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Formose et l’expédition japonaise
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 6 (p. 447-466).
FORMOSE
ET
L'EXPEDITION JAPONAISE

Les esprits observateurs qui suivent avec un intérêt bien justifié la transformation du Japon et le spectacle de ses luttes intérieures n’ignorent pas que le mikado a tout récemment ordonné l’envoi d’une force armée sur un point de l’île chinoise Taïwan, mieux connue en Europe sous son nom d’origine portugaise, Formose. La presse étrangère de l’extrême Orient, celle qui porte un attachement sincère au Japon, avait espéré que la cour de Yeddo, prêtant l’oreille aux avis de sages conseillers, repousserait comme inopportune l’idée de cette aventure ; mais une raison politique et l’ardeur belliqueuse d’un peuple naturellement batailleur ont triomphé de la résistance d’un petit nombre d’hommes prudens. L’attaque sur Formose, c’est-à-dire l’invasion d’un territoire appartenant aux Chinois, est à cette heure un fait accompli.

C’est le massacre de quelques pêcheurs japonais, jetés par les hasards de la mer au milieu des peuplades sauvages de l’île Formose, qui est le prétexte de cette guerre ; pourtant est-ce bien le besoin de représailles qui a seul poussé les Japonais à cette périlleuse entreprise ? Quelle urgente nécessité y avait-il pour la jeune nation de compromettre par l’éventualité d’une rupture avec un puissant voisin le développement pacifique de ses réformes ? N’était-ce pas téméraire d’exposer ainsi une flotte nouvelle et chèrement acquise, soit à se briser sur les falaises d’une île sans rade et sans abri, soit à périr au sein d’un mer où les typhons se succèdent avec une effrayante rapidité pendant plusieurs mois de l’année ? Qu’est-ce que Formose, cette terre à peu près inexplorée, peuplée dans sa partie méridionale d’aborigènes cruels, sauvages, qui égorgent les naufragés qu’une prompte rançon n’arrache pas à leurs mains ? Telles sont les questions auxquelles nous nous sommes proposé de répondre ; nous le ferons à l’aide de documens récemment arrivés en Europe et de notes recueillies pendant le séjour de dix années que nous avons fait aux environs de l’île aujourd’hui en litige.


I

Formose était encore imparfaitement connue dans sa partie sud il y a peu d’années, et les Japonais ont dû se servir évidemment, pour s’y guider, de la carte et des renseignemens rapportés en Chine par un « général » américain du nom de Legendre, qui a visité l’île en 1867 et 1873. Sur nos atlas français, on la trouvera entre 118 et 120 degrés de longitude est, 22 et 25 degrés de latitude nord. Ce territoire fait actuellement partie de la province chinoise du Fou-kien, dont Amoy est le chef-lieu. Un sous-gouverneur dépendant de cette vice-royauté réside à Taïwan-fou, la capitale de Formose. On peut lire à Macao, dans des manuscrits portugais rédigés par d’anciens missionnaires, et conservés intacts aujourd’hui par M. F. da Silva, que l’île de Taïwan fut découverte par des négocians chinois du Fou-kien en 1480 ; si cette date est exacte, elle prouverait que les navigateurs de l’Empire-Céleste ont tardé bien longtemps à s’aventurer loin des côtes. Un fait positif, c’est que les Portugais y firent leur apparition première en 1634 ; émerveillés de la hauteur des montagnes, des volcans qui servaient la nuit de phares à leurs vaisseaux, ces grands explorateurs lui donnèrent le nom de Formose (la Belle). Comme dans tant d’autres riches possessions d’Asie, le Portugal ne put s’y maintenir ; l’Espagne et la Hollande vinrent l’y remplacer. La première, après y avoir fondé un établissement plutôt religieux que commercial, dut l’abandonner. Ce fut un malheur irréparable pour l’île splendide, car depuis lors Formose est restée aux mains des barbares, c’est-à-dire, en premier lieu, dans celles de divers pirates chinois, puis au pouvoir du gouvernement de Pékin, ce qui est à peu près la même chose.

Les mandarins, une fois installés dans Taïwan, ont fait de grands efforts pour en chasser les véritables indigènes ; s’ils n’ont pu les exterminer tous, ils ont réussi du moins à les refouler au sud, sur le versant oriental, et au plus haut des montagnes de l’île. Sauvages aujourd’hui, les aborigènes de Formose seraient sans doute, sous le gouvernement paternel de l’Espagne, ce que sont de nos jours les Tagales des Philippines, civilisés, excellens cultivateurs, musiciens et bons soldats. Leur affinité avec les intelligens indigènes de l’île Luçon a été de tout temps remarquée par les missionnaires espagnols, et le langage que l’on parle dans l’une et l’autre île offre une grande analogie.

Il y a deux ans, à ce qu’on assure, l’Italie aurait songé à jeter dans cette partie du monde les fondemens d’une colonie. L’Allemagne a fait plus il y a trois ans : elle a fait offrir 5 millions de dollars pour l’acquisition entière de l’île. La Chine n’avait pas besoin heureusement dans ce moment-là de 25 millions de francs, et l’offre a été rejetée. Les Allemands, maîtres de Taïwan, eussent été des voisins bien incommodes pour les Espagnols, les Anglais et pour nous-mêmes, en raison du voisinage des Philippines, de Hongkong et de notre colonie de Saïgon, où déjà nous avons l’ennui de les rencontrer trop souvent.

Il est tout à fait impossible de fournir un total, même approximatif, de la population de Formose, composée au nord de Chinois immigrans et de Pei-po-hwans, indigènes soumis, — dans les montagnes de Hakkas, descendans des conquérans asiatiques de l’île, et au sud de tribus sauvages et errantes. Ces clans méridionaux se sont beaucoup mélangés avec les Chinois. Plusieurs sauvages ont même adopté les coutumes chinoises au point de se raser la tête et de porter la longue queue en cheveux des Cantonais ; mais ils ont conservé la fâcheuse habitude de percer leurs oreilles, et d’y introduire soit un morceau de bois sculpté, soit un coquillage poli et aux couleurs vives. Rien de plus désagréable à la vue que ce laid ornement. Les hommes des tribus féroces des Boutans, des Couscous, des Kowarts, et quelques autres encore célèbres par leur cruauté, vont à peu près nus ; il n’en est pas de même chez les tribus qui, comme dans le voisinage de la baie de Loong-kiao, entretiennent des rapports fréquens avec les Chinois, les Hakkas et les Pei-po-hwans. Les indigènes y sont vêtus d’une jaquette longue brodée et serrée au corps ; la partie inférieure du vêtement se compose d’un morceau de drap également orné de broderies, faisant le tour des reins et descendant jusqu’à la moitié de la cuisse. La tenue des femmes est particulièrement modeste, combinée de façon à montrer avec avantage, les formes élancées et gracieuses de leur corps. La nature les ayant dotées de chevelures abondantes, on les voit chaque jour arranger leurs cheveux avec beaucoup de coquetterie, non pas, ainsi qu’on pourrait le supposer, à la chinoise, mais de manière à rappeler les plus élégans échafaudages des coiffures européennes. Malheureusement à Formose, comme dans la Malaisie et la Polynésie, tout le monde, sans exception, mâche le bétel.

Comme chez la plupart des sauvages, les sauvages asiatiques surtout, la vie a ici peu de prix. Les naturels l’exposent tous les jours avec la plus parfaite indifférence dans leurs quenelles avec les Hakkas, voisins turbulens et de mauvaise foi, d’une rapacité qui trahit surabondamment leur origine chinoise. Ces indigènes possèdent des forces physiques dont leurs voisins sont dépourvus. Vigoureux, bien formés, l’escalade des montagnes les plus escarpées est un jeu pour eux. Leurs compagnes sont gracieuses, et d’une pureté de formes à faire croire que l’on retrouve en relies la perfection dont la nature a dû doter les premières femmes. Il n’y a dans ces régions éloignées de toute civilisation ni médecins, ni médecines : aussi les enfans qui naissent grêles et chétifs s’étiolent et meurent ; ceux qui parviennent à l’âge mûr sont superbes et pleins de vie. Sans les guerres intestines qui les déciment, les centenaires seraient fort communs chez eux ; les Formosiens assez fortunés pour atteindre l’âge de soixante ans combattent et chassent encore comme à la plus belle époque de leur jeunesse.

On comprendra que dans le voisinage de ces tribus -guerrières tout le monde marche armé, depuis le laboureur à sa charrue jusqu’au petit berger qui garde son troupeau de buffles. Dès qu’un voyageur isolé inspire, aux sauvages quelque soupçon, ils l’attendent au coin d’un carrefour pour lui couper la tête ou le percer d’une flèche tirée à longue distance. Indépendamment de leurs flèches, les sauvages possèdent des épées ou plutôt des sabres aux longues et larges lames ; ils ont aussi de vieux fusils à mèche chinois, dont ils n’usent que dans les embuscades et jamais à découvert. Le climat est très salubre sur la côte, mais peu sain dans la plaine et sur les plateaux de la chaîne de montagnes qui coupe littéralement Formose en deux, du nord au midi. Le point le plus élevé de cette arête volcanique est le mont Morrison, situé au centre de Formose, et s’élevant à 3,600 mètres environ au-dessus du niveau de la mer. L’île offre, au dire des rares naturalistes qui l’ont visitée, toutes les apparences d’une récente création. Quelques volcans y fument encore ; ce n’est qu’aux approches de la mer que la puzzolane s’est transformée en terre végétale d’un produit excellent et que disparaissent les roches d’éruption. Il y a des dunes nombreuses enveloppant le littoral d’une ceinture dorée, comme aux Maldives. Quand la marée est basse, elles se couvrent d’une multitude de petits crabes à couleur jonquille, dont beaucoup servent de nourriture aux singes, qui en paraissent très friands.

La faune, comme celle des îles du Japon et des Philippines, ne compte d’autres animaux dangereux pour l’homme que l’alligator et le crocodile. Certains cours d’eau en sont infestés au point qu’on ne peut y passer à dos de cheval ou dans des embarcations légères. Le buffle sauvage, appelé dans le pays carabao simaron, le cerf, l’axis au pelage étoilé, des quadrumanes d’une variété infinie, abondent sur les montagnes, et dans toutes les parties couvertes d’une végétation sauvage. Cette absence, de fauves, remarquée également aux îles Philippines, est une nouvelle preuve que Formose ne s’est probablement jamais détachée à la suite de quelque bouleversement terrestre du continent asiatique, où les tigres et autres animaux féroces sont fort nombreux. On y voit quelques chevaux de petite taille, mais leur importation dans l’île est récente ; ils viennent de Chine, et ne servent de montures qu’à des Européens et à d’obèses mandarins de Ta-kow et de Taïwan-fou. Dans cette partie de l’Océanie, c’est le buffle qui, patient comme nos bœufs européens, creuse péniblement à l’époque des pluies torrentielles le sillon ; des rivières fangeuses. Quand la récolte est par terre, c’est encore lui qui sous un soleil ardent, attelé à un chariot grossier, la transporte avec lenteur, mais avec une persévérance admirable, dans les fermes presque toujours éloignées des lieux de culture, — et par quelles voies ! au milieu de plaines ouvertes, rocailleuses ou semées de marécages.

La bambou, ainsi que sur le continent occidental d’Asie, est très commun. Dans les rizières formant bouquets, au sommet des montagnes, on voit se dressée son panache vert, ondoyant et frémissant à la brise. Quand un typhon éclate, les épais fourrés où ces arbres se trouvent en grand nombre s’emplissent de voix graves, mystérieuses, produites par le frottement désordonné de leurs tiges creuses et lisses. Qu’on s’imagine des milliers d’orgues remplies par un vent d’orage, et jetant, sous les voûtes élevées des forêts tropicales, leurs voix éoliennes. L’aréquier et le cocotier, moins élégans, sont aussi fort répandus sur le versant des coteaux. Les fruits, parmi lesquels il faut citer l’orange, la banane, la goyave, sont délicieux et laissent à la bouche une saveur pleine de fraîcheur. Pour l’Européen frugal, qui sait se passer de pain et peut le remplacer par du riz étincelant de blancheur, pour celui qui n’a pas besoin de viandes fortes, comme celles du bœuf et du porc, la vie est des plus faciles et d’un bon marché inconnu dans nos régions.

Le côté sérieux de la production actuelle de Formose, c’est la canne à sucre : elle vient fort bien dans le nord, où des Chinois s’adonnent entièrement à cette riche culture. Il y a encore des mines d’or, d’argent et de cuivre très mal exploitées. On y trouve des huiles minérales à fleur de terre, une houille qui, sans être comme celle de Cardiff, donne néanmoins d’excellens résultats. L’extraction se fait déjà sur une grande échelle, et elle doit forcément augmenter. Un des produits considérables de l’île est l’huile d’arachide ; on en fait de nombreux tourteaux pour bonifier la terre ; c’est par millions de picols que se fabriquent ces utiles engrais. De Formose ou plutôt de Taïwan-fou, les jonques exportent à Amoy des cornes de cerfs et de buffles, des peaux, des bois parfumés, des huiles de coco enfermées dans de lourdes jarres de grès ; mais il reste des montagnes entières à défricher, des forêts vierges où la hache n’a jamais pénétré. Qu’on se figure les précieuses essences qu’elles recèlent, et quelles richesses inconnues elles cachent ! Il en est ainsi à Hainan et dans beaucoup d’îles de la mer de Chine, et le moment où tant de trésors seront connus de l’Europe n’est pas éloigné.

En dépit de la barbarie dont les aborigènes de Formose sont généralement accusés, une mission apostolique de dominicains espagnols, des Anglais, quelques Américains et des Allemands ont osé s’établir sur divers points de l’île, et ils ont ouvert des comptoirs assez considérables à Taïwan, à Takow et à Samshui, trois villes importantes du littoral au point de vue commercial. Ce ne sont en fait, que les succursales des maisons étrangères du Fou-kien, dont les sièges principaux sont à Amoy ; elles y importent des cotonnades, de la mauvaise bimbeloterie et les produits empoisonnés de Benarès et de Patna. Si les prédicateurs espagnols y font, comme sur le continent, peu de prosélytes parmi les Chinois, par contre les Anglais trouvent partout à vendre des caisses d’opium. Les négocians chinois ou indigènes résident de préférence à Taïwan-fou ; une forteresse y protège leur commerce. En échange des sucres, des huiles de coco et d’arachide, des tourteaux pour engrais, que ces traitans envoient dans le Fou-kien, ils reçoivent des poteries, du tripang, des nids d’hirondelle, des plantes pharmaceutiques et une infinité d’autres articles de consommation spécialement chinoise.

Sur une étendue côtière de 400 kilomètres environ, qui est la longueur entière de Formose, à l’est et à l’ouest, les navires ne trouvent aucun port pour s’abriter pendant tout le temps que soufflent avec leur impétuosité ordinaire les vents du sud-ouest. Tout y est ouvert, comme sur le littoral de notre île de la Réunion. Même dans la bonne saison, Taïwan-fou et Takow, les deux seules rades accessibles, n’offrent à des bâtimens qu’une sécurité précaire. Comme à Saint-Denis, quand le baromètre baisse, il est prudent, pour les bâtimens à voiles et à vapeur, de courir tout de suite au large.

Si l’on vient de Chine, et que l’on descende en bateau la partie ouest de Formose, de la pointe du Syanki ou de Samshui jusqu’au Cap-Sud, on découvre, à moins que des brumes trop fréquentes ne l’empêchent, une terre basse, parsemée de villages, de champs de canne à sucre et de nombreux bouquets de bambous. Avec un ciel bien clair, on distingue au sud la montagne Assi, et par le travers les monts azurés du Soco et du Ung-co. L’approche du mouillage de Taïwan-fou est signalée de très loin aux navigateurs par un arbre magnifique, d’une hauteur remarquable, un tamarin, croyons-nous ; il s’élève majestueux et solitaire au milieu des ruines d’un fort qui a gardé son nom d’origine évidemment hollandaise, Zélandia.

Les navires d’un fort tonnage ne peuvent entrer dans le port intérieur de Taïwan-fou. Ce havre nommé Hanping est situé au pied d’une forteresse bien armée aujourd’hui de canons se chargeant par la culasse et de mitrailleuses. C’est de là que les petites jonques sortent pour venir charger et décharger les navires qui se trouvent au grand mouillage, en dehors de la barre, excessivement dangereuse à franchir ; on ne peut la passer qu’à l’aide de ces jonques, appelées ici catimorons. Dès que le vent du nord-est fraîchit un peu, il est impossible aux embarcations européennes de s’y exposer. La ville, c’est-à-dire la capitale de Formose, est située à 4 milles dans les terres. Bâtie au centre d’une plaine très basse, on y arrive en suivant un canal sur lequel se trouvent de longs radeaux en bambou. On peut du reste se rendre encore à pied à la ville en suivant la longue jetée qui sert de digue au canal ; mais avec un mauvais temps c’est une promenade détestable. Comme toutes les villes chinoises, Taïwan-fou n’est remarquable que par sa malpropreté, ses rues étroites et le nombre de ses boutiques ; elle n’est visitée que très rarement par les brises rafraîchissantes de la mer, et encore ne lui arrivent-elles qu’après avoir traversé une plaine désolée et sans culture. On y étouffe l’été, et les maladies y sont nombreuses.

En quittant ce triste mouillage, on rencontre, après quelques heures de navigation rapide, la baie de Takow, placée au pied du mont Ape. Les Anglais lui ont donné ce nom, qui signifie guenon, en raison d’un nombre considérable de grands singes qui ont choisi pour demeure cette montagne pleine d’aspérités rocheuses. Abritée par le mont contre les atteintes du vent du nord, la baie est aussi préservée du côté du large de la mousson du sud-ouest par la presqu’île Saracen ; le port ne peut abriter d’ailleurs que cinq ou six navires, encore faudrait-il qu’ils ne fussent pas d’un trop fort tonnage. La ville s’élève sur une bande de terre placée entre un grand lac et la mer. L’air y est doux, trop doux peut-être aux hommes robustes. Pour les poitrines affectées, pour celles à qui les bords de la Méditerranée conviendraient, rien de meilleur que la température dont on jouit à Takow. L’été, il y pleut à peine ; de juillet à septembre, lorsqu’à 3 ou 4 lieues dans l’intérieur le tonnerre et de fortes ondées tombent à peu près tous les soirs, on y jouit de la fraîcheur de la brise et de la sérénité d’un ciel sans nuages.

Le dernier mouillage à l’ouest, avant de doubler l’extrême pointe du cap sud, est celui de Cheshon ou Loong-kiao, comme on l’appelle indistinctement ; il est excellent pour les navires d’un fort tonnage dans les mois où soufflent les vents du nord-est. Au-dessous de la baie de Loong-kiao s’élève une petite ville du même nom, en partie entourée de murailles, et habitée encore aujourd’hui par les descendans de quelques immigrans de Fou-kien. Les aborigènes soumis de la plaine y viennent journellement trafiquer. On y trouve des marchandises étrangères et chinoises, des sabres, des fusils à mèche, et, comme spécimen des produits du pays, des jaquettes et des bourses brodées, de riches ceintures en filigrane d’argent.

Si aux alentours de la ville l’œil découvre des traces de culture des champs de maïs et de patates douces, ces indices d’un travail régulier de la terre ne tardent pas à disparaître à mesure que l’on approche de la région habitée par les tribus indépendantes. Encore quelques chaumières en bambou, cachées comme des nids dans un épais feuillage de bananiers et d’ibiscus aux fleurs écarlates, puis l’on voit se dérouler des prairies hautes et épaisses, agitées comme une mer d’émeraude par les vents du large. Des hauteurs boisées et giboyeuses dominent ces vertes solitudes ; c’est la région préférée des daims, des cerfs et des êtres farouches qui leur font une guerre continuelle. Sur ces monts, couverts de vieilles forêts, la nature tropicale étale toutes ses splendeurs avec une énergie superbe. Le platane, le pin sombre et sévère, le bambou aux feuilles frêles, s’y disputent avec l’aréquier la domination des sommets les plus altiers. Et quels splendides horizons ! A droite, les eaux du détroit de Formose animé par le passage incessant des navires qui vont dans les ports du continent asiatique ou en reviennent ; à gauche, l’Océan-Pacifique, ses calmes et ses fureurs, le tout couronné par un ciel tantôt éclatant de lumière, tantôt chargé de ces rapides nuages d’où s’élancent les tempêtes les plus épouvantables que l’on connaisse.

Le nombre des tribus sauvages que les Japonais sont venus combattre s’élève à dix-huit. Les indigènes du sud de Formose en état de porter les armes ne forment pas un total de 2,500, et ceux des tribus qu’un tableau statistique japonais qualifie de « cruelles, barbares, sauvages, » ou simplement de « méchantes, » dépassent à présent 600. C’est bien peu en somme, et il n’y a qu’un gouvernement aussi débile que celui de la Chine qui soit capable de supporter depuis deux siècles de domination une pareille lèpre.

Les Boutans ont toujours été célèbres entre tous les sauvages par leur courage et leur cruauté. Les marins, sans distinction de nationalité, poussés par un typhon sur le littoral qui appartient à cette tribu, ont été, depuis un temps immémorial, invariablement massacrés ; aussi est-ce contre elle que le Japon a dirigé ses premières attaques. Ce sont les Boutans qui ont aussi en 1867 égorgé l’équipage d’un navire américain, le Rover, Le général Legendre, consul américain de Formose et d’Amoy, se trouvant dans cette dernière localité à l’époque de la perte du Rover, se rendit courageusement dans la baie de Loong-kiao, dès qu’il eut appris le drame affreux qui s’était passé dans son voisinage. A force de ruse et de persistance, il parvint à s’aboucher avec un sauvage nommé Tok-è-Tok, le chef alors des dix-huit tribus. Après beaucoup de pourparlers, il fut convenu qu’à l’avenir les naufragés seraient secourus, moyennant une certaine somme, lorsqu’ils aborderaient, à la suite d’un gros temps, sur la partie la plus dangereuse du littoral, c’est-à-dire de la rivière Tui-la-sok, à l’est, jusqu’à la baie de Loong-kiao, à l’ouest, y compris la pointe du Cap-Sud.

On a lieu de supposer que pendant quelques années Tok-è-Tok tint ses engagemens, et qu’il réussit à les faire respecter par les tribus auxquelles il commandait. Ce qu’il y a de positif, c’est qu’en 1871 des Pei-po-hwans, un Malais et un Tagale, jetés par un coup de vent à la côte sud, furent préservés de la mort en vertu de cette convention. Voici comment, grâce également au courage de M. F.-T. Hugues, attaché aujourd’hui aux douanes impériales de Shanghaï, s’accomplit leur sauvetage.

Une jonque affrétée par MM. Millisch et Cie de Tamshui s’était avancée vers un point de la côte nord de l’île Formose, dans l’intention de charger des bois de charpente nécessaires à une certaine construction. La mission accomplie, le petit bâtiment revenait à son point de départ, lorsqu’un coup de vent furieux survint qui le jeta au sud ; après avoir perdu son mât, ses voiles et son gréement, la jonque vint s’échouer sur des roches voisines de la rivière Tuila-sok, et s’y brisa complètement. Une forte lame passant tout à coup sur l’épave enleva un employé de MM. Millisch et dix-sept indigènes, bûcherons et matelots ; le reste de l’équipage, composé d’un Tagale, d’un Malais et de seize Pei-po-hwans, réussit à se sauver en nageant. On ne revit plus les malheureux qui avaient été entraînés par le paquet de mer. Les dix-huit autres naufragés, après avoir marché pendant quelques heures le long du rivage, arrivèrent sur le territoire de la tribu dont Tok-è-Tok se trouvait être alors heureusement le chef. Ils y furent reçus avec une indifférence exempte, il est vrai, d’hostilité, mais sans la charité qui était bien due à leur détresse. Presque aussitôt le chef de la tribu, par l’intermédiaire d’un Chinois voisin et ami, fit parvenir la nouvelle du naufrage à M. Pickering, attaché à la maison de commerce Elles et Cie à Taïwan-fou. M. Pickering était à cette époque déjà connu, paraît-il, de quelques clans indépendans ; c’était lui en effet qui, par sa connaissance du dialecte chinois local, avait été très utile en 1867 au général Legendre, lorsque ce dernier fit avec Tok-è-Tok la convention dont nous avons parlé. Dès que la nouvelle du sinistre parvint à Taïwan-fou, M. Pickering, M. F.-T. Hugues et un autre Européen partirent pour le cap méridional. Le 12 novembre, ils quittèrent Takow à bord d’un bateau de pêche non ponté, puis, longeant le rivage ouest de l’île dans la direction du midi, ils arrivèrent le lendemain à Hong-kiang, village habité par des Asiatiques rôdeurs et indépendans, entretenant des relations amicales avec les peuplades farouches des pays giboyeux. Laissant là leur embarcation, les voyageurs continuèrent pédestrement leur route, en suivant la base des montagnes magnifiques qui bordent la mer jusqu’à la pointe extrême de Formose. Ils atteignirent ainsi Loong-kiao et sa baie, puis Hia-liao, nom d’un hameau pittoresque placé au bord de l’Océan. C’est le dernier village chinois que l’on rencontre au sud dans cette direction. A Hia-liao, comme dans toutes les localités où ils durent s’arrêter, l’accueil fait aux Européens fut poli et cordial. Leur hôte, un Chinois, étant un vieil ami de Tok-è-Tok, offrit obligeamment son propre fils pour guide. En route dès le lever du soleil, M. Hugues, ses compagnons et leur conducteur, après avoir traversé une contrée inhabitée et cependant admirable de végétation, eurent la joie d’arriver le soir même dans la vallée au centre de laquelle s’élevait la résidence de Tok-è-Tok. Il était absent, mais ses femmes reçurent fort bien les voyageurs, qui avant de prendre aucun repos voulurent voir les naufragés. On les avait enfermés dans une hutte voisine ; depuis quinze longs jours, ces malheureux y attendaient leur sort. Qu’on juge de leur délire, de leur ivresse en voyant des mains blanches, européennes, saisir les leurs avec une rude cordialité ! ils les couvrirent de baisers et de larmes.

Encore tout émus de cette scène, les sauveteurs revenaient paisiblement à la maison du chef, lorsque sur leur route se présentèrent deux ou trois sauvages à peu près nus de la tribu féroce des Bou-tans. A la vue inattendue des étrangers, l’un d’eux, l’écume à la bouche, roulant des yeux menaçans, se mit à tirer son épée du fourreau, puis à danser une sorte de danse guerrière autour de M. Hugues. Les Anglais ne purent dans ce moment critique s’empê-t cher de songer combien leurs têtes étaient pour des sauvages un trophée recherché et précieux. Ce ne fut pas sans un grand soulagement qu’ils virent accourir une jeune femme, — celle sans doute du féroce danseur, — s’interposer avec vivacité et désarmer le mécréant. C’est là le seul danger auquel les voyageurs aient été exposés pendant toute la durée de leur séjour dans ces régions ; le lendemain, le Boutan qui leur avait causé une si belle peur vint se présenter devant eux doux et humble, manifestant par sa tenue réservée une sorte de repentir de ce qui s’était passé la veille. La résidence de Tok-è-Tok, où les Anglais durent s’installer, se composait d’un rez-de-chaussée, élevé au centre de quelques pieds plus haut que le reste de la façade. Les murailles étaient faites avec une sorte de torchis imitant la forme de nos briques ; nulle trace de plancher, mais un sol sec et foulé ; cinq ou six chambres séparées par de légères cloisons en bambous et reliées avec du mortier. Une galerie permanente formant vérandah faisait le tour de l’habitation ; point de plafonds, le dessous des toits formé d’herbes desséchées et de rotins artistement tressés. On ne voyait d’ailleurs, dans ce palais d’un chef commandant à dix-huit tribus, aucun indice de souveraineté. Pour tout ornement, quelques crânes desséchés d’animaux sauvages, remarquables par leur grandeur inusitée. Le dîner qui fut servi aux voyageurs quelques heures après leur arrivée se composa principalement de venaison, de porc frais et d’un riz d’une blancheur à faire aisément oublier l’absence du pain. L’eau à boire était excellente, limpide comme du cristal de roche : aussi fut-elle préférée à une sorte de shamhou, liqueur distillée de la patate douce, qui se trouvait sur la table. A chaque plat que les femmes du chef venaient offrir à leurs hôtes, on les entendait s’excuser sur l’insuffisance de leur préparation et sur la pauvreté du service, Lorsque les curieux des huttes voisines, avides de voir de près des Européens, eurent envahi la salle à manger de manière à devenir indiscrets, un seul geste d’une des femmes suffît pour les faire déguerpir. En fait, si nos voyageurs éprouvèrent quelque gêne, ce fut par l’excès des attentions de toute sorte dont ils furent l’objet. Cette exquise politesse, ce respect de l’hôte étranger, sont les mêmes chez les indigènes des îles Philippines, et pour moi, qui me suis trouvé souvent contraint d’accepter l’hospitalité des Tagales, j’y vois une preuve de plus en faveur de l’affinité des deux familles insulaires.

Le lendemain, au lever de l’aurore, les Anglais étaient encore profondément endormis lorsqu’ils furent éveillés eh sursaut par l’entrée bruyante dans leur chambre d’un grand vieillard aux cheveux blancs, aux formes athlétiques, escorté de quelques sauvages armés de lances et d’épées. C’était Tok-è-Tok. Devinant déjà ce qui motivait la présence dans sa demeure de tant d’étrangers, il les invita à venir s’asseoir en plein air sur des bancs. Un conseil y fut tenu ; au milieu des pourparlers, une femme âgée survint en psalmodiant une sorte d’invocation aux génies de la concorde, et offrit à tous les assistans une coupe de samshou. Il fut convenu que les naufragés seraient autorisés à partir dès que M. Pickering aurait envoyé de Takow une somme représentant la dépense qui avait été faite pour leur entretien par la tribu. On ne pouvait espérer des prétentions plus modestes ; aussi furent-elles acceptées sans débats. Lorsque, vers les neuf heures du matin, M. Pickering et ses compagnons manifestèrent le désir de se remettre en route, Tok-è-Tok et avec lui ses intimes s’y opposèrent formellement, voulant, disaient-ils, offrir un grand festin aux blancs. Refuser eût été très dangereux, et l’on s’empressa d’accepter malgré de secrètes appréhensions. Rien n’est plus mobile en effet que le caractère de ces indigènes méfians et impressionnables comme des enfans. Nos voyageurs savaient fort bien que, pour transformer sur l’heure en brutes féroces ceux qui les recevaient avec tant de douceur, il suffisait de quelques verres d’eau-de-vie.

Quand Tok-è-Tok eut fait savoir à la tribu que son invitation était acceptée, une centaine de chasseurs armés d’arcs et de flèches, s’élancèrent en poussant de grands cris gutturaux vers les coteaux voisins. Ils en revinrent deux heures après avec une assez grande quantité de cerfs, de chevreuils et de sangliers, qui, rapidement dépouillés, rôtis devant de grands brasiers, furent ensuite servis avec beaucoup de propreté sur des feuilles de bananier fraîchement coupées. Mais, ô déception ! comment les voyageurs pouvaient-ils se croire an milieu de sauvages, lorsqu’une des servantes vint placer devant eux un couvert complet, assiette, cuiller et fourchette ? Comme la veille, des excuses furent présentées sur l’insuffisance des mets et la pauvreté de la table. M. Hugues ayant manifesté le désir d’assister avant son départ à quelques divertissemens de la tribu, deux sauvages se mirent à exécuter une sorte de danse guerrière, imitation aussi parfaite que possible du combat de deux coqs ; des femmes chantèrent ensuite quelques airs dans un ton mineur et sur un rhythme lent, monotone, mais nullement exempt de mélodie.

Il fallait pourtant songer au départ, et ce ne fut pas sans une certaine inquiétude que les voyageurs, après s’être consultés du regard, se levèrent de table pour prendre congé de leurs hôtes. Cette fois personne ne parut songer à les retenir ; ayant obtenu la liberté immédiate du Tagale naufragé, ils partirent avec lui, accompagnés jusqu’à la limite du territoire de la tribu par le robuste Tok-è-Tok et quelques-uns de ses conseillers. Au moment de se séparer pour toujours, un cri sauvage d’adieu poussé par ces derniers réveilla les échos des montagnes ; les Anglais y répondirent, puis le silence des solitudes reprit de nouveau son empire sur les monts et la vallée. — Un mois après, les dix-sept naufragés de la jonque de Samshui arrivaient tout joyeux à Takow, ayant payé leurs rachats à Tok-è-Tok par les soins de M. Hugues. Interrogés sur la manière dont ils avaient été traités par les sauvages du sud, les Pei-po-hwans répondirent qu’ils n’avaient eu à supporter de leur part aucun mauvais traitement.

Comment la convention passée entre le général Legendre et le chef des dix-huit tribus a-t-elle été rompue ? On l’ignore complètement ; mais il est certain que dans le courant de ces dernières années plusieurs pêcheurs japonais ont été impitoyablement massacrés sans qu’aucune proposition de rachat ait été faite par les tribus entre les mains desquelles se trouvaient ces malheureux. L’année dernière, cinquante-deux indigènes de l’archipel des Lao-chou, archipel appartenant au Japon, périssaient au sud de Formose d’une façon aussi tragique. Ce n’est donc pas sans de justes griefs qu’a été entreprise l’expédition des Japonais contre Formose, et cependant elle serait peut-être encore à l’état de projet sans les circonstances que nous allons relater.


II

Lorsque l’année dernière, pour la première fois, les représentans des puissances étrangères européennes à Pékin eurent l’honneur si laborieusement conquis d’être admis en présence de sa majesté l’empereur Tung-chich, on remarqua qu’un envoyé de l’empire du Japon, son excellence Soyejima, sollicita et obtint une faveur semblable. Chargé d’interpréter devant les conseillers de l’empereur-céleste l’irritation qui régnait dans son pays par suite de massacres, au sud de l’île Formose, de sujets japonais, l’ambassadeur réclama une énergique répression des coupables. Son langage fut ferme et digne, presque menaçant sous son apparente humilité ; mais il ne fut pas question en ce moment-là de guerre, d’une attaque à main armée sur Formose, et si la pensée d’une pareille agression traversa l’esprit de Tung-chich ou de ses ministres, ces orgueilleux personnages durent la rejeter bien loin, personne à Pékin ne croyant le Japon assez téméraire pour l’exécuter. Depuis que de la menace le mikado a passé à l’action, on s’est tout à coup souvenu que Soyejima s’était fait accompagner dans son ambassade par le général Le gendre, fort connu de tous les Européens qui résident sur le continent chinois, Ce personnage, ancien consul des États-Unis à Amoy juste au moment où le Japon mûrissait l’idée d’une mission en Chine, fut chargé par son gouvernement d’une exploration toute scientifique, du moins en apparence, dans cette même île de Formose, qu’il connaissait depuis longtemps. Ajoutons que le général Legendre avait été présenté au ministre des affaires étrangères du Japon par M. De Long, ministre de la république américaine à Yeddo.

Nous ne voulons incriminer en rien les projets que durent former, d’un côté un diplomate de l’école américaine, de l’autre un général attaché à un consulat comme celui d’Amoy. Le premier dut être tenté de jouer un rôle influent auprès du mikado dans une affaire où le gouvernement qu’il représentait n’avait à encourir aucune responsabilité ; le second devait naturellement ambitionner, si la question se terminait par des coups de canon, d’occuper dans l’armée japonaise une position militaire de premier ordre. Il n’est pas inutile de constater en passant l’influence qu’exercèrent deux étrangers sur le mikado et ses ministres pendant que s’agitait dans leur esprit la question d’une rupture possible avec le Céleste-Empire. Quoi qu’il en soit, son excellence Soyejima eut donc pour compagnon de voyage, dans sa mission à Pékin, le général américain, et c’est indubitablement M. Legendre qui sut inspirer à l’ambassadeur japonais le langage quelque peu hautain qui y fut tenu. Le gouvernement chinois ayant déclaré avec son laconisme habituel, par la bouche du prince Kung, qu’il n’avait point assez d’autorité au sud de Formose pour atteindre et punir ceux dont on réclamait le châtiment, Soyejima, fort irrité, revint à Yeddo en automne dernier. Le général Legendre l’y suivit, ne quitta pas la capitale de tout l’hiver, et nous savons qu’il y fit tout son possible pour que les menaces proférées à Pékin ne restassent pas lettre morte. La partie du territoire de l’île Formose qu’il fallait aborder pour y jeter des troupes, et où se tiennent les tribus des barbares indigènes, étant accessible de février à mai seulement, il était en effet urgent, si on voulait commencer les hostilités au printemps, de prendre au plus vite une attitude résolue.

L’année 1874 commençait à peine, lorsque des symptômes d’un futur soulèvement dans divers ken ou dans de l’intérieur furent signalés à Yeddo. Indice certain d’une prochaine révolution dans les provinces, 400 ou 500 agens de police quittèrent, sans bruit et déguisés, la capitale, pour aller se mettre, en leur qualité de vassaux fidèles, à la disposition des chefs ou seigneurs des dans révoltés. Le péril était grand, et on sentit à Yeddo la nécessité de le conjurer sans retard. Le ministre des affaires étrangères au Japon, son excellence Okoubo, plusieurs grands fonctionnaires du ministère de la justice, furent en toute hâte envoyés dans l’ouest de l’empire afin de comprimer, à l’aide d’un corps de troupes régulières, le mouvement insurrectionnel. Avant leur arrivée, les samouraï ou chefs des ken de Hizen et de Saga s’étaient déjà tumultueusement levés aux cris de « guerre à la Corée, rétablissement de la féodalité, mort aux Io-i (aux étrangers) ! » Les rebelles, au nombre de 2,500, avaient incendié le château de Saga, puis attaqué et mis en déroute dans un premier engagement les troupes impériales qui y tenaient garnison. A Yeddo, l’un des plus hauts fonctionnaires de l’empire avait été traîtreusement assailli et blessé grièvement par une bande de conspirateurs masqués.

Malgré la défection d’un grand nombre d’officiers et de soldats attachés par les liens du sol et de la parenté aux rebelles des provinces soulevées, l’insurrection dut mettre bas les armes, écrasée sous des forces régulières bien conduites par Okoubo. La révolte, qui selon toute probabilité devait s’étendre dans le Tosa, à Kago-sima, se propager dans le clan orgueilleux et remuant des Satsuma, fut heureusement localisée au centre de Saga, une des provinces du Kinsin. C’est dans le chef-lieu de ce ken, sur la place même où avaient éclaté les premiers cris révolutionnaires, que quelques mois après tombait sans bruit, sans éclat, la tête du chef des rebelles. Jamais, par un soudain revirement des esprits, exécution capitale n’excita moins d’intérêt dans un pays la veille encore soulevé. Hâtons-nous de dire que ce qui contribua le plus à pacifier les dispositions hostiles des provinces, c’est la bonne nouvelle répandue habilement par tout l’empire qu’une partie de l’armée japonaise allait être envoyée par mer à Formose, afin d’y procéder à la destruction des sauvages aborigènes. Les samouraï belliqueux du Tosa et les fidèles vassaux des Satsuma ne demandaient pas autre chose. L’insurrection se trouvait subitement vaincue, mais, comme on le remarquera, par la promesse en quelque sorte forcée d’une guerre à l’extérieur. Le palliatif n’était-il pas très dangereux, pire en réalité que le mal ? Nous espérons que les faits se chargeront de répondre d’une façon favorable au Japon. La levée des samouraï de Hizen et de Saga fut pourtant un crime de lèse-nation, puisqu’elle allait placer le pays dans une situation grosse de périls. Quand se produit-elle en effet ? A l’heure suprême, critique, où le mikado vient de présenter à son peuple un programme de réformes comme jamais aucun souverain n’a osé en proposer à des sujets d’une fidélité douteuse. Ce ne sont pas seulement des coutumes séculaires que l’empereur est en voie de déraciner, il n’a pas seulement une féodalité puissante à contenir et à briser ; c’est la liberté des cultes qu’il ose proclamer en même temps que l’appel en masse de la nation à la vie politique, c’est la jeunesse japonaise allant par son ordre étudier dans toutes les capitales du monde les meilleurs systèmes d’éducation connus pour les appliquer dès son retour au Japon ; c’est enfin la barbarie des anciennes lois pénales que cet infatigable réformateur désire faire disparaître pour donner place à une pénalité régénératrice des criminels. Et, au moment où en regard de ces réformes morales se posent les réformes matérielles, c’est-à-dire l’ouverture des voies ferrées, la pose des fils électriques, une flotte à transformer, des arsenaux à faire sortir du sol, on voit quelques chefs à l’humeur chagrine mettre leur souverain dans l’alternative d’une guerre civile ou d’une guerre extérieure ! Les plus politiques de ces fiers hobereaux n’ignoraient sans doute pas que pour couper court à des réformes gênantes, troubler un pays, épuiser un trésor, une seule équipée guerrière parfais suffisait. S’il survenait des revers, et si le Japon se trouvait humilié, la déchéance du mikado pourrait bien n’en être pas la conséquence absolue, du moins il serait permis aux chefs des ken de faire à la suite du désastre un pas en arrière, et d’espérer un retour prochain vers cette féodalité ardemment regrettée.

Dès que la déclaration d’une descente à main armée sur le littoral de Formose fut officielle, les commandans des navires de guerre japonais se mirent, avec l’ardeur qui les caractérise, à embarquer des troupes, des coulies chinois engagés comme portefaix, des projectiles d’imitation européenne, enfin un énorme matériel de campement. Des bateaux à vapeur furent achetés, d’autres affrétés, et plusieurs personnages étrangers, artilleurs, marins, pilotes, mécaniciens, reçurent l’invitation de suivre à divers titres le corps expéditionnaire. Pendant cette période de préparatifs belliqueux, les représentans des puissances étrangères à Yeddo, les uns avec empressement, d’autres avec une sage lenteur, défendirent à leurs nationaux soit de louer des transports au gouvernement japonais, soit de prêter une assistance personnelle aux projets en formation. Ce qui est surprenant, après l’ingérence bien connue du général Legendre dans toute cette affaire, c’est que de Pékin, sa résidence, le ministre des États-Unis adressa la même prohibition aux consuls d’Amoy, de Shanghaï et de Hong-kong, avec injonction sévère de l’étendre aux citoyens américains placés sous la protection du pavillon étoile. Un navire fut même envoyé par l’énergique ministre à Formose, afin d’offrir un passage gratuit à ceux de ses administrés qui voudraient, dans la crainte d’être compromis, fuir le lieu de l’action. Inutile de dire que le bâtiment revint à vide. Pour toutes les personnes au courant de l’esprit de spéculation qui domine chez l’étranger dans l’extrême Orient, ces défenses de traiter avec une nation amie ou ennemie paraîtront en vérité bien naïves. La cour de Pékin, pour la forme, a pu remercier le ministre américain de ses bonnes dispositions, mais ses ministres ont le sens politique trop fin pour ne pas les avoir appréciées à leur juste valeur. Elle ne peut non plus avoir oublié qu’en dépit d’une défense formelle du gouvernement anglais jamais les marchands de Hong-kong ne vendirent plus d’armes et de munitions de guerre aux Chinois qu’en 1860, époque à laquelle l’Angleterre était en lutte ouverte avec la Chine. Le gouverneur de la colonie anglaise, avec raison indigné de ces tristes marchés, défendit bien l’entrée de Hong-kong aux canons provenant directement des ports anglais ; mais les négocians firent alors venir des armes par navires espagnols, en transit par Marseille, et de cette façon la prohibition fut éludée.

C’est au commencement du mois de mai de cette année que l’escadre japonaise, commandée par des marins européens, partit du port de Nagasaki pour Formose. Elle se composait de trois grands bateaux à vapeur, d’une canonnière et d’une goélette de guerre. L’armée d’invasion, au nombre de 3,500 hommes, y fut en partie embarquée. Le général en chef, Saïgo Toto Kou, ne prit la mer à bord du Delta qu’après le départ du dernier soldat. Il se fit accompagner du Shaftesbury, transport affrété spécialement pour donner passage jusqu’à Formose à un grand nombre d’artisans indigènes, charpentiers et forgerons, chargés de construire les baraquemens.

Après deux journées de navigation prudente de Nagasaki à Amoy, et de ce port chinois à la pointe sud-ouest de Formose, les troupes débarquèrent dans la petite baie en forme de croissant, bordée de sable, et portant indistinctement les noms de Cheshon ou de Loong-kiaoi De là, elles gagnèrent, sans être inquiétées par l’ennemi, les hauteurs voisines et s’y installèrent d’une façon toute provisoire. C’était un spectacle pittoresque que celui de cette petite troupe d’hommes dressant ses tentes bariolées, allumant ses feux, aiguisant ses sabres aux lames brillantes et se préparant au combat avec un entrain fort semblable à celui des troupes françaises en pareille occasion. Il n’y a rien d’étonnant à cela ; le caractère : du soldat japonais est aussi enjoué que décidé ; puis la troupe a gardé encore auprès d’elle, en qualité d’instructeurs militaires, bon nombre d’officiers jeunes et entreprenans, nos compatriotes.

C’est le 22 mai, à la suite de plusieurs petites reconnaissances fatales à des espions de l’armée d’invasion, qu’eut lieu un premier engagement avec les sauvages. Le général en chef japonais Saïgo, après avoir fait avancer son camp jusque dans la vallée de Shiyou : , territoire des Boutans, dirigea une colonne volante de 200 hommes sur trois de leurs villages. A midi, les misérables habitations ennemies étaient occupées, puis livrées aux flammes. Enthousiasmés de ce coup d’essai, les soldats suivirent un ravin desséché et s’avancèrent jusqu’à Sekimon, forte position où l’ennemi s’était massé. Dès que les deux partis furent en présence, une lutte furieuse s’engagea. Les Japonais, combattant à découvert, montrèrent une bravoure peut-être un peu trop téméraire. Le combat dura deux heures. Les Boutans, contraints de se retirer, laissèrent entre les mains des vainqueurs douze morts ; leurs têtes furent détachées et transportées triomphalement au camp. Après qu’on les eut données en spectacle à l’armée pendant quelques minutes, le général Saïga ordonna l’enfouissement de ces sanglans trophées. Les Japonais eurent de leur côté quatorze tués et blessés, perte minime, si l’on considère la force de la position occupée par l’ennemi et la bravoure presque enfantine avec laquelle on l’aborda. Plusieurs des cadavres abandonnés portaient à leur doigt des bagues d’argent, insigne d’un haut commandement dans les tribus. On sut plus tard que le chef du clan des Boutans et son fils avaient péri, et qu’indépendamment des douze morts laissés sur le lieu de l’action, les barbares avaient eu encore trente tués ou blessés.

Cet engagement heureux eut pour résultat immédiat de faire affluer au camp bon nombre d’indigènes des villages voisins ; afin de s’attirer l’amitié et la protection des envahisseurs, ces Formosiens prudens leur apportèrent du poisson de mer et de l’eau-de-vie de patate douce, recherchée des soldats. Le 28, six chefs de tribus vinrent également offrir leur soumission ; ils l’accompagnèrent de présens en volailles et en bestiaux. On leur promit de ne pas les inquiéter, s’ils refusaient un asile aux Boutans en déroute, condition qu’ils se hâtèrent d’accepter ; un mois après cette escarmouche, la situation dans le sud de Formose était des plus satisfaisantes pour les Japonais. Poursuivant leur marche en avant, ils avaient occupé Hong-kiang et Hialao, villages habités par des Chinois à peu près cosmopolites. La pêche et le bois à brûler, dont de gros chargemens descendent vers l’intérieur sur des charrettes à buffles, semblent être le principal commerce de ces Asiatiques, qui vivent aussi indépendans du gouvernement chinois que leurs redoutables voisins. Les nerfs et les cornes de cerfs sont également exportés par eux dans une certaine proportion, et le riz qu’ils cultivent a la réputation d’avoir le grain plus blanc et plus beau que celui récolté dans les autres parties de l’île. Craignant que les sauvages ne vinssent se réfugier chez eux, ces Chinois ont offert aux Japonais de leur fournir des vivres en échange d’une protection efficace. Ces derniers ont donc aujourd’hui à Hong-kiang et Hialao une petite garnison ; malheureusement, un soldat ayant dans ces derniers temps violenté une femme mariée, et aucune punition n’ayant été infligée à l’agresseur, une grande réserve règne aujourd’hui entre la troupe et les habitans. C’est un fait fâcheux pour les Japonais, et ils auront à le regretter plus d’une fois, car depuis lors on remarque dans les marchés du village l’absence des principaux détenteurs des denrées indigènes.

Le 1er juillet, trois colonnes fortes chacune de 500 hommes, marchèrent dans des directions différentes à la conquête des dernières positions occupées par les Boutans. Ceux-ci, retranchés dans de petites huttes en feuillages, reçurent les Japonais par un feu assez vif de leurs fusils à mèche ; mais la furia des assaillans ne put être arrêtée un seul instant par ces mauvaises armes. Consterné, démoralisé, l’ennemi prit enfin la fuite, et cette fois pour ne plus reparaître. Aujourd’hui encore il est difficile de savoir ce qu’il est devenu. Deux alternatives restaient à ces misérables : gagner le centre de l’île et ses montagnes, ou périr égorgés par les tribus au milieu desquelles il leur fallait passer pour atteindre les hauteurs. Si la route est restée libre pour eux, personne n’est plus en mesure de les atteindre. Les montagnes du sud, celles qui entourent Loong-kiao, sont élevées, il est vrai, mais néanmoins d’un accès facile, tandis que celles du nord sont d’une altitude à les rendre presque inabordables pour une armée.

Après cette victoire, qui rendait le corps expéditionnaire maître non-seulement de la pointe sud de Formose, mais encore des environs, à l’est comme à l’ouest, les tribus indépendantes, moins deux, vinrent au camp faire leur soumission. Rangés en cercle au milieu de l’armée japonaise, en présence d’officiers revêtus de brillans uniformes, les seize principaux chefs des sauvages reçurent en cadeau et comme un gage de paix des drapeaux de différentes couleurs. On versa aux nouveaux alliés de grandes rasades de vin de Champagne ; l’émotion produite par la douce liqueur fut telle qu’on les vit fondre en larmes et protester de leur haine pour leurs. camarades vaincus pu absens et de leur amitié profonde pour les vainqueurs.

Lorsqu’à cette époque les Japonais firent la visite de leur hôpital militaire, ils comptèrent 90 lits occupés : 8 l’étaient par des fiévreux, 82 par des soldats frappés de coups de feu. Le nombre des hommes tués à l’ennemi est resté inconnu, mais il a dû être bien inférieur à celui des blessés. On peut en conclure que le châtiment terrible infligé aux Boutans a été obtenu en somme sans une trop grande effusion de sang.

Jusqu’ici nous n’avons point parlé de l’effet produit en Chine par la nouvelle de l’attaque d’une de ses colonies ; nous avons en cela imité le gouvernement chinois, lequel, frappé de stupeur, n’a donné aucun signe de vie pendant tout le cours des opérations militaires des Japonais. Cependant, lorsque le bruit lointain de la soumission complète des tribus barbares parvint à Pékin, le taotai ou gouverneur de l’île Formose fit afficher quelque temps après dans Taïwan-fou, la capitale, une proclamation dont voici le résumé : « Les Japonais sont venus dans cette contrée pour punir les Boutans, coupables du meurtre de certains indigènes des îles Lao-chou. Ils en ont tiré vengeance ; mais, comme l’armée d’invasion ne semble pas se disposer à quitter le pays, l’empereur de Chine vient de m’aviser qu’il envoyait à Formose deux hauts fonctionnaires chargés d’ordonner aux Japonais de rentrer chez eux. Les Boutans étaient certainement coupables ; cependant leur punition regardait là Chine et non le Japon. Les hauts-commissaires de l’empereur sont partis pour Loong-kiao. En attendant le résultat de l’entrevue des envoyés impériaux avec le général Saïgo, ordre est donné aux tribus de déposer les armes et de retourner à leurs travaux habituels. Le gouverneur veillera à ce que personne n’ose lui désobéir. »

Cette proclamation est d’un considérable intérêt, car pour la première fois elle fait connaître l’opinion de la Chine sur cette délicate question de Formose. La politique que la cour de Pékin semble vouloir suivre est bien celle qu’on lui supposait : nier au Japon le droit d’intervenir dans les affaires d’une colonie chinoise, mais sans mettre aucune précipitation ai le déclarer, afin d’éviter une guerre. En fait, les Chinois n’ont pas vu avec un trop grand déplaisir les Japonais venir à Formose assouvir leurs haines contre les meurtriers de leurs compatriotes ; mais ils n’entendent nullement les y laisser s’établir. La lutte entre les deux nations n’éclatera que si le Japon manifeste clairement la résolution de rester maître du territoire conquis ; ce qu’il y a d’extraordinaire en tout ceci, c’est que le général Saïgo, parfaitement installé à Loong-kiao, se garde bien d’indiquer les intentions définitives de son gouvernement.

Inutile de dire que la démarche des hauts-commissaires chinois auprès du général ne produisit aucun heureux résultat. Depuis lors la Chine arme, achète des canons, et fortifie les endroits faibles de son vaste littoral. Si le Céleste-Empire n’a pas été assez fort pour dompter, depuis deux cent cinquante ans qu’il est à Formose, quelques misérables tribus, peut-il espérer d’y vaincre les Japonais ? Nous n’osons résoudre cette question dans un sens négatif, car les ressources de la Chine sont immenses, et le nombre de ses soldats incalculable. Toutefois son armée est mal entretenue, mal payée et sans aucun sentiment du point d’honneur militaire. C’est tout le contraire dans l’armée du Japon, où l’armement est parfait et la bravoure éclatante. On ferait mieux cependant, ce nous semble, d’abandonner l’idée d’une conquête fort inutile. Après s’être comporté glorieusement à Formose, le Japon peut, dans un avenir plus ou moins prochain, essayer de nouveau ses armes en Corée, où son honneur a aussi de graves injures à venger. Les Coréens ne sont pas moins barbares, moins hostiles aux étrangers que ne le furent les Boutans à jamais écrasés ; si le Japon avait la gloire de triompher des premiers comme il a triomphé des seconds, il serait le seul peuple d’Asie qui aura combattu pour le seul triomphe du progrès et de la liberté.


EDMOND PLAUCHUT.