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Fondation de la République des Provinces Unies/02

FONDATION


DE LA


REPUBLIQUE DES PROVINCES-UNIES





MARNIX DE SAINTE-ALDEGONDE.[1]


II.

POURQUOI LA REVOLUTION HOLLANDAISE A REUSSI.




VI

Une révolution qui a triomphé de la force n’est encore qu’à son début, car d’autres genres de périls tout différens se présentent et l’assiègent. Si elle y résiste, alors seulement on peut dire qu’elle a vaincu. Au lieu de continuer à la combattre eu face, l’adversaire la flatte, la caresse, l’amuse. Le lion qui n’a pu être dompté par la violence, il faut l’apprivoiser par des caresses. Cette règle se retrouve dans l’histoire des Pays-Bas, et Philippe II, tout inflexible qu’il était dans le principe, a su changer à propos d’armes et de moyens.

Pour entrer dans cette nouvelle phase, il cherche autour de lui un gouverneur qui sache séduire comme le duc d’Albe a su châtier. Après une longue hésitation, son choix se fixe sur don Juan d’Autriche : il ne pouvait mieux faire. Don Juan, c’était la grâce même. Que répondre au vainqueur de Lépante, jeune, radieux, presque candide, précédé de sa renommée orientale, qui entre déguisé dans les Pays-Bas et se glisse à l’oreille des états-généraux pour leur dire en souriant sur le seuil : « Messieurs, aidez-moi, je vous prie, conseillez-moi ; aidez-vous vous-mêmes et regardez devant vous ; vestez-vous de ma robe et de ma peau ; vestez ma personne, et moi la vôtre ? » Le pis est qu’en parlant ainsi don Juan était à moitié dupe de ses discours ; après la parole toujours ironique et sanglante du duc d’Albe, le moyen de résister à ce langage enchanteur ? Il le faut cependant ; mais qui l’entreprendra ?

Marnix jugea que c’était l’ait de l’union, s’il ne démasquait d’emblée Philippe II, rajeuni et caché sous le masque de don Juan. Le long travail de la confédération serait détruit sans retour, car déjà le plus grand nombre n’attendait que l’occasion de paraître dupe avec quelque semblant de sincérité. De ce moment, Marnix s’étudie à contreminer l’œuvre souterraine de don Juan, et à mettre à nu sa candeur affectée. Il trouve le chiffre des lettres du prince, qui démentaient toutes ses paroles : ce fut un premier coup pour la renommée de don Juan. Viennent ensuite une série de discours, d’avertissemens, d’écrits de Marnix, qui achèvent de dévoiler le rôle que don Juan consentait à remplir. Le vainqueur de Lépante ne se releva pas de ces coups répétés. Amoureux de popularité, il sentit qu’il était perdu dans l’opinion de tous. Le glorieux don Juan d’Autriche expire désespéré sous les coups envenimés et la parole meurtrière de Marnix. Voici une partie d’une de ces lettres d’Aldegonde faite pour retentir dans les états ; je me résigne difficilement à mutiler d’aussi fières paroles :


« Vous alléguez que force lui est de gouverner par bénévolence : certes, s’il en est ainsi, il est donc forcé clément. Or vous savez comment force ou contrainte et bénévolence s’accordent. Un lion se trouvera bien forcé d’être doux, étant en cage bien enchaîné, garotté, par toutes les mines ou caresses qu’il sait faire. J’estimerais mal conseillé celui qui voudrait se mettre sous ses pattes, espérant que par force il deviendrait doux et paisible. Et même il semble qu’il n’y ait argument ni raison qui puisse plus efficacement conclure au contraire, car les rois n’oublient jamais l’injure qu’on leur a faite, à raison de quoi est très bien avisé par le sage Salomon que l’ire du roi est le messager de mort. Plus grande est l’injure, plus grand est aussi le courroux et la passion de vengeance. Or il n’y a au monde injure plus grande que l’on puisse faire à un roi que de le ranger à tel terme, qu’il soit forcé par ses propres sujets d’user de bénévolence malgré qu’il en ait ; car si les particuliers estiment promesses estorquées par force être de nulle valeur, que jugerons-nous d’un roi espagnol nourri en telles grandeur et majesté ? Pensons-nous qu’il se laissera amener là qu’il soit forcé de quitter la force pour embrasser la bénévolence de ceux desquels il se sent outragé de l’injure la plus grande qu’il puisse recevoir ?

Qui en France ou par de-çà eût cru que le roi Charles IX n’eût gardé sa foi inviolable à l’amiral, lequel il ne nommait autrement que père ? au roi de Navarre, auquel il donnait sa propre sœur ? Et tous les avis presque de tout le monde s’y accordaient ; mais je laisse les autres, et, pour éviter toute prolixité, je dirai seulement que si l’on me peut alléguer un exemple seul, depuis que le monde est monde, qu’un roi ayant été contraint par ses sujets de quitter la force ait gouverné par bénévolence, je suis content de croire que le roi d’Espagne oubliera toutes choses passées et usera dorénavant de Clémence et douceur plus que roi jamais ne fit au monde. Mais je veux laisser toute conjecture et venir aux démonstrations. Je crois que vous m’accorderez que quand don Juan vous présentera le gouvernement de ce pays tel et en telle forme qu’il était du temps de l’empereur Charles-Quint de bien heureuse mémoire, il n’y aura personne des états qui veuille ou ose s’y opposer, puisqu’en toute capitulation il semble qu’ils ont eux-mêmes mis ce pied et cette forme en avant ; don Juan et le roi même déclarent que telle est leur intention. Ceci n’est plus conjecture ; là est la certaine volonté et résolution des uns et des autres.

« Or, je vous prie maintenant, considérez par qui et de quel temps ont été bâtis les placards dont tous ces maux sont ensuivis. N’est-ce pas du temps de Charles ? Et toutes les persécutions dressées contre les pauvres gens de la religion, puisque le nom seul en est si odieux que l’on n’en veut ouïr parler ? Venons au gouvernement politique. Qui a bâti la citadelle de Gand et la citadelle d’Utrecht ? N’est-ce pas l’empereur Charles ?

« Il faut donc dire que par cette paix don Juan pourra bâtir autant de citadelles qu’il lui plaira, car l’empereur Charles, quand il lui a plu, n’a-t-il pas fait guerre et paix, levé armée par terre et par mer, sans avis ou consentement des états ? Le même pourra donc faire don Juan au nom du roi. Et n’a-t-il pas mis telles garnisons et forteresses es villes frontières comme il lui a plu ? Il faudra donc accorder le même à don Juan ? El quand ceci sera fait, je vous prie, quels moyens auront les états de s’opposer à ses desseins, ou quand pourront-ils empêcher qu’il ne prenne par la tête ceux qu’il lui plaira, puisque l’empereur Charles a eu cette même puissance [2] ? »


Cette lettre de Marnix est digne de celle d’Orange : eux seuls parlaient ce langage. Où le génie et l’accent précis de notre idiome se sont-ils mieux révélés ? On dirait que la liberté même a adopté au XVIe siècle la langue française pour y imprimer le sceau de ces grands hommes. Changez quelques tours surannés : à combien de traits ne reconnaît-on pas déjà la parole de Rousseau et de Mirabeau ? Comment cette grande langue diplomatique, qui jaillit ici du rocher, est-elle devenue ce petit flot de paroles obliques où sembla expirer plus tard la langue française ?

Ce n’était pas seulement la séduction de don Juan qui était un danger ; la révolution avait pris pour base la souveraineté du peuple, c’est-à-dire le suffrage de tous pour la liberté de tous. C’est au nom de ces deux principes fondamentaux de la réforme qu’on va désormais la combattre Les sept provinces protestantes s’étant unies aux dix provinces catholiques, les ennemis découvrirent aisément qu’au nom de la majorité ils pouvaient anéantir la révolution par sa victoire même. Si dix l’emportent sur sept, il devait suffire de poser la question pour que la réforme tînt à honneur de disparaître. La première règle d’arithmétique devait en décider. Ce fut un des momens les plus périlleux pour la liberté, mise en demeure de se livrer en vertu de ses propres doctrines. Sitôt qu’une révolution est victorieuse, de tous côtés l’invitation lui est faite de périr pour l’honneur de son principe, et il est rare que cette invitation ne réussisse pas auprès du grand nombre.

Rien ne jette plus de lumière sur ce point que la conférence secrète qui fut ménagée entre les deux camps ; elle eut lieu en mai 1577, et il en reste [3] une sorte de procès-verbal qui semble être de la main de Marnix lui-même. D’un côté se trouvaient les chefs politiques du parti catholique, assistés des théologiens des universités ; de l’autre Orange, Marnix, Van der Mylen et quelques affidés. Les envoyés de Philippe II connaissent déjà l’art d’enchaîner, d’anéantir les peuples sans avoir l’air de toucher à aucune question sérieuse. Dans le temps qu’ils portent le coup fatal, ils semblent effleurer à peine un incident, une difficulté de forme. Cet art, tout puissant de nos jours, échoue devant l’énergie et la finesse d’esprit de Guillaume et d’Aldegonde. On vit là de subtils juristes aux prises avec de véritables novateurs, qui, retranchés dans la netteté même de leur situation, demeurèrent invincibles.

Il est impossible d’être plus souples, plus humbles que ne le furent les agens du catholicisme et de l’Espagne. Ils affectent de craindre la guerre. Du côté des réformés, le ton est fier, précis, net, un peu méprisant. On s’y vante de son petit nombre. « La guerre ! s’écrie Guillaume. Qu’est-ce que vous craignez ? Nous ne sommes qu’une poignée de gens, un ver contre le roi d’Espagne, et vous êtes quinze provinces contre deux. Qu’avez-vous à craindre ? »

Pour mieux masquer le débat, les docteurs catholiques parlent latin. Aldegonde les suit dans cette langue ; toutefois les assistans sentaient que le mot capital n’avait pas encore été prononcé. Il s’agissait de sommer enfin la révolution de disparaître au nom du suffrage universel, ou, comme on le disait alors, de l’universalité. Le parti espagnol se prépare à employer cette grande arme ; mais il le fait d’abord par une insinuation indirecte que M. de Grobbendonk laisse tomber négligemment en ces termes : » Promettez-vous de vous soumettre à tout ce que les états-généraux ordonneront ? » Guillaume, comme surpris de la question et pour se donner le temps de bien mesurer l’embûche, répondit avec une hésitation jouée : « Je ne sais. » Son adversaire s’empressa de tirer la conclusion de cette incertitude apparente. « De sorte, dit-il, que vous ne voudrez pas accepter la décision des états ? » Orange, avec une circonspection nouvelle et afin de peser une dernière fois sa réponse : « Je ne dis pas cela, mais telle pourrait être la réponse, que nous l’accepterions, telle aussi que non. » Le parti catholique jouit un moment de l’embarras de cet aveu, et, voyant que la révolution allait être prise au piège, M. de Grobbendonk insiste ; il reprend avec la certitude qu’il frappe le coup décisif : « Vous ne voudriez donc vous soumettre aux états touchant l’exercice de la religion ? — Non, certes ! » s’écria Orange, sortant enfin de sa circonspection accoutumée et avec la force d’un homme qui parle au nom d’un peuple invincible ; puis, remarquant quelle impression de satisfaction vaniteuse, mêlée d’effroi, a produite sa réponse, il ajoute sur-le-champ ces mots sans réplique : « Car pour vous dire la vérité, nous voyons que vous voulez nous extirper, et nous ne voulons point être extirpés. — Ho ! dit le duc d’Arschot, il n’y a personne qui veuille cela. — Si fait certes, » dit Guillaume.

Par ce mot, l’embûche tombait d’elle-même. Ce fut alors le tour des docteurs. Les révérends pères ne savaient par où prendre ces rudes loups de mer. Pour se débarrasser des inflexibles monosyllabes du Taciturne, ils ramenèrent la discussion en latin ; mais ils ne purent se contenir, comme avaient fait les diplomates, et livrèrent ainsi la pensée de leur parti. Le docteur Gail s’avança jusqu’à dire que les états qui avaient proclamé la liberté de conscience pouvaient l’abolir. Aldegonde répondit qu’il était question d’un serment, non d’une loi : il établit le principe moral de la question, et renia pour juges ceux qui venaient de montrer à nu les passions de leur cœur. La liberté d’esprit, conquise par le sang, serait-elle de nouveau jouée à croix ou pile, quand tout le monde voyait que les dés étaient pipés d’avance ? Sur ces mots, la conférence fut rompue ; la liberté était sauvée. Elle venait d’échapper au piége le plus subtil qu’il soit possible de lui tendre, n’ayant point voulu périr, malgré l’invitation précise qui lui était faite au nom du suffrage universel. Et quel avait été le secret chez ces hommes pour se débarrasser des trames tendues incessamment autour d’eux ? Un secret très simple : la ferme volonté de vaincre ; le respect de leur propre cause, qui ne leur permettait pas de remettre au hasard le fruit du sang et des larmes ; la résolution inébranlable de ne pas sacrifier la chose à l’ombre le fond à la forme, la liberté à son nom. Victorieux par le sang des peuples, ils eurent l’indignité de ne pas céder leur victoire à une réclamation de la logique. Ce qu’ils avaient gagné par l’héroïsme, ils furent assez endurcis pour ne pas vouloir le livrer à la ruse. À toutes les subtilités des vaincus, ils répondirent : Je le maintiendrai. Ce fut leur devise. En un mot, ils ne voulurent pas être extirpés éternel sujet d’accusation auprès de ceux qui voulaient qu’ils le fussent !

Il y avait une autre raison qui faisait que ces hommes étaient difficilement dupes ; enveloppés dans un mensonge perpétuel, dont nous avons vu la source et qui renaissait de lui-même, on pouvait les assassiner, non les tromper. Pourquoi ? C’est qu’ils avaient une étoile, une boussole ; ils voyaient toute chose à la lumière des questions religieuses. Aussi est-il frappant combien les petits piéges, les savantes habiletés perdaient leur valeur auprès d’eux. Il n’est qu’un moyen pour s’orienter dans la nuit : regarder en haut, et c’est ce qu’ils faisaient. Ils regardaient vers le ciel. Ce fut surtout le rôle constant de Marnix au milieu des affaires ; il éclairait la diplomatie des lueurs de la réforme, et il ne laissa pas la révolution s’égarer un moment. On l’appelait le voyant, le prophète [4] de la cause, il le fut en effet dans toutes les grandes occasions.

Je me suis demandé souvent pourquoi, malgré le progrès de la civilisation, il est si facile de tromper de nos jours les hommes assemblés, pourquoi il est sans exemple qu’on n’y ait pas réussi toutes les fois qu’on s’est donné la peine de le vouloir, et je n’en vois d’autre raison que la grossièreté des idées dont la plupart des hommes sont occupés aujourd’hui, et qui sont telles qu’elles abâtardissent en eux toutes les facultés nobles, c’est-à-dire celles qui sont le plus naturellement les sentinelles de l’âme. Les esprits rampent. Qu’y a-t-il d’étonnant, s’ils tombent dans toutes les chausses-trappes dont on embarrasse la terre ?

L’histoire hait les dupes ; elle les met presque au rang des coupables, et ce n’est qu’une demi-injustice. Être abusé, c’est presque toujours le signe d’une situation fausse. Un degré de plus d’intégrité de votre part, et vous n’eussiez pas été trompé. Un homme entier dans sa cause a mille avertisemens secrets. Un certain état de santé morale, de véracité native, révèle chez autrui la fraude, comme il est des substances qui révèlent au contact le poison que d’autres renferment.


VII

Troisième épreuve de la révolution victorieuse, la liberté : elle devient incontinent entre les mains des adversaires une arme contre la liberté. Le principe de la tolérance, jeté dans le monde par la réforme, est aussitôt retourné contre elle par ses ennemis, et voici la situation qui en dérive. Là où le catholicisme est le plus fort, il écrasera la réforme ; là où il est le plus faible, la réforme, en vertu de ses principes, devra le respecter et lui donner le temps de se réparer. L’un conserve le droit de tout reconquérir, l’autre s’engage à tout supporter. C’est là ce qu’on appelait tolérance au XVIe siècle, par où l’on voit quelle difficulté s’offrit dès le commencement aux novateurs. Accorder la liberté pleine et entière à une église qui jurait de détruire le protestantisme, c’était pour celui-ci une tentation de magnanimité qui lui fut conseillée par beaucoup de ses docteurs : faute sublime qui, en lui donnant la couronne dans le ciel, n’eût pas manqué de le ruiner pour jamais sur la terre. Le protestantisme des Pays-Bas fut moins chrétien que politique. Il rendit à son ennemi guerre pour guerre, et, lui empruntant ses armes terrestres, il lui arracha une partie de la terre. Tel fut l’esprit de Calvin, continué par le Taciturne et Aldegonde : ils ne se contentèrent pas de la possession du ciel pour le règne de leurs doctrines ; ils voulurent leur donner l’autorité ici-bas, et ils y réussirent.

Lorsque la question fut posée aux principaux chefs de l’église réformée, — si l’on devait observer la paix de religion avec les catholiques, — Marnix lit au nom de l’église hollandaise une réponse digne des maximes les plus humaines du XVIIIe siècle : « Gardez vos engagemens envers tous ; la violence ne saurait remplacer le droit. Abolir un faux culte est une chose excellente, si elle a lieu par des voies légitimes. » Et pourtant, lorsque les états de Hollande interdirent le culte catholique, il n’est pas moins certain qu’il applaudit et contribua à cette interdiction.

Une contradiction pareille s’explique par les propres paroles de Guillaume d’Orange dans son Apologie : « Les états-généraux ont appris, par les insolentes entreprises et trahisons des ennemis mêlés parmi nous, que leur état est en danger de ruine inévitable, s’ils n’empêchent l’exercice de la religion romaine… Il n’est pas raisonnable que telles gens jouissent d’un privilège par le moyen duquel ils ont voulu livrer le pays aux mains de l’ennemi. » Nul doute qu’au début le prince d’Orange et Aldegonde ne se fussent contentés de la liberté de conscience : c’était là leur doctrine et le drapeau sous lequel ils s’étaient rangés ; mais quand ils revirent les Espagnols tout sanglans des massacres des Flandres, ce fut bien force de comprendre que tout parti qui au XVIe siècle se contentait de la liberté de conscience était immanquablement ruiné d’avance.

C’est qu’entre deux religions inconciliables, dont l’une jouit d’une domination antique, et dont l’autre est née d’hier, nulle paix véritable n’est possible, la première ne pouvant renoncer à recouvrer la domination absolue, ni la seconde à l’espoir de l’acquérir, d’où il arrive que toutes les promesses que ces religions se font du bout des lèvres sont immédiatement démenties par les faits. Celle qui n’opprime pas est nécessairement et infailliblement opprimée. Pour que la tolérance devienne effective, il faut que l’espérance de tout conquérir soit arrachée à l’une au moins de ces églises, et cela ne se peut que si l’inutilité de ses efforts lui a été démontrée par des expériences salutaires, après quoi elle se résigne à voir à côté d’elle son adversaire, qu’elle désespère de détruire. Il peut aussi arriver que des croyances ennemies qui se sont déchirées l’une l’autre pendant des siècles finissent par rencontrer un ennemi commun dans la philosophie et la raison humaine : alors ces deux religions, non contentes de se tolérer, s’entr’aident, elles s’étayent mutuellement. Personne n’en était là au XVIe siècle. Il en résulte que la tolérance, qui a pu devenir un principe de gouvernement dans notre époque, n’était rien qu’une théorie de philosophie, une abstraction métaphysique, à l’époque dont nous parlons. En vain les hommes, harassés de la lutte, faisaient des traités par lesquels la paix était assurée aux deux religions. Dès qu’il s’agissait de pratiquer cette paix, l’impossibilité naissait de toutes parts. Après quelques semaines d’épreuves, et lors même que l’union était le plus désirable, chaque jour on devenait plus odieux les uns aux autres. On ne savait point respecter profondément ce que l’on abhorrait le plus. La franchise de la foi inspirait la franchise des haines. Comment le catholique et le protestant auraient-ils vénéré l’un dans l’autre le culte de l’enfer ? Ces idées de nos jours hurlent avec le XVIe siècle. En rapprochant leurs églises, les hommes des Pays-Bas s’étaient placés au milieu de tentations de violence auxquelles il était impossible qu’ils résistassent. Bientôt ils s’aperçurent qu’en se réunissant, ils s’étaient trompés d’ennemis. Le véritable adversaire de chaque faction religieuse, c’était la religion opposée.

Dès qu’une religion était dominée par l’autre, elle réclamait la liberté. À peine l’avait-elle obtenue, elle prétendait à la domination : les catholiques parce qu’ils y étaient accoutumés, les protestans parce qu’ils n’avaient de sécurité que là où ils régnaient, et nul ne se contenta même de l’impunité.

On a vu que la violence seule fut en état d’extirper des provinces méridionales le germe du protestantisme : il serait plus facile de montrer que partout où le protestantisme a laissé la liberté à l’église ennemie, il n’a pas tardé à disparaître déshonoré. On a accusé d’intolérance l’Angleterre, la Hollande, la Suisse, l’Allemagne du XVIe siècle. Comment ne voit-on pas que l’intolérance était au fond de tous les cœurs ? La liberté de conscience, c’était l’utopie. Quiconque prit cette utopie pour une réalité et voulut y asseoir un gouvernement croula sur-le-champ dans le vide.

En un mot, la question était ainsi posée : l’ancienne religion immuablement résolue à extirper tout ce qui n’était pas elle, la nouvelle sommée, au nom de son principe, de se laisser étouffer sans résister ; chez l’une l’offensive, chez l’autre la résignation. Dans ces termes, l’issue était évidente et le résultat ne pouvait se faire attendre. Si la religion nouvelle eût pris pour règle d’épargner l’ancienne, nul doute que dans un temps donné celle qui épargnait son adversaire n’eût disparu devant celle qui ne perdait pas une occasion de l’anéantir. Reprocher au protestantisme naissant son intolérance, c’est lui reprocher d’avoir voulu vivre. Il prit au catholicisme ses armes, il sut frapper comme il était frappé, et c’est ainsi qu’il donna pour base à son église l’Angleterre, la Suède, la Hollande, la Suisse, une partie de l’Allemagne et de la France. Par tout autre moyen, la réforme, bientôt réduite à un parti de sectaires chargé des opprobres de l’anathème, n’eût pu trouver un coin de terre pour s’y réfugier. Théodore de Bèze, plus littérateur que théologien, conseillait cette politique d’ascétisme. Les états de Hollande, soutenus par Marnix, furent, ce semble, des théologiens mieux inspirés. À Leyde et dans l’union d’Utrecht, ils votèrent unanimement l’interdiction de l’ancien culte, et par là ils donnèrent au nouveau le temps de croître sans péril.

Voilà comment la révolution hollandaise rompait une à une les mailles du filet dans lequel ses adversaires prétendaient l’envelopper dès l’origine, et ce qui frappe dans cette lutte, c’est le bon sens imperturbable. De quelque manière que l’on s’y prit, séduction, grâce, suffrage universel, liberté de conscience, on ne put jamais convaincre ces hommes que la logique exigeait qu’ils livrassent leur cause, qu’ils étaient engagés par leur victoire à s’avouer vaincus, et que, s’ils avaient gagné la liberté, c’était uniquement pour la perdre. Ces têtes dures se refusèrent jusqu’à la dernière extrémité à de pareilles conclusions. C’est, je pense, que ces hommes grossiers s’attachaient aux résultats et point à la lettre, qu’ils ne regardaient pas les conquêtes morales de leur révolution comme une expérience à faire, mais comme un acte de foi, une œuvre de Dieu irrévocable, inaliénable, qu’ils n’avaient pas le droit de remettre en doute ; du reste, s’inquiétant peu de paraître illogiques s’ils sauvaient la vérité, renonçant aisément au triomphe des mots, mais inébranlables sur les choses.

Dès qu’il fut évident que la réforme ne se laisserait pas extirper par le catholicisme sous le prétexte de la liberté de conscience, la pacification de Gand fut rompue au fond des cœurs [5]. On s’était promis réciproquement l’impossible en s’engageant à respecter ce que l’on méprisait le plus. De toutes parts, l’union est rejetée par l’opinion avant de l’être officiellement dans les actes publics, et, comme il arrive après que l’on a tenté des rapprochemens de ce genre, on éprouvait les uns pour les autres un redoublement d’aversion. Il y avait cette différence dans la violence des uns et des autres, que chez les catholiques elle semblait une sorte de droit acquis par la possession, — chez les protestans une nouveauté qui en devenait plus impossible à supporter. Aussi les catholiques furent-ils les premiers à rompre une trêve abhorrée. Ils le firent dans l’acte de la confédération d’Arras, manifeste où respirent enfin librement les haines que Guillaume et Marnix avaient tenté d’assoupir. Comme il n’est rien de plus douloureux pour les hommes que d’être assujettis à des institutions ou à des idées qui leur sont supérieures, on voit par le langage des partis catholiques et protestans tout ce qu’ils avaient souffert moralement sous le règne passager des principes de tolérance auxquels n’avaient pu s’élever ni les uns ni les autres ; ils rentrèrent dans l’ancienne barbarie avec une sorte de volupté. Le signal est un redoublement de reproches et d’invectives.

À ce moment, les deux races se séparent avec éclat. Comme deux fleuves qui se touchent à leurs sources se dirigent pourtant vers deux mers opposées, ainsi les Hollandais et les Belges, qui se touchaient à leur berceau, se précipitent d’un cours égal, les uns dans la liberté, les autres dans la servitude. Et chacune de ces races éprouve au milieu de la misère publique cette paix et cette joie que l’on ressent toujours quand on rentre dans son caractère et dans sa nature propre. Les provinces wallonnes, le Brabant, l’Artois, le Hainaut, rentrent d’elles-mêmes dans le catholicisme, et, par une conséquence nécessaire, dans le sein de la monarchie espagnole. Le seul point par lequel elles tenaient à l’ordre nouveau était la réforme. Cet anneau rompu, elles retombent aussitôt dans l’ancien vasselage. La nationalité s’engloutit, mais l’orthodoxie est sauvée.

Ces provinces s’épuisent désormais à enchaîner de leurs chaînes leurs anciens alliés : elles redeviennent esclaves, mais du moins elles ne sont plus partagées entre deux directions contraires, — un reste de nationalité qui les pousse à l’indépendance, une église qui les ramène au joug. C’est une erreur de croire que la servitude soit toujours douloureuse pour les peuples. L’esprit de suite leur est tellement nécessaire, que la servitude leur devient douce quand tous les élémens sociaux concourent à cette servitude, et quand surtout la religion s’accorde avec elle et la décore. On voit alors peu à peu se produire dans l’état une sorte d’harmonie semblable à la mort, et les peuples goûtent l’esclavage sinon avec volupté, du moins sans douleur.

Tel fut l’état des provinces wallonnes et de la Belgique pendant plus de deux siècles, sans que dans cet intervalle aucune grande crise ait attesté une souffrance vive dans les masses ; elles montrèrent une infatigable patience à subir le joug, parce qu’il était d’accord avec le principe de leur foi, et rien n’importe plus aux peuples que de se sentir d’accord avec eux-mêmes. Il n’y a guère que les contradictions violentes qui leur soient vraiment odieuses. Longtemps tourmentée par la contagion de l’esprit novateur, celle société, enfin revenue aux croyances de Philippe II, revient naturellement à son empire. Elle a trouvé son centre de gravité dans la servitude ; elle va s’y reposer deux siècles et demi.

D’autre part, avec un semblable esprit de suite, la Hollande et la Zélande, dégagées enfin de tout lieu avec l’ancienne église, se précipitent d’un mouvement pareil vers un nouvel ordre politique, et ces peuples mettent à rejeter la servitude la même patience admirable que les autres à la supporter. Ceux-là donnent quatre-vingts ans de misère, de famine, d’exil, de bannissemens, de guerres à leur cause, sans demander un seul jour leur salaire, tant il est doux de combattre pour une idée morale ! Il est véritablement frappant que cette poignée d’hommes, les plus positifs de tous, comme on dit aujourd’hui, n’aient pu être ni lassés, ni rebutés par aucun sacrifice, et qu’ils n’aient jamais demandé, avant d’avoir vaincu, combien leur serait payée leur victoire. Lorsqu’on réduit une révolution à un avantage matériel, chacun est toujours disposé à mettre en balance ce qu’elle rapporte et ce qu’elle coûte, sauf à l’abandonner pour peu qu’elle s’endette. Il en est autrement lorsqu’une idée religieuse ou morale est au fond : c’est une valeur infinie qui ne peut être mesurée par aucun sacrifice ; la pensée ne vient à personne de comparer ses services avec cet infini.

À peine séparées, les provinces du midi et celles du nord se trouvent à une distance incommensurable l’une de l’autre. On ne comprend plus qu’elles aient songé un moment à ne former qu’un seul corps : les premières ont disparu dans la monarchie espagnole, sans même garder leur nom ; les autres, érigées en république, pleines d’une vie surabondante, font reculer l’Espagne au bout de l’Europe et la dépouillent dans le reste du monde.

La révolution hollandaise a réussi, parce qu’elle s’est donné pour base une révolution religieuse, parce qu’elle a osé profiter de sa victoire et la prendre au sérieux, parce qu’elle s’est donné le temps de grandir avant d’amnistier son adversaire et qu’elle l’a mis dans l’impossibilité de la surprendre, parce qu’elle a refusé toute capitulation avec le principe qui lui était inconciliable, enfin parce qu’en abjurant le catholicisme elle a coupé le câble qui la liait à la monarchie espagnole. Le reste a suivi de soi-même. C’est aussi pourquoi la révolution dans les autres provinces, n’ayant l’ait aucune de ces choses, a été extirpée si aisément jusque dans son germe.


VIII

Le plein divorce des deux races ne pouvait s’accomplir sans que chacune d’elles ne jetât sa malédiction sur l’autre. Dans cette mêlée, les deux principaux auteurs de la pacification étaient nécessairement désignés à l’exécration des catholiques ; la jalousie des nobles se joignant au déchaînement du clergé, ce fut un cri de fureur contre Guillaume d’Orange et contre Marnix de Sainte-Aldegonde. Le dernier surtout se trouva soumis à la plus cruelle des épreuves. Les hommes de sa race, de sa langue, ceux avec lesquels il avait commencé la lutte, se rejetaient dans le camp opposé. Après avoir éveillé les peuples à la liberté, ils couraient tête baissée au-devant du despotisme. Marnix sacrifierait-il sa foi religieuse et politique à l’entraînement des hommes de sa race ? Renié par son pays, se renierait-il lui-même ? Essaiera-t-il du moins de cacher sa défection sous l’apparence d’une soumission à la volonté du plus grand nombre ? Il n’hésita pas un moment sur ces questions. Quand la Belgique se perdait, il s’obstina à la sauver par la Hollande ; il crut qu’il pourrait arracher à l’Espagne les dix provinces soumises avant qu’elle les eût dévorées.

En 1579, Marnix reçoit des états-généraux des provinces du nord la mission de préparer, de concert avec le prince d’Orange, un plan de constitution pour la république naissante. Il rédigea ce plan [6] ; c’est le principe de ce que l’on a appelé l’union d’Utrecht, pacte fondamental de la république des Provinces-Unies.

À ce moment de complète rupture, Aldegonde voulut donner un suprême avertissement à la Belgique [7] ; il saisit l’occasion des invectives d’un gentilhomme wallon pour prendre à partie la noblesse des provinces qui venaient de passer à l’ennemi. C’est sur les jalousies, les cupidités, les arrière-pensées de cette noblesse, qu’il rejette le crime de la défection. L’auteur du compromis sentait sa force contre les hommes qu’il avait eus pour premiers compagnons dans sa déclaration de guerre au concile de Trente et à la monarchie d’Espagne. C’est à lui qu’il appartient de peindre l’apostasie de ces jeunes chefs de gueux, aujourd’hui cachés sous la livrée de l’Espagne. Il le fait sans pitié. Quel ménagement a-t-il à garder avec eux ? Le temps de la diplomatie est passé. La destinée de la Belgique est écrite dans ces rudes paroles :


« Quelle paix ou assurance ayez-vous même avec l’Espagnol, sinon que pour un temps vous vous courberez sous sa gaule pour manger votre saoul de ses glands, jusqu’à ce que le reste du haras étant réduit en son étable, il ait loisir de vous mener à la boucherie ? Le feu seigneur et comte d’Egmont, seigneur accompli en toutes vertus, si ces caresses espagnoles ne l’eussent à la fin fait égarer, promit à M. le prince d’Orange, à MM. les feux amiraux de Hornes et comte de Hoogstraeten toute assurance, paix et repos et prospérité, s’ils se voulaient venir à Bruxelles rendre entre les mains du duc d’Albe, comme il avait fait. L’un le crut, les autres furent plus avisés ; mais la paix, qu’il avait promise aux autres, lui fut si mal assurée, qu’il la paya de sa tête. Ces bonnes gens-ci, ne voulant devenir sages par exemple d’autrui, tachent d’en faire tout autant, hors qu’ils se persuadent qu’ils seront bien plus habiles. Et de fait, ils sont gens expérimentés et ont la barbe grise et le cerveau bien fait pour être plus sages que leurs ancêtres à garder leurs têtes. Ils nous font fête d’une paix en laquelle il n’y a non plus d’assurance que si nous-mêmes nous accommodions la corde au cou, et ne cessent de blâmer son excellence et tous ceux qui vous conseillent de vous garder de paix fourrée, de vêpres de Sicile et de noces de Paris, ni prêter l’oreille à la paix, si ce n’est à bonnes enseignes et avec bonnes assurances, afin que, outre la ruine que vous en receviez, vous ne serviez à toute la postérité d’exemple de sottise et d’avoir, à votre dommage, cru au conseil de jeunes gens éventés. »

La noblesse rejetait de nouveau aux réformes le titre de gueux, dont elle s’était longtemps parée ; elle reprochait au prince d’Orange qu’il n’avait de quoi se nourrir. Voici la réponse du champion fidèle de Guillaume :


« Certes, si son excellence n’a pas trop de quoi se nourrir au moins selon l’état qui lui appartient, c’est pour avoir libéralement et héroïquement employé tout ce qui lui restait du ravissement de la tyrannie espagnole au bien et salut de sa patrie, et parce que, encore journellement, sans avoir aucun souci ou soin de son particulier, il n’épargne rien qui soit en sa puissance pour avancer le public, se faisant pauvre pour soulager les calamités du peuple. Mais ceux-ci, je vous prie, qu’ont-ils pour se nourrir ? desquels on ne peut nier, de la plupart, qu’ils n’aient dépensé le peu qu’ils avaient de patrimoine en toutes insolences, débordemens, paillardises, masques, pompes et festins et ivrogneries ; et après, si du public on ne leur donne incontinent récompense de leurs services, telle qu’ils demandent, les voilà à cheval, rangés du côté des mal contens pour piller, branscater et rançonner le pays qui les a nourris et mis au monde, et se rendre esclaves à l’Espagnol pour lui vendre leur propre patrie à beaux deniers comptons, s’il est besoin, afin d’avoir quelque chose pour s’entretenir à faire la cour aux dames, ou par aventure se marier avec magnificence ! »


C’est là le côté politique : la noblesse accusée, séparée du peuple. À l’égard de la question religieuse, il fallait montrer comment le parti catholique ne s’est servi de la liberté que pour extirper la liberté. On vient d’échapper à ce péril par un remède héroïque ; Marnix insiste sur ce point, et avec quelle énergie déchaînée ! On y sent la bataille et le divorce irréconciliable des deux peuples :


« Ceux-ci qui, sous la tyrannie de l’Espagnol, ont par aventure engraissé leurs mains de la substance des pauvres gens que l’on accusait d’être hérétiques et se sont saoulés de leur sang, voyant que ce gibier leur commence à défaillir, et qu’il n’y a plus de confiscations pour remplir les abîmes de leur avarice, s’escarmouchent contre leurs ombres, criant qu’ils veulent avoir entretenu la pacification de Gand, comme si elle consistait à meurtrir et massacrer tous ceux qui ne veulent adhérer au pape de Rome ou a la messe, ou qu’elle eût été faite, non pas pour ôter la tyrannie, mais pour changer la tyrannie en plusieurs. Ils se plaignent qu’on a permis exercice de religion autre que romaine. II fallait donc bannir, extirper ou massacrer un peuple innumérable, lequel ne peut en sa conscience s’adonner à la romaine. Mais le bon est qu’ils crient qu’il faut ôter cette damnable secte et hérésie des calvinistes. Et cependant ils font profession de ne vouloir, savoir ni entendre ce que c’est, ni sur quels fondemens et raisons elle s’appuie. Certes, messieurs, quand il n’y aurait autre chose pour découvrir au monde leur inutilité, quelle marque plus claire saurait-on demander ? Et voilà la belle paix qu’ils veulent faire ! voilà la liberté à laquelle ils prétendent ! C’est de chasser leurs compatriotes avec lesquels ils se sont confédérés par un serment si solennel, vider le pays d’une infinité d’habitans, d’un grand nombre de marchands et manœuvriers desquels le trafic et l’industrie ont amené les richesses dans le pays, condamner les innocens sans les ouïr en justice, et puis ployer volontairement le col sous la gaule de Circé, pour entier en l’étable des pourceaux. Je ne répondrai pas aux injures du calomniateur qui, comme un chien enragé, voyant qu’il ne peut mordre ou nuire à son excellence, décharge l’écume de sa rage en abbois et hurlemens, incitant le peuple à le massacrer et déchirer à belles dents. »


Cependant, à mesure que le faisceau des dix-sept provinces se rompait, les chefs de la révolution lui cherchaient des appuis auprès des nations où la réforme était victorieuse. Dès 1578, Marnix avait été envoyé par les états en Angleterre pour entraîner Elisabeth. Sur le refus de la reine, on se retourna vers l’Allemagne. L’archiduc Mathias ayant été nommé gouverneur des Pays-Bas, ce fut une occasion d’envoyer une ambassade a la diète de Worms, convoquée par l’empereur. Le chef de cette ambassade des Pays-Bas fut naturellement Marnix. Il s’agissait de plaider la cause des Pays-Bas devant toute l’Allemagne rassemblée. Aldegonde profita de cette occasion avec une fierté et une audace qui annonçaient les destinées de la république hollandaise [8].Les biographes néerlandais n’ont pu s’empêcher de le comparer à Luther dans la diète de Worms : les temps étaient différens, les garanties personnelles plus assurées ; toutefois il faut avouer que, si Luther était venu annoncer dans Worms, devant le vieil empereur, une religion nouvelle, Marnix, par la fierté de son langage, révéla la naissance d’un état et d’un ordre politique nouveau, outre qu’il parlait en présence de ses ennemis les plus puissans et les plus acharnés : don Juan, l’Espagne, Rome, qui avaient là leurs représentans. On fut étonné que Marnix ne se contentât pas de supplier : il accusa ; il mit en cause le duc d’Albe, Requesens, don Juan, tous les pouvoirs officiels légitimes qui s’étaient succédé dans les Pays-Bas. C’était une révolution politique qui prenait la parole devant l’Europe du moyen âge. La majesté du langage ne pouvait couvrir la violence des attaques dans le tableau qu’il faisait de la domination espagnole :


« Nous ne dirons qu’un mot de ce que le duc d’Albe a fait de récente mémoire, car où est celui qui ignore dans quelle désolation a été plongée de son temps la basse Allemagne, auparavant si florissante. Quel pillage des biens particuliers ! quelle rapine des finances publiques ! quel sac des villes et des bourgades ! combien d’exactions intolérables et inouïes jusqu’ici ! combien de meurtres, de tueries des principaux de la noblesse du pays ! Bannissemens des personnes les plus innocentes, confiscations de leurs biens, viols des femmes et des vierges, déprédations des terres, profanation des lois les plus saintes, et les droits et privilèges du pays abolis et foulés aux pieds ! Pour tout dire, combien insupportable a été la servitude endurée de la part du soldat le plus superbe et le plus insolent qui fut jamais ! Et toutefois, s’il se rencontre ici quelqu’un qui pense que le bruit et la renommée de tant de cruautés surpassent la vérité des faits, que celui-là se rappelle la parole du duc d’Albe dans son dernier banquet, au moment de retourner en Espagne. Cet aveu suffira, puisqu’il se glorifiait publiquement d’avoir fait mourir plus de dix-huit mille huit cents hommes par la main du bourreau, sans compter la foule innombrable de ceux qui ont été massacrés dans leurs maisons ou tués sur le champ de bataille.

« Au duc d’Albe, chargé de butin et de dépouilles, ou soûlé de sang et de supplices, succéda le commandeur Requesens, lequel accrut les vieilles bandes d’une troupe nouvelle de soudards affamés, pour sucer, épuiser et tarir le peu d’humeur et de sang qui restait encore. »


Le langage d’Aldegonde ne fut pas moins fier quand il s’adressa aux Allemands. Il ne venait pas seulement demander leur appui, il les avertissait du danger que courait leur nation, et il montrait les marques du fer brûlant imprimé encore au front de l’Allemagne. Les hommes qu’il invoquait étaient unis par le sang, par l’origine, à ceux qu’on laissait égorger dans le nord. Tout le monde germanique se trouvait ainsi en péril, et la question s’élevait du premier moi à une question de race. Marnix excella surtout à provoquer la susceptibilité allemande, en la mettant aux prises avec la superbe espagnole. C’était là le point sensible ; il irrita la plaie au point de faire bondir le taureau germanique :


« Il ne faut point, messieurs les Allemands, que vous vous représentiez autre chose, sinon qu’il est ici question de votre affaire, de votre salut, de votre dignité, puisque les étincelles d’un feu si voisin n’ont point seulement atteint vos frontières, mais que les flammèches ont déjà pénétré jusqu’au plus intime de vos entrailles.

« Et si quelqu’un estime, après que les Belges seront opprimés, que les Espagnols se tiendront oisifs, et qu’ils n’envahiront point l’Allemagne de leurs armes victorieuses, celui-là se trompe étrangement, car cette débordée et démesurée convoitise de tout dominer ne peut se réduire à de si étroites limites que la basse Allemagne. Ni l’ardeur bouillonnante et l’outrecuidance espagnole ne peuvent être enfermées entre les digues et les bornes des Pays-Bas, puisqu’à grand’peine tout le monde leur suffit, et qu’au fond du cœur ils ont déjà dévoré la monarchie universelle. »


Il concluait ainsi :


« Il appartient à votre piété, à votre fidélité, prudens, révérens, illustres, généreux et nobles personnages, de penser à bon escient et diligemment en vous-mêmes combien il importe à toute l’Allemagne que les Pays-Bas ne soient arrachés du saint empire, comme cela arrivera infailliblement, si vous ne sortez de votre torpeur. Les états-généraux des Pays-Bas vous prient derechef et supplient par ma bouche de ne pas permettre plus longtemps que ces étrangers, dont l’insolence et l’orgueil sont à bon droit haïs de tout l’univers, viennent planter leur domicile sur le seuil même de l’empire, sur les remparts mêmes et les boulevards de l’Allemagne, assiéger les bouches et les avenues du Rhin, de la Moselle et de la Meuse, occuper les ports et les havres de la mer océane pour vous travailler el vous perdre, ni dégainer leurs glaives et couteaux pour vous égorger, quand ils auront mis le joug de leur cruelle tyrannie sur le cou de vos amis et de vos alliés. »


Jamais la réforme n’avait été montrée ainsi dans ses conséquences politiques. On sentait l’agora et le forum. C’était la parole libre d’un état moderne qui, à peine né, se présentait à la barre du moyen âge. Cette harangue, prononcée en latin, presque aussitôt traduite en français par Marnix lui-même, eut un immense retentissement en Europe ; la prose ne suffisant pas à l’émotion qu’elle avait fait naître, on la traduisit en vers flamands. Le peuple l’apprit par cœur. C’était la profession de foi politique de la république qui venait de surgir.


IX

Les secours qu’Aldegonde obtint de l’Allemagne se réduisirent à quelques milliers d’hommes sous les ordres de l’électeur palatin. La monarchie espagnole préparait un dernier effort De tous les points se dirigeaient à marches forcées de nouvelles troupes d’invasion contre les Pays-Bas. Toutes ces troupes se trouvaient dans la main d’Alexandre Farnèse, duc de Parme, le plus habile général et le plus heureux que l’Espagne eût encore rencontré. Le dernier jour de la révolution semblait arrivé ; son ennemi revenait plus nombreux de chacune de ses défaites.

Dans cette extrémité, le prince d’Orange et Marnix de Sainte-Aldegonde jettent encore une fois les yeux sur la France. Marnix expose dans les états-généraux à Utrecht que le moment est venu de choisir entre la France et l’Espagne. La nécessité oblige d’offrir le gouvernement des Pays-Bas à François, duc d’Anjou, frère de Henri III. Par là, l’indépendance des provinces affranchies sera placée sous la garde de la puissante nation française. En dépit de l’orgueil qui se soulevait contre cette proposition, la nécessité la fait accepter, les états-généraux suivent jusqu’au bout la raison de Guillaume, rendue irrésistible par l’éloquence de Marnix. Chose digne de remarque, dans une situation aussi désespérée, les assemblées prouvent à force de bon sens, d’abnégation, de véritable amour du pays, que les résolutions les plus promptes, les plus énergiques, sont possibles sans qu’on ajourne la liberté. Les états montrent, sous la conduite de leur orateur Marnix, la discipline d’une convention qui respecte au milieu même du combat les formes et les garanties du droit commun.

Qu’était-ce en effet que cette prétendue dictature de Guillaume ? Celle de la raison, du patriotisme, du génie ; d’ailleurs nulle autorité absolue, nulle force effective, pas même de gardes, un seuil toujours ouvert aux assassins, un recours perpétuel aux états, desquels tout dépend ; un conseil, sorte de comité de salut public, qui n’a guère que la puissance de chercher les moyens de vaincre, sans pouvoir en pratiquer un seul, ni dépenser un denier qu’avec le bon plaisir des assemblées.

Marnix est encore une fois chargé par les états de la grande négociation où chacun met un dernier espoir. Le 30 août 1580, à la tête de l’ambassade, il paraît à Plessis-lès-Tours dans la cour de Henri III. À la vue de cette figure fade et flétrie du duc d’Anjou, Marnix put comprendre quel triste appui il allait donner à la révolution, et pourtant dans ses lettres intimes règne un ton de singulière confiance. Est-ce fanatisme pour le sang français ? ou, par-delà le duc d’Anjou, voyait-il Henri IV ?

Aldegonde avait composé lui-même la constitution ou charte de liberté que le prince n’avait fait aucune difficulté de signer : c’est ce qu’il appelait la muselière du prince. Il crut qu’il le tiendrait aisément en bride par cette constitution, qui en effet inaugurait un droit politique tout nouveau en Europe. Le principe que chaque peuple a le droit de changer, quand il le veut, son gouvernement renversait le passé ; au lieu de l’ancienne légitimité, mystère du sang royal, apparaissait hardiment et sans voile la loi de nature. Dans ces termes, la constitution de Marnix était un vrai contrat social, qui faisait du prince le chef d’une république, non plus un souverain : premier coup porté avec éclat en Europe au principe d’hérédité monarchique. « Rien de si grand, dit avec raison un savant historien [9] de nos jours, n’était sorti encore du protestantisme. »

Marnix avait eu l’art de faire signer par la France la constitution qu’il avait puisée dans la république de Genève. Par malheur il oublia, selon le mot de Grotius [10], quel faible rempart c’est pour la liberté d’un peuple que le serment d’un prince. Il tomba dans une erreur ordinaire aux hommes doués du plus grand sens : il crut que le duc d’Anjou aurait au moins l’espèce de raison que lui commandait son intérêt. Accoutumés à manier des hommes chez qui le bon sens abondait, Guillaume d’Orange et Marnix ne se mirent point en garde contre l’extravagance du Valois. C’est la seule chose dont ils ne se défiaient pas.

Traînant partout avec lui son prince emmuselé, qui veut l’avoir pour témoin de ses actions, Marnix se rend en Languedoc à la cour de Henri IV. Il propose de donner le Béarnais pour capitaine et pour allié aux Pays-Bas. L’accord est conclu sous la condition que cesseront les guerres religieuses de France. Marnix y emploie toute son autorité sur les siens, témoin la lettre qu’il adresse aux églises protestantes du Languedoc pour les lier à la cause générale de la liberté de religion. Un projet le ramène à Londres ; il espère marier le duc d’Anjou à la reine Elisabeth, et donner ainsi l’appui de l’Angleterre aux Pays-Bas. La reine se prête complaisamment à cette proposition. Marnix écrit aux états qu’il a vu les deux amans échanger leurs anneaux. Déjà l’on frappe à Londres des médailles, où l’on voit d’un côté le buste d’Aldegonde, de l’autre Elisabeth, sous les traits de Vénus, qui met la couronne sur la tête d’Anjou. Au reste, cet étrange sauveur a peur de la mer ; il craint la traversée [11] ; une fois entré en Angleterre, il n’ose plus en sortir [12].

Après des efforts inouïs, quand Aldegonde sait mieux que personne ce que vaut Anjou, il réussit enfin à l’embarquer et à l’amener en Belgique. Il conduit à Anvers le prince français, au milieu des éclats de la joie publique, empoisonnée un moment par une première tentative d’assassinat contre Guillaume d’Orange. Les villes dévastées, épuisées, s’ouvrent partout au libérateur inconnu ; il était le gage de l’alliance avec la nation française. Les Belges et les Hollandais avaient fait taire leur orgueil national ; ils étaient allés chercher un étranger. Du moins, sous son gouvernement tempéré, ils allaient respirer à la faveur des garanties presque républicaines que Guillaume et Marnix avaient eux-mêmes dictées. Le duc d’Anjou, dans une proclamation, annonce qu’il est poussé uniquement par un principe de compassion naturel au sang de la France, qu’il ne veut que délivrer le peuple du cruel couteau de ses impitoyables écorcheurs [13].

Marnix présidait le conseil privé. Il croyait au moins par là fermer la porte aux trahisons. On sait comment finirent ces fêtes. Les conditions que Marnix avait fait jurer au duc d’Anjou ne servirent qu’à hâter la perfidie. Les têtes folles de la noblesse française se croyaient humiliées, si le prince n’était pas absolu. Limiter son autorité, c’était réfréner leur droit à la violence. Cette noblesse ne pouvait accepter des institutions républicaines qui répugnaient à toutes ses traditions. La liberté d’autrui lui semblait une injure, et elle mettait sa vanité à imposer aux autres sa propre servitude. Était-ce d’ailleurs à des Belges, à des Bataves de jouir d’un bien qu’elle ne connaissait pas ? Il n’en fallut pas tant pour pousser le duc d’Anjou. On se rappelle trop bien comment, non content de posséder les peuples qui s’étaient librement donnés à lui, il voulut s’emparer d’eux en une nuit. Le cri des Français : Vive la messe ! tue ! tue ! retentit à un moment donné dans toutes les villes qui les avaient accueillis. Ils croyaient avoir affaire aux populations complaisantes de Naples ou de Florence. Les rudes bourgeois des Flandres, éveillés la nuit, en chemise, eurent assez aisément raison, la hache à la main, de ces jolies bandes de mignons. C’est dans Anvers que la lutte fut le plus sanglante : la ville vomit en quelques heures par-dessus les murailles ses libérateurs. Anjou va mourir à Château-Thierry, laissant, après tant d’opprobres, un long ferment de haine contre le nom français chez des peuples qui n’oublient rien. Duplessis-Mornay, la conscience la plus droite qui fut jamais, écrit à Marnix : « Nous avons perdu la réputation de foi, et maintenant ne l’avons pu retenir de vaillance. Quant à moi, ce fait m’est une arrhe de malédictions sur notre nation… Elle n’a but, ce semble, que sa ruine et son déshonneur. »

On a peine à comprendre qu’après cette leçon Guillaume et Marnix se soient obstinés encore à espérer en la France, et même à se servir du duc d’Anjou. Il fallut que la mort le leur ôtât des mains pour les guérir de la fantaisie de renouer avec lui, tant la nécessité était forte, le péril urgent, et tant surtout le nom de la France enfermait alors d’espérances en germe ! Au reste, ce fut la première atteinte portée à la popularité de Guillaume et de Marnix. Beaucoup les accusaient de vouloir tout livrer au parti français, devenu odieux ; d’autres signalaient l’ambition du prince et parlaient d’un article secret qui lui assurait la Hollande et la Zélande. Les plus fidèles avaient peine à pardonner à ces profondes têtes d’être si aisément tombées dans les filets de quelques mignons de cour.

La folie du duc d’Anjou profita à la révolution qu’il voulait détruire ; s’il eut fait ce qui était raisonnable, les Valois eussent pu régner sur les Pays-Bas, mais la république hollandaise aurait difficilement pris naissance. Au contraire, on voit une république surgir par la nécessité, après que tous les rois d’Europe ont refusé d’en prendre la place.


X

Dans ces années si remplies où Marnix soutenait avec Guillaume d’Orange presque tout le poids de la lutte politique, il combattait l’ennemi au cœur même de l’église par de vastes travaux de controverse et de doctrine religieuse. C’est une chose particulière à la réforme hollandaise, que son premier homme d’état après Guillaume soit en même temps son premier théologien. Apôtre et diplomate, Aldegonde est tout cela de 1577 à 1583.

C’est en négociant à Worms avec l’empereur, en France avec Anjou et Henri IV, en Angleterre avec Elisabeth, qu’il engage et soutient sa volumineuse controverse théologique contre Baius, l’un des docteurs du concile de Trente. Il établit et défend dans ses traités latins en forme de lettres ce qui devient le credo de l’église hollandaise. Il avait posé deux questions [14] qui renfermaient toute la révolution religieuse : la première sur le fondement de l’autorité de l’église catholique, la seconde sur la sainte cène. Dans une vue historique qui le distingue des théologiens de la renaissance, il attribuait à la barbarie du moyen âge ce qu’il nomme la barbarie du dogme catholique. On ne fit jamais un appel plus direct à la raison que dans les lignes par lesquelles il termine : « Vous ôtez des choses le jugement et la raison ; pour moi, j’aimerais mieux être changé en brute que devenir l’esclave abject des erreurs et des passions d’autrui. »

Baius eut le tort de publier ses réponses sans les lettres de Marnix, et de se donner ainsi une facile victoire. Il eut un tort plus grand : ce fut d’affecter une pitié méprisante pour les novateurs. Il avait couvert du nom de fraternité chrétienne l’orgueil du docteur. Marais fut indigné ; il donna depuis ce moment à la discussion un ton rude et véhément qui contraste avec la méthode géométrique par laquelle il avait débuté. À ce mot de fraternité, prononcé au milieu des massacres, il répond par une malédiction ironique :


« Votre pitié ! votre fraternité chrétienne ! Si je voulais en parler en détail, je montrerais aisément combien vous avez surpassé la férocité des barbares ; mais je ne souillerai pas notre discussion d’une si odieuse histoire. Sans que nous prenions la parole, les choses crient assez haut, témoin tant d’édits impitoyables frauduleusement arrachés aux rois et aux princes pour nous exterminer, témoin tant de provinces et de contrées répandues dans tout l’univers qui ont reçu à leurs frontières plus de soixante mille des nôtres privés de leur pairie et de leurs biens, de leurs femmes, de leurs enfans, et accablés de tous les genres de calamités ; témoin les massacres, le carnage de ceux que, sans différence ni de sexe ni d’âge, l’eau, le feu, les gibets, la fosse, les tenailles ont dispersés en France, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne et jusqu’aux extrémités des Indes ; témoin nos lamentables guerres civiles, dans lesquelles vos pontifes romains et vos sublimes majestés, pour conserver en paix leurs fastes et leurs délices, n’ont cessé de porter leurs torches funèbres, pendant que l’univers chrétien presque tout entier se déchire les entrailles ; témoin enfin ces fameuses tables de proscription de Philippe, roi des Espagnes, où de toutes parts il provoque contre nous les empoisonneurs, les sicaires, les parricides, les sacrilèges, en un mot tout ce qu’il y a de scélératesse parmi les hommes, au meurtre, à l’assassinat, à l’empoisonnement. Et ce n’est pas seulement l’impunité qui est assurée à tant de forfaits, mais encore une immense récompense ! Si c’est là votre pitié, votre fraternité chrétienne, je ne puis comprendre ce que sera votre cruauté [15]. »


En France, en Suisse, en Allemagne, c’étaient des prêtres qui avaient fondé la théologie nouvelle. On fut étonné de voir dans les Pays-Bas un homme du monde, un diplomate, un homme de guerre parler avec l’autorité d’un prêtre. L’auteur du compromis des nobles devenait le fondateur de l’église batave. Cet apôtre était un laïque, et cela contribua à donner à l’église hollandaise son caractère particulier entre toutes les églises de la réforme. Marnix se distingue de l’église allemande par son opposition à toute interprétation mystique, de l’église de Genève par son génie cordial. Il a la simplicité d’un vicaire savoyard protestant, ni les superstitions antiques, ni les exaltations nouvelles, — le sens droit d’un homme d’affaires dans un christianisme primitif. Non content d’unir les luthériens et les calvinistes, il protège même les anabaptistes, et répand ainsi dans les fondemens de la réforme néerlandaise une ébauche de cette église libre qui s’épanouit aujourd’hui avec tant de puissance aux États-Unis. Les Hollandais lui doivent l’esprit nouveau par lequel ils ont rompu les derniers liens de la hiérarchie sacerdotale. Dans un livre plein de piété pour sa mémoire, écrit il y a peu d’années par un savant ministre d’Amsterdam [16], je rencontre ces mots qui sont comme le texte de l’ouvrage : « Je contemple avec vénération le rang élevé qu’occupe Marnix dans notre histoire. Après lui, Guillaume Ier et Guillaume III ; après eux, sous la bénédiction de Dieu, la prospérité et le salut du protestantisme ! »

L’originalité de Marnix comme théologien est d’affranchir le calvinisme de l’esprit puritain. Selon lui, le caractère sombre, atrabilaire du calvinisme, voilà le grand obstacle à la victoire des réformés. Lorsqu’il a converti le prince d’Orange, ce dernier lui a longtemps opposé le rigorisme genevois comme le bouclier d’Ajax. Lui-même, Aldegonde, déclare que la morosité [17] calviniste est le contraire de sa nature, portée aux rires, aux jeux, à la jovialité brabançonne [18]. Il veut un christianisme serein, aimable, enjoué, qui ne défende rien de ce qui n’est pas formellement défendu par l’Évangile. C’est lui qui a dû prononcer ce mot répété depuis : « Il ne suffit pas que vous soyez aimable pour Dieu ; faites que les hommes en voient aussi quelque chose. » Aussi ce rigide théologien se plaisait-il à la danse [19] au grand scandale des docteurs et des pharisiens, qui ne manquaient pas de lui reprocher qu’un pareil divertissement s’accordait mal avec la gravité de sa position, à quoi il répondait dans ses vieux jours : « Je ne me suis jamais fait scrupule dans aucune situation de récréer mon esprit et de réparer mes forces après le travail et les études par la course, par les jeux, par des gestes risibles et même par la danse au son de la guitare. Si l’on me prouve que j’ai péché en cela, je tâcherai de me corriger, bien qu’il soit difficile à mon âge de revêtir une autre personne que celle qui a été la mienne jusqu’ici. »

Un plan d’éducation qu’il adressa à Jean de Nassau, et que j’ai lu en manuscrit à la bibliothèque de Bruxelles [20], complète heureusement les œuvres religieuses de Marnix. On y trouve une foule d’aperçus nouveaux encore au moment où j’écris. C’est un système d’éducation pour une société libre et républicaine : « Je veux que mes élèves, au lieu de croupir dans l’oisiveté domestique, soient un jour l’ornement et l’appui de la patrie, des citoyens, de tout le peuple ; je veux que leurs études aient pour but de les préparer à la discussion des affaires publiques, à la pratique des intérêts populaires, à l’administration des villes et des états. Il faut donc que la langue latine soit subordonnée à la langue nationale, non pas celle-ci à la latine. » L’obligation de la mère de nourrir son enfant est appuyée sur les mêmes raisons que dans l’Emile : la sainteté des mœurs, l’amour du foyer. Marnix a aussi deviné la méthode et presque le mot de Rousseau : « Des faits, des exemples, non des maximes. » Pour principal système, l’induction socratique ; que l’enfant découvre lui-même la règle et qu’il ait la joie de la découverte ; éveiller la spontanéité de l’esprit plutôt que la mémoire ; non pas une science morte, mais une science dont la confirmation puisse se trouver dans les actes de la vie privée et publique ; que l’éducation soit partout, dans les conversations, à table, dans les jeux, les promenades, plus que dans les écoles ; point de rhétorique, beaucoup d’histoire, surtout l’histoire nationale dans la langue nationale ; parmi les anciens, les Grecs ; parmi les Grecs, Thucydide et Plutarque ; chez les modernes, Froissard, Commines ; pour les plus délicats, Érasme, Melanchthon ; l’étude comparée au moins de deux langues modernes ; la physique, la géométrie, la cosmographie, l’économie politique ; un art manuel, une sorte de métier semblable à celui de l’orfèvre qui exerce en même temps le goût, l’intelligence, et tienne le corps en haleine ; au reste ni verges, ni fouet, ni sévérité exagérée dont l’effet est d’hébéter les facultés natives et de changer les hommes en troupeaux, mais une sorte de tribunal moral dont les membres seraient les enfans eux-mêmes qui jugeraient entre eux les failles dans les cas ordinaires, institution ingénieuse empruntée aux Perses de Xénophon, qui aurait pour but de nourrir le sentiment de la justice ; — et pour couronner ce système d’éducation où tout est vie, nature, mouvement, observation, fécondité, formation d’une créature libre dans un état libre, les voyages en France, en Allemagne, en Angleterre, partout en Europe, excepté dans la molle Italie, qu’il est trop périlleux de visiter avant les vingt-cinq ans écoulés ! Ce même esprit de sérénité, d’indépendance, d’élévation indulgente qui est le contraire des idées sous lesquelles nous voyons ordinairement la révolution du XVIe siècle, éclate à chaque ligne dans ce plan d’éducation qui semble bien souvent une ébauche de l’Emile corrigée par Franklin.

XI

J’arrive à ce grand siège d’Anvers on triomphent les historiens du XVIe siècle. Arrêtons-nous à ce moment, le plus important de la vie publique de Marnix, puisqu’on a voulu lui faire un opprobre de son meilleur titre de gloire et qu’il a demandé vainement des juges tant qu’il a vécu. Le temps est venu de finir ce procès.

Anvers était le boulevard de la révolution dans les provinces méridionales. Les états du Brabant y siégeaient. Le protestantisme avait là sa tête de pont fortifiée. La supériorité du duc de Parme sur les capitaines qui l’avaient, précédé fut de comprendre qu’au lieu de continuer la guerre de détails, où s’étaient usés ses prédécesseurs, il devait écraser la Belgique dans Anvers. En frappant un grand coup sur l’Escaut, il romprait la communication des Flandres et de la Hollande ; il affamerait la Belgique et la mettrait dans l’impossibilité de s’approvisionner d’armes, ou de recevoir les troupes qui arrivaient de Zélande, d’Angleterre et d’Ecosse. Tant que les confédérés conservaient leur place d’armes, les succès remportés contre eux dans le reste des Pays-Bas étaient inutiles ; la vie leur revenait par la grande bouche de l’Océan ; pour les étouffer, il fallait la fermer.

Pendant que le duc de Parme concentre son armée pour une aussi vaste opération, Guillaume d’Orange songe à mettre en des mains sûres le dernier rempart de la liberté civile et religieuse. C’est encore Marnix qu’il choisit pour ce poste d’honneur : il le nomme bourgmestre d’Anvers. Marnix s’en défendit longtemps, soit inexpérience de la guerre, soit plutôt qu’il craignit que les haines dont il était l’objet depuis l’affaire du duc d’Anjou ne compromissent la chose publique [21]. Guillaume répondit qu’il jugeait d’avance la place perdue, si Aldegonde n’acceptait le commandement ; il ajouta un mot qui prouve à quel point il connaissait le réformateur des Pays-Bas : « Sainte-Aldegonde, souffrons que l’on marche sur nous, pourvu que nous puissions aider l’église de Dieu. » Afin d’augmenter l’autorité de son lieutenant, il voulut le faire marquis. Aldegonde refusa le titre, qui ne s’adressait qu’à la vanité ; il accepta le poste du combat. Guillaume lui laissa des instructions pour le siège, après quoi ils se séparèrent. Ils ne devaient plus se revoir.

À peine Aldegonde s’est-il enfermé dans Anvers, qu’il reçoit la nouvelle du plus grand malheur qui pût le frapper. Il y avait deux ans qu’il l’avait annoncé en lisant les dernières lignes de l’Apologie que le prince d’Orange avait opposée aux poignards de Philippe II : « Tant qu’il plaira à Dieu me donner une goutte de sang, un seul denier de mes biens, un peu de sens, industrie, crédit et autorité, je l’emploierai, je le dédierai, je le sacrifierai à votre service… Voilà ma tête, disposez-en pour votre bien, salut et conservation de votre république. » A ces mots, on avait entendu Marnix s’écrier hors de lui : Le prince est mort ! Sa prophétie venait de s’accomplir. Le roi catholique avait enfin rencontré le pieux assassin qu’il invoquait. Le 10 juillet 1584, Guillaume d’Orange était assassiné d’un coup de pistolet à Delft par Gérard Balthasar, qui, pour l’aborder, s’était présenté comme un ardent protestant, victime du parti catholique. Les dernières paroles du prince en expirant furent celles-ci : « Mon Dieu ! ayez pitié de ce pauvre peuple ! »

Guillaume d’Orange était mort pour la cause à laquelle trois de ses frères avaient déjà donné leur vie. Ce n’était pas un de ces grands ravageurs qui frappent les imaginations par les contradictions mêmes de leurs destinées, et que le peuple adore comme une image herculéenne de la force ou des bouleversemens de la nature. Il n’avait que des qualités solides et ne cherchait point à fasciner ; véritable héros de la réforme, il porte en lui le sûr génie de l’examen. Sa pensée n’a pas la trompeuse étendue de ceux qui ne laissent après eux qu’un long éblouissement et dont la gloire tyrannique est une embûche toujours tendue à la postérité. C’est l’homme d’une idée, mais il la réalise. Ne sacrifiant rien à la fantaisie, au hasard, il ne prête point à la légende ; il est tout bon sens, raison, réflexion, circonspection, jugement, esprit de suite, fidélité, solidité. La tête large, le front vaste et sillonné, les yeux couverts comme de la double paupière de l’aigle, ce n’est point une figure de poème qui amuse les imaginations et les aveugle. C’est une forte pierre angulaire sur laquelle une nation peut s’asseoir et se reposer sans crainte. Quels furent à cette nouvelle les premiers sentimens d’Aldegonde ? Il en reste un témoignage frappant dans le mémoire encore inédit [22] qu’il adresse aux états-généraux sous le coup immédiat de la mort de Guillaume. À travers les dehors d’une savante diplomatie, on y sent un désespoir profond. L’idée politique maîtresse de sa vie avait été d’unir toutes les provinces dans un même gouvernement confédéré. Il cesse de croire, après ce coup saignant, que les dix-sept provinces des Pays-Bas puissent désormais se relever et former un état indépendant. Avec une admirable netteté d’esprit, il expose les changemens de situation, les nécessités nouvelles, et, qui le croirait ? après l’expérience du duc d’Anjou, c’est encore chez les Français qu’il cherche le salut. Il répète que la France seule est capable d’arracher à l’Espagne cette grande proie des Pays-Bas, que d’ailleurs tout est changé, qu’il a bien pu auparavant embarquer le roi de France à pleines voiles dans la guerre, en réservant comme un abri suprême la souveraineté de la Hollande et de la Zélande par un contrat particulier et un article secret au profit du prince d’Orange, mais que, ce prince mort, on ne peut espérer obtenir pour un autre ce qui avait été accordé pour lui ; que le pays, ruiné, démembré, est quasi réduit à la seule ville d’Anvers ; que le peuple est harassé, oublieux des anciens maux, la noblesse ou neutre ou ennemie ; que du reste la Belgique et la Hollande, fussent-elles toutes deux indépendantes (chose impossible !), ne tarderaient pas à se déchirer l’une l’autre ; qu’il ne faudrait qu’une ville, un château, un pouce de terre, un différend, un trafic, un privilège usurpé, pour susciter et allumer une guerre intestine ; que tout bien considéré, il faut rondement et franchement se jeter entre les bras de la France, offrir à son roi toutes les provinces sans excepter la Hollande et sans nulle autre réserve que celle qui concerne la liberté et la pleine indépendance de l’église réformée, car c’était là, même dans ce moment de détresse, le point fixe, résistant, sur lequel Marnix ne transigea jamais. Dociles, comme toujours, à sa voix, les états envoient une députation solennelle chargée d’offrir à Henri III la souveraineté de toutes les provinces.

Quand je vois chez des peuples et en des temps différens tous ces hommes dont la patrie périt, Savonarole, Marnix, Guillaume d’Orange, s’obstiner à invoquer ce nom de France, je me demande si ce n’est pas là une grande charge d’avoir inspiré de pareils espoirs à de pareils hommes ? Quand la nation française se manque à elle-même, combien de mémoires elle offense !

Aldegonde avait clairement prévu que la Belgique restée catholique disparaîtrait de l’histoire pour des siècles ; il considérait comme un bien suprême pour elle d’être liée aux destinées de la France plutôt qu’au cadavre de l’Espagne. Une foi si inébranlable dans la grandeur de notre nation, tant d’obstination à se ranger de ce côté pour y chercher la liberté et le salut, comment n’en serions-nous pas touchés ? Mais ce que cet esprit si pénétrant, si prophétique à tant d’autres égards, si français dans son patriotisme étranger, n’a pu prévoir, c’est que la Hollande seule, abandonnée du monde, surnagerait de l’abîme. Il ne crut pas au miracle d’une république néerlandaise sortant du fond des eaux. Sa foi, si ardente, n’alla pas jusque-là : preuve nouvelle que dans les situations les plus désespérées (et quelle cause le fut plus que celle-ci ?) la sagesse, la raison, la logique humaine jointe à l’inspiration du patriotisme, ne suffisent pas pour conclure ! Au moment où la logique, le sens commun, le génie humain vous démontrent que tout est perdu, un rayon éclate, un peu de poussière se soulève, et c’est la victoire ! Dans son admirable mémoire aux états-généraux, Marnix a tout pesé à la balance de l’homme d’état et du grand citoyen ; mais il y a une chose qu’il n’a pas comptée et qui déjoue tout son calcul de désespoir, c’est que près de lui un enfant, un roseau, Maurice, fils de Guillaume, va surpasser son père.


XII

Telles étaient au fond les dispositions d’esprit de Marnix, lorsque s’ouvrirent les travaux du siège d’Anvers. Il cacha également aux assiégeans et aux assiégés son découragement ; aujourd’hui que son secret nous est connu, il est impossible de ne pas être frappé de la confiance superbe, de l’attitude enjouée et railleuse qu’il affecte pendant le siège, suivant les récits de tous les contemporains et principalement de Strada. À peine le bruit de la mort d’Orange est-il divulgué, que beaucoup de gens parlent tout haut de la nécessité de se rendre ; Aldegonde répond en faisant décréter la peine de mort pour quiconque proposera de capituler [23].

La place d’Anvers était alors ce qu’elle est aujourd’hui [24], un arc tendu dont la corde est le rivage de l’Escaut. Le système de défense indiqué par la nature des choses consistait à percer les digues qui contiennent le fleuve et à se couvrir ainsi de l’inondation. On réussissait par-là à se protéger contre l’ennemi, et à garder ses communications avec la Zélande. Si l’on parvenait à ce résultat, les approches étant rendues impossibles à une armée de terre, et la ville s’approvisionnant sans obstacle par eau, il était à penser qu’avec les moyens de guerre employés au XVIe siècle, le siège serait interminable, ou tout se réduirait à une action navale, et la supériorité croissante de la flotte hollandaise ne permettait pas de douter du résultat. Mais pour cela il fallait deux choses : d’abord que l’on se couvrit réellement de l’inondation du fleuve, sans nul égard pour les intérêts particuliers, puis que l’on pût compter en temps opportun sur la coopération de la flotte hollandaise. On verra bientôt que ni l’une ni l’autre de ces conditions ne fut remplie, sans qu’il y eût en cela aucune faute d’Aldegonde.

En sortant d’Anvers, si l’on suit l’Escaut par la rive droite, on rencontre à quatre mille toises de la ville une espèce de digue ou chaussée perpendiculaire au fleure. Cette digue, nommée Couwenstein, partageait déjà en 1584 la vaste plaine qui s’étend vers l’Escaut oriental ; elle s’élevait de dix-sept pieds au-dessus du niveau du fleuve quand le sol était inondé, offrant ainsi un chemin au-dessus des eaux aux troupes espagnoles ; de plus, elle faisait obstacle à la communication d’Anvers avec les escadres néerlandaises. L’instinct de la défense disait que la clé d’Anvers était là. Si cette barrière subsistait, les autres travaux de défense pouvaient devenir inutiles ; le grand intérêt de la jonction avec la flotte hollandaise était compromis ; Anvers devenait une place ordinaire.

Aucune de ces considérations n’échappa à Marnix. Soit qu’il suivit les conseils de Guillaume, soit qu’il obéit à son instinct propre, dès les premiers jours du siège il demande, il exige dans le conseil de la commune que cette digue soit rompue. C’est alors qu’il s’aperçut des difficultés de sa situation : il avait la responsabilité d’un chef d’armée, et il n’exerçait aucune autorité positive ; il n’avait que sa voix dans le conseil ; les fortes institutions communales de la Belgique le liaient étroitement. Il fallait qu’il comptât avec le corps des échevins, avec celui des chefs de milice et des métiers. Ces derniers s’opposèrent résolument à la mesure de salut ; ils avaient seize mille têtes de bétail dans les prairies, ils ne pouvaient les sacrifier, d’ailleurs où était la nécessité ? L’Escaut n’était-il pas libre ? était-il possible de le fermer ? Tant que le fleuve coulait devant Anvers, qu’avait-on à craindre ? Marnix raconte qu’à ce refus des autorités civiles ses cheveux se hérissèrent sur sa tête [25]. Avec son intelligence rapide, il vit que la place était perdue, et que la reddition n’était qu’une affaire de temps. Il ordonna la seule chose raisonnable qui restât à faire, la construction de forts à la jonction de la digue et de l’Escaut. Cet ordre précis ne fut pas même exécuté.

Avant l’investissement, il tente plusieurs sorties à la tête des troupes et de la milice, il dirige en personne une attaque sur Lierre [26] qui devait le mettre en communication avec Malines et Bruxelles. Ces attaques montrèrent combien peu il pouvait se fier à l’obéissance des troupes. L’un des chefs refusa de le suivre lorsqu’il sortait pour couvrir la déroute de la milice, il arriva même que les portes de la ville restèrent ouvertes à son insu pendant deux nuits. Quand il réclama les clés, les métiers prétendirent « qu’il usurpait leurs droits et voulait se rendre maître de la ville [27].

Cependant le plan du duc de Panne se dévoilait. Ce que le conseil d’Anvers avait jugé chimérique, Farnèse allait le réaliser. Il avait commencé le blocus d’Anvers avec seize mille hommes d’infanterie et dix-sept cents chevaux ; mais ces troupes devaient être augmentées par celles qui arriveraient du reste de la Belgique à mesure que les autres villes succomberaient, et les soixante-dix mille hommes qui faisaient le fond de l’armée espagnole entrèrent en effet peu à peu dans les rangs des assiégeans. Farnèse se proposait, ce qui semblait d’abord extravagant, de fermer par un pont de pilotis le fleuve à la fois marchand et guerrier de l’Escaut ; c’était un fossé à couvrir de deux cent cinquante pieds de largeur, de soixante de profondeur, qui croissait encore de douze pieds à la haute marée. Sur une plage sans bois, sans bateau, comment tenter un ouvrage semblable ? Alexandre Farnèse emploie son armée à creuser les canaux par lesquels il fait arriver les bois de construction ; il établit sur les deux bords deux estacades, l’une de six cents pieds de long, l’autre de onze cents ; restait un intervalle de six cents pieds qu’il remplit par un pont de bateaux ; le tout était défendu par des lignes de grandes barques armées de pointes de fer à la proue et à la poupe. Deux forts élevés aux deux extrémités, quatre-vingt-dix-sept pièces d’artillerie, quarante vaisseaux de guerre rangés sur les deux rives, quinze cents hommes protégeaient les travaux ; ils avaient été placés à trois mille deux cents toises d’Anvers et au coude du fleuve, de manière à n’avoir rien à craindre du feu des remparts.

Que faisait la flotte hollandaise ? C’était le moment pour elle de déboucher alors que les constructions ébauchées du duc de Parme n’étaient point encore affermies dans le fleuve. L’apparition des lourds vaisseaux des Hollandais eut promptement dispersé les travailleurs du duc de Parme ; mais pas une voile ne se montra, et une si grande inertie est encore une énigme aujourd’hui. Malgré les lettres pressantes, désespérées de Marnix, l’amiral zélandais Treslong s’obstina à ne pas sortir des forts ; on ne reconnaissait plus en lui l’ancien vainqueur de La Brille. Ainsi abandonné par la flotte, que pouvait Marnix ? Il reprend sur la rive gauche le fort de Liefkenshoeck, qui lui avait été enlevé, et il envoie, le 10 avril 1584, l’ordre signé de sa main de construire sous la protection de ce fort une batterie pour prendre en flanc les travailleurs sur les deux estacades. Cet ordre formel et qui existe fut encore une fois méconnu. Il s’embarque de sa personne sur la flottille d’Anvers et commande deux attaques contre le pont. Dans la première, il réussit à traverser la ligne des vaisseaux ennemis ; il désorganise le pont et ramène en triomphe trois galères ennemies. Dans la seconde, les matelots, découragés par l’absence des Hollandais, se mutinent ; ils refusent de faire voile. Les tentatives de Marnix ne pouvaient avoir de résultat que si elles étaient combinées avec celles de la flotte hollandaise. Cette flotte si attendue ne se montra pas ; elle ne parut que lorsque le pont fut achevé. Sur les instances d’Aldegonde, les états s’étaient décidés à mettre en jugement l’amiral Treslong : ils l’avaient remplacé par Justin de Nassau, fils naturel de Guillaume. La flotte hollandaise vint mouiller enfin dans l’Escaut, sur la côte du Brabant, à Lillo, à trois cent cinquante toises au-dessous du pont : c’était six mois trop tard.

À des travaux tels que ceux du duc de Parme et qui dépassaient de si loin la mesure de l’art de la guerre au XVIe siècle, il fallait opposer des moyens non moins extraordinaires. Le hasard voulut qu’Anvers renfermât un ingénieur qui devait être l’Archimède de cette autre Syracuse : il s’appelait Gianibelli. Il demanda à révéler son secret à Aldegonde. Ces deux hommes s’entendirent bientôt ; ils firent construire en secret ces immenses brûlots, machines infernales que les historiens du temps ont décrites avec une sorte de stupeur : c’étaient quatre vaisseaux dans lesquels on avait construit en maçonnerie une chambre de pierre de quarante pieds de long, où avaient été logées sept mille cinq cents livres d’une poudre préparée par Gianibelli lui-même ; on avait entassé au sommet un monceau de meules, de chaînes, de boulets de fer, de marbre, et même de pierres sépulcrales arrachées des caveaux des églises. Une mèche allumée, dont la longueur avait été proportionnée à la distance à parcourir, devait mettre le feu aux poudres sitôt que les navires seraient à portée du pont. À l’entrée de la nuit, les vaisseaux sont livrés au courant de l’Escaut ; ils étaient montés par quelques matelots qui devaient les diriger, et en descendre à la hâte quand le moment serait venu. Gianibelli et Aldegonde, dans l’attente de ce qui allait arriver, se placent sur le haut de la digue, sur la côte du Brabant.

Au milieu des ténèbres, quand l’horrible explosion se fait entendre, Aldegonde donne l’ordre à des chaloupes canonnières de se rapprocher des lieux et de s’enquérir de ce qui s’est passé. Les matelots, encore épouvantés, n’osent approcher de l’endroit de l’explosion ; ils font fausse route et reviennent sans avoir rien vu ; ils rapportent que la tentative a manqué. Gianibelli est insulté ; il eût été en danger de mort si Marnix ne l’eût protégé. Deux jours se passent ainsi sans que personne veuille redescendre l’Escaut.

Cependant des nageurs, qui avaient réussi à franchir la ligne du duc de Parme, finissent par entrer dans Anvers ; on sut par eux ce qui était arrivé. D’abord la flottille avait suivi en silence le cours du fleuve, précédée de treize brûlots enflammés qui devaient tromper sur la nature du danger. À la lueur de ces flammes charriées par le fleuve et qui se reflétaient aux deux rives sur les armes, les casques, les cuirasses, on avait vu les soldats du duc de Parme couvrir le pont, les estacades, les forts pour les protéger. Les brûlots, échoués ça et là, s’étaient consumés sans résultat. Des quatre bâtimens pesans et ténébreux qui les suivaient, le premier s’était englouti au milieu de la fumée ; deux autres avaient fait côte à la digue de Flandre, et déjà les soldats curieux s’étaient introduits dans leurs flancs pour les fouiller. Le quatrième avait pris la même direction ; mais au lieu de toucher terre, il était venu rencontrer le pont à l’endroit où les pilotis et l’estacade se joignaient à la ligne flottante. À ce moment, une explosion infernale avait ébranlé le sol au milieu d’une lumière éblouissante. La terre avait tremblé à plusieurs lieues ; le fleuve s’était ouvert jusqu’au fond de son lit. Huit cents hommes mis en pièces, leurs membres écharpés, dispersés d’un rivage à l’autre ; une multitude inconnue de blessés, deux des meilleurs généraux ennemis tués, Rubais et Billy ; le prince de Parme étendu par terre évanoui ; le pont brisé, l’artillerie perdue et ensevelie, les vaisseaux coulés bas, l’estacade de gauche fracassée et noyée, le fleuve rouvert, le passage libre, tout cela avait été l’affaire d’une seconde, au milieu d’une tempête de chaînes, de boulets, de meules de moulin, de pierres tombales, dont un grand nombre était allé s’enfouir de sept pieds en terre à une distance de mille pas. Un silence de stupeur avait succédé à l’explosion tant chez les Espagnols que chez les Hollandais, après quoi le premier qui s’était trouvé debout avait été le duc de Parme. Il s’était élancé vers les débris du pont, et, ramassant tout ce qu’il avait trouvé d’hommes valides, il s’était mis aussitôt, non à réparer le désastre (chose impossible dans un temps aussi court), mais à masquer les vides par quelque ouvrage léger, quelques faibles bâtimens qui peut-être suffiraient de loin à faire illusion à l’escadre hollandaise. Si celle-ci avait alors tenté le passage, nul obstacle ne l’eût arrêtée ; mais les précautions de Farnèse avaient en effet réussi à tromper les Hollandais : ceux-ci s’étaient laissé persuader, par une reconnaissance superficielle, que le pont n’avait pas été entamé. S’obstinant à ne pas mettre à la voile, ils avaient perdu la plus belle occasion qui se présenterait jamais de sauver Anvers et la Belgique, car déjà le duc de Parme profitait de ce temps de répit pour réunir ses bâtimens dispersés ; il allait sérieusement réparer son dommage. C’étaient là les nouvelles que reçut Aldegonde ; il résolut de redoubler. Il fit armer par Gianibelli une nouvelle flottille d’explosion : cette fois le succès fut complet, le pont resta ouvert pendant plusieurs marées. Par malheur, le vent se trouva contraire ; la flotte de Lillo ne put remonter le fleuve. Depuis cette dernière tentative, il semble que l’on eût renoncé à forcer le passage de l’Escaut. Il devenait en effet chaque jour plus difficile d’y réussir, depuis que les forts et les batteries du duc de Parme commandaient les deux rives.

L’espérance de s’ouvrir de vive force le chemin du fleuve ayant disparu, il fallut bien revenir au système proposé par Marnix. On reconnaissait enfin et trop tard combien cet orateur, ce théologien, ce philosophe avait eu le coup d’œil juste, lorsqu’à toutes les obsessions de la foule et à la routine des hommes du métier il avait répondu en montrant obstinément la digue de Couwenstein. C’était bien inutilement que l’on avait submergé la plaine. Cette chaussée qui apparaissait seule comme une ligne tendue au milieu des eaux frappait alors tous les regards. Il n’y avait plus qu’une opinion sur la nécessité absolue de la rompre. Si l’on pouvait y réussir, tout était encore sauvé. La barrière dont le duc de Parme avait fermé l’Escaut serait tournée ; ses gigantesques travaux deviendraient inutiles, ils seraient ridicules ; on irait tendre la main aux Hollandais à travers une mer artificielle où Farnèse ne pourrait s’engager, tandis que la flotte naviguerait librement au milieu des campagnes, des arbres, des maisons submergées.

Tels étaient les sentimens de la foule depuis que ses yeux voyaient ce que son esprit avait refusé de croire ; mais combien l’entreprise qu’Aldegonde avait proposée était devenue difficile ! Ce qui n’eût rencontré d’abord aucun obstacle n’était plus qu’un expédient désespéré au moment où tout le monde le jugeait nécessaire. Le duc de Panne avait construit sur la digue étroite les forts que Marnix n’avait pu obtenir de faire élever ; Farnèse s’était solidement établi sur cette chaussée qu’on lui avait si imprudemment abandonnée. Il l’avait palissadée dans toute sa longueur ; c’était désormais le chemin de communication de son armée sur les deux rives, entre les deux camps de Callo et de Stabroeck. Il fallait maintenant, au milieu d’une plaine inondée, prendre terre sous le feu croisé des forts à bout portant de la ligne espagnole, débarquer sur le talus escarpé de la digue, s’y loger, la couper dans toute sa hauteur à des points différens, travailler dans l’eau profonde, réunir les deux bords au milieu des réserves espagnoles qui ne manqueraient pas de déboucher des deux côtés par le chemin de terre, tandis que l’on n’aurait avec soi que les faibles détachemens que pourrait amener la flottille. Chose étonnante, cette même opération dont personne n’avait voulu entendre parler quand elle était sans péril et immanquable, tout le monde l’embrassa et s’y jeta sans délibérer comme dans le salut suprême, depuis qu’elle était environnée d’obstacles et de dangers qui en rendaient le succès presque impossible.

Marnis se prépara à cette action, convaincu que de l’issue allait dépendre le sort de la révolution dans la Belgique et peut-être dans les Pays-Bas tout entiers. Il fixa la journée au 26 mai ; l’effort devait être général. Il le fut en effet ; le mouvement avait été très bien concerté, Gianibelli fut chargé de faire avec de nouvelles machines d’explosion une diversion puissante sur le pont ; il réussit à concentrer de ce côté l’attention du duc de Parme. Pendant ce temps, la flotte hollandaise, sous le commandement de Hohenloo, cinglait à pleines voiles vers la digue. De son coté, Aldegonde conduisait à la rencontre de Hohenloo deux cents navires à fond plat, dont cent trente remplis de canons et de troupes de débarquement, les cinquante autres d’ouvriers, de pionniers munis de fascines, de sacs de terre, de poutres et de claies. Les deux flottilles abordent presque en même temps aux deux rives opposées de la levée qui les sépare. Sous le feu plongeant des cinq forts, des batteries et de la ligne d’infanterie et d’artillerie qui garnissaient le terre-plein de la chaussée, les troupes des confédérés débarquent. La jonction des républicains hollandais et de ceux d’Anvers se fait sur le corps des Espagnols. La longue et étroite ligne de bataille de ces derniers est coupée en trois ou quatre tronçons, et comme on ne pouvait ni avancer ni reculer d’un pas sans être précipité dans les îlots, ce fut un des combats les plus furieux de cette longue guerre. Il y avait aux prises sur cette même arête de dix-sept pieds de large des Espagnols, des Italiens, des Wallons, des Hollandais, des Écossais ; toutes ces langues se mêlaient dans cet étroit, espace. Au milieu de la furie du combat, les Espagnols crurent voir apparaître et se mettre à leur tête un revenant, le colonel Pierre de Paz, tué il y avait trois mois au siège de Termonde. Les ouvriers d’Anvers, l’arquebuse dans une main, le pic dans l’autre, creusaient la terre avec acharnement ; ils tentaient de percer la digue ; mais c’était là un travail difficile sous la mitraille pour des hommes enfoncés jusqu’au cou dans les vagues, et qui à chaque instant teignaient l’eau de leur sang. Souvent, le fossé qu’ils creusaient, ils le remplissaient de leurs cadavres, engloutis aussitôt sous le poids de leurs corselets de fer.

Tous les historiens, même les plus ennemis, sont d’accord pour vanter l’intrépidité de Marnix dans cette mêlée. Il sentait bien qu’il s’agissait du dernier jour de la patrie. « Aldegonde et Hohenloo, dit le cardinal Bentivoglio, dont le neveu était présent, partageaient tous les périls et tous les travaux de leurs soldats. L’un et l’autre les animaient de la voix, du geste, de l’exemple. Ils priaient, ils ordonnaient, ils mettaient la main à l’œuvre. » Dans l’impatience d’une armée affamée, on avait organisé des files pour transporter à bras à travers la ligne ennemie le blé des Hollandais sur les navires d’Anvers. Les mêmes hommes combattaient, amoncelaient le blé, creusaient la terre dans un même moment. Enfin la terre cède à tant d’efforts, la chaussée est rompue, le chemin ouvert aux navires. L’un d’eux franchit l’obstacle, c’était celui du vice-amiral Hohenloo. On ne douta plus de la victoire. Les Espagnols pris en flanc sont jetés dans l’Escaut ; ceux qui ont pu s’échapper se retirent dans les forts ; Marnix fait construire à la hâte des redoutes, des remparts de sacs de terre, de laine, où il loge les assaillans ; puis il laisse sur les lieux l’amiral Jacob Jacobsen pour garder le champ de bataille. Quant à lui, avant que le duc de Parme eût appelé ses réserves, il court impatiemment presser les siennes ; il s’embarque avec Hohenloo sur le navire de ce dernier et cingle vers Anvers. Tous deux espèrent, par la vue de ce triomphe, porter au comble l’exaltation de la ville et la ramener incontinent tout entière sur la digue pour faire plus d’efforts contre Parme.

Le calcul d’Aldegonde et du vice-amiral hollandais fut trompé. Pour porter au besoin toute son armée sur le lieu du combat, le duc de Parme n’avait qu’à suivre à la course la ligne droite de la chaussée. C’est ce qu’il fit dès qu’il revint de l’erreur qui l’avait jusque-là tenu attaché sur le pont. Il lance sur la digue ses deux camps de Callo et Stabroeck jusqu’au point occupé par les confédérés. Ceux-ci se trouvèrent alors enveloppés entre les deux têtes de colonne du duc de Parme ; leur position était affreuse, et la marée basse les empêchait de se rembarquer ; chacun voyait d’ailleurs que non-seulement Anvers, mais la révolution et tous les biens qu’on en avait espérés étaient alors sur cette étroite place. Le combat recommence avec acharnement ; mais les troupes de Farnèse se renouvelaient sans cesse. C’était, en mai 1585, la manœuvre des journées d’Arcole sur les digues de l’Alpone. Les confédérés étaient perdus ; les premiers qui cédèrent le terrain furent les Hollandais. Les uns et les autres sont précipités des deux côtés dans les flots et poursuivis à outrance sur leurs navires échoués. Ils perdent dans cette journée trois mille hommes tués, soixante-cinq pièces de canon de fonte, quatre-vingt-dix de fer, vingt-huit vaisseaux, tout l’approvisionnement de blé ; c’était la vie d’Anvers. Hohenloo et Aldegonde, encore en plein triomphe, voient du haut des murs les restes dispersés de leur victoire.

Après un premier succès suivi aussitôt d’un semblable désastre, il restait peu de chances de salut. Le découragement était dans tous les cœurs. Dès le mois d’octobre, la crainte de la famine avait excité plusieurs émeutes ; désormais ce n’était plus seulement le mal de la frayeur, c’était la faim qui allait se faire sentir. Farnèse profitait avec un art infini de cet état des esprits. Aldegonde n’avait pas seulement à combattre contre le génie guerrier du grand capitaine, mais encore contre son habileté de parole, ses lettres, ses manifestes, tantôt contre ses caresses, tantôt contre ses menaces. Le duc de Parme est, je crois, le premier qui ait cherché à faire peur à une république en la menaçant de la coalition de tous les rois ligués pour empêcher les nouveautés. Il est impossible d’exprimer cette idée d’une manière plus précise que dans les lettres de Farnèse aux assiégés : « Les rois, dit-il, se sont entendus ; ils ont compris qu’il s’agit de leur cause commune, et combien les conséquences de votre conduite sont dangereuses pour eux tous, car ce qui est arrivé à l’un d’eux peut arriver à d’autres, si votre exemple vient à être imité. »

À cette menace d’une ligue des rois, Marnix avait une réponse prête, et c’était toujours la même : la France [28] ! On allait voir se déployer ses drapeaux à l’horizon ; elle avait promis par son roi de secourir la liberté menacée : c’était une nation noble, généreuse, qui ne manquait pas à sa parole, et si quelqu’un en doutait, il avait toujours sur lui une lettre fraîchement arrivée de France ; mais les plus disposés à capituler n’hésitaient pas à répondre que ces lettres avaient été toutes forgées dans le cabinet d’Aldegonde. Il mit surtout un admirable sang-froid à dissimuler le progrès de la disette. On peut dire qu’il nourrit longtemps sans blé et sans pain cette population de paroles fortifiantes. Il avait au plus haut degré ce qui marque le mieux l’équilibre de l’âme, l’enjouement, la bonne humeur dans l’excessif péril. Quand la foule criait qu’elle avait faim, il l’enivrait de ses discours, en plein air, sur la place publique. Je ne sais jusqu’à quel point la harangue que Bentivoglio met dans sa bouche devant les bourgeois et les ouvriers a été refaite par l’historien sur les modèles grecs ou romains. Thucydide et Tite-Live s’y font peut-être trop sentir, mais on ne peut s’empêcher d’y reconnaître au moins l’écho énergique qu’une âme pleine de vitalité a laissé dans les masses ; si ce ne sont pas les paroles, c’est au moins l’héroïsme du bourgmestre d’Anvers. Voilà par quels moyens, sans secours, sans autorité déterminée, sans autre vocation militaire que son ardente passion de la liberté et de la dignité humaine, il sut traîner jusqu’en août une défense qui semblait déjà perdue en mai 1585.

Le siège durait depuis treize mois et le ravitaillement n’avait pas été opéré une seule fois pendant cet intervalle. Les six cent mille boisseaux de blé nécessaires à la ville pour un an étaient depuis longtemps épuisés. Une population de cent mille habitans était aux abois. Malinos, Bruxelles, Gand, s’étaient rendus, et les assiégeans avaient grossi l’armée qui investissait Anvers. Aldegonde eut recours à un expédient suprême ; il tenta de renvoyer de la place [29] quarante mille bouches inutiles. Par ce moyen, on gagnerait quelques joins, il proposa même de comprendre dans ce nombre sa femme et ses enfans, qu’il avait retenus pour prêter sa confiance aux autres. Le bruit se répandit qu’il se préparait à égorger les catholiques ; beaucoup feignirent de le croire, et la mesure proposée devint impossible. On se contenta de renvoyer par une porte quatre mille affamés qui rentrèrent par une autre. N’ayant plus rien à espérer des confédérés, Marnix consent enfin à traiter, à condition qu’il sauvera la liberté de religion. Dans les conférences qu’il eut avec le duc de Parme, l’éloquence du prince l’étonna, et lui-même avoue qu’il essaya de séduire son vainqueur. Du fond de l’Escurial, Philippe II voyait tout ; il écrivait qu’on eût à se défier de l’artifice d’Aldegonde [30], qui, sous couleur de traiter de la soumission de la Hollande, ne cherchait en effet qu’à gagner du temps. On s’arrêta aux conditions suivantes : Anvers rendu à l’Espagne, la vie sauve et les biens garantis de tous les habitans, quatre ans accordés aux réformés pour quitter le pays, la garnison libre de se retirer, Marnix s’engageant seulement à ne pas porter les armes pendant un an.

Telle fut la capitulation signée par Marnix à Bévéren le 17 août 1585. Trois jours après, les réformés tinrent leur dernier prêche au milieu d’un grand deuil. Ils avaient résolu de sortir d’un pays où il avait été impossible de sauver la liberté morale. Quand on ouvrit les magasins, on fut étonné de les trouver vides ; il ne restait plus pour un seul jour de vivres dans la ville.

Farnèse ne fit son entrée que le 30, suivi de moines émigrés ; il avait écarté de lui les Italiens et les Espagnols. Pour mieux masquer l’étranger, on ne voyait au premier rang que la noblesse catholique belge et plusieurs de ceux qui avaient signé le compromis de Marnix. Ils entrèrent le front haut dans l’apostasie et dans la servitude comme dans une conquête. On remarqua surtout le comte d’Egmont ; il ne fut pas arrêté par l’échafaud de son père.


EDGAR QUINET.

  1. Voir la livraison du 1er mai.
  2. Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III.
  3. Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, p. 447.
  4. Verheiden, Elogia Theologorum, p. 1.43.
  5. Ponteficii, si nimis urgeautur, cujusvis jugum subibunt - Languet, Epist.
  6. Wagenaar. Vaderlandsche Historie, t. VI, p. 419.
  7. Réponse faite par Philippe du Marnix à un libelle fameux naguère publié contre monseigneur le prince d’Orange, et intitule Lettres d’un gentilhomme vrai patriote. À messieurs les élus-généraux des Pays-Bas. 1579.
  8. Oratio pro Mathid et ordinibus belgicis, 7 mai 1578.
  9. M. Henri Martin, Histoire de France, t. X, p. 608.
  10. Annales et Historien de rébus belgicis.
  11. Inter caetera autem videtur enm vel maxime navigationis periculum ac molestia absterrere. Epist. sélect., p. 913.
  12. « Mais je vois que tout est plein de dissimulations et d’impostures, et qu’il n’est rien de plus difficile que d’établir quelque chose de certain sur les conseils des rois. » Epist. sélect., p. 913.
  13. Van Loon, Histoire métallique des Pays-Bas, t. Ier, p. 291.
  14. Quaestiones Michaeli Baio propositoe a Phil. Marnixio. Responsio ad Michaelis Baii Apologium in novâ editione operum Baii. 1696.
  15. Marnixii Responsio, p. 410.
  16. Wilhelm Broes, Filip van Marnix, I. II, p. 351.
  17. Inveterata illa de nostra morositate opinio. Illustr. et claror. Viror. Epist, select, p. 759.
  18. Nisi forte mibi, ad jocos ac festivitatem brabantinam nato. Ibid.
  19. De disciplina ecclesiastica deque choreis. Epist. select, p. 753, 760, 766.
  20. Ratio instituendoe juventutir.
  21. « II semblait que la bains que aucuns me portaient pourrait préjudicier au public. » Réponse apologétique. Voyez Broce, t. II, p. 194.
  22. Voyez ce manuscrit, en français, dans la bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles.
  23. « La mort tragique du prince d’Orange n’avait en rien diminué le zèle d’Aldegonde, et personne n’entrait encore avec plus de fureur dans les passions qu’il avait inspirées aux peuples qu’il avait séduits. » (Bentivoglio.)
  24. Strada, De Bello Belgic, t. II, p. 112. — Bor, II, p. 500, 507, 596. — Meteren, liv. XII, p. 250. — Baudart, les Guerres de Nassau, 1616. — Schiller, Troubles des Pays-Bas.
  25. « Ut scriboret inhorruisse sibi pilos capitis, quoties vel cogitabat de periculo formidando, si negligeretur. » Responsio apologetica.
  26. Annales Antverpienses, auctore Daniel Papebrochio, t. IV, p. 126. — Geschideniss van Antwerpen, Mertens en Torts, t. V.
  27. Bor., Authentyke Stukken, p. 407.
  28. Annal. Antverp., t. IV, p. 130.
  29. Annal. Antverp., t. IV, p. 169.
  30. « El artificio de Aldegonde en haber tentado dilatar y dificultar el negocio. » Lettre inédite de Philippe II au prince de Parme, 17 août 1585. (Communiquée par M. Gachard.)