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Frères d’Afrique[1]

 
Pour mon père.



Le soir, quand la pensée ouvre grande son aile
Et prend à l’horizon un essor incertain,
J’ai souvent tressailli de pitié fraternelle,
En songeant aux damnés de l’enfer africain.

Deux à deux, à pas lents, sous leurs charges d’ivoire
Courbant leurs dos meurtris, ils vont silencieux.
Le sang de tons vermeils marque l’épaule noire.
Et le sable brûlant met des pleurs dans les yeux.

Ils vont, exténués ! La lanière du guide
Arrache à leur torpeur des gémissements sourds ;
Une haleine de feu sort de leur gorge aride :
Sans entendre, sans voir, ils vont, ils vont toujours !

Quelquefois, espérant tromper leur agonie,
Ils exhalent en chœur un étrange concert,
Qui monte, avec l’accent d’une angoisse infinie,
Au milieu du silence effrayant du désert.

Combien se sont couchés sous ces rideaux de flammes,
Loin des nappes d’eau vive et des arbres ombreux
Que leur fièvre évoquait !... — Ce sont pourtant des âmes,
Et le Dieu du Calvaire est mort aussi pour eux !


S’ils pouvaient à loisir, par les nuits étoilées,
S’enivrer du parfum des bosquets rajeunis ;
Si l’aube les berçait parfois, dans les vallées,
Au frais gazouillement des sources et des nids,

Ils ne seraient pas moins savants que nous ne sommes ;
L’amour leur parlerait un langage aussi doux ;
Et nous serions surpris de voir en eux des hommes
Plus sincèrement bons[2] que la plupart de nous !

Mais jusqu’à l’heure où ceux qui se disent leurs frères
— Et qui vivent loin d’eux — voudront se souvenir,
Ils vont par les chemins où sont passés nos pères,
Et pensent que leur tour est bien lent à venir !

                                   * * *

O les fiers chevaliers des croisades antiques,
Qui, sur l’appel d’un moine aux frémissants discours,
Quittaient le fauve abri de leurs donjons gothiques
Et la terre où gaîment fleurissaient leurs amours ;

Partaient pour l’inconnu, comme on part dans un rêve,
Chevauchant devant eux, tout droit vers le soleil ;
S’endormaient au hasard, dans les bois, sur la grève,
Sûrs d’entendre partout sonner, à leur réveil,

L’allègre carillon de leur âme héroïque ;
S’en allaient, s’en allaient, à la garde de Dieu,
Sous la clarté du ciel auguste et pacifique,
Toujours plus grand, toujours plus pur, toujours plus bleu ;

Couraient à la bataille avec des cris de fête,
Frappaient, étaient frappés ; défiaient le vainqueur,
Se redressaient, vivaient ; ou, bravant la défaite,
Tombaient, la lance au poing et la croix sur le cœur !

                                   * * *

Quel apôtre nouveau, pour les luttes prochaines
Réveillera ces preux aux éclats de sa voix !
Ou que n’ont-ils du moins fait jaillir dans nos veines
Quelques gouttes du sang généreux[3] d’autrefois !


Déposant ce fardeau de haines imbéciles,
Qu’attisent l’ignorance et la cupidité ;
Faisant trêve éternelle à ces guerres civiles
Dont nos mères diraient ce qu’elles ont coûté,

Nous nous en irions tous au pays des ancêtres ;
Puis, à ceux de là-bas nous parlerions ainsi :
« Vos cris désespérés, en dépit de vos maîtres,
« Ont retenti vers nous : ô frères, nous voici ! »

  1. Extrait de Confidences et Mélancolies. Pour comprendre cette pièce d’une inspiration si noble, il faut se rappeler que la traite des nègres existe encore dans le centre africain. Les colons européens ont même été bien souvent complices des horribles forfaits accomplis par les négriers au service des despotes musulmans.
  2. La plupart des voyageurs blancs vantent, en effet, la douceur et la générositédes peuplades nègres restées libres en Afrique.
  3. Ce mot, emprunté du latin generosus, est pris ici dans son sens primitif etvieilli de noble. L'expression signifie « sang de noble race ».