Frédéric Nietzsche (Halévy et Gregh)

FRÉDÉRIC NIETZSCHE

Le nom de Nietzsche a déjà été imprimé dans la Revue bleue, le Figaro, la Revue des Deux-Mondes. Mais ceux qui en ont parlé ne l’ont guère lu. Le plus substantiel des articles qui ont été publiés sur la philosophie si concrète et si complexe de Nietzsche, celui de M. Téodor de Wyzeva, doit être considéré comme non avenu : il a fort étonné ceux qui connaissaient Nietzsche. Avec toute la désinvolture d’un journaliste, Monsieur Téodor de Wyzeva s’est contenté de lire un livre de jeunesse : Menschliches, allzumenschliches ! (Humain, trop humain !) où l’on aurait peine à trouver trace des véritables idées de Nietzsche ; si bien que Monsieur Téodor de Wyzeva traite de nihiliste le plus affirmatif des penseurs, de pessimiste celui qui a eu le plus de confiance dans la vie.

La vie — voilà en effet le mot de la philosophie de Nietzsche. Loin d’être pessimiste, il est le philosophe de la confiance, de la santé, de la joie. Sans doute il a commencé par être « le plus enragé » des shopenheuériens, mais il n’a pas tardé à s’affranchir de la pensée du maître pour s’élever à l’optimisme le plus naturaliste. Nietzsche est le fervent de la vie ; toutes les philosophies qui nient la vie, depuis le pessimisme mystique des chrétiens jusqu’au socialisme contemporain, toutes ces doctrines qui s’effraient de la dureté de la vie, pour qui l’individualité n’est rien par elle-même et qui sous prétexte de la protéger, l’anéantissent au sein d’un Dieu de miséricorde ou d’une démocratie autoritaire — il les hait. Doctrines de faibles et d’épuisés qui n’ont pas la vertu de vouloir vivre (will zur macht) et qui inventent la vertu du renoncement à la vie. — Morale bouddhique, morale chrétienne, morale kantienne, fondues dans la morale du maître de sa jeunesse, Shopenhauer, sont trois morales de décadence ; elles suppriment toute raison de vivre en niant la valeur de la vie ; elles mènent droit au suicide. Ce qu’il faut au contraire, c’est affirmer que la vie vaut en elle-même, accepter la vie en bloc, et la vivre aussi complète, aussi riche que possible. Soyons forts, orgueilleux et méchants — méchants, c’est-à-dire résolus à vivre quand même ; au surplus, ne nous interdisons pas la pitié, mais faisons-en un prolongement de notre force, le rayonnement de notre vie sur les autres. Égalité des hommes ici-bas : telle est la parole jetée par le Christ, ce « juif décadent », au vieux monde en ruine, et qui retentit à nouveau en nos siècles épuisés : parole de malades et d’impuissants ; ce qu’il faut dire, c’est que nous ne sommes pas égaux, c’est que les faibles sont justement et heureusement victimes des forts ; établir l’égalité entre les hommes, ce serait vouloir échapper aux conditions mêmes de la vie. Redevenons jeunes et fiers comme les nobles Hellènes « si confiants devant la nature », surtout comme ces vieux germains, les plus magnifiques des barbares. Pour donner un sens à la vie, vivons-la de toutes nos forces.

La morale mystique, cette morale d’esclaves qui renaît à chaque décadence, inspire en art des œuvres antinaturelles, maladives, « névrosées », comme se plaît à le répéter Nietzsche. Il y a une esthétique de décadence, née des morales de décadence, et qu’il faut combattre comme elles. Cette esthétique est celle de Wagner. Nietzsche avait cru en Wagner tant qu’il avait été shopenhauérien ; mais du jour où ses yeux s’ouvrirent à la vie et qu’il reprit confiance devant la nature, la musique de Wagner lui apparut comme un danger public. Le mysticisme chrétien de Tristan et de Parsifal ôte aux hommes le goût de la vie ; Wagner est le « décadent typique » ; comme tel, il est « achevé » et pour le psychologue qui veut étudier la névrose des civilisations décadentes, c’est un cas unique : Il y a un « cas Wagner ». Monsieur Bellaigue, dans son article sur ce petit livre, n’en a pas vu la portée ; et il n’y a pas de sa faute, car il ne connaissait Nietzsche que par Monsieur Téodor de Wyzeva, c’est-à-dire moins que pas du tout, faussement. Monsieur Bellaigue, en effet, prétend retrouver dans ce pamphlet le tempérament nihiliste de Nietzsche, et au contraire, si Nietzsche s’attaque à Wagner, c’est par haine du nihilisme, pour défendre la vie et la joie contre le mysticisme qui les nie. En sa vie même, Nietzsche a toujours cherché le contact de la nature ; il a vécu dans son intimité, seul à seul avec elle ; il l’a aimée où elle était le plus elle-même, le plus fruste ou le plus épanouie. Elle avait besoin de lumière pour penser ; les brumes de l’Allemagne l’étouffaient ; ce qu’il lui fallait, c’était l’Italie, sa clarté, ou l’air libre des hautes montagnes de Suisse. Il ne pouvait travailler que marchant à travers les campagnes : Il relève avec colère et mépris une phrase de Flaubert : « On ne peut penser et écrire qu’assis », il lui lance une suprême injure ; « nihiliste ! » lui dit-il. (Monsieur Téodor de Wyzeva avait-il lu ceci ?) Tout rapport social est une contrainte ; pour vivre, il faut vivre seul ; la solitude est la grande vertu. Et nul plus que lui n’a vécu sa doctrine, dans une solitude confiante. Un dernier trait de ce caractère épris de tout ce qui est spontané, naturel, — amant de la vie. Lui qui écrivait d’un style si vivant, écrire lui était odieux : car c’est arrêter la pensée qu’écrire, c’est attenter à la vie. « Dans quel état étes-vous à présent, mes pauvres pensées, s’écrie-t-il à la fin d’un de ses plus beaux livres[1], — toutes figées et fardées ! Tout à l’heure, vous étiez encore si vivantes, si jeunes et espiègles ! Et maintenant est flétrie la fleur de votre nouveauté ; et quelques-unes d’entre vous sont déjà, je le crains, menacées de devenir des vérités : elles paraissent déjà si éternelles, si honnêtes, si ennuyeuses. Et pourrait-il en être autrement ? Que pouvons-nous écrire et que pouvons-nous peindre, pauvres mandarins que nous sommes ! nous n’éternisons que les choses qui se laissent écrire... Ah ! qui pourrait vous deviner, telles que vous étiez à votre matin, étincelles et splendeurs de ma solitude, vous, mes vieilles maîtresses — tristes pensées ! »

  1. Au-delà du bien et du mal, § 292.