Fleur des ondes/Les Funérailles

La Cie d’imprimerie Commerciale (p. 113-119).


VII

LES FUNÉRAILLES


Les sauvages ne dédaignaient pas l’élégance, et, — tant qu’ils étaient jeunes, — faisaient grand cas de la tenue. L’été, leur vêtement était sommaire ; mais l’hiver, qui était pour eux la saison des divertissements, ils apportaient plus de soin à leur toilette. Le costume masculin se composait alors d’une braie en fourrure et de chausses en peau de caribou mégie, ornées de découpures et de raclures de cuir encollées. Un manteau également de fourrure, qu’ils rejetaient en arrière, et des manches attachées dans le dos par des cordons complétaient leur accoutrement. Ils se chaussaient de mocassins.

Les jeunes gens élégants se faisaient coudre leurs chausses sur le corps, afin qu’elles fussent mieux ajustées ; dans ce cas, ils n’en changeaient que lorsqu’il fallait les remplacer par des neuves. La propreté était inconnue chez la plupart des sauvages. Par leur zèle à se parer lorsqu’il s’agissait d’aller à la danse les jeunes indiennes pouvaient rivaliser avec les demoiselles des pays civilisés.

Elle se peignaient alors le visage de noir et de rouge — délayés avec de l’huile d’ours — et elles ornaient leurs cheveux de rubans d’étoffes aux couleurs brillantes ; elles chargeaient leurs poignets de bracelets, leur nez, leur cou, et leurs oreilles de pendeloques.

Une de leurs bizarres coutumes consistait à se couvrir le dos de la poitrine de carrés d’écorce ou de cuir bouillis, sur lesquels elles cousaient des fragments de coquillages. Ces étranges parures avaient, parfois plus d’un pied de superficie.

Champlain, dans le récit de ses voyages, parle de l’une de ces ces demoiselles qui portait un ornement ne pesant pas moins de douze livres, « sans les autres bagatelles dont elle était atournée ».

Comme celle de son âge, La Source était coquette, et son père voulut que dans sa mort même, elle fut la plus belle et la mieux parée.

Les amies de la morte commençaient la dernière toilette, Fleur des Ondes se mêla à leur groupe. Défaisant les longues nattes de La Source, elle peigna soigneusement ses cheveux, avec un peigne d’arêtes de poissons taillées et polies comme l’ivoire ; puis elle les ramena sur la poitrine en un fichu soyeux et lustré.

On revêtit la morte d’habits splendides qui, jadis, avaient fait l’envie de ses compagnes : une robe en peau de caribou soigneusement mégie, enjolivée de broderies en poils d’orignal, d’un dessin compliqué — travail patient et ingénieux de la défunte, — la recouvrait jusqu’aux genoux ; ses jambes furent enveloppées de guêtres de même genre, et ses pieds chaussés de mocassins brodés. On lui mit toutes ses porcelaines. D’une gerbe d’immortelles, Fleur des Ondes tressa une couronne et la mit au front de la Source. On l’étendit alors sur un lit de branches auquel, selon l’usage, tous ceux qui avaient été ses amis vinrent suspendre des présents que l’on enterrait ensuite avec le cadavre.

Ces présents, dans l’esprit superstitieux des sauvages étaient destinés à faciliter au défunt le passage de la terre à la vallée de toutes les jouissances : on ne manquait jamais de pourvoir un trépassé de vivres et de chaudes fourrures, pour le mystérieux voyage. Le ciel qu’imaginaient les sauvages était tout matériel ; c’était un pays où le climat n’avait plus de rigueur, où la pêche et la chasse étaient en abondance, où tout le monde vivait en bon accord.

Les Indiens exprimaient toujours leur sympathie par des cadeaux. Le Soir était un chef aimé, toute la nation voulut lui prouver la peine qu’elle avait de son malheur. Sa cabane fut encombrée des dons les plus divers : fourrures, brimborions, armes, chaudières s’entassèrent dans tous les coins, mais sans parvenir à distraire le père accablé de chagrin.

Assis sur sa natte, méditatif et sombre, il ne prenait point part aux tapageuses manifestation du deuil ; son âme était agitée par une lutte étrange : la superstition traditionnelle, qui voulait que toute mort fût vengée, lui donnait des pensées de sourde rancune à l’égard de Philippe, cause innocente de son désespoir. Il se reprochait d’avoir introduit dans sa cabane cet homme néfaste. D’un autre côté, l’admiration que lui inspirait l’irréprochable conduite du jeune visage pâle, et le respect qu’il avait pour Champlain, désarmait son injuste ressentiment.

Savigny, qui pourtant, ne pouvait rien se reprocher, était triste, mortellement triste et se sentait mal à l’aise plus encore devant les yeux résignés de l’amant que sous le regard inquiétant du père.

Le Carcois, considéré comme étant de la famille, reçut aussi de nombreuses offrandes. Il accepta tout avec indifférence, sans le moindre contentement, et lorsqu’arriva le suprême moment de rendre à la terre la dépouille de la femme aimée, cédant à son instinctive superstition, il fit déposer toutes ses richesses dans la fosse, au grand scandale de ses amis qui réprouvaient une telle prodigalité.

Pendant une semaine, on accourut, des bourgades voisines, apporter au chef et à toute sa parenté des témoignages d’amitié et de regret.

Les indigènes ayant pour habitude d’exhaler bruyamment leur chagrin, il y eut de longs jours de hurlements ininterrompus. Ceux qui souffraient le plus étaient seuls à ne pas gémir. Le Soir et le Carcois assis sur leur talons, auprès de La Source comme des chiens fidèles, se redressaient de temps en temps, considéraient longuement les traits décomposés de La Source puis se replongeaient dans la méditation.

Les Français émus de cette douleur farouche, ne cherchaient pas à la distraire.

Enfin on procéda aux funérailles.

C’était au crépuscule. Dans un linceul d’écorce, la vierge fut portée au lieu de la sépulture sur les épaules des jeunes guerriers. Toute la tribu suivait, tenant des torches résineuses.

La morte étant une fille de qualité, avait d’innombrables pleureuses, toutes remplies de zèle : leurs gémissements résonnaient dans le bois en une plainte souverainement triste. Le vent, qui faisait s’entrechoquer les rameaux, mêlait ses soupirs à leur cris longuement modulés, et les oiseaux effarés ajoutaient l’angoisse de leurs piaillements à l’incohérence de la cérémonie. Toute la forêt semblait pleurer la pauvre fleur que l’amour avait brisée.

Le Carcois, au premier rang, allait la tête haute. Comme ceux de sa race, il croyait déshonorant tout signe d’émotion, mais sa fierté n’avait pu dompter le désespoir : son œil altier était devenu morne. La tristesse de l’âme se lisait dans les yeux honnêtes, qui maintenant, avait l’air de regarder, plus loin que l’heure présente, dans un avenir sans rêve. C’était l’espoir de sa jeunesse que cet homme portait en terre.

La fosse, creusée d’avance, fut doublée de peaux d’ours, sur lesquelles on déposa le corps. Elle fut ensuite comblée de tous les présents, recouverte de terre et enfin protégée par de grosses pièces de bois. Sur le tertre, au lieu du simple poteau peint en rouge dont on avait coutume d’orner la sépulture des sauvages de haute marque, les deux Français plantèrent une croix de bois blanc, et Philippe, du bout de son couteau, y grava cette épitaphe :

Ci-gît
LA SOURCE
Elle chanta dix huit ans
puis rêva et, mourut
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Fleur des Ondes alla détacher du tronc d’un chêne un lierre vivace, et le transplanta sur la tombe. Ensuite, les Indiens exécutèrent la danse des morts et tous reprirent le chemin de la bourgade.

La Source n’était plus que dans le souvenir de ses amis ; mais Fleur des Ondes avait profité des longs jours d’exposition pour dessiner son portrait : elle l’offrit au jeune chef.

Le Carcois l’accepta en tremblant d’émotion ; « Oh ! que ma sœur est bonne, dit-il, d’avoir fait revivre pour moi le doux visage ». Et, prenant la main de Philippe : « Ma vie est aux visages pâles ».

Il tint parole, et devint l’un des zélateurs de la cause française parmi les siens. Sa connaissance de notre langue, autant que son désintéressement et sa loyauté, en firent un auxiliaire précieux.