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Le couvercle sur la marmite >> La Ve « du Bon plaisir », des partis, des clans et des réseaux


La bulle médiatico-politique

Début septembre 2005, en revenant en train des universités d’été de l’UMP de La Baule, je conversais avec deux ministres quand l’un d’eux me déclara, d’ailleurs en toute sincérité: « Il n’y a pas de problème d’immigration en France. » Il ajouta: « Nous avons moins de problèmes avec les jeunes d’origine étrangère qu’avec les petits Blancs. » J’étais interloqué. Vivions-nous vraiment dans le même pays? A-t-il enfin ouvert les yeux lors des émeutes de novembre 2005? Je ne l’ai pas croisé depuis.

Je pourrais citer bien d’autres anecdotes du même acabit, glanées dans les cercles du pouvoir. Pour les « grands du royaume », il est inconvenant d’affronter la réalité du pays quand elle contrevient à l’idée qu’ils s’en font, comme aux dogmes qui fondent leur politique.

C’est ainsi qu’a été passée sous silence, ou presque, l’ouverture anticipée du marché du travail français aux ressortissants des dix nouveaux pays membres d’Europe de l’Est, avant le terme de la période transitoire de sept ans pourtant prévue par les traités d’élargissement. Pourquoi l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, à la différence de la France, ne l’ont-ils pas acceptée? Motus et bouche cousue. Aucun média ne fera bien sûr état des manchettes des journaux polonais, proclamant fièrement, et à juste titre, « deux cent cinquante mille offres de travail en France, le pays où le système social est le plus généreux du monde! ».

Comment ne pas voir le gouffre béant entre le discours sur les bienfaits de la mondialisation et la réalité des délocalisations, des fermetures d’usines et des préretraites? Il est vrai que les femmes et les hommes broyés par cette perte de substance économique sont tenus pour quantité négligeable dans les calculs du politiquement correct. Il est tellement plus facile d’accuser les Français de ne pas vouloir travailler et de profiter de minima sociaux!

Le débat public est ainsi méthodiquement asphyxié par ceux qui nous gouvernent qui, souvent sincèrement d’ailleurs, prétendent faire le bien du peuple malgré lui, voire contre lui, alors même qu’ils ne servent que les intérêts d’un petit nombre. Jusqu’à quel point sont-ils dupes?

Un petit milieu qui a oublié ce que sont la France et ses habitants, ce que signifient l’honneur et le goût de l’effort, ou que la politique est avant tout un service. Les parois étanches qui dessinent cette nouvelle société d’ordres, digne de l’Ancien Régime, traversent d’ailleurs chaque profession.

Quoi de commun entre les milliers de journalistes immergés dans les réalités locales et les patrons de médias, progressivement aliénés aux exigences de leurs actionnaires.

Quel rapport entre les patrons du Medef s’appropriant sans contrôle de gigantesques rémunérations et les petits entrepreneurs qui, pressés comme des citrons, sont sous la botte des donneurs d’ordres et des centrales d’achat?

Quel dialogue entre les élus de base et les stars de la politique, quand on sait que la réunion du groupe des députés UMP à l’Assemblée nationale, le mercredi, dure moins d’une heure et ne rassemble souvent pas plus de 20% d’entre eux?

Repliée sur elle-même, étrangère en son propre pays, se nourrissant par échanges de services entre ses membres, se cooptant, s’invitant dans les grandes émissions de télé­vision, comment l’oligarchie pourrait-elle, avec la meilleure volonté du monde, comprendre les difficultés des Français? Cette consanguinité clanique affaiblit immanquablement la lucidité sur l’état de la France.

Les élites s’essoufflent. En se concentrant sur leurs cercles de proches, elles s’interdisent de voir la gravité de la crise économique et sociale qui frappe les classes intermédiaires, balaye la plupart de nos villes moyennes, étiole notre tissu industriel, plonge des territoires entiers dans la logique de l’assistanat. Elles ne voient pas la crise de cohésion nationale consécutive à l’arrivée massive de populations étrangères fuyant la misère de leurs pays. Ceux qui prétendent nous gouverner cherchent-ils seulement une solution globale permettant à ces hommes et à ces femmes de ne pas avoir à fuir leur terre natale?

Une classe moyenne fragilisée, un monde ouvrier paupérisé, des étrangers communautarisés, voilà les ingrédients du cocktail explosif qui se prépare sous nos yeux.

Pendant ce temps, les gros intérêts et les bons sentiments font bon ménage, préservant la bonne conscience des uns et des autres. Le « droit-de-l’hommisme » de bas étage côtoie l’argent sale sans que personne ne s’en émeuve. Les ryads de Marrakech prospèrent non loin des champs de cannabis du nord du Maroc qui alimentent nos cités difficiles. De Bruxelles à New York, de l’île Maurice à Bombay ou Shanghai, que le monde est beau vu du ciel et avec les œillères de la pensée unique…

Comme l’écrivait Emmanuel Todd il y a déjà dix ans, la mondialisation sauvage est une broyeuse impitoyable où les riches des pays pauvres deviennent aussi riches que les riches des pays riches et les pauvres des pays riches rejoignent progressivement les pauvres des pays pauvres!

Les élites françaises se comportent comme de nouveaux riches voulant donner toujours plus de gages pour être acceptées dans cette nouvelle confrérie mondiale. Abandonnant la langue française sans remords, plaçant son patrimoine dans les paradis fiscaux, se plaignant en permanence de son propre pays sauf pour profiter de ses plages ou de la gratuité de son système de soins, elles s’inscrivent résolument dans une perspective mondialiste, post-nationale et post-démocratique, « OMCéenne », où le bien des affaires l’emporte sur le bien commun.

Il a fallu soudain au printemps 2006 la grève de la faim d’un député courageux et droit comme Jean Lassalle pour que les regards se portent sur la réalité que vivent les Français. Les médias ont d’ailleurs jeté un œil condescendant sur ce député des Pyrénées qui aime son terroir et refuse de voir les hommes devenir les pions de la jungle mondiale.

Une telle grève de la faim aura été symbolique de ce divorce entre le sommet et le pays. L’affaire a été réglée in extremis seulement parce que le pouvoir a eu peur de se retrouver avec la mort d’un parlementaire sur les bras!

Cette indifférence mâtinée de mépris se retrouve dans les questions de sécurité et d’immigration.

Les beaux esprits du show-biz qui paradent sur les plateaux et vivent dans le cœur de Paris, supporteraient-ils d’être insultés dans la rue? Accepteraient-ils de voir leurs femmes traitées de « sales Françaises »? Aimeraient-ils que leur plainte soit refusée une fois sur deux au commissariat pour dégonfler les statistiques?

Rien ne semble avoir prise sur cette bulle médiatico-politique qui donne du pays une vision souvent déformée de la réalité. Le système institutionnel et politique, qui aurait dû émettre des signaux d’alarme pour forcer les gouvernants à corriger le tir, ne joue plus son rôle. Il est prisonnier d’une même idéologie, libérale-sociale ou sociale-libérale, pudiquement appelée par ses contempteurs « pensée unique ». « Pensée » d’ailleurs tellement unique que le seul choix qu’ouvrait, selon elle, le référendum sur la Constitution européenne, était entre « oui » et « oui »… La possibilité même d’un « non », fût-ce en rêve ou en cauchemar, lui demeurait simplement inenvisageable. Il s’agit de mener un combat contre ce dogmatisme de la pensée monolithique, pour la liberté de l’esprit et celle, consécutive, des peuples.