à vous dire, c’est un éternel adieu !…


FRANÇOISE.

Un éternel adieu !… Où allez-vous donc ?…


HENRI.

Nulle part, mon amie ; je roule dans un abîme !


FRANÇOISE.

Peut-être que vous vous y jetez ?


HENRI.

Non, non ! la destinée m’y pousse ! Françoise, vous ne savez pas certain douloureux secret de mon existence… un père injuste, outragé peut-être !…


FRANÇOISE.

J’avais tout deviné !… C’est pour cela que je m’étais attachée à vous comme on s’attache au malheur !… c’est pour cela que je m’attache encore à votre existence désolée !… Vous écouterez un dernier conseil que vous doit mon amitié. Henri, je vous connais, vous ne savez pas vous passer de fortune. (Mouvement d’Henri.) Je le sais ; eh bien, cherchez-la dans une famille distinguée… ou bien, au moins, faites en sorte que vous puissiez aimer sérieusement la femme qui vous enrichira : l’amour purifie tout, l’amour ennoblit tout !


HENRI.

Vous voulez que j’aime, je le voudrais aussi ! Cette jeune fille est charmante, disent-ils !… Oui, c’est possible, je n’en sais rien. Je le croyais ! Je m’imaginais pouvoir m’éprendre un peu de ses dix-sept ans, de son caquet, de sa parure… Mais je ne peux pas la regarder, je ne la vois pas, je ne l’entends pas !… (Il se lève.) Elle passe devant mes yeux comme un fantôme, comme un chiffre ! Ah !… faites que je vous oublie, Françoise, avant de me dire d’en aimer une autre !


FRANÇOISE.

Ne parlons plus de moi, Henri !


HENRI.

Oh ! si, ma sœur ! parlons de toi, envers qui j’ai été si coupable… de toi, à qui j’ai fait tant de mal !


FRANÇOISE.

Je n’en sais rien, j’ai oublié ce qui m’est personnel… Estimez-moi assez pour me croire désintéressée dans cette question délicate ; ma vanité de femme n’a ressenti, j’espère, aucune blessure de ce qui s’est passé entre nous.


HENRI.

La vanité ! ange de douceur et de modestie !… Oh ! va, je sais bien que, chez toi, ce n’est pas le dépit, c’est la tendresse qui souffre !… D’ailleurs, je ne t’ai pas trompée, n’est-ce pas, Françoise ?…


FRANÇOISE.

Non ! (À part.) Je me suis trompée moi-même !


HENRI.

Le jour où je t’ai offert mon nom, je croyais devoir hériter, pouvoir emprunter…


FRANÇOISE.

C’est vrai ! c’est vrai !


HENRI.

Et si, dans ce même jour, j’ai paru me dédire brusquement, c’est qu’un désastre complet, une révélation accablante…


FRANÇOISE.

Mon Dieu !… est-ce que je te reproche quelque chose ?… (À part.) Ah ! qu’il me fait de mal !

Elle s’assied sur le divan.

HENRI.

Ainsi tu me pardonnes ?…


FRANÇOISE.

Oui ! oui !… tout ce qui a rapport à moi !


HENRI.

Et tu me gardes… tu me promets ton amitié ?


FRANÇOISE.

Oui ; car tu voudras en être digne, n’est-ce pas ?


HENRI.

Digne ! Je cesserais donc de l’être en me mariant ?…


FRANÇOISE.

C’est selon dans quelles conditions ; ne peut-on se marier sans se vendre ?


HENRI, effrayé.

Se vendre !


FRANÇOISE.

Mais oui !… on est vendu à la femme que l’on n’aime pas…


HENRI.

Voyons, mon amie, tes principes sont rigides… Si je les froissais malgré moi, tu me repousserais sans pitié, sans regrets ?


FRANÇOISE.

Te repousser, toi ? Non, jamais ! J’aurais pour toi des plaintes et des larmes plein le cœur ; mais, devant un aveu sincère, jamais de paroles dures, jamais de malédiction sur les lèvres !


HENRI, enivré ; il est assis presqu’à genoux.

Ah ! tiens, Françoise, tu es l’ange de la miséricorde, et je ne comprends pas que je puisse jamais détacher ma main de la tienne ! (Lui baisant les mains avec transport.) Non, c’est impossible, vois-tu ! on ne sépare pas, on n’éteint pas deux cœurs unis comme les nôtres…


FRANÇOISE.

Henri ! que dis-tu ?… Songe…


HENRI.

Je dis… je dis que ce qui nous environne est un mauvais rêve ! Il n’y a de vrai, il n’y a de réel que ce qui se passe là dans nos âmes ! Je ne comprends plus rien ; je ne me rappelle plus rien de moi, sinon que je t’aime et que je ne peux pas te perdre. Ah ! je ne le pourrai jamais, vois-tu ! Je voulais t’oublier, te quitter, et tout à l’heure encore te crier dans mon désespoir de ne plus m’aimer, d’en aimer un autre. C’était insensé ! tu ne le pourrais pas non plus ! tu sens, comme moi, que nous ne ferons jamais qu’une seule pensée, une seule volonté, un seul être !


FRANÇOISE, éperdue.

Ah ! comme c’est bon, comme c’est vrai, ce que tu dis là !




Scène XIV


Les Mêmes, LE DOCTEUR, LA HYONNAIS.


Ils ont entendu la réponse de Françoise.



LE DOCTEUR, venant de la droite.

Qu’est-ce donc qu’il te dit, Françoise ?


FRANÇOISE.

Ah ! tenez, mon père, sachez la vérité ! Il m’aime, et, moi, je n’ai jamais pris mon parti sur son abandon ! Non, Henri ! pas un jour, pas une heure ! (À son père.) Que m’importent ses faiblesses, ses préjugés ou ses torts ?… C’est lui ! tout est excusé, du moment que c’est lui ! N’est-ce pas ainsi depuis que j’existe ?… n’ai-je pas toujours tout accepté de sa part ?… Oui !… c’est mon souci, c’est mon tourment, c’est mon enfant, à moi ! Dût-il briser cent fois mon cœur, j’ai pris l’habitude Je souffrir pour lui. J’ai besoin de cela peut-être, et je crois que, le jour où je ne pourrais plus mettre un peu de bonheur dans sa vie, je ne saurais plus que faire de la mienne !


LE DOCTEUR.

Mon Dieu ! pourquoi lui dis-tu cela, ma fille ? est-ce qu’il renonce… ? (À Henri.) Réponds ! réponds donc !


HENRI, comme égaré.

Répondre à quoi ?


LE DOCTEUR.

Je veux savoir ce qui s’est passé entre toi et M. Dubuisson, ce qu’il refuse de me dire !


HENRI, sortant comme d’un rêve.

Ce qui s’est passé !… Quoi ? que s’est-il passé ?


LE DOCTEUR.

Tu hésites ?… C’est donc vrai, ce qu’on dit dans le bal !


FRANÇOISE.

Quoi donc ?


LE DOCTEUR.

Qu’ils sont d’accord et qu’il ne peut plus reculer ; que le mariage est résolu !

M. et madame Dubuisson entrent.

FRANÇOISE.

Résolu ?




Scène XV


Les Mêmes, MADAME DUBUISSON, DUBUISSON.



DUBUISSON.

Certainement, nous sommes d’accord ; il en a le titre dans sa poche.


HENRI.

Non, monsieur ; je vous rends ces titres, reprenez-les ; je les sens là comme une souillure… Ils me flétrissent, ils me brûlent !…


DUBUISSON.

Ah ! c’est comme ça ? Ça m’apprendra à avoir eu confiance en vous !


LE DOCTEUR.

Confiance en lui ! (À Henri.) Ah ! malheureux ! on t’inflige là le châtiment de ta misérable faiblesse !


FRANÇOISE.

Mon père !… (Bas.) Ne l’humiliez pas devant eux.


HENRI.

Françoise !


LE DOCTEUR.

Tais-toi ! tu n’as plus le droit d’invoquer l’affection ni la pitié de ma fille, toi qui, après une pareille faute,… oui, l’instant d’après, étais là… lui disant…


FRANÇOISE.

Rien, rien ! il ne me disait rien, mon père !


HENRI.

Non ! oubliez-le !… j’étais fou !… Je suis faible ! mes sentiments ont de l’énergie, mes actions en manquent !… Vous me demandiez des vertus ; ici, l’on n’exigeait qu’un nom !… Je ne suis pas un héros, moi !… mais je ne suis point un lâche… (À Dubuisson.) Je ne possède plus que ma vie, monsieur, prenez-la si bon vous semble ! Je pars ! mais je ne fuis pas ! Vous ferez de moi ce que vous voudrez !… (Au docteur.) Adieu !… (À Françoise.) Adieu, Françoise ! adieu pour jamais !

Il sort.



ACTE QUATRIÈME


À la Chanterie. — Même décor qu’au deuxième acte.



Scène PREMIÈRE


MADAME DUBUISSON, CLÉONICE, FRANÇOISE, assises en groupe : elles brodent en causant ; DUBUISSON, LE DOCTEUR, à la table.



LE DOCTEUR.

Ainsi vous pouvez prendre possession demain si vous voulez !


DUBUISSON, se retournant sur sa chaise et regardant Françoise.

Dame ! si ça ne contrariait pas trop mademoiselle Laurent, j’y mettrais les ouvriers demain matin.


FRANÇOISE, tranquillement.

Cela ne me regarde plus, monsieur Dubuisson, du moment que vous êtes propriétaire…


DUBUISSON.

Oh ! mon Dieu ! l’affaire est réglée à présent… Il n’y manquait que cette pièce-là… (il montre un papier), que monsieur votre papa vient de me remettre. J’ai payé comptant la semaine passée, et, comme ça, je peux démolir dans cinq minutes si je veux !…

Il se lève et regarde les fenêtres, etc.

FRANÇOISE, souriant.

Attendez au moins que nous soyons descendues au jardin, ces dames et moi !…


CLÉONICE.

Mais qu’est-ce qu’il dit donc, mon papa ?… Il veut démolir cette maison ?…


DUBUISSON.

Dame, une fois enclavée dans mon parc, ça ne fera plus que me gêner, c’te bâtisse-là !…


MADAME DUBUISSON.

Le fait est que c’est trop petit pour nous !… Il n’y aurait pas seulement moyen d’y loger un de nos gardes !


CLÉONICE.

Mon papa, je vous demande de me donner ça, à moi !


MADAME DUBUISSON.

Et pourquoi donc ?… (Bas.) Est-ce pour y donner encore des rendez-vous ?…


CLÉONICE.

Maman ! ne me parlez donc jamais tout bas, puisque vous ne savez pas baisser la voix !… grondez-moi quand nous sommes seules !… (Haut.) C’est par amitié pour Françoise que je voudrais garder la maison où elle a été élevée…


DUBUISSON.

Oui !… avec…


MADAME DUBUISSON, se levant et passant derrière.

Avec M. Henri !… (Bas, à Françoise.) Vous le voyez, mon cœur, ma fille pense à lui, et vous, vous n’y songez plus, puisque…


FRANÇOISE.

Puisque… ?


MADAME DUBUISSON, haut.

Voyons, voyons, Françoise, expliquons-nous donc franchement une bonne fois… Épousez-vous ou n’épousez-vous pas M. de la Hyonnais ?…

Elle s’assied à la table.

LE DOCTEUR.

Eh bien, qu’est-ce que cela vous fait, madame Dubuisson ?


MADAME DUBUISSON.

Mon Dieu, vous savez bien que je suis toujours dans les mêmes idées sur le compte de M. de Trégenec, je ne m’en cache pas. Dites-moi, Françoise, recevez-vous quelquefois de ses nouvelles, à M. Henri ?…


FRANÇOISE.

Depuis trois mois qu’il est à Paris pour ses affaires, tenez, depuis le jour de votre bal, je n’ai pas échangé une ligne, un mot avec lui !…


CLÉONICE.

Ah ! il ne vous écrit pas ?…


FRANÇOISE.

Jamais !…


MADAME DUBUISSON.

Et M. la Hyonnais vous écrit, lui, depuis un mois qu’il est en Bretagne ; je sais ça.


LE DOCTEUR.

Ah ! vous vous informez à la poste… ?


MADAME DUBUISSON.

La buraliste est notre parente !… Dites-nous donc s’il va revenir bientôt, ce cher M. Jacques !


LE DOCTEUR.

Vous grillez d’impatience de le revoir ?


MADAME DUBUISSON.

Certainement !… C’est un jeune homme si comme il faut ! il s’est battu pour Françoise ! avec ça, il est très-bien né ; il a quelque fortune, il est reçu médecin, et tout ça conviendrait beaucoup mieux à votre fille que M. Henri, qui n’a plus rien et qui n’a pas été élevé à se priver et à se tourmenter.


FRANÇOISE, souriant.

Cléonice !… Quelle est votre opinion sur Henri ?


CLÉONICE.

Ah ! mon Dieu… je vous l’ai dit cent fois !… une très-bonne opinion, puisqu’il hésite tant à me demander en mariage… Nous l’avons revu à Paris quand nous y avons été dernièrement pour l’Exposition. Je suis sûre qu’il était moins fier… et moins ruiné…


FRANÇOISE.

Vous êtes sûre… qu’il vous épouserait ?…


CLÉONICE.

Sûre… non ! mais enfin… je crois qu’il n’a pas d’éloignement pour moi…


FRANÇOISE.

Et vous, vous n’en avez pas pour lui ?…


CLÉONICE.

Loin de là ! j’aimerais si… (Bas, à Françoise.) Et je l’aime, malgré tout !


FRANÇOISE.

Ah ! sérieusement ?…

Cléonice fait signe que oui.

DUBUISSON, qui la regarde.

Qu’est-ce que tu dis là, toi ?… Ne va pas te mettre ce garçon-là dans la cervelle. Il n’y faut plus penser…


MADAME DUBUISSON.

Parce que ?…


DUBUISSON  ; il descend à gauche.

Parce que nous ne le tenons plus !… Ses lettres de change sont acquittées,


CLÉONICE.

Ah ! ciel ! vraiment ? Depuis quand donc ?…


DUBUISSON.

Depuis deux jours ! la veille de l’échéance des trois mois que je lui avais accordés…


FRANÇOISE, souriant.

Vraiment ?… Il a trouvé de l’argent ?… (À Cléonice.) Eh bien, ma chère enfant, maintenant qu’Henri a pu racheter son honneur, s’il vous demande en mariage, vous pouvez vous aimer l’un l’autre.

On se lève.

MADAME DUBUISSON.

Qu’est-ce qui lui a prêté ça ?…


DUBUISSON.

Son avoué n’a pas voulu me le dire.


MADAME DUBUISSON.

Est-ce que vous le savez, docteur ? (À Dubuisson, après avoir vainement attendu la réponse du docteur, qui se lève et prend son chapeau.) Il fait semblant de ne pas m’entendre. (Haut.) Françoise, vous saviez ça, que M. Henri avait payé ? (À Dubuisson.) Elle évite aussi de me répondre. Ah ! je comprends : c’est le docteur qui paye, c’est pour ça qu’on vous vend la Chanterie.


DUBUISSON.

Tu crois ?… Tâche donc de savoir ça !…


MADAME DUBUISSON.

Oui, oui, je vas tant les tourmenter, qu’ils me le diront !… (Haut.) Vous allez donc au jardin, mesdemoiselles ?…

Françoise cause au fond avec Cléonice, en prenant son chapeau de jardin.

CLÉONICE.

Oui, maman, je veux causer avec Françoise…


MADAME DUBUISSON, à son mari.

En ce cas, moi, je m’attache au docteur… (Haut.) Monsieur Laurent, donnez-moi le bras ; je veux vous demander une petite consultation sur ma santé, pendant que je vous tiens !…


LE DOCTEUR, se laissant prendre le bras.

Bah ! je la connais, votre maladie : c’est la curiosité !

Ils sortent par le fond. Dubuisson achève de ranger les papiers.




Scène II


DUBUISSON, puis HENRI.



DUBUISSON.

Ma femme n’en démordra point, et la petite en tient pour lui. Le vieux Trégenec est riche… Voyons, qu’est-ce que je vas faire pour remettre la main sur lui ?… Il a emprunté, il n’en a que plus besoin d’argent pour vivre en gentilhomme… Je saurai lui faire prêter… (Voyant Henri, qui hésite à entrer.) Tiens, c’est lui !… Diantre ! que vient-il faire ici ?… (Haut.) Comment ! monsieur le comte, vous voilà au pays, et je n’en savais rien ?


HENRI.

J’arrive, je viens de chez vous, et, ne vous trouvant pas…


DUBUISSON.

On vous a dit où j’étais !… Et à quoi est-ce que je dois la complaisance de votre visite ?


HENRI.

Avant tout, monsieur, je vous dois des remercîments pour le délai que vous m’avez accordé.


DUBUISSON.

Bah ! bah ! ne parlons plus de ça : je vous aurais donné six mois… un an… Mais vous voulez payer recta… au jour et à l’heure…


HENRI.

Hélas ! monsieur, je viens, au contraire, vous dire que je n’ai pas rassemblé la somme, que je ne suis point en mesure… et que, si vous voulez me traiter rigoureusement, je me mets à votre disposition…


DUBUISSON.

Qu’est-ce que vous me chantez donc là ?… Quand je vous dis que je suis payé !


HENRI.

Payé !… Par qui donc ?…


DUBUISSON.

Ce n’est donc pas par vous ?…


HENRI.

Non, monsieur ; il y a là une erreur…


DUBUISSON.

Oh ! des erreurs, il n’y en a jamais avec moi ! Quelqu’un a payé vos lettres de change !… Qui ? Ça ne me regarde point, et c’est à vous de le deviner… Mais je suis bel et bien remboursé…


HENRI.

Monsieur Dubuisson, vous me croyez trop simple, c’est un détour ingénieux que vous prenez pour me lier envers vous… Mais sachez que…


DUBUISSON.

Monsieur le comte, je vous donne ma parole d’honneur que j’en suis incapable… Je suis un homme franc, moi, et je ne fais point de ces tours-là… Ceux qui vous le jouent ne vous connaissent guère, et ne sont pas vos amis autant que je l’aurais été si vous aviez voulu…


HENRI.

Mes amis ?… Quels amis ?… Qui donc me rend, à mon insu, un pareil service ?…


DUBUISSON.

Je ne veux soupçonner personne ; mais, si c’est le docteur, vous savez… ? (À part.) Je vas lui couler ça. (Haut.) On vous a dit qu’il allait marier sa demoiselle.


HENRI.

Vraiment ?…


DUBUISSON.

Et, vu sa petite position de fortune,… il faudra bien que vous vous acquittiez un jour, le plus tôt possible…


HENRI.

Oh ! oui, certes !… Cette générosité me crée un supplice que j’avais repoussé !…


DUBUISSON.

Vous voyez donc bien !… Quand je vous le dis : je vous connais, vous êtes fier. Ils vous ont fait reculer devant un mariage qui vous souriait et qui vous convenait, pour arriver à quoi ?… À être forcé, à présent, d’en chercher un autre qui ne vous plaira peut-être pas tant… Est-ce que vous êtes fait pour rester garçon, vous ?… Non, vous avez été trop bien élevé pour savoir gagner votre vie !… Eh bien…


HENRI.

Eh bien, monsieur ?…


DUBUISSON.

Eh bien, mordi !… faites vos réflexions, je ne vous dis que ça. Il y a des héritières laides, bossues ; mais il y en a aussi de jolies… quelques-unes, et qui n’ont pas été mal élevées non plus ; tôt ou tard, vous y songerez… Je ne vous jette pas la mienne à la tête !… Dieu merci, je ne suis pas embarrassé de m’en défaire… Mais… sans vous dire que vous lui plaisez… j’ai cru voir que vous ne lui déplaisiez pas. Vous ne me devez plus rien, personne ne viendra vous dire que je vous achète… Voyons, est-ce que des paysans devenus seigneurs ne valent pas bien des seigneurs qui redeviennent paysans ? Voulez-vous bêcher la terre quand, moi, j’achète les vôtres ? Ça ne serait pas naturel. Vous êtes né pour ne rien faire, comme j’étais né pour travailler. À présent, je me repose, et je vous offre un fauteuil quand il ne vous reste pas seulement une pierre. Ne faites pas la grimace, asseyez-vous ! C’est votre état, c’est votre droit que je vous rends, moi, Christophe Dubuisson, l’ancien valet de charrue.


HENRI.

Monsieur… Je vous remercie, monsieur Dubuisson ! Vous êtes un brave homme, je le sais, je le vois. Certes, votre fille est aimable et jolie. Je m’estimerais heureux de lui plaire, et, dans la position où nous sommes désormais l’un vis-à-vis de l’autre, je ne rougirais pas de… Mais tenez, il m’est impossible de vous répondre en ce moment, je suis sous le coup de cet étrange événement… de ce service mystérieux que l’on vient de me rendre. Je souffre beaucoup de ne savoir qui je dois remercier ou accuser. Permettez-moi d’éclaircir le fait, de rassembler mes idées, et de ne pas me présenter à vous sans savoir ce que j’ai à refuser ou à accepter pour me sentir libre !


DUBUISSON.

À la bonne heure, prenez votre temps. Vous voulez voir le docteur ?…


HENRI.

Oui, certes, il le faut ; car je crains que ce ne soit lui !…


DUBUISSON.

Restez là, il est avec ma femme ; je vas le faire venir.


HENRI.

Vous croyez qu’il consentira… ?


DUBUISSON.

Oui ! oui !… Pourquoi donc pas ?… Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir.

Il lui tend la main.

HENRI.

Au revoir ?… vous croyez ?…


DUBUISSON.

Oui ! oui !… je vous en réponds. Vous y penserez.

Il sort.




Scène III



HENRI, seul.

Ainsi le docteur me sauve et Françoise m’oublie !… Que n’ai-je conservé ma fortune ! j’eusse été heureux avec cette femme dévouée ; elle m’eût choyé, gâté : des soins délicats avec une intelligence d’élite, j’eusse été fier de cette femme-là… Mais, avec la pauvreté, tout devient odieux, impossible, je le sais maintenant : trois mois d’expédients, d’inquiétudes et d’humiliantes privations viennent de me l’apprendre. Ah ! c’en est assez ! (s’arrêtant en face de la fenêtre.) Le beau temps !… le doux soleil d’automne !… Le bois de Boulogne doit être délicieux aujourd’hui, avec une bonne voiture, bien légère, ou sur un beau cheval… Ah ! le docteur, et Françoise avec lui !…




Scène IV


FRANÇOISE, LE DOCTEUR, HENRI.



LE DOCTEUR.

Eh bien, te voilà donc ?…


HENRI.

Mon ami ! Françoise ! je n’espérais pas vous revoir !… Vous me pardonnez donc tous les deux… ?


LE DOCTEUR.

Oui. c’est une habitude que nous avons comme ça.


FRANÇOISE.

N’êtes-vous pas toujours notre enfant gâté, Henri ? Et vous arrivez à propos, nous avions besoin de vous ici !…


HENRI, allant à elle.

De moi ?…


LE DOCTEUR.

Oui, pour une affaire de la plus haute importance, et qui t’intéresse particulièrement… Nous attendons M. de la Hyonnais aujourd’hui même, et nous savons par une lettre de lui qu’il a quelque chose à l’annoncer : ça lui épargnera la peine de t’écrire des détails que nous ne savons pas encore… Eh bien, qu’as-tu ?


HENRI, troublé.

Mon ami, je vous entends : c’est la Hyonnais qui paye mes usuriers… Ce ne peut être que vous ou lui.


LE DOCTEUR.

Et pourtant ce n’est ni lui ni moi…


HENRI.

Comment se fait-il qu’on ne m’ait demandé aucune garantie, à moi, pas même ma parole ?


LE DOCTEUR.

C’est une marque de haute confiance.


HENRI.

Ou de profond mépris !… Ne voyez-vous pas qu’il y a, dans la manière dont les choses se passent entre nous, une cruelle blessure pour mon âme ? S’il est vrai que la Hyonnais revient pour…


LE DOCTEUR.

Achève !


HENRI.

Pour épouser Françoise…


FRANÇOISE.

Eh bien ?


HENRI.

Eh bien… oh bien, s’il en est ainsi, je demande à être sûr que ce n’est pas lui qui paye mes dettes ! Une telle assistance, si elle était honorable pour moi, agirait au grand jour. Mais, telle qu’elle s’offre à moi, elle s’impose comme une aumône ! En suis-je là, mon Dieu ! et faut-il me placer sous le poids d’un bienfait qui, dans une telle situation, équivaut à une insulte !


FRANÇOISE.

Une insulte !… Ah ! si vous le prenez ainsi, je ne dois plus vous taire…


HENRI, passant devant elle.

N’essayez pas de le justifier, Françoise… On ne supplante pas un ami comme un rival ordinaire… et, dans tous les cas, on ne lui inflige pas l’humiliation d’avoir à vous remercier ! Que M. la Hyonnais ne compte donc pas sur ma reconnaissance, car il me tarde de lui dire à lui-même…


LE DOCTEUR, qui avait remonté.

Ose donc l’accuser, le voici !




Scène V


Les Mêmes, LA HYONNAIS.



HENRI.

Lui !


LA HYONNAIS, à Françoise et au docteur, très-ému.

Oui, oui, c’est moi ! bien content de pouvoir vous annoncer…


LE DOCTEUR, lui serrant les mains.

Vous avez réussi ?


LA HYONNAIS.

Oui ! et non sans peine.


FRANÇOISE.

Mais réussi… complètement ?


LA HYONNAIS.

Au delà de toute espérance !


FRANÇOISE, émue.

Ah ! Henri ! au lieu de le méconnaître, embrasse donc ton meilleur ami !


LA HYONNAIS.

De me méconnaître ?


LE DOCTEUR.

Oui, il était en train de divaguer ; mais ça va se passer.


HENRI, avec hauteur.

Non, la Hyonnais, je ne divague point ! Je vois clair, et je refuse vos services, sachez-le bien !


LA HYONNAIS.

Quoi ! un pareil accueil ? à moi ?


LE DOCTEUR.

Il s’imagine que vous venez de payer…


LA HYONNAIS.

Ses dettes ?… Mais il ne sait donc pas… ? (Regardant Françoise et s’approchant d’elle.) Il n’a pas deviné… ?


HENRI, tombant sur un siège.

Ah ! Françoise !… Grand Dieu ! elle !…


LE DOCTEUR.

Eh bien, oui, elle l’a voulu ! Elle m’a prouvé… j’ai consenti ! Elle a disposé du petit héritage que sa mère lui avait laissé. Cette terre, ce verger, cette maison même…

Il descend à gauche.

HENRI.

Tout ce que vous possédiez, Françoise ! Ce lieu qui vous était si cher !…


FRANÇOISE.

Oui ! (Regardant la Hyonnais.) Tous mes souvenirs !


HENRI.

Mais il ne vous reste rien !


FRANÇOISE, montrant le docteur.

Si fait ! mon père a travaillé pour moi ; et, d’ailleurs, s’il fallait travailler aussi…


HENRI.

Ah ! n’achevez pas, Françoise ! vous me brisez ! Quoi ! pour réparer… ? Ah ! Françoise ! Françoise ! tant de grandeur m’écrase, et je ne trouve pour te remercier que des larmes de honte et de désespoir !… Mais alors… quel service m’a donc rendu M. la Hyonnais ?


LE DOCTEUR.

Quel service ?… Oh ! un grand service, et dont lui seul connaît toute l’étendue… Parlez, Jacques ; dites ce que vous avez fait.


FRANÇOISE, à la Hyonnais.

Dites !


LA HYONNAIS, à Henri.

Une femme… une femme s’immolait pour vous avec énergie… Je n’ai pas voulu lui laisser porter seule le poids de son dévouement. Il fallait trouver un moyen de vous réhabiliter, vous, l’homme qu’elle aimait… J’ai cherché ce moyen… Vous étiez repoussé, abandonné par votre père ; il fallait le ramener à la pitié, peut-être à la justice : j’ai résolu de le faire. Votre mère avait été accusée, votre légitimité contestée… Il fallait découvrir la vérité, chercher des preuves ; je les ai trouvées ! Il fallait réunir ces preuves, les rendre évidentes, produire des témoins dignes de foi. Il fallait porter en secret cette cause palpitante au tribunal d’un seul homme, juge prévenu, époux irrité ! J’ai plaidé cette cause et je l’ai gagnée ! Je vous rapporte l’affection d’un père qui vous appelle et vous attend… Je vous rends une famille, une fortune, un avenir… Je vous rends surtout le droit d’épouser la femme (sa voix est étouffée) la plus noble… la plus digne des femmes !… Voilà ce que j’ai fait pour vous, Henri… et, croyez-moi, davantage serait impossible… les forces de l’âme… Enfin, voilà ce que j’ai fait, moi !…


HENRI.

Oh ! c’est un rêve !… Ma mère justifiée !… mon père… mon honneur… l’amour de Françoise… l’amitié… le dévouement… le pardon !… Tout ! tout à la fois !… (Allant à la Hyonnais.) Et c’est vous, Jacques, vous envers qui j’ai été ingrat… vous qui je ne suis plus rien… vous qui… ? Ah ! je me souviens !… pardon, pardon, mon ami, j’avais tout oublié ! Pardonnez-moi l’ivresse de mon bonheur !


LA HYONNAIS.

J’ai fait mon devoir envers mon père, à qui j’avais juré de ne pas vous abandonner, et envers… moi-même, car je viens dire adieu à Françoise et à vous, comme je m’y étais engagé, Henri. Adieu !…


FRANÇOISE.

Jacques ! restez !…


LA HYONNAIS.

Non, je ne puis !


LE DOCTEUR.

Restez, c’est elle qui vous en prie.


FRANÇOISE.

Monsieur de la Hyonnais, donnez-moi votre main !… elle est glacée ! laissez-la dans les miennes.


LA HYONNAIS.

Françoise !… ah ! vous me tuez !… Adieu !


FRANÇOISE.

Non, ne me retirez pas cette main loyale et pure, qui m’a soutenue dans ma douleur et qui s’est étendue entre moi et le désespoir… Ne rougissez pas de ces larmes qui vous échappent ; vous avez vu couler les miennes, et, pour les calmer, vous avez eu l’éloquence du cœur ; vous m’avez vue faible, brisée, et vous n’avez maudit ni ma faiblesse ni celle de l’homme que je pleurais ! vous l’avez servi, relevé, comblé, lui ! Pour cela, je vous bénis, et j’appelle sur vous la bénédiction de mon père !


FRANÇOISE.

Mon Dieu ! que dites-vous ?


HENRI, descendant.

Françoise !


LE DOCTEUR.

Parle, ma fille, dis-leur tout.


FRANÇOISE.

Henri ! je l’ai aimé d’une affection maternelle. C’était une ardeur, une soif de dévouement ; tu étais malheureux ! Le jour où j’ai pu te sauver avec un peu d’argent… ah ! c’est bien peu de chose, ce que j’ai fait pour toi ! j’ai racheté bien aisément ton repos… et le mien ! Oui, Henri, le jour où j’ai pu me dire : « J’ai tout donné pour lui, je n’ai plus rien ! » j’ai pu me dire aussi : « Je suis calme, je suis guérie ! Mon dévouement est assouvi, ma passion est satisfaite ; je me sens bien, je me sens vivre, je vais donc respirer enfin et songer à moi-même. »


HENRI.

Et, en disant cela, c’est à Jacques… ?


FRANÇOISE.

C’est à Jacques que je songeais !


LA HYONNAIS, tombant sur un siège, éperdu.

À moi ?


HENRI.

Françoise !… une femme comme toi ne peut se lasser de pardonner !


FRANÇOISE.

On se lasse de souffrir sans profit pour personne. De quoi viens-tu te plaindre, Henri ? et comment peux-tu encore me parler de toi, à moi qui sais maintenant ce que c’est qu’une passion vraie ! Ah ! grand merci, mon pauvre aveugle ! j’ai ouvert les yeux à l’éclat du vrai soleil ! Et ce que je sens là dans mon âme, cette admiration, cette flamme sainte, cette foi enthousiaste, cette ivresse lucide… oui, Jacques, c’est là le feu divin, c’est l’amour, fils du ciel ! (Tendant la main à la Hyonnais.) Et voilà ce que Dieu m’envoie pour me récompenser d’avoir beaucoup souffert et beaucoup pardonné !


LA HYONNAIS.

Ah ! Françoise !

Henri se détourne.




Scène VI


Les mêmes, MADAME DUBUISSON, CLÉONICE, DUBUISSON.



MADAME DUBUISSON, entrant par la gauche.

Eh bien, a-t-il dit son dernier mot ?


FRANÇOISE, haut.

Pas encore, mais voici le mien : j’épouse M. de la Hyonnais.


CLÉONICE, embrassant Françoise.

Ah ! que vous êtes gentille !


MADAME DUBUISSON.

Oui, oui, bien bonne personne !


DUBUISSON, au fond.

Allons, on fera peut-être les deux noces ensemble !

Il descend à droite.

LE DOCTEUR, allant à Henri.

Tu pleures ?


HENRI.

Ah ! que ne suis-je resté pauvre !


LE DOCTEUR.

Tu n’aurais jamais su être pauvre !


HENRI.

Aimé d’elle, j’aurais aimé le travail !


LE DOCTEUR.

Non ! cet amour-là est une grâce au commencement, une récompense à la fin ; et qui a repoussé l’une ne reçoit pas l’autre !


DUBUISSON.

Certainement, certainement ! M. le comte fera un beau mariage, un mariage d’argent !


LA HYONNAIS, à Françoise.

Et nous ? c’est un vrai mariage de raison, n’est-ce pas ?


FRANÇOISE.

Oui, Jacques, selon nous, puisque c’est un mariage d’amour !



FIN DE FRANÇOISE.