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Michel Lévy frères (p. 35-38).



VIII


M. de Flamarande le croyait aussi, ou feignait de le croire.

Un soir, pendant que je le déshabillais, sa femme étant restée au salon, où l’on dansait, il m’adressa tout à coup d’un air indifférent une question très-directe.

— Charles, me dit-il, vous recueillez certainement les propos de l’antichambre ; vous me l’avez promis. Que dit-on du mariage projeté entre la maîtresse de la maison et mon jeune ami Alphonse ?

Je lui rapportai tout ce que je viens de dire, et, comme il ajoutait :

— Et vous, Charles, qu’est-ce que vous en pensez ?

— Je pense, répondis-je, que, si ce mariage était dans la pensée du marquis de Salcède, M. le comte le saurait et ne me le demanderait pas.

— Vous avez beaucoup d’esprit, Charles, reprit M. le comte d’un ton ironique assez méprisant. Je vous donne le bonsoir.

Je me retirais vexé, il me rappela.

— Attendez ! Je veux savoir ce qu’on dit de moi dans la maison,

Je répondis avec quelque dépit :

— Maîtres et serviteurs disent que M. le comte a une femme beaucoup plus jeune et plus belle que la baronne de Montesparre.

Sa pensée saisit le lien de ma réflexion.

— Et on ajoute, dit-il, que là où brille madame Rolande, personne ne peut songer à madame Berthe. C’est très-judicieux ! Merci, Charles ; à demain.

Une soudaine tristesse avait envahi sa figure. Sa voix n’était plus âpre, mais comme suffoquée. Je sentais des remords. Peut-être avais-je, par mon sot dépit, enfoncé l’aiguillon de la jalousie dans ce cœur disposé à en absorber le venin. Ce n’était certes pas là mon intention. Je ne suis pas un méchant homme, et je fis en m’endormant un examen de conscience assez douloureux. Comment devais-je donc me conduire dans la situation délicate où M. le comte me plaçait ? Pourquoi m’interrogeait-il, s’il devait s’offenser de mes réponses ? Étais-je donc chargé d’avoir plus de clairvoyance que lui ? Il avait quelque soupçon, puisqu’il me questionnait ; voulait-il me laisser tout l’odieux de l’éclairer en feignant de prendre mes révélations pour des calomnies ?

Je résolus de m’éclairer moi-même, afin d’être tout armé en cas d’une nouvelle attaque. J’observai avec un grand art. Je trouvai mille prétextes plausibles pour rester près des maîtres sans attirer l’attention, et je me composai le visage d’un homme sourd ou d’un niais qui ne comprend rien.

Au bout de huit jours, je savais que madame de Montesparre était bien réellement éprise de M. de Salcède, et qu’elle confiait ses sentiments à madame de Flamarande. Celle-ci la dissuadait de son rêve, disant qu’Alphonse était trop jeune pour se marier et trop savant pour aimer. Se savait-elle préférée ? Elle était par trop naïve, si elle ne s’en doutait pas.

Je surprenais des conversations intimes. Un jour, la jolie Berthe dit à la belle Rolande :

— Vous avez l’air de railler mon sentiment. On dirait que vous ne le comprenez pas. N’avez-vous jamais aimé ?

— J’aime mon mari, répondit la comtesse un peu sèchement.

— On aime toujours son mari quand on est honnête femme, reprit la baronne ; cela n’empêche pas d’avoir des yeux. Vous avez les plus beaux qui soient au monde. Ouvrez-les et dites-moi si Alphonse vous paraît indigne de mon affection.

— Non certes ! je le crois le plus pur et le plus estimable des hommes.

La baronne reprit :

— Et comme il est beau, instruit, aimable et généreux !… Voyons, chère enfant, la vérité est dans la bouche de vos pareilles en candeur et en droiture ; si vous étiez à ma place, — supposons ! libre, absolument libre de choisir, est-ce que vous n’aimeriez pas Salcède ?

J’ouvrais mes oreilles toutes grandes pour saisir la réponse. Elle fut dite si bas que je n’entendis rien.