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Œuvres de Sully Prudhomme, Poésies 1866-1872Alphonse LemerrePoésies 1866-1872 (p. 84-85).


FRA BEATO ANGELICO


 
Avant le lever du soleil,
Quand aux yeux il n’apporte encore
Qu’un pressentiment de l’aurore,
Et qu’il blanchit plus qu’il ne dore
Les champs émus d’un lent réveil,

Au jour qui commence de croître,
La vitre luit sous les barreaux,
Et les colonnettes du cloître
Sentent l’ombre des passereaux ;

Le laurier, la rose trémière,
Qui fleurissent autour du puits,
Se redressent vers la lumière
En distillant les pleurs des nuits,
Et le jardin fait sa prière.

C’est l’heure où, bénissant le jour
Dont sa paupière se colore,

Fra Beato sent le retour
Des paradis avec l’aurore.

Et voici qu’un long trait de feu,
Violet, jaune, rouge et bleu,
Par la grille de la cellule
Vient nacrer la pâleur du mur,
Comme une vive libellule
Qui se pose sur un lis pur.

Et le moine ouvrant les prunelles,
Avec ce rayon pour pinceau,
Fait les anges brillants et frêles
Qui forment de leurs fines ailes
Sur la Vierge un splendide arceau.


Florence, octobre 1866.